yeux câlins, M. Borrusset était alors dans toute la fleur de ses
vingt-neuf ans; la princesse en avait près de soixante. Fragilité d'un
cœur qu'on eût pu croire endurci par la vie, et sourde ardeur, d'un
tempérament qui, chez certaines femmes, ne s'éteint jamais: l'employé
aux pompes funèbres déchaînait chez la veuve une folle, une effrénée
passion. Ce fut le coup de foudre; et quand, trois semaines après, M.
Borrusset se présentait à l'hôtel pour le règlement des funérailles,
c'est la princesse qui le recevait et là, dans le petit salon encore
rempli de photographies du mort, l'accueil qu'on lui fit, la main qu'on
lui tendit, et les yeux, caresse et prière, qu'on ne pouvait plus
détacher des siens, apprirent à M. Borrusset l'étendue des ravages
opérés par son physique dans le cœur de la veuve. M. Borrusset était
Angevin, c'est-à-dire intuitif, madré et patient; il n'avait aucune
fortune, gagnait environ cinq cents francs par mois, avait de grands
besoins et envisageait l'avenir avec une certaine terreur. Il jugeait
la situation, il baisait respectueusement la main qu'on lui tendait et
veloutait d'une œillade la douceur déjà prenante de son regard.
Un mois après, la princesse Atthianeff attachait M. Borrusset à
sa personne comme secrétaire. Un an ne s'était pas écoulé qu'elle
l'épousait. Elle reconnaissait à ce jeune mari un apport de cinq
millions.
La colonie russe n'acceptait pas ce mariage, la famille encore moins;
de Saint-Pétersbourg, on faisait dire à Mme Borrusset qu'elle n'eût
plus à revenir en Russie, et alors commença pour le jeune ménage la
vie nomade et d'éternelle errance de villes d'eaux en villes d'eaux
et de plages en plages, qui est l'existence de tous les déclassés,
des courtisanes cosmopolites et des Altesses en déplacement. On les
vit successivement à Nice, à Monte-Carlo, à Florence, à Palerme, à
Naples. Alger les posséda au printemps; Venise en automne; Saint-Moritz
les hébergea deux hivers (le mari était un peu fatigué, l'air des
montagnes était devenu nécessaire à ses bronches), et puis on les revit
à Séville, à Grenade, à Cadix pour les retrouver une autre année à
Tunis. Partout ils traînèrent leur bonheur, un bonheur si avide de
changements et de départs qu'il en ressemblait à de l'ennui; et partout
la même stupeur les accueillait dans les gares comme dans les hôtels,
et dans toutes les langues du monde les mêmes réflexions effarées de
voir la vieillesse de cette épouse aux allures de mère escorter, nuit
et jour, sans la lâcher d'une minute, la langueur excédée de ce jeune
mari.
Mme Borrusset, elle, nageait dans une joie quasi-céleste, presque
rajeunie au contact de ce jeune amour, persuadée dans son inconscient
égoïsme, que son bonheur était partagé, s'ingéniant à des parures, à
des coiffures et à des bijoux dont la légèreté juvénile et la clarté
des nuances la vieillissaient encore... Et cette servitude avait duré
vingt ans.
D'abord très jalouse dans les premières années de son mariage,
l'ex-princesse Atthianeff avait dû se rendre compte que M. Borrusset ne
la trompait pas. Elle lui en sut gré et par reconnaissance lui assura
par testament l'usufruit de toute sa fortune, car elle finirait bien
par mourir un jour. Elle avait vingt-neuf ans de plus que lui. Alors
elle lui rendrait sa liberté, à ce cher Hector, mais elle comptait bien
le faire le plus tard possible... Et voilà qu'en dépit de toutes les
prévisions, c'est lui qui partait le premier... Qu'allait-elle devenir,
seule avec les fantômes du passé, dans cette vaste demeure encore
pleine de lui?
* * * * *
Les fermiers et les paysans continuaient à s'entasser devant les
marches du perron; un incessant défilé processionnait par les allées
du parc. Mme Borrusset quittait machinalement la fenêtre, où elle se
tenait, le front appuyé à la vitre; et de sa chambre passait dans celle
de son mari. Une odeur de cire et de roses fanées persistait dans la
pièce, aggravée d'un relent de phénol et d'une autre odeur encore;
les trois fenêtres étaient pourtant grandes ouvertes derrière leurs
persiennes closes. Cette atmosphère âcre et fade prenait la princesse à
la gorge; elle allait à une des persiennes et la poussait. Un flot de
jour pénétrait dans la chambre, un secrétaire Empire en acajou ronçeux
s'en éclairait dans l'ombre. C'était là qu'Hector-Armand-Jean rangeait
tous ses papiers... Les papiers d'un mort, c'est encore un peu de sa
vie, et, inconsciemment, pour le plaisir de retrouver des contacts et
de respirer des pensées et sans curiosité aucune, la princesse prenait
sur le marbre du secrétaire un trousseau de clefs et, ouvrant la
tablette, elle fouillait maintenant les tiroirs.
