Les vieilles, toutes prises d'amour,

Frémissantes, ravies, chagrinées, égarées,

Eperdues, importunes, bégayantes, embaumées,

Très peu couvertes, les vieilles, pour la saison

Transfuge inconsolé des natales tendresses,

Leur âme en voyageant fait de longs bruits de plumes.

_Le Beau Voyage._--Henry BATAILLE.

Nous descendions le chemin du phare d'Antibes. Le sentier rocailleux,

taillé marche par marche à même le granit, dévalait raide vers la houle

du golfe; des petits chênes verts et des pins maritimes le bordaient

vers la droite, premier plan nécessaire au sublime panorama des Alpes.

Elles s'échafaudaient en face de nous, très hautes, emplissant de la

neige de leurs cimes successives le bleu profond du ciel... A leurs

pieds, les villas de Nice et toute la plage de la Rivière s'étalaient,

vaporeusement blanches et grises, jusqu'à la pointe extrême de

l'Italie, plutôt devinée qu'apparue dans le fond. L'apothéose hautaine

de toutes ces cimes alpestres, neiges, brumes et nuées s'étageant

au-dessus de la baie des Anges, nous transportait à la fois de stupeur

et d'enthousiasme. Une brise plus forte nous dilatait la poitrine; une

nature plus sauvage nous enivrait de parfums plus âpres et d'un décor

plus fruste; un ciel d'un bleu violet, les moutons frissonnants d'une

mer striée d'écume prêtaient au paysage méditerranéen un caractère de

plage de l'Ouest, et douze petites chapelles, espacées de vingt mètres

en vingt mètres, avec, dans leur ombre, des scènes de la Passion en

fonte, achevaient de donner au chemin un aspect de calvaire.

--Un calvaire, en effet, nous sommes en Armorique. Voyez ces vagues et

ce ciel bas, ces genêts et ces chênes-liège. C'est un calvaire breton.

--Oui, mais vous savez ce qui nous attend là-bas, faisait cet

incorrigible de Bergues, nous désignant d'un geste la blancheur des

villas de Nice, vous oubliez les joies du retour... Ferme d'autruches!

_Ferme d'autruches!_ Nous ne pouvions nous empêcher de rire. Le matin

même, en quittant Nice, avant la station du Var, notre attention avait

été attirée par la grande affiche dénonçant l'établissement modèle

où l'on élève avec succès d'ailleurs les merveilleux volatiles, les

grues géantes du désert, dont l'attelage, au Jardin d'Acclimatation

fait la joie des enfants, et le plumage fait l'admiration des femmes,

chez la modiste. Le climat de Nice leur est propice; non seulement

l'œuf d'autruche consciencieusement couvé y éclot avec succès, mais le

poussin d'autruche s'y développe à miracle et puis, devenu grand, y

pond et s'y reproduit.

_Ferme d'autruches!_ et avec sa verve coutumière, silhouettant d'un

mot, d'une épithète la tête chauve, les plumes extravagantes et la

démarche balancée et grotesque, en avant et croupe en l'air, des

coûteux volatiles, de Bergues évoquait le troupeau des vieilles folles

irréductibles dont l'abracadabrante et volontaire jeunesse prolonge

ici, de février à la fin mai, un lamentable carnaval: _celles qui ne

peuvent plus vieillir_, et, citant des noms à l'appui, de Bergues,

avec l'étonnant vocabulaire dont il est familier, campait dans un

extraordinaire tohu-bohu d'assonances des dames en baudruche à têtes

de perruches, dans des irruptions de ruches, de peluches et de

fanfreluches empanachées d'aigrettes et de plumes d'autruches.

Nous nous étions tordus de la boutade.

--_Ferme d'autruches_, le titre est symbolique. Nice est leur pays.

--Vous exagérez, mon cher. Alors, ces pauvres femmes n'ont pas le droit

de vieillir?

