--Et, moi, je vous le répète. Vous êtes trop vieille.
--Mais je suis riche.
--Pas tant que cela!
--Tu dis?
Et la voix de la femme était devenue rauque.
--Et puis j'en aime une autre. Cela, vous le savez bien. Elle est
jeune, elle; elle est blonde et vous êtes brune; elle a des yeux frais
comme des yeux d'enfant, et les vôtres sont éraillés de luxure. Elle
est souple, mince, et vous êtes déformée; enfin, elle a vingt ans et
vous en avez cinquante.
--Tu mens. Si tu aimais, tu aurais pitié. C'est parce que tu n'as pas
d'amour, que tu es si féroce. Tu as dit le mot: je ne suis pas assez
riche pour toi. Vous êtes un malin, monsieur Bonneau, vous. Mais vous
êtes aussi un infâme. Vous savez que c'est le prince qui a la fortune.
Divorcée, il me resterait à peine deux millions, et mes fils à ma mort
reprendraient les deux tiers et, six cent mille francs, c'est un bien
petit gâteau pour des dents comme les vôtres. Monsieur Bonneau, vous
êtes un goujat!
Et la main de la femme s'abattait sur la joue de l'homme. Le bruit en
réveillait l'écho sous les sapins; une série de gifles retentissait
dans la montagne. La princesse s'était arrêtée court. Un éclat de rire
mal étouffé de Gisors l'avait avertie. Quelqu'un la suivait.
--Votre bras, monsieur Bonneau, disait-elle au précepteur demeuré ahuri
auprès d'elle, ce sol est d'un glissant. Nous rentrons, n'est-ce pas.
Quelle belle soirée!
Le couple s'éloignait, remontait par le bois à la villa.
C'est cette scène que mimait et détaillait à miracle le petit André
de Gisors, Fly pour les dames, et il y mettait un tel accent, il y
apportait une conviction si profonde et une si entraînante humeur, que
c'était une joie et une aubaine que d'assister aux grimaces de Fly,
jouant les colloques tragiques de la princesse Dostéwianoff et de M.
Bonneau, le précepteur.
On se faisait une fête de l'avoir à dîner en cabinet particulier au
cabaret, pour lui faire détailler la scène. Fly voyait pleuvoir les
invitations.
Il opérait ce soir-là devant la marquise de Croix-Nymene et la petite
baronne de Mondrecourt, les deux élégantes de la saison. C'est le comte
Germont, Germont Champagne, qui avait promis Fly et ses imitations à
ses dames. Les deux jeunes femmes se mouraient d'entendre Fly dans
son boniment. On ne devait être que quatre seulement, mais Germont
n'avait pu se défendre d'amener Lili Mangetout des Mathurins et du
Grand-Guignol, que désiraient connaître ces dames, et Lili Mangetout
avait amené le gros Danval, son amant. Elle ne sortait pas sans lui.
Fly venait d'achever sa séance dans un tonnerre d'applaudissements.
--Quel dommage que la princesse n'ait pas de fille! concluait le gros
Danval, le Bonneau l'épouserait et cela arrangerait tout. Les vrais
mariages d'amour ne se font pas autrement.
AUTRE COLLOQUE
Du coin de la fenêtre, où elle s'alanguissait si pâle dans la tiédeur
embaumée des coussins, elle le suivait obstinément des yeux, de ses
yeux aux paupières flétries et dont la profonde éraillure, tels des
coups de griffes aux coins des tempes, proclamait ce jour-là plus
cruellement que jamais l'indéniable différence d'âge qui les séparait
tous deux, elle usée, moribonde et vieillie, lui, encore jeune, robuste
et carrant dans une jaquette irréprochable un torse vigoureux de mâle
avide encore de vivre et de jouir.
Jeune encore, certes, mais déjà touché par la vie, l'homme dont la
promenade silencieuse, le front buté vers le tapis de haute laine, les
mains fébriles croisées derrière le dos, emplissait cette chambre de
malade d'un inquiet va-et-vient de fauve en cage; certes, oui, déjà
touché par la vie car les cheveux châtains et drus s'éclaircissaient
déjà vers les tempes, striés par place de minces fils d'argent, et
sous la moustache d'un blond roux, embroussaillée et triomphante, la
bouche aux coins tirés trahissait, elle aussi, l'amertume d'exister.
