CHAPITRE VII

Charmante introduction à la vie d'ermite! Quatre semaines de tortures,

d'excitation et de maladie!

Oh, ces vents lugubres et ces sombres cieux du Nord, et ces chemins

impraticables et ces médecins de campagne jamais pressés! Et oh! cette

absence de toute figure humaine! et, pire que tout, la terrible

déclaration par laquelle Kenneth m'a fait entendre que je n'avais pas

à espérer de sortir avant le printemps!

Pourquoi ne demanderais-je pas à Madame Dean de finir son récit? Je

vais sonner; elle sera enchantée de me trouver en état de causer

gaiement.

... Madame Dean est venue.

--Il faut encore attendre vingt minutes, monsieur, pour prendre la

médecine, commença-t-elle.

--Au diable la médecine! Ce que je voudrais avoir...

--Le docteur dit que vous devez attendre que la poudre soit dissoute.

--De tout mon cœur: mais ne m'interrompez pas. Venez et asseyez-vous

ici. Laissez en repos cette amère phalange de fioles. Tirez votre

ouvrage de votre poche, là--et maintenant continuez l'histoire de M.

Heathcliff, depuis l'instant où vous l'avez laissée jusqu'au temps

présent. Est-il allé sur le continent terminer son éducation, pour

revenir un gentleman? ou bien a-t-il pris dans un collège une place de

servant, ou s'est-il sauvé en Amérique et a-t-il gagné de l'honneur

en combattant son pays nourricier? ou a-t-il trouvé un moyen plus

prompt de faire fortune sur les grandes routes de l'Angleterre?

--Il est probable qu'il aura fait un peu de tout cela, M. Lockwood, mais

je ne puis vous en rien dire de certain. Je vous ai déjà dit que je ne

savais pas comment il avait gagné son argent; et j'ignore aussi par

quels moyens il s'est élevé au-dessus de l'ignorance sauvage où il

était enfoncé; mais, avec votre permission, je vais continuer à ma

façon, si vous croyez que cela doit vous amuser sans vous fatiguer.

Vous sentez-vous mieux, ce matin?

--Beaucoup mieux.

--Voilà une bonne nouvelle! Je suis donc allée à Thrushcross-Grange

avec miss Catherine, et j'eus l'agréable désappointement de voir

qu'elle se conduisait infiniment mieux que je ne l'aurais espéré. Elle

semblait presque trop amoureuse de M. Linton; et même à sa sœur elle

témoignait beaucoup d'affection. Tous deux d'ailleurs s'occupaient

beaucoup de lui être agréable. Ce n'était pas l'épine qui se

penchait vers les chèvrefeuilles, mais les chèvrefeuilles qui

embrassaient l'épine. Aucune concession mutuelle: l'une se tenait toute

droite et les autres cédaient; et comment peut-on montrer de la

mauvaise humeur lorsqu'on ne rencontre ni opposition ni indifférence?

Je remarquai que M. Edgar avait une peur profonde de l'irriter. Il la

cachait devant elle; mais si par hasard il m'entendait lui répondre

vivement, ou s'il voyait quelqu'un des domestiques s'assombrir sur

quelque ordre trop impérieux venant d'elle, il montrait son trouble par

une grimace de déplaisir qu'il n'avait jamais lorsqu'il s'agissait

seulement de lui. Plus d'une fois il me parla durement de mon insolence

et m'avoua qu'un coup de couteau ne l'affligerait pas autant que de voir

sa femme fâchée. Et moi, pour ne pas faire de peine à un si bon

maître, j'appris à être moins vive; et pendant six mois, la poudre

resta aussi inoffensive que du sable, ne trouvant auprès d'elle aucun

feu pour la faire éclater. Catherine avait çà et là des moments de

tristesse et de silence que son mari respectait discrètement, les

attribuant à une altération de sa santé, résultat de sa maladie de

naguère; et de fait elle n'avait jamais eu auparavant de ces

abattements d'esprit; mais le retour du soleil était salué par un

retour pareil de sa gaîté. Je crois que je puis affirmer qu'ils

étaient vraiment en possession d'un bonheur tous les jours plus

profond.

Ce bonheur cessa. Eh quoi, il faut bien que nous pensions à nous-mêmes

dans la vie, et ceux qui sont doux et généreux ont seulement une

façon plus juste d'être égoïstes que ceux qui cherchent à tout

dominer! Ce bonheur cessa lorsque les circonstances amenèrent les deux

parties à sentir que l'intérêt de l'une n'était pas le principal

objet de la pensée de l'autre. Par un doux soir de septembre, je

revenais du jardin avec un lourd panier de pommes que j'avais été

cueillir. La nuit était venue et la lune regardait par dessus la haute

muraille de la cour, faisant se jouer de vagues ombres sur les coins des

parties en saillie de la maison. Je déposai mon fardeau sur l'escalier

de la maison près de la porte de la cuisine, et je songeai à me

reposer, et je voulus respirer encore quelques instants cet air doux et

léger; je regardais le ciel, tournant le dos à la porte, lorsque

j'entends une voix dire derrière moi: «Nelly, est-ce vous?» C'était

une voix profonde, et dont l'accent m'était étranger; et pourtant il y

avait quelque chose dans la manière de prononcer mon nom qui me

semblait familier. Je me retournai pour voir qui m'avait parlé, un peu

effrayée, car les portes étaient fermées, et je n'avais vu personne

en m'approchant de l'escalier. Quelque chose remuait dans la porte; et

je distinguai un homme de haute taille, vêtu de noir, brun de visage et

de cheveux. Il était appuyé contre la porte et tenait ses doigts sur

le loquet comme s'il voulait ouvrir. Qui cela peut-il être? pensais-je:

M. Earnshaw? ce n'est pas sa voix.

--Il y a une heure que j'attends ici, reprit cette voix, et tout depuis

lors a été autour de moi calme comme la mort. Je n'ai pas osé entrer.

