Il me répondit: «Mon diable de père!»

--Et qu'est-ce que vous apprenez de votre père?

Il s'élança sur le fruit, je l'élevai hors de sa portée.

--Et qu'est-ce qu'il vous apprend? demandai-je.

--Rien, me dit-il, qu'à me tenir en dehors de son chemin. Mon père ne

peut rien me commander parce que je jure sur lui.

--Ah! Et c'est le diable qui vous apprend à jurer sur votre père?

--Eh! non, grommela-t-il.

--Qui alors?

--Heathcliff.

Je lui demandai s'il aimait M. Heathcliff.

--Oui, je l'aime.

Voulant avoir les raisons de cet amour, je pus seulement en tirer des

phrases comme: «Je ne sais pas, il repaie à mon père les coups qu'il

me donne, il le gronde de me gronder; il dit qu'il faut que je fasse

comme je veux.»

--Et alors le curé ne vous apprend pas à lire et à écrire?

poursuivis-je.

--Non, j'ai entendu dire que le curé aurait ses dents renfoncées dans

sa gorge s'il entrait chez nous. C'est Heathcliff qui l'a promis.

Je mis l'orange dans sa main et je lui commandai de dire à son père

qu'une femme appelée Nelly Dean attendait à la porte du jardin,

désirant lui parler. Il partit et entra dans la maison, mais au lieu de

Hindley, c'est Heathcliff qui se montra sur les marches. Je me retournai

aussitôt et descendis la route aussi vite que je pouvais courir, sans

m'arrêter, jusqu'à la pierre du grand chemin. Je me sentais aussi

effrayée que si j'avais fait sortir un gobelin. Ceci n'a pas grand

rapport avec l'affaire de Miss Isabella; et pourtant, c'est ce qui

m'encouragea dans ma résolution de monter une garde vigilante et de

faire tout mon possible pour empêcher une aussi mauvaise influence de

s'étendre à la Grange, quand même il me faudrait soulever un orage

domestique en contrariant le plaisir de Madame Linton.

Lorsque Heathcliff vint, la fois suivante, il se trouva que la jeune

demoiselle était occupée à nourrir des pigeons dans la cour. Elle

n'avait pas dit un mot à sa belle-sœur depuis trois jours, mais aussi

elle avait mis un terme à ses plaintes, et nous y trouvions un grand

soulagement. Je savais que Heathcliff n'avait pas l'habitude de

témoigner à Miss Linton une seule marque de politesse en dehors de ce

qui était strictement nécessaire. Cette fois, dès qu'il l'aperçut,

sa première précaution fut de jeter un coup d'œil sur la maison.

J'étais debout auprès de la fenêtre de la cuisine, mais je m'étais

retirée hors de portée de vue. Je le vis alors s'avancer vers elle et

lui dire quelque chose; elle semblait embarrassée, désireuse de s'en

aller; pour l'en empêcher, il mit sa main sur son bras. Elle se

détourna: apparemment il lui avait fait une question où elle ne se

souciait pas de répondre. Il y eut de nouveau un regard rapide jeté

sur la maison; puis, supposant qu'on ne le voyait pas, le gredin eut

l'impudence de l'embrasser.

--Judas! Traître! m'écriai-je. Vous êtes donc aussi un hypocrite, un

trompeur de parti-pris!

--Qui est-ce, Nelly? dit la voix de Catherine derrière moi.

J'avais été trop occupée de ce qui se passait dehors pour la voir

entrer.

--Votre indigne ami, répondis-je avec chaleur, ce monstre là-bas! Ah!

il nous a vues, il vient ici, je me demande s'il aura le cœur de

trouver une excuse plausible pour cet amour qu'il témoigne à Miss

quand il vous a dit qu'il la haïssait.

Madame Linton vit Isabella se délivrer de l'étreinte et courir dans le

jardin. Une minute après, Heathcliff ouvrit la porte. J'avais peine à

m'empêcher de donner libre cours à mon indignation, mais Catherine

insista d'un ton fâché pour que je me taise, me menaçant de me faire

sortir de la cuisine si j'osais être assez présomptueuse pour

intervenir avec ma langue insolente.

