CHAPITRE III

Nous eûmes bien de l'embarras avec Cathy ce jour là; elle s'était

levée toute joyeuse, impatiente de rejoindre son cousin; et lorsqu'elle

apprit son départ, elle eut des larmes et des lamentations si

passionnées qu'Edgar lui-même fut obligé, pour la calmer, d'affirmer

que Linton ne tarderait pas à revenir: «Si seulement je puis

l'obtenir» ajouta-t-il, et c'était ce qu'il n'espérait guère. Cette

promesse ne put la rassurer tout à fait; mais le temps eu plus de

pouvoir; et la jeune fille, tout en demandant parfois à son père quand

Linton reviendrait, finit par oublier complètement ses traits.

Toutes les fois que j'avais l'occasion de rencontrer à Gimmerton la

servante de Wuthering Heights, je lui demandais comment allait l'enfant,

car il vivait aussi retiré que Catherine elle-même, et jamais on ne le

voyait. J'appris de cette femme qu'il continuait à être de faible

santé et de fatigante compagnie. M. Heathcliff semblait le prendre sans

cesse davantage en aversion, tout en se donnant quelque peine pour

cacher son sentiment; il avait delà répugnance pour le son de sa voix,

et ne pouvait se résoudre à rester dans une même chambre avec lui.

Rarement le père et l'enfant se parlaient. Linton apprenait ses leçons

et passait ses soirées dans un petit appartement qu'on avait appelé le

parloir; le reste de la journée il ne sortait pas de son lit, ayant

toujours des toux, et des rhumes, et des douleurs de toutes sortes.

--Et jamais je n'ai connu une créature si peu courageuse, ajouta la

femme, ni si préoccupée d'elle-même. «Si je laisse la fenêtre

ouverte un peu tard dans la soirée, il se plaint, comme si un souffle

d'air devait le tuer. Il demande à avoir du feu au milieu de l'été;

et la fumée de la pipe de Joseph est du poison pour lui; et il faut

toujours qu'il ait des sucreries et des friandises, et toujours du lait,

sans s'occuper de ce qui reste pour nous. Il est là, enveloppé dans

son manteau de fourrures et assis dans son fauteuil près du feu, à

grignoter; et si, par compassion, Hareton vient l'amuser--car Hareton

est d'une nature rude, mais pas méchant--ils ne manquent pas de se

séparer bientôt, l'un avec des jurons et l'autre avec des larmes. Je

crois que, si ce n'était pas son fils, le maître autoriserait

volontiers Earnshaw à le battre; et je suis sûre qu'il serait capable

de le mettre à la porte s'il connaissait seulement la moitié des

commodités dont il s'entoure. Mais, sans doute pour ne pas courir le

danger d'en être tenté, jamais il n'entre dans le parloir; et si le

petit Linton fait des manières devant lui, il l'envoie aussitôt dans

sa chambre.»

Je devinai, d'après ces paroles, que le manque de toute sympathie avait

rendu le jeune Heathcliff égoïste et désagréable, à supposer qu'il

ne l'ait pas été de naissance; et ainsi mon intérêt pour lui

décrût, malgré que je continuasse à plaindre son sort, et à

regretter qu'on ne l'eût pas laissé avec nous. M. Edgar m'encourageait

à obtenir des renseignements: il pensait beaucoup à son neveu et

aurait couru de grands risques pour le voir. Il me dit une fois de

demander à la servante si le petit Linton allait jamais à Gimmerton.

Mais la servante me répondit qu'il n'y était allé que deux fois, à

cheval, en compagnie de son père, et que les deux fois il s'était

plaint d'être tout courbaturé pendant les jours qui avaient suivi.

Deux ans après l'arrivée du petit, cette servante quitta la maison et

fut remplacée par une autre que je ne connais pas.

La vie se poursuivit à la Grange, de la même gentille façon

qu'autrefois, jusqu'à ce que Miss Cathy eut seize ans. Nous ne fêtions

jamais l'anniversaire de sa naissance, parce que c'était aussi

l'anniversaire de la mort de ma défunte maîtresse. Son père ne

manquait jamais de passer cette journée seul, dans la bibliothèque; le

soir tombant, il allait jusqu'au cimetière de Gimmerton, et souvent

prolongeait son absence au-delà de minuit. Catherine se trouvait donc

ce jour-là abandonnée à elle-même. Le 20 mars fut, cette année-là

une admirable journée de printemps. Après que son père se fut

retiré, la jeune fille descendit, habillée pour sortir, et me demanda

de faire avec elle une promenade sur la lande; M. Linton l'y avait

autorisée, pourvu que la promenade fut courte et ne dépassât pas une

heure.

--Ainsi, hâtez-vous, Ellen, me cria-t-elle. Je sais où je veux aller:

il y a un endroit où s'est fixée toute une colonie d'oiseaux, et je

veux voir s'ils ont fait leurs petits.

--Mais cela doit être très loin, répondis-je.

--Non, du tout, j'y suis allée avec papa.