Ne me reconnaissez-vous pas? Regardez, je ne suis pas un étranger.

Un rayon éclaira ses traits, les joues creuses étaient à

demi-couvertes de favoris noirs; les sourcils bas, les yeux

profondément enfoncés et d'aspect étrange. Je me rappelai ces yeux.

--Quoi m'écriai-je, ne sachant pas si je devais le regarder comme un

visiteur de ce monde, quoi! vous, revenu? Est-ce vraiment vous?

--Oui, Heathcliff, répondit-il, levant sans cesse ses regards vers les

fenêtres, où se reflétait la lumière de la lune, mais sans que nulle

lumière parut du dedans. Sont-ils à la maison? Où est-elle? Nelly,

vous n'êtes pas contente? Vous n'avez pas besoin de vous troubler

ainsi. Est-elle ici? Parlez! J'ai besoin de lui dire un mot, à votre

maîtresse. Allez, et dites-lui que quelqu'un de Gimmerton désire la

voir.

--Comment va-t-elle prendre la chose, m'écriai-je, que va-t-elle faire?

La surprise m'affole, elle va la mettre hors d'elle-même! Et vous êtes

Heathcliff! Mais si changé, non, c'est incompréhensible! Avez-vous

servi comme soldat?

--Allez et portez mon message, m'interrompit-il impatiemment, je serai

en enfer tant que vous ne l'aurez pas fait.

Il souleva le loquet et j'entrai; mais quand je fus près du parloir où

étaient M. et Madame Linton, je ne pus prendre sur moi de faire la

commission; enfin, je me résolus à entrer et à leur demander s'ils

voulaient avoir de la lumière: j'ouvris la porte.

Ils étaient assis ensemble auprès d'une fenêtre, à travers laquelle

se montrait, derrière les arbres du jardin et du parc sauvage, la

vallée de Gimmerton, avec une longue ligne de brouillards en

tourbillon. Wuthering Heights s'élevait au-dessus de cette vapeur

d'argent, mais notre vieille maison était invisible, se trouvant

plutôt un peu sur l'autre penchant. Tout, la chambre et ses occupants

et la scène qu'ils contemplaient, tout semblait merveilleusement

paisible. J'eus de nouveau une répugnance à m'acquitter de ma

commission; et je me préparais à sortir après avoir simplement parlé

de la lumière, lorsqu'un sentiment de ma folie me força à revenir et

à murmurer:--Madame, quelqu'un de Gimmerton désire vous voir.

--Qu'est-ce qu'il veut? demanda Madame Linton.

--Je ne l'ai pas questionné, répondis-je.

--C'est bien, fermez les rideaux, Nelly, et apportez le thé, je vais

revenir tout de suite.

Elle quitta l'appartement; M. Edgar Linton me demanda qui c'était, d'un

ton insouciant.

--Quelqu'un que Madame n'attend pas, ce Heathcliff, vous vous le

rappelez, monsieur, qui vivait autrefois chez M Earnshaw!

--Quoi, le gipsy, le garçon de charrue? s'écria mon maître; pourquoi

n'avez-vous pas dit cela à Catherine?

--Pardon, mais vous ne devez pas l'appeler par ces noms, lui

répondis-je; elle serait bien affligée de vous entendre. Son cœur a

failli se rompre quand il est parti, et je devine que son retour va

être une fête pour elle.

M. Linton s'avança vers une fenêtre, donnant sur la cour. Il l'ouvrit,

et s'appuyant sur le rebord, s'écria vivement: «Chérie, ne restez pas

là debout, faites entrer cette personne, si c'est quelqu'un de

particulier.» Quelques minutes après j'entendis soulever le loquet et

Catherine s'élança, essoufflée et farouche, trop excitée pour

montrer son contentement; et en vérité, à voir sa figure, on aurait

plutôt supposé quelque terrible calamité.

--Oh! Edgar, Edgar, gémit-elle, lui passant les bras autour du cou, oh

Edgar, mon chéri! C'est Heathcliff qui est revenu; c'est lui. Et elle

resserrait son embrassement jusqu'à l'étouffer.

--Bien, bien! répondit son mari d'un ton fâché, ce n'est pas une

raison pour m'étrangler. Heathcliff ne m'a jamais fait l'impression

d'un trésor si merveilleux, et il n'y a pas de quoi perdre la tête.

--Je sais que vous ne l'aimiez pas, fit Catherine, réprimant l'excès

de sa joie. Et pourtant, pour l'amour de moi, il faut que vous soyez

amis maintenant. Dois-je lui dire de monter?