--À vous entendre, on croirait que vous êtes la maîtresse!

criait-elle. Il faut que vous restiez à votre place. Heathcliff, à

quoi songez-vous de soulever ce tapage? Je vous ai dit de laisser

Isabella tranquille. Je vous prie de le faire, à moins que vous ne

soyez las d'être reçu ici et que vous ne souhaitiez que Linton

verrouille la porte contre vous.

--Dieu le préserve d'essayer! répondit le noir vilain, que je

détestais en ce moment de tout mon cœur. Dieu le garde doux et

patient! Tous les jours j'ai une envie plus folle de l'envoyer au ciel!

--Silence! dit Catherine, fermant la porte intérieure, ne me vexez pas.

Pourquoi ne vous êtes-vous pas rendu à ma requête? Est-ce elle qui

est venue exprès sur votre chemin?

--Que vous importe? grommela-t-il. J'ai le droit de l'embrasser si elle

veut et vous n'avez pas le droit de m'en empêcher. Je ne suis pas votre

mari, vous n'avez pas à être jalouse de moi.

--Je ne suis pas jalouse de vous, répondit la maîtresse. Je suis

jalouse pour vous. Éclairez votre figure et ne me faites pas la

grimace. Si vous aimez Isabella, vous l'épouserez. Mais, l'aimez-vous?

Dites la vérité, Heathcliff. Là, vous ne voulez pas répondre! Je

suis certaine que vous ne l'aimez pas.

--Et est-ce que M. Linton permettrait à sa sœur de se marier avec cet

homme? demandai-je.

--Il faudrait que M. Linton le permette, répondit ma dame avec

décision.

--On pourrait lui en épargner l'embarras, dit Heathcliff; on se

passerait fort bien de sa permission. Et pour ce qui est de vous,

Catherine, j'ai envie de vous dire quelques mots, pendant que nous y

sommes. Je veux que vous soyez prévenue que je sais que vous m'avez

traité d'une façon infernale, infernale, entendez-vous? Et si vous

vous flattez de l'idée que je ne m'en aperçois pas, vous êtes folle,

et si vous pensez que je puisse être consolé par de douces paroles,

vous êtes une idiote, et si vous vous imaginez que je vais souffrir

sans me venger, vous vous convaincrez très prochainement du contraire.

En attendant, je vous remercie de m'avoir dit le secret de votre

belle-sœur, je vous jure que j'en tirerai tout le parti possible, et

tenez-vous à l'écart!

--Quelle nouvelle phase de son caractère est-ce là? s'écria Madame

Linton stupéfaite. Je vous ai traité d'une façon infernale et vous

voulez vous venger: comment l'entendez-vous, ingrat animal? Comment vous

ai-je traité d'une façon infernale?

--Je ne cherche pas de vengeance sur vous, reprit Heathcliff d'un ton

moins véhément. Ce n'est pas mon plan. Vous êtes bienvenue à me

torturer à mort pour votre amusement, mais il faut que vous me laissiez

m'amuser un peu moi aussi dans le même style, et que vous vous reteniez

de m'injurier autant qu'il vous est possible. Après avoir rasé mon

palais, ne construisez pas une cahute pour me la donner comme une

maison, avec une admiration complaisante pour votre charité. Si je

pouvais imaginer que vous désirez réellement me voir marié à

Isabella, je me couperais la gorge.

--Oh! le mal est que je ne suis pas jalouse, n'est-ce pas? cria

Catherine. Eh bien! je ne répète pas mon offre d'une femme, c'est

comme si l'on offrait à Satan une âme perdue. Votre joie, comme la

sienne, consiste à faire souffrir, et vous le prouvez encore cette

fois. Edgar est remise de la mauvaise humeur que lui a inspirée votre

venue; je commence à être rassurée et tranquille; et vous, impatient

de nous savoir en paix, vous paraissez résolu à exciter une querelle.

Querellez-vous donc avec Edgar, si cela vous plait, et trompez sa sœur;

vous emploierez ainsi la méthode la plus efficace pour vous venger sur

moi.