«_Ceci est mon testament..._» Mme Borrusset retournait curieusement
entre ses mains une grande enveloppe de parchemin, alourdie de quatre
sceaux de cire rouge.
«_Ceci est mon testament..._» Le défunt avait donc songé qu'il pouvait
mourir avant elle. Il avait eu cette pensée ce cher Hector et il avait
songé à sa veuve. L'humidité d'une larme rafraîchissait ses paupières.
D'un coup d'ongle elle déchirait l'enveloppe: «_Je, soussigné, lègue
toute ma fortune à..._» Et la pâleur de la vieille femme devenait
verte, le parchemin tremblait violemment entre ses doigts, des injures
et des blasphèmes montaient confusément à ses lèvres. Elle les mâchait
plus qu'elle ne les balbutiait entre ses gencives molles. La princesse
Atthianeff n'en croyait pas ses pauvres yeux. Le défunt la déshéritait.
Cette fortune qui était la sienne, ces cinq millions qu'elle lui
avait reconnus en apport et qui en étaient devenus sept par d'habiles
placements et à force d'économies, son cher Hector les laissait à
une demoiselle Cécile Hérard, rentière à Vannes, et Mme Borrusset
cherchait vainement à placer un visage sur ce nom. Il ne lui était pas
inconnu pourtant. Qu'était cette demoiselle Cécile Hérard au défunt? Sa
maîtresse sans doute; et tout à coup la princesse Atthianeff avait un
sourd rugissement: elle se souvenait. Cette demoiselle Cécile Hérard
était une demoiselle de compagnie, assez habile musicienne, qu'elle
avait prise à son service, cinq ans après son mariage, et qui avait
fait avec eux le voyage de Jérusalem, du Caire et de la Grande-Grèce.
Elle l'avait attachée à sa personne à cause de ses talents de
cithariste; Mlle Cécile Hérard animait un peu la solitude des soirées
d'hôtels à l'étranger; elle n'était demeurée que six mois auprès
d'eux. C'est M. Borrusset lui-même qui avait exigé son renvoi. Cette
musique acidulée l'énervait, le profil moutonnier de la donzelle et la
résignation de ses yeux de victime avaient aussi le don de l'excéder,
il le disait du moins. Mme Borrusset avait dû souvent défendre la
demoiselle de compagnie et c'est à elle qu'il laissait sa fortune.
Traversée d'une affreuse lueur, la princesse bouleversait le
secrétaire, violentait les tiroirs, forçait les serrures et, saccageant
et dévastant le pauvre vieux meuble avec une brutalité policière, y
découvrait enfin les paquets de lettres qu'elle soupçonnait.
Elles étaient là précieusement classées date par date, année par année.
Il y en avait quinze paquets, il y avait quinze ans que cela durait.
Pendant quinze ans M. Borrusset l'avait trompée, les lettres étaient
explicites. Il n'y avait pas à s'y méprendre; la princesse les lisait
au hasard d'un œil égaré et avide. Toutes, depuis les premières,
émues et reconnaissantes, vibrantes de la passion partagée et pleines
de remerciements pour la rente servie, criaient et proclamaient la
faute; et puis c'était la naissance du premier enfant, les détails
de l'accouchement clandestin, et puis la naissance du second (car il
avait deux enfants, le misérable, deux enfants de cette gourgandine!
Et ces enfants vivaient, un fils et une fille, Hector et Jeanne), et
alors la correspondance devenait celle d'une femme mariée, d'une bonne
bourgeoise s'informant des progrès et de la santé des enfants, la
sollicitude d'un père et d'un mari; et dans toutes ses lettres l'amante
plaignait son complice de l'horrible servage qu'il subissait auprès
de sa vieille. Dans toutes ses lettres Mlle Cécile Hérard accusait la
mort de lenteur et souhaitait ardemment le trépas de Mme Borrusset.