--Ici, dans le parloir?

--Et où donc? demanda-t-elle. Il avait l'air vexé, et fit entendre que

la cuisine serait un endroit plus convenable, mais Madame Linton le

regardait d'une façon comique, à demi fâchée, à demi égayée de

son importunité.

--Non, ajouta-t-elle après un moment, je ne peux pas rester assise dans

la cuisine. Ellen, mettez deux tables ici, une pour notre maître et

pour miss Isabella, qui sont l'aristocratie, l'autre pour Heathcliff et

pour moi-même, qui représentons les classes inférieures; cela vous

convient-il, mon cher, ou faut-il que je fasse allumer du feu dans une

autre chambre? Vous donnerez des ordres en conséquence, mais moi je

vais de nouveau courir en bas et m'occuper de mon hôte. Je crains que

ma joie ne soit trop grande pour que sa cause soit réelle.

Elle allait de nouveau s'élancer dehors, mais Edgar l'arrêta: «Vous,

dit-il s'adressant à moi, faites-le monter, et vous, Catherine, tachez

de vous réjouir sans perdre la tête; il n'est pas nécessaire que

toute la maison vous voie accueillir comme un frère un domestique

échappé.»

Je descendis et trouvai Heathcliff attendant sous le porche, et

évidemment sûr d'être invité à monter. Il me suivit sans rien dire,

et je l'introduisis en présence du maître et de la maîtresse dont les

joues allumées indiquaient un chaud entretien. Mais la figure de la

dame s'éclaira d'un tout autre sentiment lorsque son ami parut à la

porte: elle courut vers lui, prit ses deux mains, et le mena vers

Linton; puis elle saisit, malgré lui, les doigts de Linton et les

enfonça dans la main d'Heathcliff. Maintenant que la lumière du foyer

et des bougies révélait pleinement sa figure, je fus encore plus

surprise de la transformation d'Heathcliff. Il était devenu un homme de

haute taille, athlétique et bien constitué, à côté duquel mon

maître semblait tout à fait maigriot et comme un enfant. Son attitude

droite suggérait l'idée qu'il avait été dans l'armée. Ses traits

portaient une maturité d'expression et de dessin que n'avaient pas ceux

de M. Linton; il avait un air intelligent, et ne gardait aucune marque

de sa dégradation passée. Il y avait bien toujours dans ses sourcils

baissés et ses yeux pleins d'un feu sombre quelques reflets d'une

férocité à demi civilisée, mais elle était dominée, et ses

manières avaient même une certaine dignité; tout à fait

débarrassées de leur rudesse, mais toujours trop dures pour être

gracieuses. La surprise de mon maître égala ou dépassa la mienne; il

resta une minute embarrassé, sans savoir comment il devait s'adresser

au garçon de charrue, comme il l'avait appelé. Heathcliff avait

laissé tomber sa main délicate, et se tenait debout, le regardant

froidement.

--Asseyez-vous, monsieur, dit-il enfin; Madame Linton, en souvenir du

vieux temps, a désiré que je vous fasse un accueil cordial, et je suis

naturellement heureux de tout ce qui peut lui être agréable.

--Et moi aussi, répondit Heathcliff, particulièrement si c'est quelque

chose où j'ai une part. Je resterai volontiers une heure ou deux. Il

s'assit en face de Catherine, qui tenait son regard fixé sur lui, comme

si elle craignait qu'il ne disparût si elle cessait un instant de le

regarder. Lui ne levait pas souvent ses yeux sur elle; un rapide coup

d'œil ça et là suffisait; mais ses yeux trahissaient sans cesse plus

distinctement le plaisir qu'il buvait dans ceux de son amie. Lui et elle

étaient trop absorbés dans leur joie mutuelle pour se sentir

embarrassés. Mais il n'en était pas de même de M. Edgar; l'ennui

qu'il avait le faisait pâlir; et ce sentiment fut à son comble

lorsqu'il vit sa femme se lever, s'avancer vers Heathcliff, lui saisir

de nouveau les mains et rire comme une personne égarée.

--Il va me sembler demain que ce n'a été qu'un rêve, criait-elle. Je

ne serai pas capable de croire que je vous ai vu et touché et entendu

une fois de plus! Et pourtant, méchant, vous ne méritez pas cette

bienvenue. D'être absent pendant trois ans, sans donner de vos

nouvelles, et sans jamais penser à moi!

--J'y ai pensé un peu plus que vous à moi, murmura-t-il. J'ai appris,

il y a peu de temps, Cathy, la nouvelle de votre mariage; et tout à

l'heure, pendant que j'attendais dans cette cour, j'avais formé ce

projet: de jeter seulement un coup d'œil sur votre figure, de

recueillir un regard de surprise et peut être de plaisir, puis, de

régler mon compte avec Hindley; et alors de prévenir la loi en

m'exécutant moi-même. Votre bienvenue a fait sortir ces idées de mon

esprit; mais prenez garde de me rencontrer d'un autre air la prochaine

fois. Non, ne me chassez pas une seconde fois. Vous m'avez réellement

regretté, n'est-ce pas? Eh bien, vous aviez raison. J'ai eu à mener

une amère vie depuis que j'ai entendu pour la dernière fois votre

voix; et il faut que vous me pardonniez, car c'était seulement pour

vous que je combattais.

