CHAPITRE VIII

Une semaine se passa encore, chaque jour amenant un nouveau changement

dans l'état d'Edgar Linton. Nous aurions bien voulu continuer à

laisser Catherine dans ses illusions, mais la vivacité même de son

esprit suffisait à la détromper; elle devinait la chose en secret, et

ne cessait pas de méditer sur l'affreuse probabilité que chaque jour

transformait davantage en une certitude. Lorsque le jeudi revint, elle

n'eut pas le courage de faire mention de sa sortie; mais j'y songeais

pour elle et j'obtins la permission de la faire partir. La bibliothèque

où son père passait tous les jours quelques heures et la chambre où

il couchait étaient devenus pour elle l'univers tout entier. Les

veilles et le chagrin l'avaient rendue toute pâle, et mon maître

l'envoya bien volontiers vers ce rendez-vous, où il espérait qu'elle

trouverait un heureux changement d'air et de société: se consolant à

l'idée qu'il ne la laisserait pas entièrement seule après sa mort.

Il s'imaginait toujours que, de même que son neveu lui ressemblait au

physique, il devait lui ressembler au moral. Et moi, par une faiblesse

excusable, j'évitais de le corriger de cette erreur, me demandant quel

bien il y aurait à troubler ses derniers instants par la révélation

de choses qu'il n'aurait aucun moyen de modifier.

Nous ajournâmes notre excursion jusqu'à l'après-midi. Une après-midi

dorée d'août: le souffle des collines était si plein de vie qu'il

semblait qu'il aurait suffi à un mourant de le respirer pour revivre.

La figure de Catherine ressemblait au paysage qui nous entourait, les

ombres et la lumière s'y succédaient d'un instant à l'autre; mais les

ombres duraient plus longtemps, et son pauvre petit cœur se reprochait

même ces oublis momentanés de ses soucis.

Nous aperçûmes Linton nous attendant au même endroit où nous

l'avions vu la fois précédente. Ma jeune maîtresse descendit de

cheval et me dit que, comme elle était résolue à ne rester que très

peu de temps, je ferais mieux de tenir le poney et de rester moi-même

à cheval. Mais je m'y refusai, ne voulant pas perdre de vue une seule

minute la charge qui m'était confiée. Master Heathcliff nous reçut

avec une grande animation mais avec une animation qui ressemblait

davantage à de la peur qu'à du plaisir.

--Il est tard, dit-il, parlant par saccades et avec peine. Votre père

n'est-il pas très malade? Je pensais que vous ne viendriez pas.

--Pourquoi ne pas être franc? lui cria Catherine, et ne pas me dire

tout de suite que vous n'aviez pas besoin de me voir? Il est bien

étrange, Linton, que pour la seconde fois vous m'ayez fait venir ici

dans la seule intention de nous chagriner l'un et l'autre.

Linton frissonna et jeta sur elle un regard demi-honteux,

demi-suppliant, mais cette conduite énigmatique ne put désarmer

l'humeur de sa cousine. Mon père est très malade, dit-elle; et

pourquoi ai-je dû quitter son chevet? Pourquoi ne m'avez-vous pas

envoyé quelqu'un pour me délivrer de ma promesse, puisque vous

désiriez que je ne la tienne pas? Allons, je désire une explication:

j'ai perdu toute envie de jouer et de badiner, et je ne suis pas

disposée à me prêter à vos affectations.

--Mes affectations! murmura-t-il. Pour l'amour du ciel, Catherine,

n'ayez pas l'air si fâchée! Méprisez-moi autant que vous voudrez; je

suis un être lâche et misérable; on ne saurait assez me mépriser;

mais je suis trop bas pour votre colère. Réservez votre haine pour mon

père et contentez-vous du mépris pour moi.

--Folie, cria Catherine exaspérée, quel vilain garçon! Tenez! Il

tremble comme si réellement j'allais le battre. Vous n'avez pas besoin

de réclamer le mépris, Linton, chacun est tout disposé à vous

l'offrir de lui-même. Laissez-moi! Je vais retourner à la maison.

Lâchez ma robe! Si j'avais pitié de vous, vous vous moqueriez de ma

pitié. Ellen, dites-lui combien sa conduite est odieuse.

La face convulsée dans une expression d'agonie, Linton s'était jeté

sur le sol, comme s'il avait été saisi d'une terreur insensée.

