--Je divorcerai, je te l'ai dit.

--Et, moi, je vous le répète. Vous êtes trop vieille.

--Mais je suis riche.

--Pas tant que cela!

--Tu dis?

Et la voix de la femme était devenue rauque.

--Et puis j'en aime une autre. Cela, vous le savez bien. Elle est

jeune, elle; elle est blonde et vous êtes brune; elle a des yeux frais

comme des yeux d'enfant, et les vôtres sont éraillés de luxure. Elle

est souple, mince, et vous êtes déformée; enfin, elle a vingt ans et

vous en avez cinquante.

--Tu mens. Si tu aimais, tu aurais pitié. C'est parce que tu n'as pas

d'amour, que tu es si féroce. Tu as dit le mot: je ne suis pas assez

riche pour toi. Vous êtes un malin, monsieur Bonneau, vous. Mais vous

êtes aussi un infâme. Vous savez que c'est le prince qui a la fortune.

Divorcée, il me resterait à peine deux millions, et mes fils à ma mort

reprendraient les deux tiers et, six cent mille francs, c'est un bien

petit gâteau pour des dents comme les vôtres. Monsieur Bonneau, vous

êtes un goujat!

Et la main de la femme s'abattait sur la joue de l'homme. Le bruit en

réveillait l'écho sous les sapins; une série de gifles retentissait

dans la montagne. La princesse s'était arrêtée court. Un éclat de rire

mal étouffé de Gisors l'avait avertie. Quelqu'un la suivait.

--Votre bras, monsieur Bonneau, disait-elle au précepteur demeuré ahuri

auprès d'elle, ce sol est d'un glissant. Nous rentrons, n'est-ce pas.

Quelle belle soirée!

Le couple s'éloignait, remontait par le bois à la villa.

C'est cette scène que mimait et détaillait à miracle le petit André

de Gisors, Fly pour les dames, et il y mettait un tel accent, il y

apportait une conviction si profonde et une si entraînante humeur, que

c'était une joie et une aubaine que d'assister aux grimaces de Fly,

jouant les colloques tragiques de la princesse Dostéwianoff et de M.

Bonneau, le précepteur.

On se faisait une fête de l'avoir à dîner en cabinet particulier au

cabaret, pour lui faire détailler la scène. Fly voyait pleuvoir les

invitations.

Il opérait ce soir-là devant la marquise de Croix-Nymene et la petite

baronne de Mondrecourt, les deux élégantes de la saison. C'est le comte

Germont, Germont Champagne, qui avait promis Fly et ses imitations à

ses dames. Les deux jeunes femmes se mouraient d'entendre Fly dans

son boniment. On ne devait être que quatre seulement, mais Germont

n'avait pu se défendre d'amener Lili Mangetout des Mathurins et du

Grand-Guignol, que désiraient connaître ces dames, et Lili Mangetout

avait amené le gros Danval, son amant. Elle ne sortait pas sans lui.

Fly venait d'achever sa séance dans un tonnerre d'applaudissements.

--Quel dommage que la princesse n'ait pas de fille! concluait le gros

Danval, le Bonneau l'épouserait et cela arrangerait tout. Les vrais

mariages d'amour ne se font pas autrement.

AUTRE COLLOQUE

Du coin de la fenêtre, où elle s'alanguissait si pâle dans la tiédeur

embaumée des coussins, elle le suivait obstinément des yeux, de ses

yeux aux paupières flétries et dont la profonde éraillure, tels des

coups de griffes aux coins des tempes, proclamait ce jour-là plus

cruellement que jamais l'indéniable différence d'âge qui les séparait

tous deux, elle usée, moribonde et vieillie, lui, encore jeune, robuste

et carrant dans une jaquette irréprochable un torse vigoureux de mâle

avide encore de vivre et de jouir.

Jeune encore, certes, mais déjà touché par la vie, l'homme dont la

promenade silencieuse, le front buté vers le tapis de haute laine, les

mains fébriles croisées derrière le dos, emplissait cette chambre de

malade d'un inquiet va-et-vient de fauve en cage; certes, oui, déjà

touché par la vie car les cheveux châtains et drus s'éclaircissaient

déjà vers les tempes, striés par place de minces fils d'argent, et

sous la moustache d'un blond roux, embroussaillée et triomphante, la

bouche aux coins tirés trahissait, elle aussi, l'amertume d'exister.