--Catherine, si vous ne voulez pas que nous prenions notre thé froid,

venez à table, interrompit Linton, faisant son possible pour garder son

ton ordinaire et le degré de politesse convenable. M. Heathcliff aura

à faire une longue course, où qu'il veuille loger cette nuit, et

moi-même, j'ai soif.

Elle prit sa place devant la théière; et miss Isabella vint au coup de

cloche; j'avançai des chaises pour tout le monde et je sortis. Le repas

dura à peine dix minutes. La tasse de Catherine resta vide, elle ne

pouvait ni manger ni boire. Edgar eut peine à avaler une bouchée. Leur

hôte ne prolongea pas son séjour ce soir-là au-delà d'une heure.

Quand il partit, je lui demandai s'il allait à Gimmerton.

--Non, me répondit-il, à Wuthering Heights M. Earnshaw m'a invité

lorsque je lui ai fait visite ce matin.

M. Earnshaw l'avait invité! Et il avait fait visite à M. Earnshaw! Je

méditais douloureusement cette phrase, après qu'il fut parti;

allait-il devenir un hypocrite, et ne rentrait-il dans le pays que pour

faire le mal sous un masque? Je songeais: j'avais au fond de mon cœur

le pressentiment qu'il aurait mieux valu qu'il ne revint pas. Vers le

milieu de la nuit, je fus réveillée de mon premier sommeil par Madame

Linton qui se glissa dans ma chambre, s'assit à côté de mon lit et me

tira par les cheveux pour m'empêcher de dormir.

--Je ne peux pas rester en repos, Ellen, me dit-elle en manière

d'excuse. Et j'ai besoin d'une créature vivante pour me tenir compagnie

dans mon bonheur. Edgar est de mauvaise humeur parce que je suis dans la

joie d'une chose qui ne l'intéresse pas; il refuse d'ouvrir la bouche,

si ce n'est pour dire des choses mauvaises et sottes; et il m'a affirmé

que j'étais cruelle et égoïste parce que j'avais voulu lui parler

tandis qu'il était souffrant et avait sommeil. Il trouve toujours le

moyen d'être souffrant au moindre désagrément. Je lui ai dit quelques

phrases d'éloge sur Heathcliff; et lui, soit par migraine ou pour un

accès d'envie, s'est mis à pleurer: de sorte que je me suis relevée

et l'ai laissé dormir.

--À quoi vous sert de faire l'éloge d'Heathcliff devant lui?

répondis-je. Dans leur enfance, ils avaient déjà une aversion l'un

pour l'autre, et son éloge ne rendrait pas Heathcliff moins furieux:

c'est la nature humaine. Ne parlez pas de lui à M. Linton si vous ne

voulez pas qu'une querelle ouverte se déclare entre eux.

--Mais n'est-ce pas faire preuve d'une grande faiblesse?

poursuivit-elle. Je ne suis pas jalouse... je ne me sens jamais blessée

par l'éclat des cheveux blonds d'Isabella et la blancheur de sa peau,

et son élégance délicate, et la tendresse que toute la famille lui

témoigne. Même vous, Nelly, si nous avons par hasard une dispute, vous

prenez tout de suite le parti d'Isabella, et moi je cède comme une

bonne maman, je l'appelle ma chérie et je la flatte avec douceur. Cela

fait plaisir à son frère de nous voir en termes cordiaux, et à moi

aussi. Mais ils se ressemblent beaucoup, lui et elle; ils sont des

enfants gâtés et s'imaginent que le monde a été fait pour eux: et

bien que je les aime l'un et l'autre, je pense tout de même qu'une

petite punition pourrait les corriger.

--Vous vous trompez, madame Linton, lui dis-je, c'est eux qui vous

aiment et qui sont indulgents pour vous, et je sais bien ce qui

arriverait si cela n'était pas. Vous pouvez bien aller jusqu'à leur

passer leurs petits caprices, aussi longtemps qu'ils n'ont pas d'autre

souci que de prévenir tous vos désirs; mais il se peut qu'il arrive,

à la fin, quelque chose ayant une égale importance pour les deux

parties, et alors ceux que vous appelez faibles sont bien capables

d'être aussi obstinés que vous.

--Et alors nous aurons une lutte à mort, n'est-ce pas, Nelly?

reprit-elle en riant. Non, je vous le dis, j'ai tant de confiance dans

l'amour de Linton que je crois que je pourrais le tuer sans qu'il songe

à rien faire contre moi.

Je l'engageai alors à ne lui avoir que plus de reconnaissance pour

cette affection.

--C'est ce que je fais, me répondit-elle; mais lui n'a pas besoin de se

lamenter pour des bagatelles. C'est enfantin. Au lieu de fondre en

larmes parce que je lui ai dit que Heathcliff méritait à présent le

respect de chacun et que ce serait un honneur pour le premier gentleman

du pays d'être son ami, c'est lui qui aurait dû dire cela pour moi et

s'en réjouir par sympathie. Il faut qu'il s'accoutume à lui, et alors,

autant faire qu'il l'aime; quand je considère combien Heathcliff avait

de raisons pour le détester, je suis sûre qu'il s'est très bien

comporté envers lui.