--Oh! gémissait-il, je ne puis supporter cela! Catherine, Catherine, je

suis un traître et je n'ose pas vous le dire! Si vous m'abandonnez,

sûrement je serai tué! Chère Catherine, ma vie est entre vos mains;

et si comme vous me l'avez dit, vous m'aimez, la chose ne peut pas vous

déplaire. Ainsi vous n'allez pas vous en aller? Bonne, douce, chère

Catherine! Et peut-être que vous voudrez bien consentir, et qu'il me

laissera mourir avec vous!

Ma jeune maîtresse, en voyant l'intensité de ses angoisses, se baissa

pour le soulever. Son vieux sentiment d'indulgente tendresse prit le

dessus sur sa mauvaise humeur et une extrême émotion l'envahit.

--Consentir à quoi? demanda-t-elle. À rester? Avant tout, dites-moi le

sens de cet étrange discours. Soyez calme et franc et avouez tout de

suite ce qui vous pèse sur le cœur. Vous ne voudriez pas me faire de

tort, Linton, n'est-ce pas? Vous ne permettriez pas qu'un ennemi me

nuise, si vous pouviez l'empêcher? Vous ne pouvez trahir lâchement vos

meilleurs amis.

--Mais mon père m'a menacé, murmura le jeune homme en serrant ses

doigts amincis; et j'ai peur de lui, j'ai peur! Je n'ose pas vous dire.

--Eh bien, dit Catherine avec une compassion dédaigneuse, gardez votre

secret. Je ne suis pas lâche, moi, je n'ai pas peur.

Sa générosité provoqua chez Linton un nouvel accès de larmes; il

pleurait, il lui baisait les mains, sans trouver le courage de parler.

Je réfléchissais à ce que pouvait bien être ce mystère, lorsque,

entendant un petit bruit, je levai les yeux et aperçus M. Heathcliff

qui descendait des Heights et était arrivé presque tout contre nous.

Il ne jetait pas un seul regard vers mes compagnons, bien qu'il fût

assez près d'eux pour entendre les sanglots de son fils; mais, me

saluant avec le ton presque cordial qu'il avait toujours à ma

disposition, il me dit:

--Quel plaisir de vous rencontrer si près de ma maison, Nelly! Comment

cela va-t-il à la Grange? Le bruit court qu'Edgar Linton est sur son

lit de mort: peut-être a-t-on exagéré sa maladie?

--Non, répondis-je, mon maître est mourant; c'est trop vrai. Ce sera

une triste chose pour nous tous, mais une bénédiction pour lui.

--Combien de temps croyez-vous qu'il dure?

--Je ne sais pas.

--C'est que, poursuivit-il en regardant le jeune couple qui se tenait

immobile à quelques pas de lui, ce garçon que vous voyez là semble

avoir juré d'empêcher mes projets; et je serai reconnaissant à son

oncle de se hâter et de partir avant lui. Mais holà, est-ce qu'il y a

longtemps qu'il joue à ce jeu de pleurnichage? Je lui ai pourtant

donné quelques leçons là-dessus! Est-il en général assez animé

avec miss Linton?

--Animé? répondis-je; oh non, il a fait voir au contraire la plus

grande détresse. Dans l'état où il est, au lieu d'errer sur les

collines avec son amoureuse, il devrait bien plutôt être dans son lit,

entre les mains d'un médecin.

--Il y sera dans un jour ou deux, murmura Heathcliff. Mais d'abord...

Allons, levez-vous, Linton, levez-vous! cria-t-il. Relevez-vous tout de

suite!

Linton, épouvanté, fit des efforts désespérés pour obéir, mais il

était sans forces et je le vis retomber avec un cri sourd. M.

Heathcliff s'avança vers lui et l'aida à se lever.

--Allons, lui dit-il d'un ton féroce, je vais me fâcher, et prenez

garde à vous si vous ne domptez pas ce vilain esprit. Allons,

levez-vous tout de suite.

--Oui, mon père, sanglotait-il, j'ai fait comme vous le désiriez, je

vous assure. Catherine vous dira que j'ai... que j'ai été gai. Ah!

restez près de moi, Catherine, donnez-moi votre main.

--Prenez la mienne, dit son père, et tenez-vous debout. Là! Elle vous

prêtera son bras. Miss Linton, soyez assez bonne pour marcher avec lui

jusqu'à la maison, voulez-vous? il frissonne dès que je le touche.

--Linton, mon chéri, murmura Catherine, je ne puis pas aller à

Wuthering Heights, papa me l'a défendu. Il ne vous fera pas de mal:

pourquoi avez-vous si peur?