Je mis mon bonnet et sortis, sans plus songer à la chose. Elle sautait

devant moi, puis retournait me rejoindre, et de nouveau s'élançait en

avant comme un jeune lévrier. Moi-même étais toute heureuse à

écouter chanter les alouettes, et à jouir de la douce chaleur du

soleil, et à considérer ma délicieuse petite amie, avec ses boucles

dorées volant sur ses épaules, et ses joues brillantes comme des roses

sauvages, et ses yeux tout rayonnants de plaisir parfait. Elle était

véritablement comme un ange, dans ce temps-là.

--Eh bien, lui dis-je, où donc sont vos oiseaux, miss Cathy? Nous

devrions y être arrivées et nous sommes déjà très loin du parc.

--Oh, un petit peu plus loin, un tout petit peu plus loin, Ellen! me

répondait-elle. Vous n'avez qu'à monter cette petite colline, et avant

que vous ne soyez arrivée de l'autre côté, j'aurai fait lever les

oiseaux.

Mais il y avait tant de collines à grimper que je finis par me sentir

fatiguée, et lui dis de nous arrêter et de revenir à la maison. Mais

elle, qui s'était avancée très loin de moi, soit qu'elle n'ait pas pu

ou pas voulu m'entendre, elle continua à courir en avant, et je fus

forcée de la suivre. Enfin elle disparut dans un creux, et avant que

j'eusse pu la revoir, elle était au moins à deux milles plus près de

Wuthering Heights que de sa maison; et je vis la jeune fille arrêtée

par deux personnes dont l'une me parut devoir être M. Heathcliff

lui-même.

Cathy avait été prise sur le fait de ravager, ou tout au moins

d'explorer, les nids des grouses. Les Heights étaient la propriété

d'Heathcliff, et celui-ci réprimandait la jeune fille.

--Je n'en ai ni trouvé ni pris un seul, disait celle-ci au moment où

je m'approchais. Je n'avais aucune intention d'en prendre, mais papa

m'avait dit qu'il y en avait une quantité ici, et je voulais seulement

voir les œufs.

Heathcliff me regarda avec un sourire méchant, laissant voir qu'il

savait à qui il avait à faire; après quoi il demanda à la jeune

fille qui était son papa.

--M. Linton de Thrushcross-Grange, répondit-elle. Et je suppose que

vous ne m'auriez pas parlé de cette façon si vous aviez su qui

j'étais.

--Ainsi vous supposez que monsieur votre papa est hautement estimé et

respecté? fit Heathcliff d'un ton sarcastique.

--Et vous, qui êtes-vous? demanda Catherine, le considérant

curieusement. Et cet homme-ci, est-ce votre fils?

Elle désigna Hareton que les années n'avaient fait que rendre plus

grand et plus fort, sans lui rien enlever de sa gaucherie et de sa

rudesse.

--Miss Cathy, interrompis-je, il y aura bientôt trois heures que nous

sommes sorties, au lieu d'une, il faut que nous rentrions.

--Non, cet homme n'est pas mon fils, répondit-il après m'avoir

écarté de la main. Mais j'ai un fils que vous avez, je crois, déjà

vu. Et bien que votre nourrice soit si pressée, je crois que vous et

elle ne vous trouverez pas mal d'un peu de repos. Ne voulez-vous pas

traverser ce coin de bruyères et entrer un instant dans ma maison? Vous

pouvez être sûres d'y être bienvenues.

Je murmurai à Catherine qu'elle ne devait en aucune façon accepter

cette proposition.

--Et pourquoi? demanda-t-elle tout haut. Je suis fatiguée de courir et

le terrain est trop mouillé de rosée pour que je puisse m'asseoir ici.

Allons-y, Ellen. Et puis cet homme dit que j'ai vu son fils. Je suppose

qu'il se trompe; mais je devine ou il demeure: dans cette ferme que l'on

voit en revenant de Pennistone Crags, n'est-ce pas?

--Oui, en effet. Allons Nelly, taisez-vous! Hareton, allez en avant avec

la fille, et vous, Nelly, vous allez marcher avec moi.

--Non, je ne veux pas qu'elle entre chez vous! m'écriai-je,

m'efforçant de délivrer mon bras qu'il avait saisi. Mais la jeune

fille était déjà presque aux pierres de la porte, courant à toute

volée. Le compagnon qu'on lui avait désigné n'avait pas eu la

prétention de l'escorter et, arrivé à la route, il l'avait quittée.

--M. Heathcliff, dis-je, ceci est très mal, car vous savez bien que ce

n'est pas dans une bonne intention. Maintenant elle va voir Linton, et

tout raconter aussitôt que nous serons revenus, et c'est sur moi que

retombera tout le blâme.

--Je tiens à ce qu'elle voie Linton, répondit-il; il a justement

meilleure apparence tous ces jours-ci, et il ne lui arrive pas souvent

d'être en état d'être vu. Et puis, nous aurons vite fait de lui

persuader de tenir la visite secrète; où est le mal là-dedans!

--Le mal est que son père va me détester s'il apprend que je lui ai

permis d'entrer dans votre maison, et puis je suis convaincue que vous

avez un mauvais dessein en l'encourageant à entrer chez vous.