La conversation cessa, Madame Linton s'assit auprès du feu, toute rouge

et la mine sombre. Le démon qui était en elle devenait intraitable;

elle ne pouvait ni le congédier ni le retenir. Lui se tenait debout les

bras croisés, ruminant ses mauvaises pensées, et c'est dans cette

situation que je les laissai pour aller chercher le maître, qui se

demandait ce qui retenait si longtemps Catherine en bas.

--Ellen, dit-il quand j'entrai, avez-vous vu votre maîtresse?

--Oui, monsieur, elle est dans la cuisine, répondis-je. Elle est mise

hors d'elle-même par la conduite de M. Heathcliff, et en vérité, je

crois qu'il est temps d'arranger ses visites sur un autre pied. On se

fait tort à être trop doux, et maintenant, voilà où ça en est

arrivé. Je racontai la scène dans la cour, et tout ce que je pus de la

dispute qui avait suivi. J'imaginais que cela ne pouvait nuire beaucoup

à Madame Linton, à moins que l'envie ne lui prit de défendre son

hôte. Edgar Linton eut peine à m'écouter jusqu'au bout.

--C'est intolérable, s'écria-t-il. Il est honteux qu'elle le

reconnaisse pour ami et me force à subir sa compagnie. Appelez-moi deux

hommes de l'écurie, Ellen. Catherine ne restera pas un moment de plus

à causer avec ce bas ruffian; j'en ai assez.

Il descendit, et ordonnant aux domestiques d'attendre dans le passage,

il entra avec moi dans la cuisine. Les deux personnes que j'y avais

laissées avaient recommencé leur aigre discussion, du moins Madame

Linton était en train de gronder avec une vigueur renouvelée.

Heathcliff s'était retiré vers la fenêtre et laissait pendre sa

tête, paraissant un peu démonté par la violence de ses reproches.

C'est lui qui le premier s'aperçut de l'entrée de Linton; il fit

rapidement signe à Catherine d'avoir à se taire, ce qu'elle fit,

s'arrêtant net, dès qu'elle vit elle-même son mari.

--Qu'est-ce donc? dit Linton s'adressant à elle. Quelle idée vous

faites-vous donc des convenances, pour rester ici après le langage qui

a été tenu par ce vaurien? Si vous ne vous en êtes pas fâchée,

c'est, je suppose, parce que c'est sa façon habituelle de parler. Vous

êtes accoutumée à sa bassesse, et vous vous imaginez peut-être que

je finirai par m'y accoutumer moi-même.

--Avez-vous donc écouté à la porte Edgar? demanda Catherine, sur un

ton calculé pour irriter son mari, impliquant à la fois de

l'insouciance et du mépris. Heathcliff, qui avait levé les yeux au

premier discours, accompagna cette répartie d'un ricanement qui

semblait destiné à attirer sur lui l'attention de M. Linton, et il y

réussit; mais Edgar avait résolu de s'expliquer sans éclat de

passion.

--Si j'ai tout supporté de vous jusqu'à présent, monsieur, dit-il

tranquillement, ce n'est pas que j'aie ignoré votre caractère

misérable et dégradé; mais je sentais que vous n'en étiez

responsable qu'en partie, et comme Catherine désirait conserver votre

connaissance, j'ai eu la folie d'y consentir. Mais votre présence est

un poison qui corromprait ce qu'il y a de meilleur. C'est pour cela et

afin de prévenir des conséquences pires, que je vous refuserai

dorénavant le droit d'entrer dans cette maison, et que j'exige en ce

moment votre départ immédiat. Trois minutes de retard, et je me verrai

dans la nécessité de vous y contraindre.

Heathcliff mesura d'un regard plein de dérision la hauteur et la

largeur de celui qui l'interpellait.

--Cathy, votre agneau menace comme un taureau, dit-il, il court risque

de briser son crâne contre mes doigts. Pardieu, Monsieur Linton, je

regrette profondément que vous ne vailliez pas la peine d'être abattu.