--Je ne puis pas rentrer dans cette maison, répondit-il, je n'y

rentrerai pas sans vous.

--Arrêtez, cria son père. Nous allons respecter les scrupules filiaux

de Catherine. Nelly, ramenez mon fils et je vais m'empresser de suivre

votre conseil au sujet du médecin.

--Vous ferez bien, répondis-je, mais il faut que je reste avec ma

maîtresse, et m'occuper de votre fils n'est pas mon affaire.

--Eh bien alors, dit Heathcliff vous allez me forcer à m'en occuper

moi-même et à le faire crier. Venez ici, mon héros! Voulez-vous

rentrer en ma compagnie?

Il se rapprocha de nouveau de la fragile créature et fit mine de

vouloir la saisir; mais Linton, se reculant, se cramponna à sa cousine

et la supplia de l'accompagner, d'un ton passionné qui n'admettait pas

le refus. Nous atteignîmes ainsi le seuil de la maison; Catherine entra

et je restai à l'attendre, espérant qu'elle allait sortir après avoir

installé son cousin dans un fauteuil. Mais M. Heathcliff, me poussant

en avant, me cria:

--Ma maison n'est pas frappée de la peste, Nelly, et j'ai dans l'idée

d'être hospitalier aujourd'hui. Asseyez-vous; et laissez-moi fermer la

porte.

Il la ferma à clé. J'étais inquiète.

--Je veux que vous ayez du thé avant de rentrer, reprit-il; je suis

seul ici. Hareton est parti conduire du bétail, et Zillah et Joseph

font une partie de plaisir. Miss Linton, asseyez-vous près de lui. Je

vous donne ce que j'ai: le présent ne vaut guère la peine d'être

accepté, mais je n'ai pas autre chose à offrir. C'est Linton que je

veux dire. Comme elle me regarde!

Et il maugréa quelques phrases qu'il conclut ainsi, en frappant la

table: Par le diable, je les hais!

--Je n'ai pas peur de vous! s'écria Catherine, dressée en face de lui,

ses yeux noirs éclatants de passion et de résolution. Donnez-moi cette

clé, je veux l'avoir! Je ne veux ni boire ni manger ici, quand il me

faudrait mourir de faim.

Heathcliff tenait la clé de la maison dans sa main. La hardiesse de la

jeune fille le surprit, et peut-être lui rappela-t-elle la voix et le

regard de la personne dont elle en avait hérité. Cathy se jeta sur la

clé et parvint presque à la lui retirer des doigts; mais il reprit

bien vite possession de lui-même et la retint.

--Allons, Catherine Linton, dit-il, tenez-vous tranquille, ou bien je

vous jette par terre et cela rendra folle madame Dean.

Indifférente à cette avertissement, elle se jeta de nouveau sur sa

main pour avoir la clé.

--Je veux m'en aller! répétait-elle en faisant des efforts inouïs.

Voyant que ses ongles ne faisaient pas d'effet, elle voulut se servir de

ses dents. Alors Heathcliff rouvrit tout d'un coup la main et laissa

prendre la clé, mais au moment où Catherine la saisissait, il empoigna

la jeune fille de l'autre main, l'attira à lui et lui administra sur la

tête une série de tapes terribles.

À la vue de cette violence diabolique je m'élançai furieuse.

--Vilain, m'écriai-je, vilain!

Mais un coup dans la poitrine m'arrêta et faillit m'étouffer.

Catherine, enfin lâchée, porta ses deux mains à ses tempes comme si

elle voulait s'assurer que ses oreilles n'avaient pas été enlevées.

Elle tremblait comme un roseau, la pauvre chérie, et s'appuyait contre

la table, absolument égarée.

--Vous voyez que je sais châtier les enfants, ricana Heathcliff, en se

baissant pour ramasser la clé qui était tombée à terre. Allez

maintenant vers Linton comme je vous l'ai dit, et pleurez à votre aise.

Je serai votre père demain, et bientôt le seul père que vous aurez;

et puisque vous êtes si forte, vous aurez tous les jours l'occasion de

goûter de ces douceurs, si je retrouve encore cette méchante humeur

dans vos yeux.

Cathy avait couru vers moi, s'était agenouillée, et avait appuyé en

pleurant sa joue brûlante sur ma main. Son cousin se tenait immobile

sur un coin du banc, se félicitant sans doute de ce que la correction

était tombée sur un autre que lui. M. Heathcliff se leva et fit le

thé lui-même; lorsqu'il l'eût fait, il m'en offrit une tasse.