--Si, mais pas comme ça. Elles encombrent le paysage, elles font

tourner le bleu de la mer et attristent celui du ciel, et puis il y en

a trop. C'est une moyenne de soixante-dix vieilles sur cent femmes; ça

devrait être le contraire, avouez-le. Place aux jeunes, que diable!

--Le fait est que l'on ne rencontre jamais de jeunes filles. Où

sont-elles?

--Ailleurs, assurément. Sur les routes, en autos ou dans les tennis ou

au jeu de golf, car on n'en rencontre pas sur les promenades.

--Et à l'Opéra, donc, je ne vois jamais qu'un jeune visage par loge, à

croire qu'ici toutes les jeunes filles ont trois mères.

--Ah! c'est que le climat conserve, songez. En somme, elles ne viennent

ici que pour cela.

--Dame, vous savez comme on appelle Nice: la Sainte-Perrine de la

Riviera.

Je croyais devoir intervenir:

--Que d'exagérations, messieurs. Oui, ces pauvres vieilles détonnent un

peu dans le décor. Elles abusent, je l'avoue, des nuances claires dans

le manteau et des fleurs de la coiffure; elles outrepassent peut-être

aussi le droit qu'on a au maquillage; et un peu plus de discrétion dans

le costume et dans l'emploi du rouge serait certainement préférable.

Mais, songez, la lumière d'ici est terriblement crue, elle souligne

férocement les tares et les fards. Toutes ces belles chéries se

cosmétiquent et s'adonisent dans le clair-obscur d'une chambre d'hôtel,

elles ne se doutent pas des atroces trahisons que leur préparent le

bleu du large et le bleu du ciel. Tout cet attifage et tout ce mensonge

se résument pourtant dans une politesse à notre égard. Elles veulent

cacher leurs décrépitudes, l'effort est manqué mais le but est louable:

il faut leur en savoir gré. Songez, elles veulent nous plaire.

--C'est ce que je leur reproche. Elles en ont passé l'âge.

--Oui, je l'avoue, on vieillit ici autrement qu'ailleurs. Nulle part,

la vieillesse ne s'y cramponne aussi désespérément à la jeunesse; nulle

part les vieilles belles ne mettent autant d'obstination à blondir, à

mesure qu'elles avancent en âge, et à retarder des ans l'irréparable...

affront. Nulle part on ne rencontre autant de faces recrépies et d'yeux

de poule hypnotisée chavirés de langoureuse extase dans la porcelaine

de teint d'émail. C'est qu'ici, messieurs, la vieillesse des femmes est

particulièrement amoureuse.

--Non?

--Si. Le retour d'âge y est souverainement critique... et critiquable.

Ce climat est bien coupable. Enervant au premier chef, il surexcite, et

puis éteint vite les hommes; mais il a des vibrations d'archet sur le

tempérament des femmes. Il les grise et les galvanise: tant de soleil,

tout ce bleu dans l'air et tant de fleurs et de parfums aussi les

enivrent et les oppressent; les plus affaissées s'y sentent tout à coup

redevenir jeunes: leur féminité frémit, leurs tailles se redressent.

Henry Bataille a-t-il assez bien compris ces soixantaines tumultueuses!

Et voilà pourquoi Nice est le pays des flirts irréductibles et des

mariages _in extremis_... Et les aventuriers le savent bien, qui

viennent pêcher ici et la grosse dame et la grosse dot dans l'eau

laiteuse et parfumée des bains de Jouvence. Mariages de Nice!

Voulez-vous des noms?

--Non; mais je vous dirai, moi, une histoire et qui vous prouvera

combien, en ces sortes de marchés, si formidable que soit la somme, la

dupe est toujours celui qui se vend:

Vous avez tous connu, il y a vingt ans, de Bois-Redon. C'était un des

plus jolis hommes de sa génération.

--Oh!

Et tout un chœur de protestations indignées.

