CHAPITRE IV

L'été s'enfuit et la première partie de l'automne. C'était déjà

passé la Saint Michel, mais la moisson était tardive, cette

année-là, et beaucoup de nos champs n'avaient pas encore été

débarrassés de leur blé. M. Linton et sa fille aimaient à se

promener parmi les moissonneurs; et comme ils restaient jusqu'à la nuit

et que les soirées étaient fraîches et humides, mon maître prit un

mauvais rhume qui se fixa obstinément dans sa poitrine et le confina

dans la maison pour tout l'hiver, presque sans interruption.

La pauvre Cathy, toute remuée de son petit roman, était devenue plus

triste et plus maussade lorsqu'elle avait dû y renoncer. Son père

insistait pour qu'elle lût moins et prit plus d'exercice. Comme il ne

pouvait lui tenir compagnie, je crus de mon devoir de le remplacer

autant que possible auprès d'elle; mais c'est à peine si je pouvais

économiser une heure ou deux sur mes nombreuses occupations pour

l'accompagner, et puis je savais que ma société lui était bien moins

agréable que celle de son père.

Une après-midi d'octobre ou du début de novembre--une après-midi

fraîche et humide où le ciel bleu était à demi caché par des nuages

gris s'élevant rapidement de l'ouest,--je priai ma jeune dame d'avancer

l'heure de sa promenade, l'averse ne pouvant manquer d'arriver. Elle

refusa et je dus, à contre-cœur, revêtir un manteau et prendre un

parapluie pour l'accompagner dans une petite course jusqu'au bout du

parc: c'était la promenade où elle se bornait d'ordinaire quand elle

avait l'esprit très abattu, et cela lui arrivait invariablement

lorsqu'elle avait deviné que son père allait plus mal. Elle marchait

tristement sous le vent froid, sans plus songer à courir ni à sauter.

Je cherchais autour de moi quelque moyen de détourner sa pensée vers

des choses plus gaies.

--Regardez, Miss, m'écriai-je, désignant du doigt un renfoncement,

auprès des racines d'un arbre tout tordu. L'hiver n'est pas encore

arrivé ici. Voilà une petite fleur, la dernière de cette multitude de

campanules qui coloraient de lilas ce gazon en juillet. Voulez-vous

grimper et la cueillir pour la montrer à papa?

Catherine considéra longtemps la fleur solitaire et toute tremblante;

puis elle me répondit:

--Non je ne veux pas y toucher; mais comme elle a l'air mélancolique,

n'est-ce pas, Ellen?

Elle refusa de courir, de se distraire en aucune façon, de temps à

autre, il me parut qu'elle levait ses mains vers son visage, comme pour

essuyer des larmes.

--Catherine, pourquoi pleurez-vous? chérie, lui demandai-je en appuyant

mon bras sur son épaule. Il ne faut pas pleurer parce que votre père a

un rhume; il faut se réjouir de ce que ce ne soit rien de pire.

--Oh! mais ce sera quelque chose de pire, me dit-elle. Et que ferai-je

quand papa et vous m'aurez quittée et que je serai toute seule? Je ne

puis oublier vos paroles, Ellen; elles me résonnent toujours dans

l'oreille. Comme la vie sera changée, comme ce inonde me paraîtra

lugubre lorsque papa et vous serez morts!

--Personne ne peut dire si ce n'est pas vous qui mourrez la première,

répondis-je. C'est mal de prévoir le malheur. Espérons qu'il se

passera des années et des années avant qu'aucun de nous ne meure:

votre père est jeune, et moi je suis forte, j'ai à peine quarante-cinq

ans. Ma mère a vécu quatre-vingts ans, et s'est bien portée jusqu'au

bout.

--Mais ma tante Isabella était plus jeune que papa, me dit la jeune

fille en me regardant, avec un espoir timide d'être mieux consolée.