--Secouez votre spleen, me dit-il, et prenez soin de votre nourrisson et

du mien. Ce thé n'est pas empoisonné, bien que ce soit moi qui l'ai

préparé. Je vais sortir et aller chercher vos chevaux.

Notre première pensée, lorsqu'il fut parti, fut de trouver quelque

part une sortie. Nous essayâmes la porte de la cuisine, les fenêtres:

impossible.

--Master Linton, criai-je, voyant que nous étions bel et bien

emprisonnées: vous savez ce que projette votre vilain père, et vous

allez nous le dire, ou je vous traite comme il traite votre cousine.

--Oui, Linton, vous devez nous le dire! dit Catherine. C'est par amitié

pour vous que je suis venue, et vous seriez trop ingrat si vous

refusiez.

--Donnez-moi du thé, et alors je vous le dirai! répondit Linton.

Tenez, Catherine, vous laissez tomber vos larmes dans ma tasse, je ne

veux pas boire cela. Donnez m'en une autre.

Catherine lui donna une autre tasse et essuya sa figure.

--Eh bien, papa veut que nous nous mariions, poursuivit Linton, après

avoir bu quelques gorgées, et comme il craint que votre père ne nous

laisse pas nous marier maintenant, et qu'il a peur que je ne meure si

nous tardons, il a résolu que nous nous marierions demain matin, après

être restés ici toute la nuit; et si vous faites comme il le veut,

vous pourrez retourner chez vous demain, et me prendre avec vous.

--Vous prendre avec elle! misérable créature, m'écriai-je, et vous,

vous marier avec elle! Eh bien, ou cet homme est fou, ou il nous croit

folles! Et est-ce que vous vous imaginez que cette belle jeune fille va

se lier à un petit singe agonisant comme vous?

--Rester toute la nuit ici! fit Catherine en parcourant la chambre des

yeux. Non Ellen, je brûlerai plutôt cette porte, mais je sortirai.

Malgré les supplications de Linton, elle s'acharnait à vouloir sortir

à tout prix, lorsque notre geôlier rentra.

--Vos chevaux sont partis, me dit-il. Eh quoi, Linton, vous pleurnichez

de nouveau? Qu'est-ce qu'elles vous ont encore fait? Allons, assez,

montez vous coucher! Zillah n'est pas là; il faudra vous déshabiller

vous même. Voyons, taisez-vous; une fois dans votre chambre, vous

n'avez pas à avoir peur, je ne me rapprocherai pas de vous. Il se

trouve par hasard que vous vous êtes assez bien conduit. Maintenant je

me charge du reste.

Linton sortit à la façon piteuse et défiante d'un chien qui s'attend

à être battu sur le pas de la porte. Heathcliff s'approcha alors du

foyer où Catherine et moi nous tenions sans rien dire.

--Ah dit-il, vous n'avez pas peur de moi? Eh bien, vous savez déguiser

votre courage, car vous avez l'air terriblement effrayées.

--Je suis effrayée maintenant, répondit-elle, parce que si je reste

ici, papa en sera malheureux. M. Heathcliff, laissez-moi rentrer à la

maison; je vous promets d'épouser Linton. Papa le veut, et je l'aime.

Pourquoi voudriez-vous me forcer à faire ce que je consens à faire de

moi-même?

--Qu'il ait donc l'audace de vous forcer! m'écriai-je. Dieu merci, il y

a une loi dans le pays!

--Silence, dit le vilain, au diable avec vos clameurs! Miss Linton, ce

sera pour moi une vive joie de penser que votre père est malheureux:

vous ne pouviez trouver un meilleur moyen de me déterminer à vous

garder ici. Quant à votre promesse d'épouser Linton, je prendrai soin

que vous la teniez: car vous ne quitterez pas mon toit avant que la

chose ne soit faite.

--Alors, envoyez Ellen pour faire savoir à papa que je suis en

sûreté, supplia Catherine toute en larmes, ou bien mariez-moi tout de

suite! Pauvre papa! Ellen, il va croire que nous sommes perdues!

Qu'allons-nous faire?

--Bah! il va croire simplement que vous êtes fatiguées de le soigner

et que vous vous êtes sauvées pour vous offrir un peu d'amusement,

répondit Heathcliff. Pleurez à votre aise. Autant que je puis en

juger, ce sera dans la suite votre principal divertissement. Ah! Linton

a tout ce qu'il faut pour bien jouer le tyran!