--Oh! je sais, oui, bellâtre à souhait. Trop d'œil et trop de dents,

trop de sourires surtout, trop de cheveux aussi, trop de clarté de

teint, les lèvres trop rouges, ce type de beauté à claques qui fait

retourner les femmes et exaspère tous les hommes. Tel qu'il était,

Remy de Bois-Redon était mûr pour la vieille dame. Il la trouvait à

Dieppe, où il promenait alors les élégances d'un crédit péniblement

arrosé chez trois tailleurs, mais où sa plastique impeccable, moulée

dans les jerseys de soie rouge, révolutionnait la plage, à l'heure

du bain. Cette plastique et ses complets de cheviote et d'homespun,

de Bois-Redon les avait promenés, l'année précédente, de Deauville

à Trouville et d'Houlgate à Villers, en pure perte. L'année d'avant,

il avait fait sans plus de succès les plages bretonnes: Saint-Enogat,

Saint-Malo et Dinard; il y avait beau temps qu'il avait écrémé toutes

les villes d'eaux des Pyrénées, et, avec ses dettes grossissantes, son

crédit diminuait de jour en jour.

Il se décidait pour les plages dites anglaises, Dieppe et Boulogne,

où l'élément d'Outre-Manche abonde. Il y rencontrait mistress Burton,

veuve dix fois millionnaire de master Edward Burton, Burton, Evett and

Co, courtiers et correspondants de la Compagnie des Indes dans la Cité.

Mistress Burton avait cinquante ans, et, protestante austère, combinait

assez bizarrement la pratique de la Bible avec le goût des sports et

celui des chiffons. Lectrice assidue de Tennyson, de Shelley et de

Gabriel Dante Rosetti, c'était une fervente de la poésie nationale,

en même temps que de la beauté athlétique. Master Burton avait été

un homme superbe, il avait donné quatre enfants à sa veuve. Tous,

d'ailleurs, mariés et établis, à l'exception de Réginald, officier à

Bombay, avaient déjà rendu Mistress Burton grand'mère. Toute ornée

qu'elle fût déjà de petits-enfants, cette jeune aïeule n'en avait

pas moins le culte du muscle et de la poésie élégiaque: puritaine,

méthodique, sentimentale et sensuelle, elle était la proie indiquée

pour les opérations stratégiques de Bois-Redon.

Il avait trente ans, l'Anglaise en avait cinquante.

Quand il se fut aperçu qu'elle louchait sur ses biceps, au jeu du golf

et du tennis, et qu'à l'heure du bain elle suivait d'un œil intéressé

les performances de ses reins soulignés par le maillot, il descendait

à son hôtel. Bois-Redon n'eût pas été l'homme de proie qu'il était

si, au bout d'un mois, la vieille dame n'eût été absolument folle.

Bois-Redon rappelait à Mistress Burton, traits pour traits, son fils

Réginald, celui qui était aux Indes. Notre aventurier était trop rompu

aux jeux de l'amour et du hasard pour s'illusionner sur cette sorte de

ressemblance.

La scène des adieux fut idyllique: on se jura de se revoir.

La dame n'eût été ni de son âge, ni de sa nation, si elle n'eût été

épistolaire. Une correspondance s'établit; la lettre est le grand

triomphe des allumeurs et des allumeuses professionnels: de Bois-Redon

y excellait.

De Bois-Redon manœuvrait si bien, qu'au mois de janvier Mistress

Burton le rejoignait à Nice. Notre espèce comptait sur le climat pour

achever la vieille dame. Ses prévisions ne le trompaient pas. Fin mars,

la quinquagénaire, montée à cran, offrait sa main à Bois-Redon, qui

l'acceptait; mais le mariage n'allait pas sans encombre. Les enfants

ne se souciaient pas de voir la moitié de la fortune filer entre les

doigts du cavalier. Avertis à temps, les fils et les filles, les

belles-filles et les gendres débarquaient en Riviera, cueillaient

l'amoureuse et la ramenaient de force à Londres: la dame était

séquestrée, séparée de son soupirant. Bois-Redon ne perdait pas la

carte; il gagnait l'Angleterre, forçait la porte de sa fiancée et y

mimait un émouvant suicide: le suicide à grand orchestre n'est pas

l'exclusif apanage des courtisanes.

