«Vous souvenez-vous de son landau à la bataille des fleurs?--Si je

m'en souviens, en 96, elle a fait la joie de toute la _Rivière_.

Elle avait recueilli la marquise Zisca, l'ancienne Alice Hazard des

Folies-Dramatiques et de toutes les folies, Alice, aujourd'hui grande

dame de par la noblesse besoigneuse d'un marquis romain. Cette pauvre

Mme Homerlon était la seule à l'ignorer et, toute férue de titres

et de relations princières, s'était abattue sur cette marquise avariée

comme une cane sur une mare.--Comme Nice était bien une ville pour

elle! En somme, c'est le pays des vieilles femmes, des réputations

douteuses et des tares certaines. Tous les refusés de l'Europe s'y

donnent rendez-vous: cocottes démissionnaires, chevaliers d'industrie,

anciens préfets de l'Empire, Altesses expulsées, bourgeoises parvenues

sur le tard, en mal de réceptions, de thés et de visites, jolies

filles sans dot, belles âmes divorcées ou aspirant à l'être, artistes

amateurs pour salons littéraires et littérateurs pour ateliers

d'artistes, reporters mondains entretenus aux frais des grands hôtels

et tout le clan des dames de compagnie en quêtes de princesses russes

nihilistes et des jeunes secrétaires pour banquiers levantins et

vice-rois d'Egypte; c'est dans ce bouillon de culture que la belle

Homerlon devait s'épanouir.--Fatalement, et vous la connûtes, vous

à Westminster, et moi à la villa des Palmiers, inaugurant tous les

ans des équipages de dentiste, des chapeaux de Lewis et des diamants

de ballerine espagnole pour beuglant et music-hall.--Et elle avait

des amoureux?--Comment donc, elle entretenait ses flirts. Quand on

tient table ouverte au London-House et à la Réserve de Beaulieu

et qu'on a toujours une place à offrir dans un landau aux joueurs

décavés qui rentrent à Nice, la gerbe d'œillets roses et de lilas

blancs vous arrive tous les matins à l'hôtel avec l'exactitude du

courrier de Paris. Nice est la seule ville du monde où on puisse se

nourrir avec des fleurs. Avec quelques envois aux cinq ou six folles

patentées de la saison, un _galantuomo_, dans le sens italien du

terme, peut y briller presque gratis pendant trois mois d'hiver; il

suffit de choisir ses têtes.--Et l'Homerlon avait la tête!--Et le

sourire.--Vous rappelez-vous ses costumes aux Veglione.--Et ses dominos

aux Corso blancs!--La mère Thierret dans _Cendrillon_, en Madame de

la Houspignolles.--Mettons Mathilde, vous exagérez, Clarens!--Et ses

mots à Paris: «Je suis peu allée dans le monde cette semaine, il n'y

a pas eu de premières.--Et pourtant cette grosse ahurie renifla un

beau matin le frelaté de Nice. Elle dépista le toc et l'avarié de ce

monde de la Rivière. Monte-Carlo ne lui suffit même plus. Etrillée par

l'un, éduquée par l'autre, affinée malgré tout à tant de contacts,

elle dédaigna l'ancien théâtre de ses débuts et s'éveilla mûre pour

le Caire, les grands hivernages du lac méditerranéen, Athènes, Zante,

Corfou...; elle devait y rencontrer Pietaposa. Le voir, l'aimer, vous

connaissez la romance. Cette grosse pigeonne ornée de plumes de paon

roucoula d'instinct sous le regard aigu de ce bel oiseau de proie.