--Vous avez bien raison, répondis-je. Expliquez le caractère de votre

fils. Montrez sa ressemblance avec vous; de cette façon, j'espère que

miss Catherine y regardera à deux fois avant de l'épouser.

--Oh! cela n'a pas d'importance à présent! répondit Heathcliff. Il

faudra qu'elle l'accepte pour mari, ou qu'elle reste prisonnière ici,

et vous avec elle, jusqu'à ce que votre maître meure. Je peux vous

tenir parfaitement cachées ici. Et si vous en doutez, encouragez-la à

rétracter sa promesse.

--Je ne veux pas la rétracter, dit Catherine, je veux bien me marier à

l'instant même, si je puis aller ensuite à Thrushcross-Grange. M.

Heathcliff, vous ne voudriez pas par méchanceté détruire à jamais

tout mon bonheur? Voyez, je me mets à genoux devant vous, je ne ferai

rien pour vous irriter. N'avez-vous donc jamais aimé personne dans

votre vie, mon oncle?

--Retirez-vous d'ici, ou je vais vous battre, cria Heathcliff, la

repoussant brutalement. Je vous hais.

Il se secoua comme si toute sa chair frémissait d'aversion; il recula

sa chaise; et comme j'ouvrais la bouche pour commencer un filet

d'injures, il me fit taire dès le milieu de la première phrase en me

menaçant de m'enfermer toute seule dans une chambre à la première

syllabe que je dirais. La nuit venait. Nous entendîmes un bruit de voix

à la porte du jardin. Notre hôte qui n'avait rien perdu de sa

présence d'esprit, courut aussitôt dehors. Il y eut une conversation

de deux ou trois minutes, puis il revint seul.

--Je pensais que c'était votre cousin Hareton, dis-je à Catherine. Je

voudrais qu'il vint, qui sait s'il ne prendrait pas notre parti?

--C'étaient trois domestiques de la Grange envoyés pour vous chercher,

dit Heathcliff, qui m'avait entendue. Vous auriez pu ouvrir une fenêtre

et appeler; mais je jurerais que cette chatte est heureuse que vous ne

l'ayez pas fait. Elle est contente d'être forcée de rester, j'en suis

sûre.

En apprenant la chance que nous avions manquée, nous nous laissâmes

aller l'une et l'autre à notre chagrin et il nous laissa nous lamenter

jusqu'à neuf heures. Puis il nous ordonna de monter par la cuisine à

la chambre de Zillah, et je soufflai à la jeune fille d'obéir, dans

l'espoir que nous pourrions nous échapper par une fenêtre, mais la

fenêtre était étroite comme celles du rez de chaussée et la porte du

grenier était fermée. Catherine et moi restâmes ainsi jusqu'au

lendemain, sans dormir ni nous coucher, et sans échanger autre chose

que des soupirs.

À sept heures, Heathcliff vint et demanda si miss Linton était levée.

Elle courut aussitôt à la porte et répondit: Oui.--Alors venez,

dit-il, et il la tira dehors. Je m'étais levée pour la suivre, mais il

referma la porte sur moi. Je demandai à être relâchée.

--Prenez patience, me répondit-il, je vous ferai monter votre déjeuner

dans un instant.

Je frappai du poing les panneaux, et j'entendis Catherine demander

pourquoi j'étais enfermée. Le monstre répondit qu'il me faudrait

encore rester ainsi une heure, et puis ils s'éloignèrent. Je restai en

effet ainsi deux ou trois heures; à la fin j'entendis un bruit de pas,

mais ce n'était pas Heathcliff.

--Je vous ai apporté quelque chose à manger, me dit une voix, et quand

la porte se fut ouverte, j'aperçus Hareton, qui m'apportait une

nourriture suffisante pour ma journée.

--Prenez cela, dit-il, en déposant la chose entre mes mains.

--Restez une minute!

--Non, cria-t-il en se retirant, sans égards pour toutes les prières

que je pouvais lui adresser.

Et c'est ainsi que je restai enfermée toute la journée, et toute la

nuit suivante, et cinq nuits et quatre jours, sans voir personne autre

que Hareton qui venait tous les matins. Et c'était bien un geôlier

modèle: maussade et muet, rebelle à tous mes efforts pour toucher sa

justice ou sa compassion.

Un amant · 第 43 / 49 题