Avait-elle assez encombré leur existence, et avec quelle sauvage ardeur
on avait souhaité la voir mourir? L'avaient-ils assez poussée de leurs
vœux dans la tombe, depuis quinze ans qu'elle gênait de sa présence
leurs salauderies de mari adultère et de fille entretenue... «_Quand la
vieille sera morte, quand ton crampon ne sera plus là_», telles étaient
les phrases qui revenaient toujours comme un _leitmotiv_ dans ces
lettres.
Il y avait donc un Dieu pour que leur ignominie et leur duplicité
eussent été ainsi punies. C'était elle qui survivait, et, avec un
ricanement féroce, l'épouse outragée s'emparait du testament et
faisait le geste de le déchirer. Une note écrite en bas, au-dessous de
la signature, arrêtait son geste: «_Le double de ce testament a été
déposé chez Me Auburtin, notaire, rue de l'Homme-à-la-Tête-Coupée, à
Vannes._» M. Borrusset avait prévu les fureurs de sa veuve.
Déjouée, la princesse Atthianeff poussait un cri de rage, puis, ouvrant
la porte de la chambre, elle se précipitait dans le vestibule et
descendait comme ivre, la taille raidie et les yeux fixes, les vingt
degrés de l'escalier.
Le catafalque se dressait au pied, dans une splendeur de draperies
larmées d'argent, parmi une illumination de cierges; des amoncellements
de fleurs, des effeuillements de pétales et tout un échafaudage de
couronnes allumaient dans le clair-obscur des clartés neigeuses, et
c'étaient tout autour des répons d'enfants de chœur, des cliquetis
d'encensoirs, un égouttement de goupillons, et des marmottements de
valets en prières.
La veuve s'irruait au milieu de tout ce deuil. Elle renversait les
flambeaux, éteignait les lumières, bousculait les couronnes, piétinait
les fleurs et, dispersant d'un geste les assistants mis soudain debout:
--Hors d'ici, allez-vous-en! Qu'on le laisse seul, seul avec moi, seule
avec lui! Partez, éteignez tout, emportez le crucifix, emportez l'eau
bénite et au fumier les fleurs! Allez-vous-en, vous dis-je! qu'il reste
seul comme un lépreux et qu'on l'enterre comme un chien!
DERNIER AMOUR
La marquise de Fleurigneuse sortait des mains de son professeur de
beauté; il était près de onze heures. La marquise était encore toute
ahurie: la masseuse, commise aux soins de raffermir la gélatine de
ses chairs et de rendre à son masque flétri l'aspect momentané d'une
illusoire jeunesse, venait de la torturer pendant deux heures d'horloge.
Cette opération, la marquise la supportait maintenant trois fois par
semaine; mais ces jours-là, ses matinées étaient absolument perdues;
car, après les longues heures de la séance de massage, la patiente
était condamnée à deux autres heures d'immobilité.
Ce supplice, Mme de Fleurigneuse s'y était résignée depuis son
retour de Cannes. Voilà vingt jours qu'elle appartenait corps et âme à
Mme Boutiboire: l'air de la mer, les longues courses en automobile,
la poussière des routes et le printemps de la Riviera avaient quelque
peu détérioré son visage; mais ses joues fouettées par le mistral et
striées de couperoses, Mme Boutiboire s'était engagée par écrit
à leur rendre avec la fermeté d'un biceps de lutteur la blancheur
laiteuse d'un pétale de camélia. Mme de Fleurigneuse avait traité
à forfait. Le professeur de beauté lui avait déclaré que dix séances
suffiraient. Mme de Fleurigneuse en était à sa neuvième et en
effet le hâle de son pauvre visage était déjà tombé, ses bajoues se
raffermissaient et la marquise nageait dans une douce joie... A son
retour d'Italie, le comte de La Pennas las Marinas trouverait en elle
une jeune femme qu'il n'avait pas connue. Mme Boutiboire lui avait
affirmé qu'elle lui retirerait au moins vingt-cinq ans: cinquante
louis étaient le prix convenu de cette nouvelle jeunesse... Et, ravie
de la beauté dont elle constatait les progrès chaque jour, Mme de
Fleurigneuse estimait que la masseuse ne lui avait pas pris trop cher.