--Mon dessein, répondit-il, est aussi honnête que possible. Le voici

d'ailleurs en entier, Nelly: c'est que les deux cousins puissent devenir

amoureux l'un de l'autre et se marier. Vous voyez que j'agis

généreusement envers votre maître; sa fille n'a rien en vue, et, si

elle seconde mes désirs, elle deviendra tout de suite mon héritière

en commun avec Linton.

--Mais si Linton meurt, répondis-je--et sa vie est bien peu

sûre--Catherine sera l'héritière.

--Non, nullement. Il n'y a aucune clause dans le testament qui

l'établisse. La propriété de mon fils me reviendra à moi, mais, pour

prévenir les querelles, je désire leur union, et je suis résolu à la

faire.

--Et moi, je suis résolue à ne laisser jamais ma maîtresse

s'approcher de nouveau de votre maison! répliquai-je, au moment où

nous arrivions à la porte, où Miss Cathy nous attendait.

Heathcliff m'ordonna de rester tranquille, et, nous précédant dans le

sentier, alla nous ouvrir la porte. Catherine le regarda à plusieurs

reprises, comme si elle n'arrivait pas à savoir ce qu'elle devait

penser de lui. Mais lui ne manquait pas de sourire lorsqu'il rencontrait

son regard, et d'adoucir sa voix en lui parlant. J'eus même la folie de

m'imaginer que la mémoire de sa mère pourrait le désarmer en sa

faveur et l'empêcher de lui faire du tort. Linton se tenait debout

près du foyer; il venait de rentrer d'une promenade dans les champs,

car il avait encore le bonnet sur la tête, et était en train de

demander à Joseph des bottines plus sèches. L'âge l'avait fait

grandir: il allait avoir seize ans dans quelques mois. Ses traits

étaient restés jolis, ses yeux et son teint étaient devenus plus

brillants qu'auparavant, mais d'un éclat tout passager, et dû

seulement à la bonne influence de l'air et du soleil.

--Eh bien, qui est-ce? demanda M. Heathcliff, se tournant vers Cathy.

Pouvez-vous le dire à présent?

--Votre fils? dit-elle, après les avoir considérés l'un et l'autre.

--Oui, oui, répondit-il; mais est-ce la première fois que vous le

voyez? Songez-y! Ah! Vous avez la mémoire courte. Linton, ne vous

rappelez-vous pas votre cousine, que vous teniez tant à revoir quand

vous êtes arrivé ici?

--Quoi, Linton! s'écria-t-elle à ce nom, toute allumée de joyeuse

surprise. Est-ce le petit Linton? Mais il est plus grand que moi!

Êtes-vous Linton?

Le jeune homme s'avança et se fît reconnaître: elle l'embrassa avec

ardeur, et tous deux furent surpris des changements que le temps leur

avait apportés. Catherine avait alors atteint toute la taille qu'elle a

aujourd'hui, ses formes étaient à la fois pleines et élancées, ses

membres élastiques comme l'acier, et son aspect général étincelait

de santé et de vie. Quant à Linton, ses regards et ses mouvements

étaient languides; ses formes bien grêles, mais il y avait dans ses

manières une grâce qui adoucissait ces défauts et les empêchait de

déplaire. Après avoir échangé avec lui de nombreuses marques

d'affection, sa cousine s'avança vers M. Heathcliff, qui restait près

de la porte, paraissant tout occupé à regarder au dehors, mais en

réalité n'ayant d'attention que pour les observer.

--Mais alors, vous êtes mon oncle! s'écria-t-elle. Il me semblait bien

que je vous aimais, bien que vous fussiez d'humeur désagréable.

Pourquoi ne venez-vous pas faire visite à la Grange avec Linton? De

vivre tant d'années si près l'un de l'autre et de ne jamais se voir,

c'est bien étrange. Pourquoi avez-vous fait cela?

Elle s'était levée sur le bout des pieds pour l'embrasser.

--Je suis allé à la Grange une fois ou deux avant que vous ne fussiez

née, répondit Heathcliff. Et maintenant, au diable; si vous avez des

baisers à dépenser, donnez-les à Linton; sur moi ils sont perdus.

--Méchante Ellen! s'écria Catherine, se retournant vers moi avec ses

caresses. Méchante Ellen d'avoir essayé de m'empêcher d'entrer! Mais

désormais je ferai cette promenade tous les matins: je le puis,

n'est-ce pas, mon oncle? Et de temps en temps j'amènerai papa. Ne

serez-vous pas heureux de nous voir?

--Naturellement, répondit l'oncle avec une grimace mal contenue et qui

témoignait de son aversion pour les deux visiteurs proposés. Mais

attendez, poursuivit-il en se retournant vers Cathy: il vaut mieux que

je vous dise la chose tout de suite. M. Linton a un préjugé contre

moi. Il nous est arrivé jadis de nous quereller très durement; et si

vous lui parlez de venir ici, il ne manquera pas de vous interdire

aussitôt toute visite. Si donc vous avez quelque souci de voir votre

cousin, à l'avenir, il faut que vous n'en disiez pas un mot: venez si

vous voulez, mais n'en parlez pas.

--Et pourquoi vous êtes-vous querellés? demanda Catherine un peu

abattue.