Visiblement obsédé, il arpentait à grands pas rageurs cette haute et

claire chambre aux aspects de boudoir avec ses panneaux de moires

blémissantes, encadrées de délicates boiseries que coupaient çà et

là, savamment alternées, d'étroites glaces oblongues enguirlandées de

fleurs et de fins attributs de style Pompadour; et c'est cette visible

obsession, ce réel chagrin trahi par la crispation du sourire et

l'inquiétude de ces allées et venues, que surveillait avec des yeux de

fièvre, deux yeux agrandis où semblait s'être réfugiée toute la vie de

son corps souffrant, la malade étendue auprès de la fenêtre, au fond

d'un grand fauteuil encombré de coussins et de peaux d'ours blancs.

Du dehors, dans les glaces sans tain des croisées, le jardin du petit

hôtel s'encadrait, tout jaune de la rouille des marronniers et de la

floraison des helléniums, d'une mélancolie d'adieu malgré la pourpre

vive des dahlias simples et des bégonias doubles, sous la morne jonchée

des feuilles de platanes pleuvant sur les pelouses.

Oh! la tristesse de ce jardin parisien d'octobre se délabrant lentement

vis-à-vis l'agonie de cette femme au visage passionné et crispé, au

regard dévorant, à la pâleur de morte! Mais combien plus triste encore

le silence hostile gardé par ces deux êtres de luxe et d'élégance en

cette somptueuse chambre de poitrinaire, où la nuance adoucie des

tentures, le contournement raffiné des meubles et jusqu'au parfum

musqué du lilas blanc, s'entassant là pour étouffer de tenaces relents

d'éther et de phénol, semblaient vouloir faire une apothéose à la mort.

Une liaison pourtant célèbre dans le monde des lettres et du théâtre

et dont le retentissement avait, pendant quinze années, amusé la

badauderie de Paris, cet homme et cette femme aujourd'hui muets et

refermés sur eux-mêmes dans ce quasi menaçant tête-à-tête. Elle,

tragédienne acclamée, aujourd'hui brûlée aux flammes de toutes les

passions et de toutes les fantaisies comme aux feux de toutes les

rampes, s'était, il y a quinze ans, en pleine maturité de beauté et de

succès, toquée du beau poète à longue chevelure souple, au contralto

vibrant qu'il était alors, lui, grand homme inconnu frais débarqué

de sa province et de la veille échoué à Paris pour y tenter fortune,

riche de vingt-cinq ans et de ses jeunes illusions. Sur la foi de ses

larges épaules et de l'eau profonde de ses yeux bleus frangés de cils

noirs, elle avait aimé à la fois en lui l'homme et le poète, s'était

enthousiasmée dans sa loge sur la rondeur massive de son cou et dans

l'alcôve sur le lyrisme de ses vers. De Morfels arrivait à Paris avec

un drame en vers en trois actes qu'il destinait à Duquesnel. Dinah

avait lu la pièce, l'avait plutôt écouté lire, s'était emballée sur

le rôle, l'avait imposée à son directeur et, se donnant cette fois

toute comme jamais elle ne l'avait fait encore, jouant avec sa chair,

ses nerfs et son cœur, avait consacré le drame et fait du jour au

lendemain, dans Paris, quelqu'un de ce passant apprécié dans son lit la

veille.

Comment ce caprice de Dinah Monteuil, la fantasque des fantasques,

était-il dégénéré chez l'actrice en passion ulcérée et profonde? Lors

de cette rencontre, dont elle devait mourir, Dinah entrait dans sa

quarantième année, l'âge où la femme avertie par les regards moins

désirants des hommes sent flamber en elle une d'autant plus inapaisable

ardeur, qu'elle en connaît l'éphémère durée. Comme la phtisique

dont les instants sont comptés, elle apportait dans tout, en amour

surtout, une fébrile hâte de sentir et de jouir, et puis c'est là le

châtiment des courtisanes de ne connaître la tendresse amoureuse que

tard dans la vie et d'adorer à quarante ans, avec des dévouements

et des délicatesses presque maternelles, de beaux gars indifférents

qui les trompent avec leurs filles de chambre et renouvellent ainsi

l'éternelle et sanglante trahison des sexes vis-à-vis l'un de l'autre,

l'éternelle agonie d'une âme pour une âme qu'on appelle l'amour.