Elle eût donné le double et le triple pour plaire à M. de La Pennas
las Marinas. Le cher comte devait rentrer à Paris dans trois jours,
la pauvre femme ne tenait plus en place. Trépignante et cabrée, elle
comptait les heures et les minutes. Quelle serait l'impression du
jeune homme en la retrouvant ainsi rajeunie!... Si cette métamorphose
allait changer en un sentiment plus tendre la déférente sympathie et
l'affection quasi-filiale que lui avait toujours marquées le jeune
Brésilien. La marquise l'espérait sans oser trop y compter.
* * * * *
C'était à Nice, dans un de ces thés, où l'oisiveté des femmes à la
fois pourvues de rentes et d'années vient, de quatre à cinq, tromper
l'ennui de leurs journées trop longues autour de tosts, de gâteaux au
gingembre et de tasses d'eau chaude. La colonie étrangère y abonde:
des papotages, des salamalecs, des salutations et des petits cris
y leurrent les pauvres âmes dépaysées dans la solitude des hôtels.
Misses et fraülen s'y croient en visite; la lourdeur allemande et la
morgue anglaise y font assaut d'élégance. On y soigne ses entrées
et on y médite ses sorties; les mères y viennent flanquées de leurs
filles, et les vieilles dames de leurs demoiselles de compagnie. Le
chic suprême est de monter, raide, sans un regard à droite ou à gauche,
les huit marches du perron qui conduisent au jardin d'hiver. Rangées
sous la véranda, les premières arrivées toisent les nouvelles venues,
détaillent, critiquent et épluchent; quelques shake-hands échangés
posent tout de suite un groupe. En face, sur la chaussée poussiéreuse
de l'avenue, entre les squelettes des platanes sans feuilles, des
voitures de maître et des autos attendent.
C'est dans ce milieu que de La Pennas las Marinas lui était apparu,
pour la première fois: Mme de Fleurigneuse en était une assidue.
Elle y allait tous les jours pour y déplorer l'extravagance de la mode,
le danger des nouveaux corsets et constater avec quelques autres dames
de son âge la déchéance évidente de la race en comparaison de leurs
beautés passées et du physique des femmes d'aujourd'hui!
Le Brésilien était entré en coup de vent, accompagné d'un homme dans
la trentaine comme lui, tous deux gainés dans des vestes de chauffeur:
ils escortaient trois jeunes femmes. Bruyants, violents, surexcités
par le grand air, éclatants de santé, ils avaient révolutionné cette
assistance momifiée de crypte; les trois jeunes femmes riaient à
tue-tête, mais la marquise n'avait vu que Lui, Lui et ses cheveux de
jais, sa moustache drue, frisée et brillante, la pâleur ambrée de son
visage plein et l'ombre portée de ses longs cils noirs sur l'incarnat
de ses joues, des pommettes, on eût dit, fardées par le mouvement
et le grand air... Et la marquise, remuée jusqu'au spasme, avait
ressenti presque douloureusement le contre-coup de tant de force et de
jeunesse; ça avait été chez elle comme une soif et une faim soudaines,
un désir maladif, instantané de mordre dans cette chair et de boire à
cette bouche, et là-dessus, l'inconnu avait réglé et toute la bande
était remontée en auto.
La marquise s'était informée du nom du jeune homme; on ne le
connaissait ni lui, ni ses compagnons: ce devait être des gens de
Cannes.
La marquise l'avait revu une autre fois à Monte-Carlo. Il pilotait
autour des tables de jeux deux resplendissantes créatures, dont la
marquise avait fait deux filles. Penché sur leurs épaules nues, le
jeune homme dirigeait leurs jeux et pour son compte pontait royalement
sur les numéros, et, ce soir-là, la marquise avait détesté férocement
le beau Brésilien.
La troisième fois enfin, la marquise de Fleurigneuse avait croisé le
captivant inconnu dans les couloirs de son propre hôtel, à Regina;
le jeune homme escortait, cette fois, deux femmes du monde, lady
Naymore et sa nièce, miss Edwige Plantagenet; aristocratie de Londres
et de Cannes. Ces dames venaient déjeuner à Nice; le Brésilien les
accompagnait. La marquise connaissait ces dames un peu plus que de vue,
elles avaient dîné deux ou trois fois à la même table à Paris, au Ritz.
La marquise les abordait, se faisait reconnaître et présenter le jeune
homme. Il s'appelait Pedro de La Pennas las Marinas, de vieille famille
espagnole fixée au Brésil depuis près de deux cents ans, Andaloux et
Brésilien.
M. de La Pennas quittait Cannes et venait s'installer à Nice pour y
suivre les corsos d'autos fleuris et la grande course de Nice-Turin, il
était en quête d'un hôtel. Lady Naymore lui conseillait Régina et l'on
venait essayer de la nourriture.