--Il me jugeait trop pauvre pour épouser sa sœur, et il fut fâché

quand je l'eus obtenue; son orgueil était blessé et jamais il ne me le

pardonnera.

--Cela est mal, dit la jeune fille, et il faudra qu'un jour je le lui

dise. Mais Linton et moi n'avons aucune part dans votre querelle. Si

c'est ainsi; je ne viendrai pas ici, mais il faudra que Linton vienne à

la Grange.

--Ce sera trop loin pour moi, murmura son cousin; de faire quatre milles

à pied me tuerait. Non, mais vous, Miss Catherine, venez ici de temps

à autre, pas tous les matins, mais une ou deux fois par semaine.

Le père lança à son fils un regard d'amer mépris.

--J'ai bien peur, Nelly, d'en être pour ma peine, murmura-t-il. Miss

Catherine, comme le drôle l'appelle, finira par découvrir ce qu'il

vaut et par l'envoyer au diable. Ah! si ç'avait été Hareton!

Savez-vous que vingt fois par jour j'envie Hareton, si dégradé qu'il

soit? J'aurais adoré ce garçon s'il n'avait pas été ce qu'il est.

Mais je crois que celui-là est à l'abri de l'amour de votre jeune

dame. Et pour ce misérable avorton, nous comptons que ça ne durera

guère passé dix-huit ans. Oh! l'insipide créature! Il est tout

occupé à sécher ses pieds, et ne daigne même pas la regarder!...

Linton!

--Oui, père, répondit l'enfant.

--N'avez-vous rien à montrer à votre cousine dans les environs, pas

même un lapin ou un nid de belettes? Conduisez-la dans le jardin avant

de changer de souliers, et puis dans l'étable pour voir votre cheval.

--Cela ne vous serait-il pas plus agréable de vous asseoir ici? demanda

Linton à Catherine, d'un ton qui exprimait bien sa répugnance à se

mouvoir de nouveau.

--Je ne sais pas, répondit-elle en jetant un regard sur la porte, comme

si sa nature même l'entraînait à agir.

Lui, resta assis et se rapprocha du feu. Heathcliff se leva, alla dans

la cuisine, puis dans la cour, appelant Hareton. Hareton répondit, et

tous deux rentrèrent dans la maison. Le jeune homme était allé se

laver, comme en témoignaient l'éclat de ses joues et l'humidité de

ses cheveux.

--Oh! je veux vous le demander à vous, mon oncle, cria Miss Cathy. Ce

garçon n'est pas mon parent, n'est-ce pas?

--Si fait, répondit-il, c'est le neveu de votre mère. Ne vous

plaît-il pas?

Catherine avait une expression bizarre, en continuant à le regarder.

--N'est-ce pas un joli garçon? poursuivit Heathcliff.

L'impertinente demoiselle se dressa sur ses pieds et murmura quelque

chose à l'oreille de son oncle. Celui-ci se mit à rire, et Hareton

s'assombrit; je compris qu'il était très sensible aux manques

d'égards qu'il soupçonnait, et qu'il avait une vague notion de son

infériorité. Mais son maître ou gardien le rasséréna en s'écriant:

--Vous serez le favori parmi nous, Hareton, elle dit que vous êtes

un...

--Quoi donc?

--Enfin quelque chose de très flatteur. Allez faire avec elle le tour

de la ferme. Et rappelez-vous de vous conduire comme un gentleman; pas

de mauvaises paroles, n'est-ce pas? Et quand la jeune dame ne vous

regardera pas, ne la dévisagez pas, pour vous cacher ensuite la figure

dès qu'elle tournera les yeux sur vous. Quand vous parlerez, parlez

lentement, et sortez vos mains de vos poches. Allez, et amusez-la de

votre mieux.

Le couple sorti, Heathcliff le considéra par la fenêtre. Earnshaw

tenait constamment sa figure détournée et semblait considérer, avec

la curiosité d'un étranger ou d'un artiste, le paysage environnant.

Catherine le regardait à la dérobée, d'un regard qui n'exprimait pas

une bien vive admiration. Après quoi elle se mettait en devoir de

chercher une source d'amusement autour d'elle, et sautillait gaiement en

fredonnant une chanson.

--J'ai lié sa langue, me dit Heathcliff. Il ne risquera pas une seule

syllabe de toute la promenade. Nelly, vous vous rappelez ce que j'étais

à son âge, ou plutôt quand j'avais quelques années de moins que lui.

M'avez-vous vu un air si stupide?

--Oh! bien pire, répondis-je, parce qu'avec cela vous étiez plus

maussade.

--Ce garçon me fait bien du plaisir, poursuivit-il, songeant tout haut.