Notre Italien cambra son torse et velouta ses prunelles, et puis, un

soir, il se fit présenter; de joie l'Homerlon faillit mourir. Depuis

trois semaines elle défaillait de désirante angoisse et d'impatience

heureuse; un homme qui avait connu l'amour d'une reine, un favori

d'archiduc, un flirt affiché d'Altesse royale. La veuve flamba du haut

en bas, comme un feu de cheminée; tempérament et vanité, ce furent des

cris d'oisonne et des plaintes de tourterelle... Tout l'hôtel Métropole

s'égaya six semaines au spectacle de ces augustes fiançailles, et je

fus même admis huit jours à le contempler; je revenais de mon voyage à

Damas. Oh! la vision de la grosse Homerlon tapée, frisée, tant qu'elle

avait pu, et dînant en tête à tête à une petite table, avec le fiancé

de son choix, sa couperose saupoudrée de veloutine comme une framboise

roulée dans du sucre, le blond chimique de sa toison teinte et le

ridicule étal de ses écrins!

Le Pietaposa avait mis dans le mille; la veuve avait beau être mûre,

elle avait bel et bien les dix millions des pâtes Homerlon et Bricart,

gardait encore des intérêts dans l'affaire; et la marque de fabrique

n'était pas faite pour hérisser d'horreur les lions grimpants du

Pietaposa. Le prince Luidgi avait décroché la timbale.

La volaille une fois bien ligottée, l'hameçon au bec et le cœur chaviré

d'amour, le couple s'embarquait pour la France, le printemps de Paris

devait voir ces noces... O joies de la traversée, rêveries à deux,

le soir, les coudes aux bastingages, serrements de mains furtifs et

baisers aux étoiles dans la brise alizée du large, monologues à la

lune, pain émietté aux mouettes et mal de mer!

Le malheur est que la vieille fiancée, anémiée d'émotion, tombait

vraiment malade; c'était un trop beau rêve! L'_India_ avait relâché

deux jours à Malte, et les promis étaient descendus visiter la Valette;

Mme Homerlon se rembarquait avec la fièvre... Presque perdue en

arrivant à Naples, le prince Pietaposa s'opposait à tout débarquement.

Une épidémie régnait à terre. La vérité est qu'il redoutait pour sa

vieille amoureuse l'atmosphère de son pays. L'air y était frémissant

encore des aventures de sa jeunesse; il y en avait plutôt de fâcheuses.

Bref, le Pietaposa fit passer la réussite de son mariage avant la

santé de la mariée. Qu'importait que la princesse Pietaposa traînât à

jamais une santé chancelante, si le prince touchait les millions!

* * * * *

Malgré l'avis des médecins Mme Homerlon demeura à bord; le

lendemain, l'_India_ levait l'ancre, et, à Marseille, débarquait un

cadavre. La pauvre femme mourait en vue des côtes de Corse. Elle

mourait heureuse, les yeux dans les yeux et les mains dans les mains

du seul homme qu'elle ait peut-être aimé, torturée de regrets et

peut-être consolée par les seules larmes sincères, qu'ait jamais

versées le Pietaposa; la vie des aventuriers fournit de ces comédies.

Le prince Luidgi, pour qu'on gardât le corps à bord, dut promettre et

payer la forte somme. La maladie de Mme Homerlon avait nécessité de

grands frais; les lettres de crédit que la malade portait sur elle,

devaient régler tout à l'arrivée à Marseille; la mort coupait court

à tout espoir de remboursement et de signature. Le Pietaposa était

officiellement le fiancé de la morte; il dut encore reconduire et

accompagner le corps à Paris à ses frais. La famille des collatéraux,

que le mariage eût dépouillés, fit juste bon accueil à ce fiancé et

l'exclut de la cérémonie. Le Pietaposa fut volontairement oublié à

l'église comme au cimetière; il ne put même réclamer aux héritiers les

débours de la traversée et de la maladie, et le rêve d'or qu'il avait

fait se solda pour lui par une perte de dix à douze mille francs.

--Plus un cadavre, car, en somme, il a un peu tué cette pauvre Mme

Homerlon. Débarquée à Naples, on l'eût peut-être sauvée.--Oui, à

terre peut-être eût-elle vécu!--Dieu seul le sait.--Et la duchesse de

Freybourg?--La dernière victime! Ah! celle-là, c'est tout une autre

histoire, et, cette fois, une histoire tragique!