--Que pensez-vous de ce fait qu'il va à Wuthering Heights? demandai-je.

Il s'est réformé à tous les points de vue, au moins en apparence. Le

voici tout à fait comme un chrétien, tendant amicalement sa main

droite à ses ennemis tout alentour.

--Il me l'a expliqué, répondit-elle, mais j'en suis étonnée autant

que vous. Il m'a dit qu'il était venu s'informer de moi auprès de

vous, supposant que vous résidiez toujours là-bas; Joseph l'a dit à

Hindley qui est sorti de la maison et s'est mis à le questionner sur ce

qu'il avait fait, et comment il avait vécu et qui enfin l'a invité à

entrer. Il y avait là plusieurs personnes assises à jouer aux cartes;

Heathcliff se joignit à elles, mon frère perdit de l'argent contre

lui, et le trouvant pourvu abondamment, lui demanda de revenir dans la

soirée, ce à quoi il consentit. Hindley est dans un état trop

désespéré pour mettre beaucoup de prudence à choisir ses relations;

il ne prend pas la peine de réfléchir aux causes qu'il pourrait avoir

pour ce métier d'un homme qu'il a bassement outragé. Mais Heathcliff

affirme que sa principale raison pour renouer connaissance avec son

ancien persécuteur est son désir de s'installer dans le voisinage de

la Grange et son attachement pour la maison où nous avons vécu

ensemble, et puis encore l'espoir que nous aurons plus d'occasions de

nous voir ainsi que s'il s'était fixé à Gimmerton. Il a l'intention

d'offrir de payer largement le droit de demeurer aux Heights; et il n'y

a pas de doute que la rapacité de mon frère l'amènera à accepter ces

conditions. Il a toujours été avide, si ce n'est que ce qu'il saisit

d'une main, il le rejette de l'autre.

--Un joli endroit pour s'installer! dis-je; ne redoutez-vous pas les

conséquences, madame Linton?

--Pas pour mon ami, répondit-elle; sa forte tête le tiendra à l'abri

du danger. Pour Hindley, oui, un peu; mais il ne peut pas devenir pire

qu'il est, et, à cause de moi, il ne peut lui arriver aucun mal

physique. L'événement de ce soir m'a réconciliée avec Dieu et

l'humanité. Je m'étais révoltée contre la Providence. Oh j'ai

enduré une souffrance très amère, Nelly! Si cet homme savait combien

j'ai souffert, il aurait honte d'assombrir la fin de mon mal avec cet

air indifférent. C'est ma bonté pour lui qui m'a poussée à souffrir

seule; si j'avais exprimé l'agonie que souvent je sentais, il se serait

mis à désirer son allègement avec autant d'ardeur que moi. N'importe,

le mal est fini et je ne veux pas me venger de sa folie; désormais,

j'aurai la force de tout supporter. Quand même la chose la plus basse

me frapperait sur une joue, non seulement j'offrirais l'autre, mais je

demanderais pardon d'avoir provoqué l'offense: et comme preuve, je vais

aller tout de suite faire la paix avec Edgar. Bonne nuit! Je suis un

ange!

Elle me quitta dans cette conviction flatteuse, et je pus apprécier le

lendemain le succès de son entreprise. M. Linton, tout en paraissant

toujours un peu déprimé par l'exubérante vivacité de Catherine, non

seulement avait abjuré sa mauvaise humeur, mais ne risquait même

aucune objection à l'idée de la laisser aller avec Isabella à

Wuthering Heights dans l'après-midi; et elle, elle l'en récompensait

par un été de douceur et d'affection qui fit pour plusieurs jours de

la maison un paradis, maîtres et domestiques profitant également de ce

soleil qui brillait sans s'arrêter.

Dans les premiers temps, Heathcliff--je devrais dire désormais M.

Heathcliff--n'usa qu'avec réserve de la liberté de venir à

Thrushcross Grange: il semblait vouloir juger jusqu'à quel point mon

maître supporterait son intrusion. Catherine, de son côté, avait cru

à propos de modérer l'expression de son plaisir en le recevant; et

c'est ainsi qu'il se constitua, par degrés, le droit de venir. Il

gardait beaucoup de la réserve qui l'avait caractérisé dans son

enfance, et cela lui permettait de réprimer toute démonstration trop

vive de ses sentiments. Le malaise de mon maître s'endormit et des

circonstances ultérieures vinrent lui donner quelque temps une autre

direction.

Il trouva en effet une nouvelle source d'ennuis en constatant le fait

imprévu qu'Isabella Linton éprouvait une attraction soudaine et

irrésistible vers le nouvel hôte. Elle était alors une charmante

jeune dame de dix-huit ans enfantine dans ses manières, bien que

possédant un esprit fin, des sentiments subtils et aussi un caractère

mordant, pour peu qu'on l'irritât. Son frère, qui l'aimait tendrement,

fut ébahi de cette préférence fantastique. Laissant de côté la

honte d'une alliance avec un homme sans nom, et la possibilité pour sa

propre fortune, à défaut d'héritier mâle, de passer entre les mains

d'un tel individu, il avait assez de sens pour comprendre la disposition

réelle d'Heathcliff: pour savoir que, malgré les changements de son

extérieur, sa nature n'avait pas changé et ne pouvait changer. Et

cette nature l'épouvantait, le révoltait; un pressentiment le faisait

tressaillir à l'idée de lui confier Isabella. Sa répulsion aurait

été bien plus vive encore s'il s'était aperçu que l'amour de sa

sœur était né sans être sollicité, et s'adressait à un homme qui

n'y répondait en aucune façon: car lui, du moment qu'il avait

découvert ce penchant d'Isabella, il en avait mis la faute sur un

dessein prémédité d'Heathcliff.