Du coup la marquise de Fleurigneuse, qui était invitée à Beaulieu,
décommandait ses chevaux et déjeunait à Régina; le groupe mangeait à
trois tables de la sienne. Le Brésilien lui tournait le dos, mais de
sa place elle voyait sa nuque brune sous les cheveux drus plantés très
bas dans le cou, et elle désirait éperdument l'étreinte de cet homme.
Un spasme l'étranglait et, par moment, des coins de nudités musclées la
visionnaient en hallucination brusque.
Après le déjeuner, on fusionnait autour du café servi dans le hall; la
marquise, intarissable, vantait pendant deux heures les avantages de
l'hôtel. Trois jours après, M. de La Pennas venait s'y installer.
Et ce furent de lents et de subtils travaux d'approche, toute une
tactique savante (la marquise le croyait du moins), dans laquelle
l'assiégeant est presque toutes les fois captif de l'assiégé... _Mais
ce que femme veut, Dieu le veut!_... Au bout de huit jours, la marquise
s'était insinuée dans l'intimité du jeune homme. Il lui avait raconté
son enfance... Orphelin de père et de mère, il avait quitté le Brésil à
douze ans et avait fait ses études à Paris, chez les Pères. Il n'était
jamais retourné là-bas, en Amérique, où un de ses oncles, propriétaire
d'innombrables haciendas, lui laisserait une fortune immense. Il avait
surtout le goût des sports, son ambition eût été le yachting; mais
sa fortune ne lui permettait que l'auto. Ah! voyager sur les mers
lointaines et vivre d'escales en escales! Et ses prunelles de velours
noir fonçaient alors jusqu'au bleu de nuit! mais la marquise aimait
surtout l'entendre parler de son enfance. Ce n'étaient que pampas,
forêts vierges hantées de ouistitis et de vols de perruches. Des
orchidées s'élançaient en fusées mauves et roses du tronc dentelé des
cocotiers, des retombées de lianes berçaient dans l'ombre scintillante
de cantharides et de lampyres, des essors, on eût dit, de pierres
précieuses et de joyaux vivants qui étaient des oiseaux-mouches; des
zèbres couraient dans la savane, des hamacs se profilaient sur des
couchants d'or rose ou entre les pins des marais et, par-dessus les
palmiers et les panaches de bambous, s'étalait toujours le bleu houleux
du Pacifique, et la marquise de Fleurigneuse se sentait l'âme d'Atala.
Et alors commença pour elle la vie inimitable.
Ce sportsman était une âme. Il n'avait jamais connu sa mère, il
fut pour elle affectueux, déférent et filial. La marquise trouvait
auprès du jeune homme une tendresse à laquelle les siens ne l'avaient
pas accoutumée. Voilà dix ans qu'elle plaidait contre ses enfants.
L'affection de M. de La Pennas éclatait comme une oasis dans son
existence un peu désemparée de femme seule et sans famille. Le
Brésilien avait trente ans, juste l'âge de son fils, et la marquise
pour lui se sentait toute maternelle. Il avait aussi le sentiment
de la nature et, comme elle, adorait les horizons grandioses et la
sauvagerie des paysages. Il avait su distraire quatre ou cinq journées
de son temps envahi par le sport, et avait fait avec elle quelques
promenades. Les pins du cap d'Antibes, les allées d'eucalyptus de l'île
Sainte-Marguerite, les rochers de Saint-Honorat et les tournants de
la route de Vence les avaient vus, tour à tour, assis au creux des
barques ou sur les coussins de victorias des loueurs. Un soir, le jeune
homme avait eu des mots inoubliables à la chute du soleil derrière les
crêtes de l'Estérel; et, frémissante, cette pauvre de Fleurigneuse
avait senti son âme changeante varier de nuances selon l'ambiance des
heures et des décors. La marquise avait beaucoup de lecture, peut-être
trouvait-elle M. de La Pennas trop déférent et trop filial. Elle
eût préféré plus de hardiesses et pourtant, en lui baisant la main,
deux ou trois fois il lui avait effleuré le poignet d'une haleine si
chaude, que la marquise en avait gardé comme une flamme au cœur. Il
lui arrivait souvent de fermer les yeux en essayant de préciser par le
souvenir le frisson de sa chair sous le frôlement de ses moustaches,
et puis il avait de si beaux yeux. Il avait aussi, comme elle, le
goût et la passion des pierreries, il s'y connaissait à merveille. Il
l'avait empêchée deux ou trois fois d'être la dupe des joailliers. La
marquise avait la plus belle parure d'émeraudes, une parure de famille
estimée cent vingt mille, émeraudes et perles. De La Pennas en avait,
tout de suite, donné la valeur, mais avait fait remarquer à Mme
de Fleurigneuse les défauts de la monture. _Les pierres étaient mal
serties, la marquise était exposée à les perdre_, et le Brésilien lui
avait donné l'adresse, à Paris, d'un sertisseur en chambre, l'honnêteté
faite homme, qui travaillait pour tous les grands bijoutiers de Londres
et de la capitale. Sur sa prière, La Pennas s'était même chargé de
faire parvenir la parure à l'ouvrier. Le collier et le diadème étaient
revenus dans les huit jours, plus brillants, plus étincelants que
jamais, d'une eau plus pure; et, là-dessus, La Pennas était parti pour
Gênes, Gênes, où la _Marussia_ à l'ancre groupait autour du duc tous
les amis de la famille d'Orléans, et la marquise avait regagné Paris.