Il a réalisé mon attente. S'il était un sot de naissance, mon plaisir

aurait été moindre de moitié. Mais il n'est pas sot, et je peux

sympathiser avec tous ses sentiments, les ayant éprouvés moi-même. Je

sais par exemple exactement ce qu'il souffre en cet instant et ce n'est

rien en comparaison de ce qu'il aura encore à souffrir. Et jamais il ne

sera capable de sortir de son abîme de grossièreté et d'ignorance. Je

l'ai enchaîné de plus près que sa canaille de père n'avait fait pour

moi, je l'ai fait descendre plus bas, car je lui ai fait trouver son

orgueil dans son abrutissement. Je lui ai appris à mépriser comme

mesquin et misérable tout ce qui était au-dessus de l'animalité. Ne

pensez-vous pas que Hindley serait fier de son fils s'il pouvait le

voir, presque aussi fier que je le suis du mien? La différence est

seulement que l'un est de l'or employé comme pierre de pavage, tandis

que l'autre est du plomb poli pour singer l'argent. Mais le meilleur de

tout cela est que Hareton m'adore. Vous avouerez qu'en cela j'ai

enfoncé Hindley! Si cet animal défunt pouvait se lever de son tombeau

et me reprocher mes torts envers son enfant, j'aurais l'amusement de

voir le susdit enfant le repousser, et s'indigner de ce qu'il ose s'en

prendre au seul ami qu'il ait sur la terre!

Cependant notre jeune compagnon, qui était assis trop loin de nous pour

pouvoir nous entendre, commença à manifester des symptômes

d'embarras, comme s'il se repentait d'avoir refusé la société de

Catherine par peur d'une petite fatigue. Son père remarqua les regards

qu'il lançait à la fenêtre, et la façon hésitante dont il étendait

la main pour prendre son chapeau.

--Levez-vous, paresseux! lui cria-t-il d'un ton qu'il voulait cordial.

Courez après eux! Ils sont tout juste au coin, près de la ruche.

Linton recueillit ses forces et sortit. Au même moment, par la fenêtre

ouverte, j'entendis que Cathy demandait à son peu sociable compagnon ce

que signifiait l'inscription au-dessus de la porte. Hareton leva la

tête, puis la secoua comme un véritable clown.

--C'est quelque maudite écriture, répondit-il; je ne puis la lire.

--Vous ne pouvez la lire! s'écria Catherine. Je le peux moi, c'est de

l'anglais, mais je voudrais savoir pourquoi c'est ici.

Linton se mit à ricaner. Ce fut la première manifestation de gaieté

que je vis chez lui.

--Il ne sait pas ses lettres, dit-il à sa cousine; auriez-vous pu

croire à l'existence d'un pareil âne?

--A-t-il perdu les sens, demanda sérieusement Miss Cathy, ou bien

est-il idiot? Voilà deux fois que je le questionne, et chaque fois il a

un air si stupide qu'il ne paraît pas me comprendre. En tout cas j'ai,

moi, bien de la peine à le comprendre.

Linton renouvela son rire, et jeta un regard de sarcasme sur Hareton,

qui, à coup sûr, ne paraissait pas dans ce moment tout à fait dénué

de compréhension.

--C'est une pure affaire de paresse, observa Linton; n'est-ce pas vrai,

Earnshaw? Ma cousine se figure que vous êtes idiot. Vous voyez

maintenant quelle est la conséquence de votre mépris pour les livres!

Avez-vous remarqué, Catherine, sa terrible façon de prononcer?

--Eh bien, et où diable est le mal? grommela Hareton, qui faisait moins

d'embarras pour répondre à son compagnon de tous les jours.

--Quel besoin avez-vous, de faire intervenir le diable dans cette

phrase? ricana Linton. Papa vous a dit d'éviter les mauvaises paroles,

et vous ne pouvez pas ouvrir la bouche sans en lâcher une. Essayez donc

un peu de vous conduire comme un gentleman.

--Si tu n'étais pas une fille, plutôt qu'un garçon, je te jetterais

à terre à l'instant, misérable avorton! répliqua le jeune homme

furieux, se retirant la figure brûlée de rage et de douleur; il avait

conscience d'être insulté et ne savait comment y répondre.

M. Heathcliff, qui avait entendu comme moi cette conversation, sourit en

voyant s'éloigner Hareton; mais il y eut ensuite dans son regard une

répugnance singulière pour le couple bavard, qui continuait à causer

près de la porte. Linton exposait, avec assez d'animation, les fautes

et les défauts d'Hareton, racontant toutes sortes d'anecdotes à

l'appui; et la jeune fille s'amusait de ses railleuses et méprisantes

paroles, sans prendre garde à la méchanceté d'âme qu'elles

témoignaient. Je commençais à détester Linton plus qu'à le

plaindre, et à excuser son père en quelque façon du peu de cas qu'il

faisait de lui.

Nous restâmes ainsi jusqu'à l'après-midi, car il m'avait été

impossible de faire partir plus tôt Miss Catherine; mais, par bonheur,

mon maître n'avait pas quitté son appartement et ne savait rien de

notre absence prolongée. Pendant que nous rentrions à la maison,

j'aurais voulu expliquer à la jeune fille le caractère des gens que

nous venions de quitter; mais elle s'était fourré dans la tête que

j'avais des préventions contre eux.

--Ah! ah! criait-elle, vous prenez le parti de papa, Ellen, vous êtes

partiale, sans cela vous ne m'auriez pas entretenue tant d'années dans

l'idée que Linton demeurait très loin d'ici. Je suis très fâchée;

mais j'ai tant de plaisir, que je ne puis le faire voir. «Seulement, je

veux que vous vous taisiez au sujet de mon oncle; rappelez-vous qu'il

est mon oncle et je vais gronder papa pour s'être querellé avec lui.»