Nous avions tous remarqué depuis peu que miss Linton était très

agitée et soupirait après quelque chose. Elle devenait méchante et

fatigante, agaçant et rudoyant sans cesse Catherine, au risque

d'épuiser sa dose, très limitée, de patience. Nous excusions cette

humeur, jusqu'à un certain point, en la mettant sur le compte de la

maladie; car nous la voyions pâlir et dépérir à vue d'œil. Mais un

jour qu'elle avait été particulièrement impossible, refusant son

déjeuner, se plaignant du manque d'obéissance des domestiques, de la

sujétion où la tenait Catherine et de la négligence d'Edgar,

affirmant qu'elle avait pris froid parce que nous avions laissé les

portes ouvertes et éteint le feu du parloir pour la vexer, avec cent

autres accusations non moins frivoles, Madame Linton insista

péremptoirement pour qu'elle allât se coucher et après l'avoir

grondée de bon cœur, elle la menaça d'envoyer chercher le médecin.

Cette mention de Kenneth amena immédiatement Isabella à s'écrier que

sa santé était parfaite et que c'était seulement la dureté de

Catherine qui la rendait malheureuse.

--Comment pouvez-vous dire que je sois dure, méchante enfant gâtée?

s'écria notre maîtresse, surprise de cette assertion déraisonnable.

À coup sûr vous êtes en train de perdre la raison. Quand ai-je été

dure, dites-moi?

--Hier, sanglota Isabella, et maintenant.

--Hier? et à quelle occasion?

--Dans notre promenade sur la lande: vous m'avez dit de courir où je

voudrais pendant que vous marchiez avec Heathcliff.

--Et c'est là ce que vous appelez ma dureté! dit Catherine en riant.

Je n'avais pas la moindre idée de vous donner à entendre que votre

compagnie était superflue: il nous était indifférent que vous fussiez

ou non avec nous; je pensais simplement que la conversation d'Heathcliff

n'aurait rien d'amusant pour vous.

--Oh non, sanglota la jeune dame, vous vouliez m'éloigner parce que

vous saviez que j'aimais à être là.

--A-t-elle sa raison? demanda Madame Linton, se tournant vers moi. Je

vais répéter notre conversation mot pour mot, Isabella; et vous

noterez, s'il vous plait, tous ceux de ses endroits qui auraient eu du

charme pour vous.

--Je ne parle pas de la conversation, répondit-elle, je désirerais

d'être avec...

--Eh bien? dit Catherine, voyant qu'elle hésitait à finir sa phrase.

--Avec lui, et je ne veux pas être toujours congédiée,

continua-t-elle en s'allumant. Vous êtes comme un chien au râtelier,

Cathy, et vous voulez être toute seule à être aimée.

--Et vous, vous êtes un impertinent petit singe! s'écria Madame Linton

stupéfaite. Mais je ne puis croire cette sottise. Il est impossible que

vous m'enviiez l'admiration de Heathcliff, que vous le considériez

comme une personne agréable; j'espère que je vous ai mal comprise,

Isabella?

--Non, non! dit la jeune fille infatuée. Je l'aime plus que vous n'avez

jamais aimé Edgar; et lui aussi m'aimerait si vous vouliez le lui

permettre.

--Alors, je ne voudrais pas être à votre place pour tout un royaume!

déclara Catherine avec emphase, et il me sembla bien qu'elle parlait

sérieusement.

--Nelly, aidez-moi à la convaincre de sa folie. Dites-lui ce qu'est

Heathcliff: une créature abandonnée, sans raffinement, sans culture;

un aride désert d'ajoncs et de genêts. J'aimerais autant mettre ce

petit canari dans le parc par un jour d'hiver que de vous engager à

placer votre cœur sur lui. C'est une déplorable ignorance de son

caractère, enfant, et rien de plus, qui a fait entrer ce rêve dans

votre tête. Je vous en prie, ne vous imaginez pas qu'il cache,

derrière son extérieur sombre, des abîmes de bienveillance et

d'affection! Il n'est pas un diamant brut, une huître renfermant une

perle: il est un homme pareil à un loup, féroce et sans pitié. Jamais

je ne lui dis: «laissez celui-ci ou celui-là de vos ennemis en paix,

parce qu'il serait cruel ou peu généreux de leur faire du mal»; je

lui dis: «laissez-les en paix, parce que ne veux pas qu'il leur arrive

du mal.» Il vous écraserait comme un œuf de moineau, Isabella, s'il

vous jugeait une charge un peu lourde. Je sais qu'il lui est impossible

d'aimer les Linton; et pourtant il serait tout à fait capable

d'épouser votre fortune et vos espérances! L'avarice monte en lui et

devient un péché dominant. Voilà mon portrait de lui! Et je suis son

amie, je le suis si bien, que s'il avait pensé sérieusement à vous

attraper, je me serais peut-être tue et vous aurais laissée tomber

dans ses filets.