Visiblement obsédé, il arpentait à grands pas rageurs cette haute et
claire chambre aux aspects de boudoir avec ses panneaux de moires
blémissantes, encadrées de délicates boiseries que coupaient çà et
là, savamment alternées, d'étroites glaces oblongues enguirlandées de
fleurs et de fins attributs de style Pompadour; et c'est cette visible
obsession, ce réel chagrin trahi par la crispation du sourire et
l'inquiétude de ces allées et venues, que surveillait avec des yeux de
fièvre, deux yeux agrandis où semblait s'être réfugiée toute la vie de
son corps souffrant, la malade étendue auprès de la fenêtre, au fond
d'un grand fauteuil encombré de coussins et de peaux d'ours blancs.
Du dehors, dans les glaces sans tain des croisées, le jardin du petit
hôtel s'encadrait, tout jaune de la rouille des marronniers et de la
floraison des helléniums, d'une mélancolie d'adieu malgré la pourpre
vive des dahlias simples et des bégonias doubles, sous la morne jonchée
des feuilles de platanes pleuvant sur les pelouses.
Oh! la tristesse de ce jardin parisien d'octobre se délabrant lentement
vis-à-vis l'agonie de cette femme au visage passionné et crispé, au
regard dévorant, à la pâleur de morte! Mais combien plus triste encore
le silence hostile gardé par ces deux êtres de luxe et d'élégance en
cette somptueuse chambre de poitrinaire, où la nuance adoucie des
tentures, le contournement raffiné des meubles et jusqu'au parfum
musqué du lilas blanc, s'entassant là pour étouffer de tenaces relents
d'éther et de phénol, semblaient vouloir faire une apothéose à la mort.
Une liaison pourtant célèbre dans le monde des lettres et du théâtre
et dont le retentissement avait, pendant quinze années, amusé la
badauderie de Paris, cet homme et cette femme aujourd'hui muets et
refermés sur eux-mêmes dans ce quasi menaçant tête-à-tête. Elle,
tragédienne acclamée, aujourd'hui brûlée aux flammes de toutes les
passions et de toutes les fantaisies comme aux feux de toutes les
rampes, s'était, il y a quinze ans, en pleine maturité de beauté et de
succès, toquée du beau poète à longue chevelure souple, au contralto
vibrant qu'il était alors, lui, grand homme inconnu frais débarqué
de sa province et de la veille échoué à Paris pour y tenter fortune,
riche de vingt-cinq ans et de ses jeunes illusions. Sur la foi de ses
larges épaules et de l'eau profonde de ses yeux bleus frangés de cils
noirs, elle avait aimé à la fois en lui l'homme et le poète, s'était
enthousiasmée dans sa loge sur la rondeur massive de son cou et dans
l'alcôve sur le lyrisme de ses vers. De Morfels arrivait à Paris avec
un drame en vers en trois actes qu'il destinait à Duquesnel. Dinah
avait lu la pièce, l'avait plutôt écouté lire, s'était emballée sur
le rôle, l'avait imposée à son directeur et, se donnant cette fois
toute comme jamais elle ne l'avait fait encore, jouant avec sa chair,
ses nerfs et son cœur, avait consacré le drame et fait du jour au
lendemain, dans Paris, quelqu'un de ce passant apprécié dans son lit la
veille.
Comment ce caprice de Dinah Monteuil, la fantasque des fantasques,
était-il dégénéré chez l'actrice en passion ulcérée et profonde? Lors
de cette rencontre, dont elle devait mourir, Dinah entrait dans sa
quarantième année, l'âge où la femme avertie par les regards moins
désirants des hommes sent flamber en elle une d'autant plus inapaisable
ardeur, qu'elle en connaît l'éphémère durée. Comme la phtisique
dont les instants sont comptés, elle apportait dans tout, en amour
surtout, une fébrile hâte de sentir et de jouir, et puis c'est là le
châtiment des courtisanes de ne connaître la tendresse amoureuse que
tard dans la vie et d'adorer à quarante ans, avec des dévouements
et des délicatesses presque maternelles, de beaux gars indifférents
qui les trompent avec leurs filles de chambre et renouvellent ainsi
l'éternelle et sanglante trahison des sexes vis-à-vis l'un de l'autre,
l'éternelle agonie d'une âme pour une âme qu'on appelle l'amour.