Telle qu'elle était aujourd'hui, étendue dans son long peignoir de

peluche blanche et roulée dans ses peaux d'ours blancs, sa tête d'une

pâleur d'ivoire appuyée sur le satin mauve des coussins, telle qu'elle

était, mourante et de la tuberculose et d'une affection cancéreuse

dans le ventre, la gloire et la fortune de cet amant si distrait et

si préoccupé d'on ne sait de quoi auprès d'elle n'en était pas moins

son œuvre et son chef-d'œuvre: œuvre de quinze ans de luttes et

d'intrigues à laquelle elle s'était attelée corps et âme, mettant en

jeu toutes les influences, courant les journaux et les théâtres, tour

à tour implorante et coquette auprès de leurs directeurs, réveillant

chez ceux-ci d'anciens souvenirs d'alcôve, faisant miroiter chez les

autres d'illusoires affaires de réclames et d'argent, et cela pour

imposer, pendant quinze années, sur toutes les scènes du boulevard

ses drames à lui, le bien-aimé, le favori. Drames exaltés d'ailleurs

et débordant d'âme et de vie intense, et dont la malignité parisienne

accusait l'actrice de répéter les personnages dans l'intimité d'orageux

tête-à-tête avant de les vivre, et Dieu sait avec quelle frénésie de

nerfs et de passion! devant le public amusé des premières et la grosse

foule des centièmes intéressée enfin aux racontars.

Car il la trompait, et c'était de cela qu'elle mourait bien plus encore

que de sa santé de cabotine compromise presque dès l'enfance et depuis

usée dans tant d'aventures et irréparablement surmenée et détruite!

Il la trompait et cela, presque à dater des premiers jours, avec la

première venue, des figurantes prises derrière un portant de théâtre

dans l'empuantissement des coulisses; puis, la réputation venant à

Morfels, avec des camarades à elle, des petites acteuses sans grâce et

sans talent, mais ayant pour elles leur jeunesse, toutes ravies, la

figurante comme l'acteuse, de chiper l'amant à Madame, à une grande qui

touchait des feux de cinquante louis par soir, quand elles avaient

à payer, elles, des cinquante francs d'amende sur des mensualités de

cent cinquante. Enfin, avec les succès consacrés de ses pièces, des

intrigues mondaines et même de haute galanterie s'étaient nouées dans

la vie de Morfels; pour la plupart, des folles, des vicieuses et des

oisives, curieuses de savoir quel goût avait le bonheur de la Monteuil,

et pas fâchées, les malfaisantes créatures, de troubler un peu de ce

bonheur; et lui, enchanté dans sa vanité d'homme et d'auteur de ce

bruissement autour de lui de noms cotés et d'étoffes rares, avait

accepté tous les rendez-vous, toutes les provocations, impertinentes

ou galantes, s'était rendu à tous les appels, trompant effrontément sa

maîtresse pour des femmes qui, certes, ne la valaient pas, la copiaient

à la ville comme au théâtre, maladroitement, bêtement, plus fanées,

plus fardées qu'elle encore et qui n'offraient même par l'attrait de la

jeunesse à ses sens fatigués de viveur.

Alors, elle l'avait marié de sa main à une fiancée par elle choisie

dans le milieu le plus cossu, le plus rangé, le plus bourgeois, le plus

offrant de garanties; elle espérait le garder par là, mais de Morfels,

maintenant lancé dans le tourbillon des bonnes fortunes, classé homme à

aventures, avait trompé tout simplement sa femme, comme il trompait son

vieux collage, piétinant maintenant deux âmes au lieu d'une, brisant

tranquillement deux existences avec ses coups de tête, de sens ou de

cœur.

«De cœur, cœur de fille, et plus fille que moi encore, à croire que

c'est moi l'honnête homme et lui la courtisane», comme il arrivait

parfois de dire à la Monteuil dans les moments de lassitude et de

rancœur; et elle pardonnait toujours, la vieille maîtresse endolorie,

acceptant tout plutôt que de se passer de ses visites, ne pouvant

même en admettre l'idée, attachée à cet homme comme par une sorte

d'envoûtement, résignée à toutes les souffrances qui lui venaient de

lui, et paraissant l'en aimer davantage, l'aimant au point d'être

heureuse d'en souffrir. Cependant, ce jour-là comme une fièvre de

joie, de secrète revanche aussi flambait dans le regard attristé de

l'actrice. Il y avait un sourire dans les yeux dont elle suivait la

promenade inquiète de son amant, silencieux et sombre, le front buté

vers le tapis. Tout à coup elle s'étirait sous ses fourrures blanches,

ses longues mains de cire portaient à son visage une gerbe d'anémones

du Japon, posées sur ses genoux. «Vous souffrez, mon ami?». Sa voix

rauque, un peu lasse, venait de rompre le silence.