Miss Linton regardait sa belle-sœur avec indignation.

--Honte, honte! répétait-elle d'un ton irrité: vous êtes pire que

vingt ennemis, venimeuse amie que vous êtes.

--Ah, ainsi vous ne voulez pas me croire? dit Catherine, vous vous

imaginez que je parle par méchanceté ou par égoïsme?

--Oui, j'en suis sûre, répliqua Isabella, et j'ai horreur de vous.

--Bien, cria l'autre, essayez donc pour votre compte, si c'est votre

humeur; j'ai fait ce que je pouvais.

--Et il faut que je subisse la peine de son égoïsme! sanglotait la

jeune fille, lorsque Madame Linton eut quitté la chambre. Tout, tout

est contre moi. Elle a détruit mon unique consolation. Mais ce qu'elle

a dit est faux, n'est-ce pas? M. Heathcliff n'est pas un démon; il a

une âme honnête et vraie, ou sans cela comment se serait-il souvenu

d'elle?

--Croyez-moi, miss, lui dis-je, chassez-le de vos pensées. C'est un

oiseau de mauvais augure et pas du tout un compagnon pour vous. Madame

Linton a parlé sévèrement, et pourtant je ne puis la contredire. Elle

connaît mieux son cœur que moi ou tout autre, et jamais elle ne

consentirait à le représenter comme pire qu'il est. Des gens honnêtes

ne cachent pas leurs actions. Comment a-t-il vécu? Comment est-il

devenu riche? Pourquoi demeure-t-il à Wuthering Heights dans la maison

d'un homme qu'il déteste? On dit que M. Earnshaw va de mal en pis

depuis qu'il est arrivé. Ils restent assis ensemble toute la nuit; et

Hindley a emprunté de l'argent sur ses terres, et ne fait rien que

jouer et boire.

--Vous êtes liguée avec les autres, Ellen! répondit-elle, je ne veux

pas écouter vos médisances. Quelle malveillance il faut que vous ayez

pour désirer me convaincre qu'il n'y a pas de bonheur dans ce monde!

Serait-elle parvenue à se débarrasser de cette idée si on l'avait

laissée à elle-même ou bien aurait-elle continué à la nourrir sans

cesse, je ne puis le dire; mais elle eut peu de temps pour y

réfléchir. Le lendemain il y eut une séance de justice à la ville

voisine: mon maître fut obligé d'y assister, et M. Heathcliff,

prévenu de son absence, arriva plus tôt que de coutume. Catherine et

Isabella étaient assises dans la bibliothèque, fâchées l'une contre

l'autre, mais en silence: la demoiselle, inquiète de sa récente

indiscrétion, et de la révélation qu'elle avait faite de ses

sentiments dans un accès passager de passion; Catherine, après mûr

examen, réellement irritée contre sa compagne, et résolue à faire

cesser ses sarcasmes. Elle rit lorsqu'elle vit Heathcliff à travers la

fenêtre; j'étais en train de balayer le foyer et j'observai sur ses

lèvres un sourire méchant. Isabella, absorbée dans ses rêveries ou

dans un livre, resta jusqu'à ce que la porte s'ouvrit; et alors il fut

trop tard pour tenter de s'échapper, ce qu'elle aurait fait avec joie

si elle avait pu.

--Entrez, voilà qui est bien! s'écria gaiement notre dame, disposant

une chaise près du feu. Voici deux personnes qui ont misérablement

besoin d'une troisième pour fondre la glace qui les sépare; et vous

êtes celle-là même que l'une et l'autre de nous voudrions choisir.

Heathcliff, je suis fière de pouvoir vous montrer à la fin quelqu'un

qui vous chérit plus que moi-même. J'espère que vous devez vous

sentir flatté! Non, ce n'est pas Nelly, ne regardez pas vers elle. Ma

pauvre petite belle-sœur se brise le cœur à contempler votre beauté

physique et morale. Il dépend de vous d'être le frère d'Edgar. Non,

non, Isabella, vous ne partirez pas! continua-t-elle, arrêtant avec un

enjouement affecté la jeune fille qui s'était levée, confondue et

indignée. Nous étions à nous quereller comme des chats à votre

sujet, Heathcliff, et j'étais battue en protestations d'admiration et

de dévotion; et de plus ma rivale, comme elle s'appelle, m'a informée

que si seulement je voulais me mettre un peu à l'écart, elle lancerait

dans votre âme une flèche qui vous fixerait pour toujours et enverrait

mon image à l'oubli éternel.

--Catherine! dit Isabella, rappelant sa dignité, et dédaignant de

lutter pour s'arracher à l'étreinte nerveuse qui la retenait, je vous

serais reconnaissante de rester dans la vérité et de ne pas me

calomnier, même en plaisantant. M. Heathcliff, soyez assez bon pour

ordonner à votre amie de me lâcher, elle oublie que vous et moi ne

sommes pas des connaissances intimes, et ce qui l'amuse m'est pénible

à moi au-delà de toute expression.

Comme l'autre ne répondait rien et restait assis, et semblait

absolument indifférent aux sentiments qu'elle pouvait avoir pour lui,

elle se retourna vers sa persécutrice et lui demanda sérieusement de

la laisser libre.