Je dus renoncer à essayer de la convaincre de son erreur. Ce soir là,

elle ne dit rien de sa visite, parce qu'elle ne vit pas M. Linton. Mais

le jour suivant, tout fut dévoilé, à mon grand chagrin, encore que,

dans ma tristesse, j'eusse la joie de penser que M. Linton porterait

mieux que moi le fardeau d'avoir à diriger et à prévenir sa fille.

Mais il était trop timide pour lui fournir des raisons satisfaisantes,

dans la défense qu'il lui faisait d'entrer en relation avec les

Heights, et Catherine ne se contentait pas à moins d'excellentes

raisons.

--Papa, s'écria-t-elle dès le matin en l'embrassant, devinez qui j'ai

vu hier dans ma promenade sur la lande! Ah! papa, vous avez tressailli,

vous avez senti que vous aviez eu tort, n'est-ce pas! Mais écoutez,

j'ai vu... mais écoutez et vous allez voir comment j'ai découvert la

chose. Et Ellen, qui est liguée avec vous et qui me défendait toujours

d'espérer le retour de Linton!

Elle raconta fidèlement l'excursion et ses conséquences; et mon

maître, tout en jetant de temps à autre vers moi un regard de

reproche, n'ouvrit pas la bouche jusqu'à ce qu'elle eût fini son

récit. Alors, il la tira vers lui et lui demanda si elle savait

pourquoi il lui avait caché le voisinage de Linton. Pouvait-elle penser

que c'était pour la priver d'un plaisir inoffensif?

--Mais, c'est parce que vous n'aimez pas M. Heathcliff, répondit-elle.

--Alors vous croyez que j'ai plus de souci de mes propres sentiments que

des vôtres, Cathy? Non, ce n'est pas parce que je déteste M.

Heathcliff, c'est parce que M. Heathcliff me déteste et que c'est un

homme diabolique, trouvant son plaisir à blesser ou à ruiner ceux

qu'il déteste, dès qu'ils lui en fournissent la moindre occasion. Je

savais que vous ne pouviez pas rester en relations avec votre cousin

sans entrer en contact avec lui. Et comme je savais qu'il vous

détesterait à cause de moi, j'ai pris mes précautions, dans votre

intérêt, pour que vous ne puissiez pas revoir Linton. J'avais

l'intention de vous expliquer cela un jour, quand vous seriez plus

âgée, mais maintenant je regrette d'avoir tant tardé.

--Mais M. Heathcliff a été tout à fait cordial, papa! fit observer

Catherine, qui n'avait pas l'air convaincue. Lui, n'a fait aucune

objection à ce que nous nous voyions. Il m'a dit que je pourrais venir

dans sa maison tant que je voudrais, seulement que je ne devais pas vous

le dire, parce que vous vous étiez querellé avec lui et que vous ne

pouviez pas lui pardonner son mariage avec ma tante Isabella. Et c'est

vrai, c'est vous même qu'il faut blâmer dans cette affaire. Lui, il

consent à nous laisser enfin devenir amis, Linton et moi, et vous, vous

le refusez.

Voyant qu'il n'y avait pas à espérer d'être cru sur parole, mon

maître esquissa rapidement à sa fille la conduite d'Heathcliff à

l'égard d'Isabella, et la manière dont Wuthering Heights était devenu

sa propriété. Il ne pouvait supporter de parler longtemps sur ce

sujet, éprouvant toujours pour son ancien ennemi la même horreur et la

même haine, depuis la mort de Madame Linton. Il songeait toujours que,

sans lui, sa femme vivrait encore, et c'est ainsi qu'à ses yeux

Heathcliff paraissait comme un meurtrier. Miss Cathy, qui ne connaissait

d'autres mauvaises actions que ses petites désobéissances, injustices

ou colères, dont elle ne manquait jamais de se repentir le lendemain,

fut atterrée de cette noirceur d'âme qui pouvait couver une vengeance

pendant des années et poursuivre obstinément ses plans sans l'ombre

d'un remords. Elle parut si profondément impressionnée et choquée de

ce nouvel aspect de la nature humaine, que M. Edgar jugea inutile de

poursuivre ce sujet; il se contenta d'ajouter qu'il lui expliquerait

plus tard pourquoi il voulait qu'elle évitât la maison et la famille

de cet homme, lui disant de reprendre son ancienne vie, en attendant, et

de ne plus songer à son aventure de ce jour là.

Catherine embrassa son père et s'assit tranquillement pendant une heure

ou deux, suivant l'habitude, pour travailler à ses leçons; puis, elle

accompagna son père dans la visite qu'il fit à ses terres, et toute la

journée se passa comme d'habitude; mais le soir, quand elle se fut

retirée dans sa chambre et que j'allai l'aider à se déshabiller, je

la trouvai agenouillée et pleurant au bord de son lit.