Le truc était trop grossier pour ne pas réussir, la dame se prenait

à ce coup de pistolet adroitement tiré dans l'épaule. Elle allait

s'installer au chevet du blessé et de là on partait cacher bonheur et

convalescence dans la forêt de Fontainebleau.

Un duel avec son fils Réginald, l'officier des Indes revenu en toute

hâte, n'empêchait pas la pauvre femme de courir à sa perte, et pourtant

de Bois-Redon avait blessé l'officier. Le mariage eut lieu. Une fois de

plus, l'amour avait débouté les intérêts de famille.

Vous avez rencontré comme moi le ménage de Bois-Redon.

Depuis quinze ans qu'ils promènent leur ennui de villes d'eaux en

villes d'eaux et, comme tous les déclassés, attristent les capitales

de l'Europe du trimbalage de leur luxe, c'est de Bois-Redon, qui

apparaît le vaincu dans cette union obtenue de prime abord, telle une

victoire.

Lui, le fringant casseur de cœurs, n'est plus qu'un quadragénaire

épaissi.

Presque voûté, bedonnant et bouffi d'une mauvaise graisse, il promène

un visage empâté de bajoues et d'anciens beaux yeux tout capotés de

poches, et cela à côté des perruques blondes et de l'émaillage éclatant

de madame, en vérité plus jeune que lui.

L'écœurement d'une existence salariée et surveillée d'homme de joie,

asservi au devoir d'époux, a singulièrement vieilli ce joli homme. En

vérité, c'est elle qui paraîtra maintenant la jeune femme; la lassitude

et l'ennui ont comblé la différence d'âge qu'il y avait entre eux.

C'est que, férocement jalouse de son jeune mari et probablement avertie

par toutes les lettres anonymes, la vieille Anglaise ne lui donne

aucun argent de poche. C'est elle qui paie le tailleur, le chemisier,

le joaillier et tous les fournisseurs, elle qui règle l'écurie, la

livrée et les notes d'hôtels; et cet homme, qu'on rencontre bagué

comme un Asiatique, engoncé de fourrures rares et cravaté, vêtu, lingé

comme un rasta, n'a pas parfois vingt francs dans sa poche. Il a eu

beau s'emporter, tempêter, rien n'y a fait, et comme il se sait sur

le testament de sa vieille, le pauvre homme a dû filer doux. Il se

contente d'accuser de lenteur la mort libératrice, et en attendant

promène les chiens de madame et l'accompagne en voiture, dans les

batailles de fleurs, et, le soir, en première loge au théâtre, elle

diamantée, presque jeune sous ses cheveux blonds d'or et ses crèmes de

beauté; lui, morne, ventripotent, avachi, congestionné de nourriture et

d'alcool.

L'autre été, cependant, cet entretenu eut une révolte. C'était à

Saint-Gervais, la station de Savoie chère aux arthritiques, Mme de

Bois-Redon y allait pour sa santé, mais y avait entraîné son mari.

L'endroit est plutôt lugubre: pas de Casino, un torrent dans une gorge

et de hautes montagnes, mais les eaux les plus efficaces. Le couple

était au Grand-Hôtel, occupait un grand appartement au premier, donnant

sur le torrent. Madame y trompait l'ennui des heures en changeant de

robes trois fois par jour, et Monsieur en variant son jeu de complets,

de cravates et de bagues; mais, comme il faut bien animer la monotonie

des jours, Madame trouvait le moyen de faire des scènes à Monsieur.