--«Mais non, je vous assure, répondait l'homme sans interrompre sa

rageuse promenade, c'est vous qui rêvez, comme toujours.» A quoi la

malade étouffant un bâillement: «Il y a longtemps que je ne rêve

plus», et à un haussement d'épaules de son amant: «Savez-vous qu'il

y a des jours où je crois qu'il y a un Dieu?» Et comme il s'était

arrêté brusquement: «Venez ici, Raoul», commandait la malade, et de

Morfels ayant obéi: «Savez-vous pourquoi je crois aujourd'hui en Dieu?

insistait-elle en le regardant ardemment jusqu'à l'âme, à cause de

ceci.» Et son index à l'ongle déjà bleuâtre touchait le poète à la

place du cœur. «Elle t'a lâché, hein? et tu souffres à ton tour, pauvre

ami?» Et comme l'homme, le visage tout à coup empourpré, balbutiait,

cherchait une défaite: «A quoi bon t'excuser? reprenait la voix rauque,

ne suis-je point au courant de toutes tes folies? Ah! j'ai beau ne pas

sortir, n'ai-je point de bonnes amies pour venir me voir et me faire

expier un peu mon succès... mes anciens succès... en m'épinglant des

nouvelles sur le cœur? Bah! j'y suis faite. Alors elle t'a lâché,

cette petite Roncerolle, pour qui, depuis trois mois, tu hypothèques

ton hôtel, et cela pour un cabot, un horrible cabot du théâtre

Montparnasse, presqu'un figurant... Un beau garçon comme toi lâché!

Elle t'a lâché après t'avoir trompé deux mois, et c'est pour cela que

tu rôdes ici et là avec ces mains nerveuses et ce visage d'assassin,

sans pouvoir tenir en place. Encore un peu tu pleurerais! Avoue que

cela fait mal? As-tu songé parfois au mal que tu m'as fait? Pour un

cabot de Montparnasse! et elle appuyait savamment sur les mots. Et pas

même bien de sa personne, m'a-t-on dit, mais il a vingt-trois ans et tu

en as quarante. Comme le présent venge le passé, mon pauvre ami, voilà

que tu vieillis à ton tour.»

Et à son tour il frissonnait, tout pâle, avec l'humidité montante

de deux larmes prêtes à jaillir de ses yeux. A cette vue, le regard

de la Monteuil se brouillait, sa voix s'altérait et, avec un geste

de pitié suprême, s'emparant des mains de Morfels: «Mon pauvre ami,

murmurait-elle caressante, cela va commencer aussi pour toi et tu vas

le connaître, l'atroce et long supplice d'aimer sans être aimé. Encore

cinq ans, dix ans, et il faudra bien que tu te rendes à l'évidence.

Oh! vieillir, quelle cruauté, lire dans les yeux d'autrui la pitié,

le dévouement, plus jamais le désir...» Instinctivement l'homme avait

ployé le genou et, le cœur tout à coup fondu dans un attendrissement

bête, il sanglotait comme un enfant, la tête enfouie entre les genoux

de cette agonisante, et elle, comme en rêve, continuait son soliloque,

tout en promenant ses mains pâles dans les cheveux de son amant.

«N'être plus aimée, dire que c'est de cela que je meurs et que c'est de

cela que tu mourras aussi! Car je te connais, mon pauvre enfant, toi

l'adoré, le fêté des foules et des femmes, toi non plus tu ne pourras

pas t'y faire. On se résigne à mourir, mais à cela, non pas. Car cela,

c'est n'exister plus.» Et tout à coup, avec des inflexions de théâtre

dans la voix: «Comme ces beaux cheveux que j'ai connus si souples

et si bruns, sont devenus raides au toucher! n'est-ce pas qu'ils

blanchissent et malgré ta moustache j'ai bien vu tout à l'heure, à

droite, que tu as une dent qui bleuit. Ça, c'est le commencement; mais

tu portes encore beau et tu en as encore pour dix ans, je t'assure; ne

pleure pas, mon chéri!» Et comme l'homme prostré dans la peluche et

les fourrures étouffait toujours de sourds sanglots martelés, on eût

dit, sur l'enclume du cœur: «D'autres t'aimeront encore, toi tu en

aimeras d'autres aussi; moi, il y a longtemps que je suis une morte.