Mon maître jeta un coup d'œil vers le passage et me fit signe d'aller

chercher les hommes, n'ayant aucune envie de se risquer dans une

rencontre personnelle. J'obéis, mais Madame Linton, soupçonnant

quelque chose, me suivit, et, au moment où j'essayais de les appeler,

elle me tira en arrière, poussa la porte et la ferma.

--Voilà de beaux moyens! dit-elle, en réponse au regard surpris et

irrité de son mari. Si vous n'avez pas le courage de l'attaquer, faites

vos excuses ou laissez-vous battre. Cela vous corrigera de l'envie de

simuler plus de valeur que vous n'en avez. Non, j'avalerai la clé

plutôt que de vous la donner. Ah, je suis bien récompensée de ma

bonté pour chacun! Après ma constante indulgence pour la nature faible

de l'un et la nature mauvaise, méchante, de l'autre, je garde en

remerciement deux marques d'aveugle et stupide ingratitude. Edgar,

j'étais en train de vous défendre vous et les vôtres, et maintenant

je souhaite que Heathcliff puisse vous battre à vous rendre malade,

pour vous punir d'avoir osé penser d'aussi mauvaises choses sur moi.

Il n'y avait pas besoin de le battre pour produire cet effet sur le

maître. Il cessa d'arracher la clé des mains de Catherine, et celle-ci

l'ayant jetée dans le feu, il fut pris d'un tremblement nerveux en

même temps que sa figure devenait d'une pâleur mortelle. Il lui fut

impossible de retenir cet excès d'émotion, un mélange d'angoisse et

d'humiliation l'envahit complètement. Il s'appuya sur le revers d'un

siège et détourna son visage.

--O ciel! Dans les anciens temps, cela vous aurait gagné le titre de

chevalier, s'écria Madame Linton. Nous sommes vaincus! Nous sommes

vaincus: Heathcliff ne voudra pas plus élever un doigt contre vous

qu'un roi mettre son armée en marche contre une colonie de souris.

Réjouissez-vous! On ne vous fera pas de mal. Ce n'est pas un agneau que

vous êtes, mais une petite levrette gâtée.

--Je vous souhaite bien du plaisir avec ce lâche à sang de lait,

Cathy! dit son ami. Je vous fais compliment de votre goût. Voilà donc

la chose peureuse et frissonnante que vous m'avez préférée! Je ne

voudrais pas le frapper de mon poing, mais, si je pouvais le retourner

avec mon pied, j'en aurais bien delà satisfaction. Est-ce qu'il pleure,

ou bien est-ce que la peur l'a fait s'évanouir?

Le compagnon s'approcha et poussa la chaise où était Linton. Il aurait

mieux fait de rester à distance, car, d'un saut, mon maître fut debout

et le frappa en plein sur la gorge d'un coup qui aurait abattu un homme

moins solide. Le coup arrêta sa respiration pendant une minute, et

pendant qu'il étranglait, M. Linton sortit par la porte du fond donnant

sur la cour, et revint par là vers la porte d'entrée.

--Là, voilà ce que vous rapporte votre venue ici! cria Catherine.

Allez vous-en maintenant! il va revenir avec une poignée de pistolets

et une demi-douzaine d'assistants. S'il a entendu notre conversation,

bien sûr il ne vous pardonnera jamais. Vous m'avez joué un mauvais

tour, Heathcliff! Mais partez, hâtez-vous!

--Supposez-vous que je vais m'en aller avec ce coup brûlant dans ma

gorge? tonna Heathcliff. Non, par l'enfer! Je veux écraser ses côtes

comme une noisette pourrie avant de passer le seuil. Si je ne l'abats

pas à présent, je le tuerai une autre fois; si vous mettez du prix à

son existence, laissez-moi donc aller le trouver.

--Mais il ne vient pas par ici, déclarai-je, risquant un mensonge; le

cocher et les deux jardiniers sont là; vous n'allez pas, bien sûr,

attendre qu'ils vous jettent hors d'ici! Chacun d'eux est armé d'une

trique; et il est bien probable que le maître sera en observation à la

fenêtre du parloir, pour voir s'ils remplissent ses ordres.