Telle qu'elle était aujourd'hui, étendue dans son long peignoir de
peluche blanche et roulée dans ses peaux d'ours blancs, sa tête d'une
pâleur d'ivoire appuyée sur le satin mauve des coussins, telle qu'elle
était, mourante et de la tuberculose et d'une affection cancéreuse
dans le ventre, la gloire et la fortune de cet amant si distrait et
si préoccupé d'on ne sait de quoi auprès d'elle n'en était pas moins
son œuvre et son chef-d'œuvre: œuvre de quinze ans de luttes et
d'intrigues à laquelle elle s'était attelée corps et âme, mettant en
jeu toutes les influences, courant les journaux et les théâtres, tour
à tour implorante et coquette auprès de leurs directeurs, réveillant
chez ceux-ci d'anciens souvenirs d'alcôve, faisant miroiter chez les
autres d'illusoires affaires de réclames et d'argent, et cela pour
imposer, pendant quinze années, sur toutes les scènes du boulevard
ses drames à lui, le bien-aimé, le favori. Drames exaltés d'ailleurs
et débordant d'âme et de vie intense, et dont la malignité parisienne
accusait l'actrice de répéter les personnages dans l'intimité d'orageux
tête-à-tête avant de les vivre, et Dieu sait avec quelle frénésie de
nerfs et de passion! devant le public amusé des premières et la grosse
foule des centièmes intéressée enfin aux racontars.
Car il la trompait, et c'était de cela qu'elle mourait bien plus encore
que de sa santé de cabotine compromise presque dès l'enfance et depuis
usée dans tant d'aventures et irréparablement surmenée et détruite!
Il la trompait et cela, presque à dater des premiers jours, avec la
première venue, des figurantes prises derrière un portant de théâtre
dans l'empuantissement des coulisses; puis, la réputation venant à
Morfels, avec des camarades à elle, des petites acteuses sans grâce et
sans talent, mais ayant pour elles leur jeunesse, toutes ravies, la
figurante comme l'acteuse, de chiper l'amant à Madame, à une grande qui
touchait des feux de cinquante louis par soir, quand elles avaient
à payer, elles, des cinquante francs d'amende sur des mensualités de
cent cinquante. Enfin, avec les succès consacrés de ses pièces, des
intrigues mondaines et même de haute galanterie s'étaient nouées dans
la vie de Morfels; pour la plupart, des folles, des vicieuses et des
oisives, curieuses de savoir quel goût avait le bonheur de la Monteuil,
et pas fâchées, les malfaisantes créatures, de troubler un peu de ce
bonheur; et lui, enchanté dans sa vanité d'homme et d'auteur de ce
bruissement autour de lui de noms cotés et d'étoffes rares, avait
accepté tous les rendez-vous, toutes les provocations, impertinentes
ou galantes, s'était rendu à tous les appels, trompant effrontément sa
maîtresse pour des femmes qui, certes, ne la valaient pas, la copiaient
à la ville comme au théâtre, maladroitement, bêtement, plus fanées,
plus fardées qu'elle encore et qui n'offraient même par l'attrait de la
jeunesse à ses sens fatigués de viveur.
Alors, elle l'avait marié de sa main à une fiancée par elle choisie
dans le milieu le plus cossu, le plus rangé, le plus bourgeois, le plus
offrant de garanties; elle espérait le garder par là, mais de Morfels,
maintenant lancé dans le tourbillon des bonnes fortunes, classé homme à
aventures, avait trompé tout simplement sa femme, comme il trompait son
vieux collage, piétinant maintenant deux âmes au lieu d'une, brisant
tranquillement deux existences avec ses coups de tête, de sens ou de
cœur.
«De cœur, cœur de fille, et plus fille que moi encore, à croire que
c'est moi l'honnête homme et lui la courtisane», comme il arrivait
parfois de dire à la Monteuil dans les moments de lassitude et de
rancœur; et elle pardonnait toujours, la vieille maîtresse endolorie,
acceptant tout plutôt que de se passer de ses visites, ne pouvant
même en admettre l'idée, attachée à cet homme comme par une sorte
d'envoûtement, résignée à toutes les souffrances qui lui venaient de
lui, et paraissant l'en aimer davantage, l'aimant au point d'être
heureuse d'en souffrir. Cependant, ce jour-là comme une fièvre de
joie, de secrète revanche aussi flambait dans le regard attristé de
l'actrice. Il y avait un sourire dans les yeux dont elle suivait la
promenade inquiète de son amant, silencieux et sombre, le front buté
vers le tapis. Tout à coup elle s'étirait sous ses fourrures blanches,
ses longues mains de cire portaient à son visage une gerbe d'anémones
du Japon, posées sur ses genoux. «Vous souffrez, mon ami?». Sa voix
rauque, un peu lasse, venait de rompre le silence.