C'est sur moi que je pleure en pleurant sur vous autres, pardonne-moi

cela, pardonne-moi d'attrister tes quarante ans, Raoul, il y a si

longtemps que je souffre. J'ai voulu vivre mon chagrin en toi, faire un

peu passer en toi de ma vieille âme. J'ai eu tort, je le sais, Raoul,

ne sois plus triste. C'était moi-même que je regrettais. Ton chagrin,

c'est le mien, c'était pour rire, console-toi, m'ami».

LE DERNIER COUP

Pierre Rouville traversait le ponton; le vapeur de Côme à Collico

venait de s'arrêter à quai de Bellagio. Une meute de facchini se

disputait sa valise, il en avisait un dont la casquette portait en

lettres d'or un nom d'hôtel connu, de celui-là même qu'il avait

choisi sur la recommandation du Baedeker; il remettait à l'homme son

nécessaire et son bulletin de bagages. Débarrassé, il regardait autour

de lui. Il ne voyait que des boutiques installées sous de lourdes

arcades et des façades de grands hôtels. Le charme du paysage s'était

évanoui. Ce Bellagio de rêve apparu comme une presqu'île enchantée sur

les eaux de moire et de nacre fluides de deux lacs, ce promontoire

de verdure, dressé comme un éperon sur un fond vaporeux et fuyant

de montagnes, n'était plus qu'un amas de constructions neuves et de

bâtisses italiennes, régulièrement coupé d'étroits viccoli. Sur le quai

des femmes en toilettes claires, beaucoup de costumes de piqué blanc,

se pressaient, attirées là par l'arrivée du bateau, foule cosmopolite

assez laide, où dominait la note allemande donnée par des hommes en

mollets, blousés de drap verdâtre et coiffés de feutres glauques aux

rubans fleuris d'édelweiss, toute la descente de l'Engadine et des

Alpes du Tyrol, et Pierre Rouville ne pouvait retenir une grimace.

Une voiture à deux chevaux s'arrêtait au milieu des omnibus d'hôtels,

une femme y paressait, nonchalamment étendue sur des coussins de soie

Liberty, évidemment fournis par elle, car la victoria était de louage

et le jeune homme ne pouvait retenir un cri: «Jacqueline Hérelle...»;

mais son étonnement se changeait vite en sourire: «Parbleu! elle cache

ici quelque nouvel amour, c'est une incorrigible amoureuse, une

attardée du romanesque. Je vais la gêner sûrement, ne nous montrons

pas» mais la comédienne l'avait vu. Le magnétisme du regard posé sur

elle l'avait avertie. Fixée par le jeune homme, la nerveuse, qu'était

Jacqueline, avait naturellement tourné les yeux vers lui; elle agitait

joyeusement son ombrelle dans la direction de Rauville, elle l'avait

reconnu.

Le peintre s'approchait, chapeau bas, de la victoria: «Vous aussi,

faisait-elle en lui tendant la main, tout Paris à Bellagio, alors! Vous

arrivez, moi, j'y suis depuis huit jours. Hein! quel pays merveilleux!

c'est un enivrement qui grandit d'heure en heure, vous en subirez le

charme comme moi, on n'en voudrait jamais partir. Vous descendez à quel

hôtel?

--A Britannia.

--Vous y serez très bien.

--Et vous, faisait Rouville, est-il indiscret de vous demander?

--Oh! moi, je suis en pleine nature, presque dans la montagne, très

haut, à la villa Serbelloni, en face des deux lacs, une vue admirable,

vous verrez.

--Et seule? hasardait le jeune homme dans un demi-sourire.

--Seule, naturellement, seule. Oh! mon pauvre ami, vous avez pu songer,

mais regardez-moi donc, ce serait de la folie à mon âge.»

En effet Jacqueline Hérelle n'était plus jeune. Malgré la finesse

d'un profil demeuré d'une délicatesse et d'une précision admirables,

l'artifice des poudres et des fards n'effaçait ni les rides des tempes,

ni les plis douloureux de la bouche, ni ceux plus accusés du cou.