--En aucune façon! répondit Madame Linton. Je ne veux pas être

nommée une seconde fois un chien au râtelier. Il faut que vous

restiez! Eh bien, Heathcliff, pourquoi ne manifestez-vous pas votre

satisfaction de mes agréables nouvelles? Isabella jure que l'amour

qu'Edgar a pour moi n'est rien en comparaison de celui qu'elle

entretient pour vous. Je suis sûre qu'elle a dit quelque chose de

pareil: n'est-ce pas, Ellen? Et elle a refusé de manger depuis notre

promenade d'avant-hier par rage de ce que je l'ai éloignée de votre

société.

--Je suppose que vous la calomniez, dit Heathcliff tournant sa chaise de

leur côté. En tous cas, ce qu'elle désire en ce moment, c'est d'être

hors de ma société.

Et il se mit à fixer durement l'objet de son discours comme on ferait

d'un animal étrange et répugnant que l'on croirait devoir examiner par

curiosité, en dépit de son aversion. La pauvre créature ne put

supporter cet examen; elle en pâlit et rougit, et, les yeux brillants

de larmes, elle mit toute la force de ses petits doigts à s'affranchir

de la ferme étreinte de Catherine. Puis, s'apercevant que, dès qu'elle

parvenait à soulever un des doigts qui la tenaient, un autre

s'abaissait, elle commença à se servir de ses ongles et griffa les

mains de son ennemie.

--Voilà une tigresse! s'écria celle-ci, lui rendant enfin sa liberté.

Allez vous-en, pour l'amour de Dieu, et cachez votre maudite figure!

Quelle folie de révéler devant lui ces griffes! Ne pouvez-vous pas

deviner les conclusions qu'il va en tirer? Heathcliff! Voilà des

instruments d'exécution, il faut que vous preniez garde à vos veux.

--Je les arracherais de ses doigts si jamais ils me menaçaient,

répondit brutalement Heathcliff, quand la porte se fut refermée

derrière la jeune fille. Mais quelle intention aviez-vous en agaçant

cette créature d'une telle façon, Cathy? vous ne disiez pas la

vérité, n'est-ce pas?

--Je vous assure que si! Voilà plusieurs semaines qu'elle se meurt

d'amour pour vous; et elle m'a parlé de vous hier, et m'a couverte d'un

déluge d'injures parce que je lui représentais vos défauts en pleine

lumière dans le but de calmer sa passion. Mais n'y faites plus

attention; j'ai voulu punir son insolence, voilà tout. Je l'aime trop,

mon cher Heathcliff, pour vous laisser la saisir et la dévorer.

--Et moi je l'aime trop peu pour essayer rien de pareil, dit-il. Vous

entendriez d'étranges choses si je vivais seule avec cette figure de

cire. Mon exercice plus ordinaire serait de peindre sur son blanc visage

les couleurs de l'arc-en-ciel et de noircir tous les jours ou tous les

deux jours ses yeux bleus; car ils ressemblent à ceux de Linton d'une

façon détestable.

--Détestable! observa Catherine; mais ce sont des yeux de colombe,

d'ange!

--Elle est l'héritière de son frère? demanda-t-il après un court

silence.

--Je serais bien fâchée d'avoir à le penser, répondit la dame. Avec

l'aide du ciel il lui viendra bien une demi-douzaine de neveux qui lui

enlèveront ce titre. Et je vous conseille de détourner votre esprit de

ce sujet, quant à présent; vous êtes trop enclin à désirer le bien

de votre voisin; rappelez-vous que les biens de ce voisin-ci sont les

miens.

--S'ils étaient les miens, ce serait encore la même chose, dit

Heathcliff. Mais Isabella peut être niaise, elle n'est pas folle, et

nous ferons bien d'écarter ce sujet, comme vous le proposez.

Ils l'écartèrent en effet de leurs langues, et Catherine,

probablement, de ses pensées. L'autre, j'en suis certaine, y repensa

souvent dans le cours de cette soirée. Je le voyais se sourire à

lui-même, ou plutôt se ricaner, et tomber dans des rêveries de

mauvais augure dès que Madame Linton avait occasion de quitter

l'appartement.

Je résolus d'observer ses mouvements. Mon cœur s'attachait

invariablement au parti du maître, de préférence à celui de

Catherine, et avec raison, me semblait-il; car lui était bon et

confiant et honorable, et elle, elle ne pouvait pas être appelée le

contraire de tout cela, mais elle se permettait une telle latitude que

j'avais peu de confiance dans ses principes et encore moins de sympathie

pour ses sentiments. Je souhaitai qu'il arrivât quelque chose qui pût

débarrasser tranquillement de M. Heathcliff à la fois les Heights et

la Grange, nous laissant comme nous étions avant son arrivée. Ses

visites étaient pour moi un continuel cauchemar, et aussi, je le

soupçonnais, pour mon maître. L'idée de son séjour aux Heights

était pour moi une oppression inexplicable. Je sentais que Dieu avait

abandonné ce troupeau galeux, et qu'une bête méchante rôdait entre

lui et le parc, attendant l'heure pour s'élancer et pour détruire.

Un amant · 第 24 / 49 题