--Oh! fi! le vilain enfant, m'écriai-je. S'il vous était jamais

arrivé d'avoir un chagrin réel, vous auriez honte de perdre une seule

larme pour cette petite contrariété. On voit bien que vous n'avez

jamais eu l'ombre d'une vraie douleur. Supposez pour une minute que

votre père et moi nous sommes morts et que vous êtes seule au monde:

qu'est-ce que vous éprouverez alors? Comparez l'occasion présente avec

une affliction comme celle là et soyez reconnaissante aux amis que vous

avez, au lieu d'en souhaiter de nouveaux.

--Ce n'est pas pour moi que je pleure, Ellen, c'est pour lui. Il

s'attendait à me revoir demain et il va être si désappointé! il

m'attendra et je ne viendrai pas!

--Quelle folie! croyez-vous qu'il pense autant à vous que vous pensez

à lui? N'a-t-il pas la compagnie d'Hareton? Personne au monde ne

pleurerait de perdre une connaissance à peine entrevue deux fois.

Linton devinera ce qui en est et ne se souciera pas davantage de vous.

--Mais ne puis-je pas lui écrire une note pour lui dire pourquoi je ne

peux pas venir? demanda-t-elle, se dressant debout. Je voudrais

seulement lui envoyer ces livres que j'ai promis de lui prêter? Il a

tant désiré les avoir.

--Non, en vérité, non, répondis-je, d'un ton décidé. Il n'aurait

qu'à vous répondre et cela n'aurait plus de fin. Non, Miss Catherine,

il faut que vos relations cessent tout à fait; papa le veut et je

veillerai à ce qu'il en soit ainsi.

--Mais pourtant, une simple petite note? reprit la jeune fille d'un air

suppliant.

--Silence, l'interrompis-je, et allez au lit.

Elle me jeta un regard si maussade que je voulus d'abord ne pas

l'embrasser comme je faisais tous les soirs; j'arrangeai son lit et

refermai sa porte; mais bientôt j'eus un repentir, et revins doucement

sur mes pas. Voilà que je trouve la jeune fille debout à sa table avec

une feuille de papier blanc devant elle et un crayon à la main, sans

qu'elle ait eu le temps de se cacher assez vite pour me cacher ce

qu'elle faisait.

--Vous ne trouverez personne pour porter cela, Catherine, dis-je, si

vous l'écrivez; et maintenant je vais éteindre votre bougie.

C'est ce que je fis, malgré une tape sur la main que me donna Catherine

et un cri de «méchante créature!» qu'elle m'octroya. Après quoi je

la quittai dans une de ses pires humeurs. La lettre fut terminée et

portée à sa destination par un laitier qui venait du village; mais je

n'appris cela que longtemps après. Les semaines se passèrent et Cathy

reprit son humeur habituelle; elle aimait seulement désormais à se

dérober dans les coins; et souvent, lorsque je m'approchais d'elle tout

d'un coup pendant qu'elle lisait, elle tressaillait et fermait le livre,

pour m'empêcher de le voir; et parfois je découvrais des coins de

feuillets de papier sortant d'entre les pages. Elle imagina aussi de

descendre de sa chambre très tôt le matin et de rôder autour de la

cuisine comme si elle attendait l'arrivée de quelque chose. Dans un

cabinet de la bibliothèque, elle avait un petit tiroir où elle

fourrageait pendant des heures et dont elle avait toujours soin

d'emporter la clé avec elle.

Un jour, pendant qu'elle examinait ce tiroir, j'observai moi-même que

les jouets et les bibelots qu'il avait contenus en dernier lieu avaient

été remplacés par des paquets de papiers pliés. Cette découverte

excitant ma curiosité et mes soupçons, je décidai de connaître les

mystérieux trésors de Catherine. Le soir, dès que la jeune fille et

son père furent bien installés en haut, je cherchai et trouvai sans

peine parmi les clés une clé qui allât à la serrure du tiroir. Je

pris dans mon tablier tout ce qui s'y trouvait et l'emportai dans ma

chambre pour l'examiner à loisir. Quoi que j'eusse pu soupçonner, je

fus surprise de découvrir que ces papiers formaient une énorme

correspondance,--presque journalière évidemment,--écrite par Linton

Heathcliff en réponse à des lettres de Catherine. Les premières

étaient embarrassées et courtes; mais par degrés, elles cédaient la

place à de très abondantes lettres d'amour, folles, comme il convenait

à l'âge de leur auteur, mais avec des touches çà et là qui me

parurent empruntées. J'en gardai autant qu'il me parut nécessaire, les

liai dans un mouchoir et les mis de côté, après quoi je refermai le

tiroir vide.