Les jardiniers et le cocher étaient là en effet; mais Linton était

avec eux; déjà ils étaient entrés dans la cour. Après réflexion,

Heathcliff résolut d'éviter une lutte contre ces inférieurs. Il

saisit le tisonnier, écrasa le loquet de la porte intérieure, et

parvint à s'échapper au moment ou ils entraient.

Madame Linton, très excitée, m'ordonna de l'accompagner en haut. Elle

ne savait pas la part que j'avais prise dans cette histoire, et j'étais

fort préoccupée de la garder dans son ignorance.

--Je suis à peu près folle, Nelly! s'écria-t-elle en se jetant sur le

sofa. Un millier de marteaux battent dans ma tête. Dites à Isabella de

m'éviter: c'est à elle qu'est dû tout ce tapage, et si elle ou

quelque autre aggravait ma colère en ce moment, j'entrerais en fureur.

Et, Nelly, dites à Edgar, si vous le voyez aujourd'hui, que je suis en

danger d'être sérieusement malade. Je voudrais que ce soit vrai. Il

m'a choquée et désolée affreusement. Je veux qu'il prenne l'alarme.

De plus, il serait capable de venir et de commencer un chapelet de

reproches et de plaintes; je ne manquerais pas de récriminer, et Dieu

sait où nous finirions. Voulez-vous faire comme je vous dis, ma bonne

Nelly? Vous êtes témoin que je ne suis pas à blâmer dans cette

affaire. Quel démon l'a pris de se mettre à écouter aux portes? Les

discours d'Heathcliff étaient très outrageants, après que vous nous

avez quittés; mais j'aurais vite fait de le détourner d'Isabella, et

le reste n'avait pas d'importance. Maintenant tout est remis au pire,

par cette folle envie d'entendre dire du mal de soi, qui hante certaines

gens comme un démon! Si Edgar n'avait pas écouté notre conversation,

il n'en serait jamais résulté aucun dommage. Vraiment, quand il s'est

adressé à moi sur ce stupide ton fâché de déplaisir, après que

j'avais grondé Heathcliff à son sujet jusqu'à m'enrouer, je n'ai plus

eu souci de ce qu'ils pouvaient se faire l'un à l'autre; d'autant plus

que je sentais que, de quelque façon que la scène se terminât, nous

serions tous séparés l'un de l'autre pour Dieu sait combien de temps.

Eh bien, si je ne peux pas garder Heathcliff pour ami, si Edgar veut

être lâche et jaloux, j'essaierai de briser leurs cœurs en brisant le

mien. Ce sera une prompte façon d'en finir, si je suis poussée à

bout. Mais c'est une conduite à réserver pour un cas désespéré; je

ne voudrais pas prendre Linton par surprise. Jusqu'à présent il a

été discret, dans sa crainte de me provoquer; il faut que vous lui

représentiez le danger qu'il y aurait à quitter cette attitude, et que

vous lui rappeliez ma nature passionnée qui arrive tout de suite à la

frénésie, une fois excitée. Et puis je voudrais que vous chassiez de

votre figure cette expression d'apathie, et que vous paraissiez un peu

plus anxieuse à mon sujet.

Évidemment la froideur avec laquelle je recevais ces instructions

était plutôt faite pour exaspérer, car elles étaient délivrées en

parfaite sincérité. Mais je pensai qu'une personne qui pouvait

spéculer à l'avance sur l'effet de ses crises de passion pouvait

aussi, par un acte de volonté, exercer un contrôle suffisant sur

soi-même dans les cas les plus excitants; et je n'avais aucune envie

d'alarmer son mari, comme elle disait, et d'ajouter encore à ses

ennuis, simplement pour servir l'égoïsme de la jeune femme. Aussi ne

dis-je rien au maître lorsque je le vis marcher vers le parloir; mais

je pris la liberté de retourner sur mes pas pour écouter s'ils

reprendraient leur querelle. C'est lui qui commença à parler le

premier.