--Votre tante n'a eu ni vous ni moi pour prendre soin d'elle,

répondis-je. Elle n'était pas aussi heureuse que M. Linton et n'avait

pas autant de raisons pour vivre. Tout ce que vous avez à faire, c'est

d'être pleine d'attentions pour votre père, et de l'égayer en vous

montrant heureuse à ses yeux, et d'éviter de lui donner de l'anxiété

sur aucun sujet. Rappelez-vous cela, Cathy! Je ne vous cache pas que

vous pourriez le tuer si vous étiez farouche et indocile, et si vous

entreteniez une affection folle pour le fils d'un homme qui voudrait le

voir mort.

--Je n'ai souci de rien au monde, excepté de la maladie de papa, me

répondit la jeune fille, et tout le reste m'est indifférent en

comparaison. Et jamais, jamais, je n'aurai un acte ni une parole pour le

vexer. Je l'aime plus que moi-même, Ellen; et je le sais par ceci, que

toutes les nuits je prie pour qu'il meure avant moi, parce que j'aime

mieux que le chagrin de survivre soit pour moi que pour lui.

Pendant que nous parlions, nous nous étions approchées d'une porte qui

ouvrait sur la route; ma jeune dame, ravivée de nouveau, grimpa et

s'installa au sommet du mur, faisant de son mieux pour atteindre les

plus hautes fleurs d'un églantier. Son chapeau tomba sur la route dans

le mouvement qu'elle fit; et comme la porte était fermée, elle

résolut de se laisser tomber du mur pour aller le chercher. Mais la

remontée ne fut pas aussi facile; les pierres étaient polies et bien

cimentées, les buissons qui bordaient le mur étaient trop peu solides

pour fournir un bon appui. Si bien que je l'entendis rire, et me crier

d'aller chercher la clé, si je ne voulais pas qu'elle fit le tour du

parc jusqu'à la loge du portier.

--Restez où vous êtes, répondis-je, j'ai mon trousseau de clés dans

ma poche; peut-être y en a-t-il une qui pourra aller à cette porte;

sinon, j'irai chercher la bonne.

Mais ce fut vainement que j'essayai tour à tour toutes les clés, et je

me préparais déjà à courir de toutes mes forces à la maison lorsque

je fus arrêtée par le bruit du trot d'un cheval qui s'approchait.

--Qui est-ce là? murmurai-je.

--Ellen, quel malheur que vous ne puissiez pas ouvrir la porte! me dit

tout bas ma compagne alarmée.

--Oh! Miss Linton, cria la voix profonde du cavalier, je suis heureux de

vous voir, ne soyez pas trop pressée d'entrer, car j'ai une explication

à vous demander.

--Je ne veux pas vous parler, M. Heathcliff, répliqua Catherine. Papa

dit que vous êtes un méchant homme, et que vous nous haïssez, lui et

moi, et Ellen dit la même chose.

--Ceci n'a rien à voir dans l'affaire, dit Heathcliff, je ne hais pas

mon fils, je suppose, et c'est à son sujet que je réclame votre

attention. Oui, vous avez de quoi rougir. Il y a deux ou trois mois,

n'aviez-vous pas l'habitude d'écrire à Linton, et de jouer à l'amour

avec lui, hein? Vous méritiez tous les deux d'être battus pour cela,

mais vous surtout, qui étiez l'ainée, et aussi la moins sensible, à

ce qu'il parait. J'ai mis la main sur vos lettres, et, à la moindre

insolence de votre part, je les enverrai à votre père. Je suppose que

vous vous êtes fatiguée à ce divertissement et que vous y avez

renoncé, n'est-ce pas? Eh bien, vous avez causé la perte de Linton.

Lui était sérieux, et vraiment amoureux. Aussi vrai que je vis, il est

en train de mourir pour vous. En vain Hareton n'a pas cessé de le

plaisanter pendant six semaines, ni moi d'employer des mesures plus

sérieuses pour le tirer de sa sottise; il va plus mal tous les jours,

et il sera mort avant l'été, si vous ne venez pas à son secours.

--Comment pouvez-vous mentir aussi effrontément à cette pauvre enfant?

m'écriai-je de l'intérieur du parc; je vous en prie, continuez votre

chemin! Comment pouvez-vous raconter délibérément de pareilles

faussetés? Miss Cathy, je vais forcer la serrure avec une pierre;

n'allez pas croire ces vilaines folies. Vous sentez bien en vous-même

qu'il est impossible que l'on meure d'amour pour une personne

étrangère.