Elle le voyait toujours causant avec une des baigneuses, une assez

jolie fille attachée aux douches. Les scènes avaient eu lieu dans la

chambre de Madame. Durant l'une d'elles, à bout de récriminations,

Mme de Bois-Redon allait jusqu'à reprocher à son mari sa déchéance

physique:

--Mais vous n'êtes même plus joli garçon, lui disait-elle; ce que

vous avez vieilli en dix ans! J'en ai fait un marché de dupe en vous

épousant!

--Et moi donc! Vieilli en dix ans, je vous crois! Avec le service que

je fais, un autre serait mort à la peine. Vieilli! mais vous ne vous

êtes donc pas regardée? Comment seriez-vous sans vos fards, votre

rouge, votre blanc et vos perruques, et jusqu'à vos dents, qui baignent

toutes les nuits dans un verre? Ah! vieilli! Vous me trouvez vieilli!

Eh bien! j'en ai assez, moi, de promener à mon bras une fée Carabosse,

d'escorter le carême-prenant que vous êtes et d'ameuter, quand je sors

avec vous, les villes et les campagnes sur vos toilettes de cirque!»

Et, dans un mouvement de rage, empoignant les pots de fard, les

poudres, les flacons et tout le jeu des perruques, il précipitait tout

par la fenêtre. Le torrent les emportait dans un tourbillon d'écume.

La pauvre femme était demeurée figée: c'était toute sa jeunesse, tout

son physique qui s'en allait. Mme de Bois-Redon est chauve comme

un œuf. A Saint-Gervais ni grands coiffeurs, ni Instituts de beauté.

On dut télégraphier à Paris. Mme de Bois-Redon garda la chambre

pendant dix jours, terrassée par une affreuse grippe. Enveloppée de

châles et de mantilles, à peine si le médecin découvrait son profil

dans le clair-obscur de la chambre aux persiennes soigneusement closes.

Monsieur n'y gagnait même pas huit jours de liberté. Il devait rester

calfeutré auprès de la malade et lui tenir compagnie.

Le dixième jour, Loisel débarquait à Saint-Gervais avec deux caisses

remplies de postiches et de parfumeries, tout un attirail de beauté

nouvelle, et Mme de Bois-Redon revenait à la santé.

COLLOQUE SENTIMENTAL

Le scandale venait d'éclater et défrayait toutes les conversations

des cafés et des tables d'hôte; de la buvette, où le potin avait pris

naissance, l'histoire avait gagné les Thermes et les Quinconces où des

groupes de baigneurs alanguis font cercle à la musique de dix heures.

Des petites pensions bourgeoises à huit francs par jour il était

maintenant monté jusqu'aux grands hôtels et faisait sourire, entre deux

levées, les gros joueurs du Casino.

La princesse Dostéwianoff, installée comme l'année précédente à la

villa des Cyclamens, à mi-flanc de la montagne, avait été surprise

et, qui mieux est, entendue suppliant le précepteur de ses fils et

le requérant d'amour... A cinquante ans passés, une femme réputée

jusqu'alors irréprochable! Plus de trente ans de vertu s'effondraient

dans un coup de sens irraisonné pour un bellâtre de normalien trop

heureux d'avoir trouvé chez la princesse les douze mille francs d'une

chaire encore à venir! C'était bête comme un accident. Qui aurait

jamais pu s'attendre à cet éclat de la part d'une femme si froide et

si hautaine? La princesse Dostéwianoff était d'origine autrichienne

et d'une famille d'où d'ordinaire on ne se mésallie pas. La chose

réjouissait les mufles et consternait la noblesse essaimée, cet été-là,

au hasard des hôtels.