Elle l'y attendait dans l'émoi et dans l'attente du prompt retour,
heureuse des trois semaines d'absence qui lui permettaient d'espérer
la beauté assurée et promise par Mme Boutiboire... Ah! ce retour
du bien-aimé, et, là-dessus, une des pierres de son collier s'étant
détachée en défaisant les malles, elle avait envoyé le collier et la
pierre à Fanderolle, le joaillier de la rue de la Paix.
Une violente sonnerie interrompait un si doux rêve. Une femme de
chambre entrait en coup de vent:
--Madame, c'est M. Fanderolle!
--Fanderolle?
--Oui, le joaillier de madame. Il demande instamment à voir Mme la
marquise; il insiste pour être reçu. C'est très urgent, très grave.
--Fanderolle! Mais, qu'il entre!
Elle venait de s'assurer dans la glace de son maquillage enfin pris.
--Mais oui, qu'il entre, je vais le recevoir ici... Ah! c'est vous
Fanderolle! Quel bon vent vous amène?
--Un mauvais vent, madame. Renvoyez votre femme de chambre. Ce que j'ai
à vous dire est des plus graves et ne doit être entendu que de nous.
--Vous m'effrayez, Fanderolle, ce n'est pas une déclaration, au moins?
Marie, laissez-nous. Eh bien! qu'y a-t-il?
--Il y a, et le joaillier balbutiait, la voix étranglée d'émotion, il y
a que la parure que vous m'avez envoyée à réparer...
--Mon collier!...
--Oui, votre collier, émeraudes et perles, tout est faux.
--Faux, mais, vous êtes fou, Fanderolle.
--Je voudrais l'être, car ce collier, je l'ai eu entre les mains en
novembre, avant votre départ; toutes les pierres étaient vraies.
--Alors ces pierres ont été changées...
--Et remplacées par d'autres. Vous avez confié ce collier à quelqu'un?
La marquise sentait chavirer sa raison.
--Marie, apportez mon diadème, perles et émeraudes, mon diadème Empire.
Et quand la femme de chambre eut mis l'écrin ouvert entre les mains du
joaillier.
--Les pierres de cette pièce ont été aussi changées, madame, voyez.
Les émeraudes n'ont pas de crapauds, les perles n'ont plus d'orient,
mais ont trop d'éclat. Vous avez été volée.
--Volée! Ah! le misérable!
Une lueur affreuse venait de traverser son cerveau.
Le bijoutier reprenait:
--Et ce qu'il y a de curieux, c'est que votre cas est celui de deux
ou trois de mes clientes, retour de la Riviera. Lady Naymore, qui se
fournit chez moi, a eu toute sa rivière de diamants ainsi subtilisée;
on lui a changé ses pierres. Et la duchesse de Folkenbridge y est aussi
pour vingt-cinq mille francs de perles...
La marquise avait enfin compris l'étendue de son malheur. Elle se
levait toute droite dans son peignoir et, d'un geste inconscient,
enfonçant ses deux mains dans sa perruque, qu'elle soulevait au-dessus
de sa face émaillée.
--Ah! le misérable! le misérable! Il en courtisait d'autres. Ah! comme
il m'a trompée!
M. Fanderolle, effrayé de ce spectre de poupée chauve, continuait à ne
rien comprendre devant les gestes affolés de Marie.
FERME D'AUTRUCHES