--Je ne savais pas que l'on nous écoutait, murmura le vilain, surpris.

Digne Madame Dean, je vous aime, mais je n'aime pas la duplicité de

votre conduite. Comment pouvez-vous mentir si effrontément, et affirmer

que je hais cette pauvre enfant, et inventer des histoires fantastiques

pour l'empêcher d'entrer chez moi? Catherine Linton, ma bonne

demoiselle, je serai absent de chez moi toute cette semaine, allez aux

Heights, et voyez si je n'ai pas dit la vérité. Je vous jure sur mon

salut que mon fils est en train de mourir, et que nul que vous ne peut

le sauver.

La serrure céda et je me montrai sur la route.

--Je vous jure que Linton est mourant, répéta Heathcliff, avec un dur

regard à mon adresse. Le chagrin et le désappointement sont en train

d'avancer sa mort. Nelly, si vous ne voulez pas la laisser aller aux

Heights, vous pouvez y aller vous-même. Mais pour ma part, je ne puis

pas être de retour avant huit jours; et je pense que votre maître

lui-même, dans ces conditions, ne s'opposerait pas à ce qu'elle fasse

visite à son cousin.

--Venez, rentrons, dis-je, prenant Cathy par le bras et la forçant

presque à rentrer, car je la voyais hésitante, et considérais toute

troublée les traits de son interlocuteur, où rien ne trahissait sa

rase intime. Il rapprocha son cheval de la porte, et se penchant,

ajouta:

--Miss Catherine, je dois vous avouer que j'ai peu de patience avec

Linton et que Hareton et Joseph en ont moins encore. Il a besoin de

bonté autant que d'amour, et une bonne parole de vous serait pour lui

le meilleur remède. Ne faites donc pas attention aux avertissements

cruels de Madame Dean; soyez généreuse et faites votre possible pour

venir le voir. Il rêve de vous jour et nuit, et ne peut s'ôter de

l'esprit que vous le détestez, ne recevant de vous ni lettre ni visite.

Je refermai la porte et poussai une pierre pour tenir lieu, en

attendant, de la serrure brisée; après quoi, ouvrant mon parapluie,

j'en couvris Cathy, car la pluie commençait à goutter à travers les

feuilles des arbres, et nous avertissait de rentrer sans délai. Notre

hâte nous empêcha d'échanger aucun commentaire sur la rencontre avec

Heathcliff, mais je devinai d'instinct, qu'il y avait désormais sur

Catherine un double nuage sombre. Ses traits étaient si tristes qu'ils

ne paraissaient pas être les siens; évidemment elle considérait ce

qu'elle venait d'entendre comme tout à fait exact.

Lorsque nous rentrâmes, M. Linton s'était déjà retiré dans sa

chambre. Cathy courut pour s'informer de lui, mais il s'était endormi.

Alors elle revint et me pria de m'asseoir avec elle dans la

bibliothèque. Nous prîmes le thé ensemble, après quoi elle

s'étendit sur le tapis du foyer et me dit de ne pas lui parler, car

elle était très lasse. Je pris un livre et j'affectai de lire. Dès

qu'elle me supposa toute absorbée par ma lecture, elle recommença à

pleurer en silence: cela semblait à présent sa distraction favorite.

Je la laissai tranquille un moment, puis je me mis à tourner en

ridicule les assertions de M. Heathcliff, mais l'effet produit par ses

paroles avait été trop fort et je ne pus rien contre lui.

--Il se peut que vous ayez raison, Ellen, répondit-elle, mais je ne me

sentirai pas à l'aise tant que je ne saurai pas ce qui en est. Et de

plus il faut que je dise à Linton que ce n'est pas ma faute si je ne

lui écris plus, et que je ne suis pas changée à son égard.

La colère, les protestations auraient été inutiles devant cette

crédulité obstinée. Nous nous séparâmes fâchées ce soir-là.

Un amant · 第 38 / 49 题