La magie de ces lacs! la courtisane n'avait pas menti. Le soleil, déjà

haut dans le ciel, les faisait d'azur pâle, les montagnes escarpées et

hardies, comme évaporées de chaleur, les cernaient d'une muraille de

brume mauve, déchiquetée et hautaine. Et le peintre avait la hantise de

fonds de tableaux de Vinci admirés déjà dans des Musées: des vaporetti

et des barques sillonnaient le lac de droite, et de blanches villas

s'essaimaient sur ses rives comme des colombes tombées là, exténuées

de langueur, tout le lac au fond était moiré d'une grande ombre... Des

terrasses du jardin des odeurs entêtantes et délicieuses montaient; les

seringas pâmés sous le soleil mêlaient leur lourde haleine vanillée

à d'autres âmes végétales d'une ferveur amoureuse. Jacqueline Hérelle

tournait vers lui un visage enfoui dans une immense capeline blanche

et, lui tendant la main par-dessus son épaule, sans même prendre de ses

nouvelles, lui désignait d'un regard le lac de gauche et comme si elle

eut deviné son impression.

«Celui-là est le plus beau. Regardez-le, quelle nostalgie! La tristesse

et l'abandon d'un lac hanté, et cette brusque déchirure de roches

là-bas, ne semble-t-elle pas s'ouvrir sur un pays des fées! Ah! ce

désolé Lecco, je ne puis me lasser de le regarder, c'est comme un opium

de mélancolie. Il me grise et m'engourdit dans une telle douceur.»

Le lac s'enfonçait, en effet, absolument désert, sans une voile,

dans la solitude abrupte de montagnes si hautes que des nuées les

couronnaient: solitude ensoleillée, que la torpeur de midi faisait

encore plus morne. Jacqueline Hérelle l'avait bien dit; c'était la

tristesse et l'abandon d'un lac hanté.

Il y eut un silence.

--Comment vous portez-vous ce matin? brusquait tout à coup la

comédienne.

--Très bien, et vous, c'est à vous qu'il faut demander...

--Oh! moi, je fais ma cure, je me baigne ici dans du rêve et du soleil.

N'est-ce pas que l'endroit est beau? voyez-vous, mon cher ami, il n'y

a que la nature qui console de tout. On ne peut vieillir qu'en se

détachant peu à peu des individus. A quoi bon se cramponner à ce qui se

détache de nous. La nature, elle, toujours nous accueille: les ciels,

les grands horizons, la féerie changeante des lacs et des montagnes et

le poème infini de la mer, voilà ce qu'il faut aimer, quand on a plus

de cinquante ans.

--Mais vous n'avez pas...

--Si. Je les ai, mes amis me donnent plus (et avec un navrant sourire).

Vous m'avez demandé hier si j'étais seule ici, mais regardez ce décor.

Quel est l'homme qui pourrait résister à ce cadre et s'imposer dans

cette splendeur! il faudrait un dieu, et il faudrait à sa compagne des

yeux éblouis de vingt ans!

--Vous oubliez, chère amie, que l'amour est aveugle.

--Non, il n'est qu'aveuglé et par le désir, qui, lui, est clairvoyant».

Et comme le jeune homme se taisait un peu gêné par le tour de

l'entretien.

--Oh! je n'en suis pas venue là du premier coup, et mon exil à Bellagio

est le résultat de quelques épreuves. Je me suis résignée enfin comme

bien d'autres, mais pas comme toutes les autres. Pendant dix ans je me

suis obstinée. Moi aussi, je me croyais jeune encore. La résignation

est une vertu de vieille femme..... oui, mon ami, et Jacqueline Hérelle

s'animait un peu, j'ai aimé l'amour, l'amour m'a aimée et je l'aime

encore, mais je suis une romanesque, vous ne le croyez pas, moi,

Jacqueline Hérelle, et dans la plus brève aventure je ne puis séparer

la sensation du sentiment.