--«Mais non, je vous assure, répondait l'homme sans interrompre sa
rageuse promenade, c'est vous qui rêvez, comme toujours.» A quoi la
malade étouffant un bâillement: «Il y a longtemps que je ne rêve
plus», et à un haussement d'épaules de son amant: «Savez-vous qu'il
y a des jours où je crois qu'il y a un Dieu?» Et comme il s'était
arrêté brusquement: «Venez ici, Raoul», commandait la malade, et de
Morfels ayant obéi: «Savez-vous pourquoi je crois aujourd'hui en Dieu?
insistait-elle en le regardant ardemment jusqu'à l'âme, à cause de
ceci.» Et son index à l'ongle déjà bleuâtre touchait le poète à la
place du cœur. «Elle t'a lâché, hein? et tu souffres à ton tour, pauvre
ami?» Et comme l'homme, le visage tout à coup empourpré, balbutiait,
cherchait une défaite: «A quoi bon t'excuser? reprenait la voix rauque,
ne suis-je point au courant de toutes tes folies? Ah! j'ai beau ne pas
sortir, n'ai-je point de bonnes amies pour venir me voir et me faire
expier un peu mon succès... mes anciens succès... en m'épinglant des
nouvelles sur le cœur? Bah! j'y suis faite. Alors elle t'a lâché,
cette petite Roncerolle, pour qui, depuis trois mois, tu hypothèques
ton hôtel, et cela pour un cabot, un horrible cabot du théâtre
Montparnasse, presqu'un figurant... Un beau garçon comme toi lâché!
Elle t'a lâché après t'avoir trompé deux mois, et c'est pour cela que
tu rôdes ici et là avec ces mains nerveuses et ce visage d'assassin,
sans pouvoir tenir en place. Encore un peu tu pleurerais! Avoue que
cela fait mal? As-tu songé parfois au mal que tu m'as fait? Pour un
cabot de Montparnasse! et elle appuyait savamment sur les mots. Et pas
même bien de sa personne, m'a-t-on dit, mais il a vingt-trois ans et tu
en as quarante. Comme le présent venge le passé, mon pauvre ami, voilà
que tu vieillis à ton tour.»
Et à son tour il frissonnait, tout pâle, avec l'humidité montante
de deux larmes prêtes à jaillir de ses yeux. A cette vue, le regard
de la Monteuil se brouillait, sa voix s'altérait et, avec un geste
de pitié suprême, s'emparant des mains de Morfels: «Mon pauvre ami,
murmurait-elle caressante, cela va commencer aussi pour toi et tu vas
le connaître, l'atroce et long supplice d'aimer sans être aimé. Encore
cinq ans, dix ans, et il faudra bien que tu te rendes à l'évidence.
Oh! vieillir, quelle cruauté, lire dans les yeux d'autrui la pitié,
le dévouement, plus jamais le désir...» Instinctivement l'homme avait
ployé le genou et, le cœur tout à coup fondu dans un attendrissement
bête, il sanglotait comme un enfant, la tête enfouie entre les genoux
de cette agonisante, et elle, comme en rêve, continuait son soliloque,
tout en promenant ses mains pâles dans les cheveux de son amant.
«N'être plus aimée, dire que c'est de cela que je meurs et que c'est de
cela que tu mourras aussi! Car je te connais, mon pauvre enfant, toi
l'adoré, le fêté des foules et des femmes, toi non plus tu ne pourras
pas t'y faire. On se résigne à mourir, mais à cela, non pas. Car cela,
c'est n'exister plus.» Et tout à coup, avec des inflexions de théâtre
dans la voix: «Comme ces beaux cheveux que j'ai connus si souples
et si bruns, sont devenus raides au toucher! n'est-ce pas qu'ils
blanchissent et malgré ta moustache j'ai bien vu tout à l'heure, à
droite, que tu as une dent qui bleuit. Ça, c'est le commencement; mais
tu portes encore beau et tu en as encore pour dix ans, je t'assure; ne
pleure pas, mon chéri!» Et comme l'homme prostré dans la peluche et
les fourrures étouffait toujours de sourds sanglots martelés, on eût
dit, sur l'enclume du cœur: «D'autres t'aimeront encore, toi tu en
aimeras d'autres aussi; moi, il y a longtemps que je suis une morte.