--Restez où vous êtes, Catherine! dit-il sans aucune colère dans sa

voix, mais avec une réserve pleine de tristesse. Je ne viens que pour

un moment. Je ne veux ni vous faire des reproches ni me réconcilier

avec vous, mais simplement savoir au juste si, après les événements

de ce soir, vous avez l'intention de continuer votre intimité avec...

--Oh par pitié, interrompit la maîtresse, en tapant du pied, par

pitié, finissez-en pour maintenant! Votre sang toujours froid ne

connaît pas la fièvre; vos veines sont pleines d'eau gelée, mais les

miennes sont bouillantes et la vue de tant de froideur les fait danser

encore plus vite.

--Si vous voulez que je vous débarrasse de ma présence, continua M.

Linton, répondez à ma question. Il faut que vous y répondiez, et

cette violence ne m'alarme pas. J'ai découvert que vous pouviez être

aussi stoïque qu'une autre quand il vous plaisait. Voulez-vous

désormais abandonner Heathcliff ou moi? Il est impossible que vous

soyez en même temps son amie et la mienne; et j'ai absolument besoin de

savoir lequel des deux vous choisirez.

--Et moi, j'ai besoin d'être laissée seule! s'écria Catherine d'un

ton furieux. Je l'exige; ne voyez-vous pas que je puis à peine me tenir

debout? Edgar, laissez-moi.

Elle tira la sonnette jusqu'à la briser, et j'entrai avec le plus de

calme que je pus. Cela aurait suffi pour mettre à bout l'humeur d'un

saint, ces rages affolées et méchantes. Elle était étendue, frappant

de sa tête contre le bras du sofa, et grinçant des dents comme si elle

voulait les écraser. M. Linton se tenait debout, la considérant avec

une expression soudaine d'inquiétude et de regret. Il me dit d'aller

chercher un peu d'eau, car elle n'avait plus de souffle pour parler. Je

rapportai un verre plein, et comme elle ne voulait pas boire, je le lui

jetai sur la figure; en quelques secondes, nous la vîmes devenir roide,

renverser les yeux, tandis que ses joues, tout d'un coup livides,

prenaient l'aspect de la mort. Linton était terrifié.

--Cela n'a pas d'importance, murmurai-je. Je voulais l'empêcher de

céder, tout en me sentant effrayée dans mon cœur.

--Mais elle a du sang sur ses lèvres! dit-il en frissonnant.

--Oh, ne vous en occupez pas, répondis-je sèchement. Et je lui dis

comment, avant qu'il n'arrivât, elle avait pris la résolution d'avoir

une crise de fureur. J'eus l'imprudence de lui faire ce rapport à haute

voix, et elle m'entendit; car elle se dressa, ses cheveux volant sur ses

épaules, ses yeux étincelant, les muscles de son cou et de ses bras

faisant saillie d'une façon extraordinaire. Je me résignais à avoir

au moins quelques os brisés; mais elle ne fit que regarder autour

d'elle quelques instants, et s'élança hors de l'appartement. Le

maître m'ordonna de la suivre, et je le fis, jusqu'à la porte de sa

chambre; mais elle m'empêcha d'y entrer en s'enfermant à clé.

Le lendemain matin, comme elle ne faisait pas mine de vouloir descendre

pour le déjeuner, je montai lui demander si elle voulait que je lui

apporte son déjeuner dans sa chambre.

--Non! répondit-elle d'un ton péremptoire. Je répétai la même

question et reçus la même réponse au dîner et au thé, et aussi le

matin d'après. M. Linton de son côté passait son temps dans la

bibliothèque, sans s'informer de ce que faisait sa femme. Il avait eu

une heure d'entretien avec Isabella, et avait fait tout son possible

pour arracher d'elle l'expression du sentiment d'horreur que devaient

lui avoir inspiré les avances d'Heathcliff; mais il ne put avoir d'elle

que des réponses évasives, et dut clore l'examen sans avoir

satisfaction. Il ajouta seulement, de la façon la plus formelle, que si

elle était assez déraisonnable pour encourager cet indigne

prétendant, cela suffirait pour rompre tout lien de parenté entre elle

et lui.

Un amant · 第 26 / 49 题