Oui, c'est ainsi... Lucy Kerdor, qui a huit ans de plus que moi,

accueille et nourrit dans sa villa de Triel une jeunesse vigoureuse et

musclée, rompue à tous les sports et qui, paraît-il, ne lui marchande

pas les sensations: coureurs de vélodromes et chauffeurs d'automobiles

trouvent chez elle bonne table, bon gîte et le reste. Pendant quatre

mois d'été Lucy Kerdor héberge tout ce monde, Lucy est absolument

maîtresse dans l'île qu'elle habite, et dans le pays on appelle son

parc l'île d'Amour. Lucy Kerdor est riche, nos fortunes se valent,

mais je ne pourrais faire comme Lucy Kerdor: le cœur me lèverait.

Catherine Hémery, qui a deux ans de moins que moi, n'a rien su garder

des millions acquis: les derniers kracks l'ont ruinée. Réduite à six

mille francs de rente, elle se pique à la morphine et, nuit et jour,

demande à l'opium des visions qui l'enivrent, visions ressouvenues, car

Catherine Hémery est demeurée une créature d'amour. Quand elle vient

chez moi, les yeux brillants et la face toute bouffie de sa drogue,

je lui reproche son vice: «Que veux-tu, après trois piqûres ils

reviennent encore. Dieu est si bon, il m'envoie des rêves».......

Moi, les rêves m'exténueraient, je suis d'origine basque, j'aime les

réalités... Entre leurs répugnances et le mensonge des rêves, j'ai opté

pour la solitude.

--Après quelques déceptions? risquait le jeune homme.

--En effet, c'est ma dernière tentative qui a décidé de tout. Il n'y

a pas plus de deux mois, cher ami, j'étais encore amoureuse. Malgré

mes cinquante ans, j'aimais éperdument, passionnément avec des élans

de jeune fille et des ardeurs de courtisane, j'aimais enfin comme

Jacqueline Hérelle sait aimer, un jeune officier de cavalerie en

garnison à Saint-Cloud. Je vous ferai grâce de son nom et de son

physique, je l'aimais. Dès la fin de mai, je vins m'installer, comme

vous le savez, à ma villa de Ville-d'Avray; j'avais rencontré Robert au

Pavillon bleu. J'y vais quelquefois dîner pour rompre la monotonie des

soirées; mon élégance, le soyeux de mes dessous, ou mon mauvais renom

l'avaient-ils impressionné. En tout cas, j'avais reçu, moi, le coup de

foudre, Robert répondait d'abord assez bien à mes avances, il acceptait

mes invitations à dîner, était bientôt de nos parties d'automobile,

battait en ma compagnie les bois de Marly et de Versailles, bref, il

devenait un de mes assidus.

Très correct, on ne peut plus aimable et même empressé auprès de moi,

Robert néanmoins n'allait pas plus avant dans son flirt, moi de jour

en jour, je subissais plus profondément son charme. Au fond, je me

dévorais d'angoisse et me consumais de désir. «Ce garçon-là, me disait

Catherine Hémery, il t'embrasse toujours les doigts, il en tient pour

tes bagues.» Comme Robert a soixante mille francs de rente et en aura

le double un jour, je haussais les épaules. Ce n'était ni pour mon

luxe ni pour mes dîners que Robert venait chez moi, les officiers de

son régiment m'avaient affirmé qu'il était timide. Enervée, à bout

d'artifices et d'expédients, j'usais d'un stratagème. Je l'attendais

ce jour-là vers cinq heures pour prendre le thé. C'était en juillet,

la chaleur était accablante, j'avais sorti en son honneur le plus

délicieux peignoir et, parfumée, toute fraîche encore du tub,

j'avais disposé sur un guéridon, à portée de ma main, deux ou trois

photographies me représentant, épaules nues, dans les poses les plus

suggestives, des photographies datant d'il y a vingt ans, Jacqueline

Hérelle dans ses rôles d'autrefois. Mes portraits ainsi disposés, je

baissais les stores du petit salon et m'étendis sur ma chaise longue.

Oh! le brusque tressaillement de tout mon être; lorsqu'il entrait!

