CHAPITRE VIII

Parfois, en méditant sur ces choses dans la solitude, je me sentais

prise d'une terreur soudaine, et je mettais mon bonnet pour aller voir

comment tout se passait à la ferme. Ma conscience me persuadait que

c'était un devoir d'avertir Hindley de la façon dont on parlait de

lui; mais d'autre part, me rappelant ses mauvaises habitudes

invétérées, et désespérant de lui être utile, j'hésitais à

entrer de nouveau dans la triste maison.

Un jour, j'eus occasion de passer la vieille porte, m'écartant un peu

de la route que je suivais pour aller à Gimmerton. C'était après dans

la période où est maintenant arrivé mon récit. Il faisait une

après-midi glaciale et claire, le sol était nu et la route sèche et

durcie de gelée. Je parvins à une pierre, à l'endroit où la

grand'route s'embranche à gauche vers les landes, une pierre de forme

grossière, portant sur le côté nord les lettres W. H., sur le côté

est G., et sur le sud-ouest T. G.. Cette pierre sert de poteau indicateur

pour la Grange, les Heights et le village. Le soleil éclairait en jaune

sa tête grise, me rappelant l'été, et je ne sais pourquoi, mais je

sentis tout à coup pénétrer dans mon cœur un flot de sensations

d'enfance. C'était pour nous, Hindley et moi, un lieu favori il y a

vingt ans. Je considérai longuement ce bloc usé, et, me baissant,

j'aperçus au bas un trou encore plein de carapaces de limaçons et de

cailloux, toutes choses que nous nous plaisions à y mettre; et, avec

toute la fraîcheur de la réalité, il me sembla voir mon ancien

compagnon de jeu assis à terre, avec sa tête brune et carrée penchée

en avant, et sa petite main creusant le sable d'un morceau d'ardoise.

--Pauvre Hindley! m'écriai-je involontairement.

Je tressaillis, j'eus un moment l'idée que l'enfant levait sa tête et

me regardait dans les yeux. Cela ne dura qu'une seconde, mais aussitôt

je sentis un besoin irrésistible d'aller aux Heights. Une superstition

me poussait à ne pas résister: si par hasard il était mort!

pensais-je, ou s'il doit mourir bientôt, et si ce que j'ai vu est un

signe de mort! À mesure que je m'approchais de la maison, je me sentais

plus troublée, et je tremblais de tous mes membres lorsqu'enfin je fus

en vue. Mon apparition de tout à l'heure m'avait devancée, je la vis

debout, regardant à travers la porte. Telle fut du moins ma première

idée en voyant un garçon aux boucles noires, aux yeux bruns, appuyant

sur les barreaux sa rude figure: mais un peu de réflexion me fit

comprendre que ce devait être Hareton, et pas très changé depuis que

je l'avais quitté, dix mois auparavant.

--Dieu te bénisse, mon chéri! lui criai-je, oubliant à l'instant mes

folles alarmes. Hareton, c'est Nelly! Nelly ta nourrice.

Il se recula hors de prise de mon bras et ramassa un grand fusil.

--Je suis venue pour voir ton père, Hareton, ajoutai-je.

Il leva son arme pour tirer; je commençai un discours pour l'apaiser,

mais je ne pus retenir sa main. La pierre frappa mon bonnet; et alors,

des lèvres tremblantes du petit garçon, sortit un chapelet de jurons

qui, soit qu'il les ait compris ou non, étaient prononcés avec une

emphase exercée, et contournaient ses traits enfantins dans une

horrible expression de méchanceté. Vous pouvez bien penser que ceci

m'affligea plus que je n'en fus irritée. Prête à fondre en larmes, je

tirai de ma poche une orange et l'offris pour me faire bien venir.

D'abord il hésita, puis, l'arracha de mes mains comme s'il imaginait

que j'avais l'intention de le tenter et de le désappointer. Je lui en

montrai une autre, la tenant hors de sa prise.

--Qui est-ce qui vous a appris ces belles façons de parler, mon

garçon? lui demandai-je. Est-ce le curé?

--Au diable le curé, et toi aussi! donne-moi ça! répliqua-t-il.

--Dites-moi où vous avez pris des leçons, et vous l'aurez, dis-je.

Quel est votre maître?

Un amant · 第 25 / 49 题