C'est sur moi que je pleure en pleurant sur vous autres, pardonne-moi
cela, pardonne-moi d'attrister tes quarante ans, Raoul, il y a si
longtemps que je souffre. J'ai voulu vivre mon chagrin en toi, faire un
peu passer en toi de ma vieille âme. J'ai eu tort, je le sais, Raoul,
ne sois plus triste. C'était moi-même que je regrettais. Ton chagrin,
c'est le mien, c'était pour rire, console-toi, m'ami».
LE DERNIER COUP
Pierre Rouville traversait le ponton; le vapeur de Côme à Collico
venait de s'arrêter à quai de Bellagio. Une meute de facchini se
disputait sa valise, il en avisait un dont la casquette portait en
lettres d'or un nom d'hôtel connu, de celui-là même qu'il avait
choisi sur la recommandation du Baedeker; il remettait à l'homme son
nécessaire et son bulletin de bagages. Débarrassé, il regardait autour
de lui. Il ne voyait que des boutiques installées sous de lourdes
arcades et des façades de grands hôtels. Le charme du paysage s'était
évanoui. Ce Bellagio de rêve apparu comme une presqu'île enchantée sur
les eaux de moire et de nacre fluides de deux lacs, ce promontoire
de verdure, dressé comme un éperon sur un fond vaporeux et fuyant
de montagnes, n'était plus qu'un amas de constructions neuves et de
bâtisses italiennes, régulièrement coupé d'étroits viccoli. Sur le quai
des femmes en toilettes claires, beaucoup de costumes de piqué blanc,
se pressaient, attirées là par l'arrivée du bateau, foule cosmopolite
assez laide, où dominait la note allemande donnée par des hommes en
mollets, blousés de drap verdâtre et coiffés de feutres glauques aux
rubans fleuris d'édelweiss, toute la descente de l'Engadine et des
Alpes du Tyrol, et Pierre Rouville ne pouvait retenir une grimace.
Une voiture à deux chevaux s'arrêtait au milieu des omnibus d'hôtels,
une femme y paressait, nonchalamment étendue sur des coussins de soie
Liberty, évidemment fournis par elle, car la victoria était de louage
et le jeune homme ne pouvait retenir un cri: «Jacqueline Hérelle...»;
mais son étonnement se changeait vite en sourire: «Parbleu! elle cache
ici quelque nouvel amour, c'est une incorrigible amoureuse, une
attardée du romanesque. Je vais la gêner sûrement, ne nous montrons
pas» mais la comédienne l'avait vu. Le magnétisme du regard posé sur
elle l'avait avertie. Fixée par le jeune homme, la nerveuse, qu'était
Jacqueline, avait naturellement tourné les yeux vers lui; elle agitait
joyeusement son ombrelle dans la direction de Rauville, elle l'avait
reconnu.
Le peintre s'approchait, chapeau bas, de la victoria: «Vous aussi,
faisait-elle en lui tendant la main, tout Paris à Bellagio, alors! Vous
arrivez, moi, j'y suis depuis huit jours. Hein! quel pays merveilleux!
c'est un enivrement qui grandit d'heure en heure, vous en subirez le
charme comme moi, on n'en voudrait jamais partir. Vous descendez à quel
hôtel?
--A Britannia.
--Vous y serez très bien.
--Et vous, faisait Rouville, est-il indiscret de vous demander?
--Oh! moi, je suis en pleine nature, presque dans la montagne, très
haut, à la villa Serbelloni, en face des deux lacs, une vue admirable,
vous verrez.
--Et seule? hasardait le jeune homme dans un demi-sourire.
--Seule, naturellement, seule. Oh! mon pauvre ami, vous avez pu songer,
mais regardez-moi donc, ce serait de la folie à mon âge.»
En effet Jacqueline Hérelle n'était plus jeune. Malgré la finesse
d'un profil demeuré d'une délicatesse et d'une précision admirables,
l'artifice des poudres et des fards n'effaçait ni les rides des tempes,
ni les plis douloureux de la bouche, ni ceux plus accusés du cou.