Robert me baisait la main et s'asseyait auprès de moi. Machinalement

et instinctivement aussi, parce que je le voulais et que mon regard

dirigeait le sien, il s'avisait des photographies. Il se penchait

curieusement sur la table: Oh! la jolie femme! faisait-il intéressé,

et il regardait longuement les portraits. Il les avait pris l'un après

l'autre et les gardait longtemps dans ses mains, je ne respirais plus.

Il y eut un affreux silence.

--Qui est-ce, demandait-il tout à coup, il s'était tourné vers moi...

Qui est-ce?

Je me raidissais contre le choc.

--Une amie. Il y a vingt ans qu'elle est morte, n'est-ce pas qu'elle

était adorable? Vous l'auriez aimée, n'est-ce-pas?

Et lui inconsciemment:

--Etait-elle vraiment ainsi?

--Oui.

--Alors, c'était une des femmes les plus désirables que j'aie jamais

vues...», et il la regardait encore.

«Oh! la forme de ces yeux, le dessin de cette bouche et ces épaules,

quelle nudité! Elle était au théâtre?

--Oui, c'était une camarade, mais c'était surtout une jolie femme.

Comme talent...

--A-t-on besoin de talent avec ce visage-là?

Ce fut tout; le lendemain je faisais mes malles. Je n'ai pas revu

Robert et je ne le reverrai jamais. Il ne m'avait pas reconnue, et

voilà pourquoi je suis ici, mon cher ami, devant ces lacs, seule dans

l'enchantement de Bellagio et de cette villa.

CRÉPUSCULE DE FEMME

_Oui, c'était bien lui, mon ami Jacques, que je venais de croiser

dans ce décor à la fois grandiose et mélancolique qu'est le parc de

Saint-Cloud à l'arrière-saison. C'était dans la partie comprise entre

la grille de Sèvres et la cascade, tout en pelouses et en longues

allées de marronniers et de platanes tout feuillagés d'or pâle à cette

époque._

_Et dans l'ombre rose du crépuscule, ce soir-là enflammé de nuées

brasillantes à croire qu'un immense bûcher brûlait invisible derrière

le haut escalier de la cascade, toutes ces frondaisons jaunes,

atténuées, légères, mettaient comme une lumineuse fumée d'or; et

c'était en vérité une délicieuse féerie que le factice ensoleillement

de ce parc illuminé par des feuilles mortes, dans l'éphémère

embrasement de ce ciel d'automne à l'agonie, empourpré de flamme et de

sang._

_Oui, c'était bien mon ami Jacques, sa démarche lasse, ses yeux

lointains, sa pâleur mate et toute sa physionomie d'élégant ennui

d'homme de trente-cinq ans, déjà guéri des clubs et des boudoirs. Il

n'était pas seul. Il marchait auprès d'une longue et svelte femme

drapée de la nuque aux talons dans un souple et miroitant manteau de

velours ras, d'un ton à la fois chaud et sombre. Ce qu'il semblait

peser, ce somptueux vêtement tout chargé aux épaules de lourdes

passementeries, de dragonnes et de glands, avec, autour des reins, de

longues cordelières qui s'accrochaient aux poches, puis retombaient

entrelacées et traînaient jusqu'aux pieds comme des nœuds de serpents:

il sentait à la fois, ce manteau, la femme de théâtre et l'aventurière,

me rappelait à m'en faire crier les prestigieuses pelisses de Sarah

Bernhardt dans_ Fédora _et l'_Étrangère _et valait au moins trois

mille francs. Celle qui le portait, d'ailleurs, avait le plus grand

air et, depuis ses cheveux insolemment décolorés jusqu'à son profil

presque chevalin et sa façon de porter sous son bras une minuscule

bestiole à poils roses, évoquait la ressemblance de la princesse de

S...; mais elle en avait aussi l'âge, la cinquantaine sonnée depuis

trois ou quatre ans au moins: et ce demi-siècle de jolie femme, tout

le proclamait cruellement en elle, et la meurtrissure profonde des

paupières bleuies, et les muscles apparents du cou, et le maquillage

outrageant de la face aux lèvres carminées, aux minces sourcils peints._

_Oh! le portrait valait le cadre et le décor avait été choisi de main

de maître. Ce parc délabré de novembre, comme fardé de rose par le

soleil couchant, le voisinage même de ces ruines apparues couleur de

chair sur ce ciel brasillant, étaient bien en harmonie avec cette

luxueuse élégance de vieille femme, et je reconnaissais bien là le

dilettantisme et l'esthétique délicate de mon ami Jacques de Livran._

_Jacques ne m'avait pas vu; je pouvais donc les suivre à distance et

les voir monter, à la grille de Saint-Cloud, dans un discret coupé vert

myrte, attelé de deux alezans._

_A quelque temps de là, ayant rencontré Jacques au cercle, j'eus le

mauvais goût de l'intriguer et de le plaisanter, lui donnant à penser

que j'avais reconnu la femme dont il était ce jour-là le cavalier, et,

le complimentant ironiquement sur sa dernière conquête, je hasardai

même, je crois, le nom de Malvina Brach. A quoi Jacques avec un grand

sérieux: «Malvina Brach! si tu veux, et pourquoi pas? A l'époque de

l'année où nous sommes, au lendemain de la Toussaint et de la fête des

Morts, l'âme endeuillée de l'adieu des beaux jours et des récentes

visites aux tombes chères, si l'on a quelque propreté morale et qu'on

se trouve, comme moi, n'aimer ni les cartes, ni les chevaux, ni les

filles, que faire? Oui, dis-le moi, que faire si ce n'est que de

revivre au milieu des paysages cruellement familiers quelque amour

mort dont, l'évocation vous redonne parfois l'enivrante et douloureuse

griserie d'autrefois (ce qui est d'un subtil égoïsme), ou bien alors

embellir d'une illusion d'amour, galvaniser d'un semblant de cour et

ranimer au mirage d'un feu de paille la tristesse résignée de quelque

pauvre jolie femme qui a doublé le cap et qui se sent vieillir.

Cela est de la charité pure, mon cher ami, et de la plus belle, une

charité qui n'engage à rien, car, pour peu que tu saches choisir, ta

reconnaissante partenaire, qui a de bonnes raisons pour se méfier

d'elle-même, ajournera toujours l'heure des défaillances, quelque envie

qu'elle ait de défaillir._

_«Tu goûteras auprès de l'intellectuelle et de l'affinée, qu'est

toujours une ex-jolie femme de cinquante ans, les plus pures joies

de l'amour platonique, et puis n'en n'est-ce pas une autre joie et

des plus rares, que de lire dans les yeux d'une femme la perpétuelle

crainte qu'elle a de nous perdre, et dans son sourire le ravissement

inespéré d'un bonheur auquel elle ne s'attendait plus. Songe à cela:

être le dernier amant d'une femme qui ne croyait plus être jamais

aimée, s'était presque résignée à son sort et que nous avons réveillée

du tombeau, être le Christ ressuscité d'une Madeleine retirée au

désert, ou du moins retranchée de l'amour! Mais tout cela forme un

ragoût de sensations extrêmement délicates et, du quinze octobre

au premier décembre, je t'assure que, pour une âme distinguée, les

vieilles chéries ont seules leur raison d'être en amour.»_

TABLE DES MATIERES

LA RAFALE 1

LA SAISON A PEIRA-CAVA

I. Une Jeune fille 19

II. Le choix d'un mari 38

III. Ames d'outre-mer 56

IV. Preuves à l'appui 72

V. Le coup de l'Américaine 91

VI. Sans lendemain 107

VII. Service en campagne 126

PRINCE D'AUBERGE

I. Un soir, au Music-Hall 143

II. Une nuit chez Durand 153

III. Coups nuls 169

IV. Naufrage au port 182

V. Le calvaire de Pauline Rayberg 194

L'ÉCOLE DES VIEILLES FEMMES

LE TESTAMENT 209

DERNIER AMOUR 223

FERME D'AUTRUCHES 239

COLLOQUE SENTIMENTAL 256

AUTRE COLLOQUE 269

LE DERNIER COUP 283

CRÉPUSCULE DE FEMME 301

ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY

L'école des vieilles femmes · 第 11 / 11 段