Les narines touchées de rouge étaient encore jeunes et vibrantes,

mais la lassitude du sourire et le bleuissement meurtri des paupières

dénonçaient et l'usure de l'âge et la fatigue de vivre. Jacqueline

Hérelle avait été adorablement jolie. Jeune, elle avait été une de ces

beautés triomphantes dont les aventures remplissent et révolutionnent

une époque... _Les aventures et les liaisons de Jacqueline, on les

contait, mais on ne les comptait plus_, avait dit d'elle un célèbre

journaliste éconduit. Ses succès n'avaient pas été que de boudoirs,

Jacqueline en avait aussi obtenus au théâtre, mais c'était surtout

la jolie femme qu'on y avait applaudie. Comme comédienne, elle était

bien supérieure à la ville. Elle avait toujours été somptueusement

entretenue, mais si vénale et si cotée qu'elle fût, elle avait eu aussi

des caprices. C'était avant tout une amoureuse: elle donnait royalement

à qui lui plaisait ce qu'elle faisait payer si chèrement aux banquiers

et aux hommes politiques désireux de lui plaire, elle avait vécu de

l'amour et en vieillissant n'y avait pas renoncé. Retirée depuis dix

ans du théâtre, elle avait eu pour son seul plaisir nombre de liaisons

dont quelques-unes n'avaient pas tourné à son avantage; quelques-uns

de ses amis d'automne avaient été pour la comédienne des amants plutôt

coûteux et pourtant, il y a dix ans, Jacqueline Hérelle était encore

désirable, mais c'est là une des tares de nos mœurs modernes que

l'amour y soit devenu un marché. La beauté y a bien moins de valeur

que le désir inspiré, la convoitise y est immédiatement taxée et dans

le monde, depuis le haut jusqu'en bas de l'échelle, tout être, homme

ou femme, qui se sent aimé, y prend l'âme affreuse et commerçante d'un

marchand de curiosités. Jadis fragile et ruineux bibelot d'alcôve,

Jacqueline Hérelle avait su, à ses dépens, combien l'amour coûte à

Paris.

C'est tout ce passé et bien autre chose que Pierre Rouville évoquait

en lui-même en regardant la femme assise dans cette victoria: «Elle a

bien cinquante ans, même plus», pensait-il tout bas. Le fait est qu'il

la retrouvait étrangement dévastée malgré les tons de rouille et d'or

d'une chevelure lourde et savamment nuancée. Elle lui apparaissait

vieillie, comme désagrégée dans son corps demeuré mince, et qui n'était

plus que de la maigreur. La courtisane lisait dans ses yeux:

--Quand vous aurez fini de m'examiner, monsieur le

Commissaire-Priseur! Triste, hein, l'inventaire! vous comptez les

déchets et les tares».

Le jeune homme se récriait. «Ne vous défendez pas, allez, les miroirs

mentent, mais les regards des passants ne nous trompent pas. Allez

à votre hôtel, vous mourez de faim et moi aussi, c'est l'heure des

déjeuners et venez me voir demain vers onze heures, villa Serbelloni,

vous me trouverez dehors sur la terrasse, vous comprendrez pourquoi je

suis descendue là. Vous verrez, mon ami, si c'est admirable. A Bellagio

on ne peut pas vivre ailleurs.»

Le lendemain, vers les dix heures et demie, Pierre Rouville tentait

l'ascension indiquée. Des rues étroites et montantes, puis des

escaliers et des pentes assez raides, le conduisaient à la grille de la

villa. _Una lira_ d'entrée lui en donnait l'accès; une rampe fleurie de

jasmins, puis escortée d'une treille l'aidait à escalader les versants

de la montagne; il s'enfonçait ensuite sous les ombrages d'un parc.

Il y trouvait la comédienne allongée sur un rocking-chair près d'une

balustrade de marbre. Jacqueline Hérelle l'attendait sur la terrasse

de l'hôtel. A ses pieds les arbustes et des fleurs rares d'un jardin

d'Italie s'étageaient, on eût dit, sur d'immenses degrés; à l'horizon,

c'était la fuite nostalgique et bleue de deux lacs, saphirs humides et

flous sertis dans des montagnes de vapeurs.

L'école des vieilles femmes · 第 10 / 11 段