La princesse Dostéwianoff!... et de Gisors, qui avait surpris le

colloque, avait donné des détails. Le hasard avait voulu que,

l'avant-veille au lieu d'aller au Casino, il se fût attardé sous les

gros sapins du parc. La féerie nocturne du paysage l'avait retenu loin

des tables du baccara. C'est bien le moins qu'un soir sur trente on

assiste à un lever de lune sur les glaciers. Le givre et la nacre du

clair de lune de l'avant-veille étaient si particulièrement fluides

qu'ils en éclairaient toute la forêt; les fûts de sapins ébranchés

très haut, pareils à des piliers de cathédrale, descendaient le flanc

de la montagne, précédés, chacun, d'une grande ombre découpée nette

dans la clarté; et, les yeux aux crêtes des glaciers comme chavirés

dans la transparence du ciel, de Gisors se plaisait à se retenir d'une

crispation d'orteil encore plus que du bout de sa canne ferrée sur un

sol glissant et tout feutré d'aiguilles de pin. Le bruit de deux voix,

mieux, le bruit d'une querelle lui avait fait dresser l'oreille.

Un couple se disputait. La femme implorait; sa voix sanglotait,

suppliante. Celle de l'homme, au contraire, était dure, cinglante,

et chacune de ses ripostes sifflait, incisive comme mordue d'un coup

de dent; et la femme, à bout de force, à bout d'orgueil aussi, toute

honte bue, abjurait l'homme de ne pas lui retirer son amour. Elle ne

lui demandait rien, rien que sa présence, le réconfort de sa chère

présence et la consolation de le sentir près d'elle. Elle ne lui

demandait pas autre chose, et, avec des larmes dans la voix, elle le

suppliait de ne pas partir, de rester encore. Elle ne pouvait vivre

sans lui, lui ne voulait pas sa mort pour lui retirer la caresse de sa

voix et la clarté de ses yeux. Oh! sa voix surtout, cette voix qui la

remuait toute et l'avait prise dès le premier jour. Elle ne pouvait

plus se passer de l'entendre, cette voix chaude et un peu sombrée, dont

le charme était justement dans ces brisements imprévus, ces altérations

émues dont le déchirement la faisait défaillir. S'en était-elle assez

longtemps grisée, pendant les longues heures des leçons qu'il donnait à

ses fils. Des mois et des mois elle avait cru qu'elle s'intéressait aux

progrès des deux princes, et puis, un jour, il avait bien fallu qu'elle

se rendît compte de la vérité, de l'atroce et délicieuse vérité.

Que lui importaient ses fils, maintenant qu'il était là, lui! C'était

de sa voix qu'elle venait se griser comme d'une incantation captivante

et lointaine! Des mois et des mois elle l'avait voluptueusement sentie

pénétrer et couler comme un philtre en elle, mais il connaissait bien

son pouvoir, puisqu'il était devenu son cher complice. Pourquoi lui

avait-il offert de lui faire la lecture et de l'initier à ses poètes, à

ses auteurs préférés? Il avait lu son émoi dans ses yeux et avait été

au-devant de son désir.

L'homme, les bras croisés et la tête un peu basse, se contentait de

répondre:

--Vous êtes folle! A votre âge, vous n'y songez pas, et vos enfants et

votre mari!

--Je divorcerai, hurlait la misérable femme.

Et, comme ils traversaient un rai de lune, Gisors, qui s'était

rapproché en étouffant son pas, avait reconnu le couple.

C'était la princesse Dostéwianoff et M. Didier Bonneau, le précepteur

des jeunes princes.

Tableau! Il fallait voir ce fou de Gisors mimer la scène.

La princesse, comme une folle, s'était tout à coup jetée sur le

précepteur, lui avait saisi la tête entre ses mains, et, la tenant

renversée sous la lune:

--C'est comme tes yeux! Tu crois que je me passerai maintenant de

tes yeux, après avoir bu leur poison? car il y a un poison dans tes

prunelles. As-tu assez joué avec moi de leur eau bleue et de la caresse

de leurs cils noirs?... Tes yeux! je t'en crèverai un si tu me quittes,

et, borgne, tu ne pourras plus plaire aux autres femmes. Borgne, je

t'aurai tout à moi et je te tiendrai tout entre mes mains, comme tu

tiens mon cœur entre les tiennes; tes mains souples, fines et molles,

tes mains nerveuses et si dures pourtant; tes mains d'abandon, quand

tu consens, et de volonté quand tu refuses; tes mains d'emprise et de

rapine; tes mains prenantes et tes mains fugaces; tes mains de pirate

et de courtisane et tes mains aussi d'oiseleur.»