Le lendemain, suivant son habitude, ma jeune dame descendit de très

bonne heure et vint à la cuisine. Je la vis s'avancer vers la porte

lorsqu'arriva un certain petit garçon chargé d'emporter le lait, et je

vis qu'elle mettait quelque chose dans la poche de sa jaquette et

qu'elle en retirait quelque chose. Je fis le tour par le jardin et

guettai le passage du messager. Celui-ci eut la fâcheuse idée de

lutter pour défendre ce qu'il portait, de sorte que tout le lait se

trouva répandu par terre; mais je parvins à lui arracher la lettre, et

après l'avoir menacé des plus sérieuses conséquences s'il

persévérait, je restai sous le mur, à parcourir la composition

amoureuse de Miss Cathy, qui me parut plus simple et plus éloquente que

celles de son cousin. Je rentrai pensive à la maison. Comme la journée

était humide et que la jeune fille ne pouvait s'amuser à errer dans le

parc, sitôt son travail fini, je la vis aller vers le tiroir. Son père

était assis à la table avec un livre; moi de mon côté, je m'étais

mise à arranger les franges d'un rideau, sans perdre des yeux la jeune

fille. Jamais un oiseau trouvant vide à son retour le nid qu'il avait

laissé plein de ses joyeux petits, jamais il n'exprima un désespoir

plus complet par ses cris et ses battements d'ailes, que Miss Cathy par

son seul «oh!» et le changement de ses traits. M. Linton leva la

tête.

--Qu'est-ce que c'est, ma chérie, vous êtes vous blessée? dit-il, lui

donnant à entendre par le ton de sa voix que du moins ce n'était pas

lui qui avait découvert la cachette.

--Non, papa, murmura-t-elle I Ellen, Ellen! venez avec moi dans ma

chambre, je suis malade.

J'obéis et la suivis.

--Oh, Ellen! C'est vous qui les avez prises! s'écria-t-elle aussitôt

que nous fûmes seules, en se mettant à genoux. Oh! rendez-les moi et

jamais, jamais je ne recommencerai. Ne le dites pas à papa. Vous ne

l'avez pas dit à papa, Ellen, n'est-ce pas? J'ai été très méchante,

mais je ne le serai plus.

Je restai grave et sévère, et lui ordonnai de se relever.

--Ainsi, m'écriai-je, Miss Cathy, vous êtes allée assez loin, il me

semble et vous avez vraiment de quoi être honteuse. Ah! vous avez là

de beaux morceaux à étudier pendant vos heures de loisir; cela

vaudrait la peine d'être imprimé. Et que supposez-vous que pensera

votre père quand je lui montrerai ces lettres; car vous n'imaginez pas

que je garderai cachés vos ridicules secrets. Fi! Et c'est évidemment

vous qui avez commencé, car lui, j'en suis sûre, n'en aurait pas eu

l'idée.

--Non, non, sanglota Catherine, dont le cœur se brisait; jamais je n'ai

eu l'idée de l'aimer avant que...

--De l'aimer! m'écriai-je, en mettant à ce mot tout le mépris que je

pouvais. De l'aimer! A-t-on jamais entendu rien de pareil. C'est comme

si je disais que j'aime le meunier, qui vient une fois par an chercher

le grain. Un bel amour, en vérité! Un garçon que vous avez vu deux

fois, et pas plus de quatre heures en tout. Voilà le paquet; je vais

aller le porter à votre père dans la bibliothèque et nous verrons ce

qu'il pense de cet amour!

Elle s'élança pour reprendre ses précieuses lettres, mais je les tins

au-dessus de ma tête. Alors elle se mit à me supplier avec frénésie

de les brûler, de faire tout plutôt que de les montrer. Et comme, en

effet, j'étais aussi disposée à rire qu'à gronder, considérant tout

cela comme de petites folies d'enfants, je fini par céder et lui dis:

--Si je consens à les brûler, me promettez-vous de ne plus jamais

envoyer ni recevoir une lettre, ni un livre, ni des boucles de cheveux,

ni des bagues, ni des jouets?

--Jamais nous ne nous envoyons de jouets! cria Catherine, blessée dans

sa fierté.

--Alors, ni quoi que ce soit, ma jeune dame. Si vous ne voulez pas me le

promettre, je descends chez votre père.

--Je vous le promets! Ellen, fit-elle en s'attachant à ma robe. Oh!

jetez les dans le feu, vite, vite.

Mais quand je m'approchai du feu pour leur préparer une place, le

sacrifice lui parut trop cruel. Elle me conjura de lui en garder une ou

deux.

Je dénouai le mouchoir et jetai les lettres dans le feu.

--Je veux en avoir une, méchante sorcière! cria-t-elle, plongeant sa

main dans le feu pour en retirer quelques fragments à demi-consumés.

--Très bien, et moi je veux en avoir aussi quelques-unes pour montrer

à votre père, répondis-je, reprenant ce qui restait des lettres et me

dirigeant vers la porte.

Alors elle rejeta au feu les feuilles noircies et me pressa de hâter le

sacrifice. Quand ce fut fini, je secouai les cendres, les enterrai sous

un seau de charbon; et elle, sans rien dire, se retira dans sa chambre.

Je descendis dire à mon maître que la crise de la jeune dame était

presque passée, mais que je jugeais qu'il valait mieux pour elle rester

quelque temps étendue. Elle refusa de dîner, mais elle descendit pour

le thé, pâle et les yeux rouges, mais en somme paraissant tout à fait

soumise. Le lendemain matin, je répondis à la lettre de Linton par une

petite note ou j'avais mis: «Master Heathcliff est prié de ne plus

envoyer de communications à Miss Linton, celle-ci étant dans

l'impossibilité de les recevoir.» Et depuis lors le petit garçon vint

à la ferme les poches vides.

Un amant · 第 37 / 49 题