Les narines touchées de rouge étaient encore jeunes et vibrantes,
mais la lassitude du sourire et le bleuissement meurtri des paupières
dénonçaient et l'usure de l'âge et la fatigue de vivre. Jacqueline
Hérelle avait été adorablement jolie. Jeune, elle avait été une de ces
beautés triomphantes dont les aventures remplissent et révolutionnent
une époque... _Les aventures et les liaisons de Jacqueline, on les
contait, mais on ne les comptait plus_, avait dit d'elle un célèbre
journaliste éconduit. Ses succès n'avaient pas été que de boudoirs,
Jacqueline en avait aussi obtenus au théâtre, mais c'était surtout
la jolie femme qu'on y avait applaudie. Comme comédienne, elle était
bien supérieure à la ville. Elle avait toujours été somptueusement
entretenue, mais si vénale et si cotée qu'elle fût, elle avait eu aussi
des caprices. C'était avant tout une amoureuse: elle donnait royalement
à qui lui plaisait ce qu'elle faisait payer si chèrement aux banquiers
et aux hommes politiques désireux de lui plaire, elle avait vécu de
l'amour et en vieillissant n'y avait pas renoncé. Retirée depuis dix
ans du théâtre, elle avait eu pour son seul plaisir nombre de liaisons
dont quelques-unes n'avaient pas tourné à son avantage; quelques-uns
de ses amis d'automne avaient été pour la comédienne des amants plutôt
coûteux et pourtant, il y a dix ans, Jacqueline Hérelle était encore
désirable, mais c'est là une des tares de nos mœurs modernes que
l'amour y soit devenu un marché. La beauté y a bien moins de valeur
que le désir inspiré, la convoitise y est immédiatement taxée et dans
le monde, depuis le haut jusqu'en bas de l'échelle, tout être, homme
ou femme, qui se sent aimé, y prend l'âme affreuse et commerçante d'un
marchand de curiosités. Jadis fragile et ruineux bibelot d'alcôve,
Jacqueline Hérelle avait su, à ses dépens, combien l'amour coûte à
Paris.
C'est tout ce passé et bien autre chose que Pierre Rouville évoquait
en lui-même en regardant la femme assise dans cette victoria: «Elle a
bien cinquante ans, même plus», pensait-il tout bas. Le fait est qu'il
la retrouvait étrangement dévastée malgré les tons de rouille et d'or
d'une chevelure lourde et savamment nuancée. Elle lui apparaissait
vieillie, comme désagrégée dans son corps demeuré mince, et qui n'était
plus que de la maigreur. La courtisane lisait dans ses yeux:
--Quand vous aurez fini de m'examiner, monsieur le
Commissaire-Priseur! Triste, hein, l'inventaire! vous comptez les
déchets et les tares».
Le jeune homme se récriait. «Ne vous défendez pas, allez, les miroirs
mentent, mais les regards des passants ne nous trompent pas. Allez
à votre hôtel, vous mourez de faim et moi aussi, c'est l'heure des
déjeuners et venez me voir demain vers onze heures, villa Serbelloni,
vous me trouverez dehors sur la terrasse, vous comprendrez pourquoi je
suis descendue là. Vous verrez, mon ami, si c'est admirable. A Bellagio
on ne peut pas vivre ailleurs.»
Le lendemain, vers les dix heures et demie, Pierre Rouville tentait
l'ascension indiquée. Des rues étroites et montantes, puis des
escaliers et des pentes assez raides, le conduisaient à la grille de la
villa. _Una lira_ d'entrée lui en donnait l'accès; une rampe fleurie de
jasmins, puis escortée d'une treille l'aidait à escalader les versants
de la montagne; il s'enfonçait ensuite sous les ombrages d'un parc.
Il y trouvait la comédienne allongée sur un rocking-chair près d'une
balustrade de marbre. Jacqueline Hérelle l'attendait sur la terrasse
de l'hôtel. A ses pieds les arbustes et des fleurs rares d'un jardin
d'Italie s'étageaient, on eût dit, sur d'immenses degrés; à l'horizon,
c'était la fuite nostalgique et bleue de deux lacs, saphirs humides et
flous sertis dans des montagnes de vapeurs.