Et, s'étant brusquement baissée jusqu'aux mains du jeune homme, la

princesse les avait couvertes de baisers.

L'homme, brusquement cabré au contact des lèvres dévorantes, avait

repoussé la femme. Il l'injuriait maintenant:

--Mais, vous êtes vieille, regardez-vous dans une glace! Comment

voulez-vous que je vous aime? Comment osez-vous espérer que moi?...

Mais j'ai vingt-cinq ans.

--Non, vingt-sept, vingt-sept! tu me l'as dit, clamait la malheureuse

disputant désespérément son bonheur.

--Mais vous en avez cinquante, plus de cinquante... Vous pourriez être

ma mère... Et puis, vos enfants, votre mari... Tout cela me dégoûte, me

répugne... Je ne suis pas chez vous. En somme, je suis chez le prince.

--Tu seras chez moi quand tu voudras, dis un mot, Didier, je quitte

la villa, j'en loue une autre. Nous irons où tu voudras. Dis un mot,

mais dis-le... Veux-tu que nous allions à Venise, à Florence? Je

connais toutes ces villes; il y a des musées, des palais, des paysages

admirables; tu dois désirer les connaître, tu ne les as jamais vus...

Oh! les voir avec toi! Je t'en ferai les honneurs.

--Si vous aviez seulement vingt ans de moins, ricanait l'homme

goguenard.

--Ah! Didier, avec une jeune femme tu partirais demain!... Mais jeune,

je le deviendrais pour toi... A force de volonté et d'amour... Il y a

des soirs où je suis belle, et je lis parfois encore des désirs dans

les yeux.

--Oui, quand vous avez tous vos diamants... et toutes vos perles, comme

l'autre soir.

--Ah! Didier!

--Il n'y a pas de Didier. Vous êtes finie comme femme. Vous n'avez plus

qu'à vous occuper de vos enfants. Aimez vos fils, madame. Que diable!

vous avez l'âge d'une mère, même d'une grand'mère. Songez!... plus de

cinquante!

--Butor, manant, ignoble individu qui insultez une femme.

--C'est cela, injuriez-moi maintenant, parce que je ne consens pas à

vos salauderies. Reprochez-moi de ne pas vouloir tromper votre mari, de

me refuser à abuser de l'hospitalité donnée, à salir votre toit et le

nom de vos enfants!

--Mais, tu m'as fait la cour, misérable! Pourquoi m'as-tu fait la

cour? Mais tes regards, tes intonations de voix, quand tu lisais! Tes

yeux clairs que tu posais tout à coup sur les miens; tes yeux dont je

sentais la brûlure et le froid errer sur mes épaules! Tu ne nieras pas

ton manège. C'est toi qui as commencé!

L'homme avait un long éclat de rire.

--C'est moi qui ai commencé! Elle est bien bonne!

Et après un silence:

--Mais, rappelez-vous. Vous rôdiez comme une chienne autour de moi.

Vous l'avez dit vous-même. Vous veniez assister aux leçons de vos fils

pour entendre ma voix.

--Alors il fallait m'éviter, me congédier, ne pas m'encourager.

--Vous m'auriez renvoyé, j'avais besoin de vivre. Ma place auprès de

vos fils, c'étaient mille francs par mois.

--Mais, je t'en aurais donné le double, le triple.

--Pour être votre amant. Je ne mange pas de ce pain-là.

L'école des vieilles femmes · 第 9 / 11 段