Le jeudi 13 octobre 1898, à Venise--quelle vision et quel souvenir!--le

Kaiser partait pour Jérusalem. Le _Hohenzollern_, tout blanc et or,

était là sur la lagune morte, profilant entre la Herta et la Hela sa

ligne imprévue de vaisseau héraldique. En face de la Piazetta et du

Palais-Royal, où l'empereur déjeunait avec les souverains d'Italie,

toutes les gondoles de Venise étaient sur l'eau, toutes, depuis les

gondoles de propriétaires à blasons et à ornements dorés avec de

traînantes retombées de drap noir jusqu'aux gondoles de touristes et

aux gondoles des hôtels chargées de Français curieux et d'Allemands

bavards: il y avait là de lourdes barques de Burano chargées de filles

en cheveux, de garçons en loques et de femmes dépenaillées; il y avait

là des chaloupes de Trieste remplies à chavirer de matelots marchands,

et des bateaux de Chioggia avec des familles entières de pêcheurs; et

c'était l'incessante poussée d'autres gondoles qui arrivaient bondées

de passagers, une foule bigarrée, pittoresque, curieuse et remuante que

refoulaient sans cesse les longues Bissonnes de la Marine municipale,

contenant ici les uns, faisant reculer plus loin les autres pour garder

libre l'allée d'eau par où devait s'embarquer l'empereur.

Et dans un ciel allumé de flammes et d'oriflammes avec, comme décor,

la façade rosée du palais des Doges, pareille à un ancien tapis, les

mosaïques de Saint-Marc et les marbres saurés de la Logetta, c'était du

Campanile aux Procuraties un mouvement, une rutilance de foule et une

effervescence de couleur et de vie tellement unique et splendide que

j'ai gardé dans ma mémoire la brusque apparition de Pietaposa et des

Freybourg, comme une espèce de moderne Carpaccio peint par Helleu sur

un fond d'or.

Le jeune duc accompagnait la duchesse, Pietaposa faisait au couple les

honneurs de Venise.

V

LE CALVAIRE DE PAULINE RAYBERG

--Je n'ai pas à vous faire le portrait de la duchesse de Freybourg, la

petite Rayberg, comme on l'appelait avant son mariage... Délicate et

blonde, vous vous rappelez ses larges prunelles couleur de violette,

ce fin visage d'héroïne de Keepsake, cette souplesse de tige et

l'agitation de ces mains fébriles, leur joli geste coutumier de

caresser son front ou de lisser ses cheveux. Toujours surexcitée, le

corps en mouvement, dévorée d'une activité un peu maladive, était-elle

assez peu la fille du juif francfortois, brasseur d'affaires qu'était

Joachim Rayberg! Comment ce magot d'Outre-Rhin, vrai Kobold de légende

avec son buste épais, ses jambes cagneuses et ses reins au ras de

terre, aurait-il pu être pour quelque chose dans l'élégance et la

beauté d'une telle créature?

D'ailleurs, le mystère de la naissance de Pauline Rayberg n'en était

un pour personne, tout Paris était édifié là-dessus. La liaison de

la belle Mme Rachel Rayberg et du prince de Honeck fut pendant

vingt ans acceptée des salons, où pas une maîtresse de maison ne se

fut permis d'inviter l'un des amants sans l'autre; Paris a de ces

tolérances. L'adultère affiché du beau prince autrichien et de sa belle

banquière vengeait Vienne et Paris des millions de Rayberg et de sa

laideur agressive: ce Juif était vraiment et trop riche et trop laid.

Il avait trop de chance aussi, une chance de cocu, clamaient les amis

de l'homme d'affaires étrillés par ses opérations de Bourse; et tout le

Faubourg était reconnaissant à la belle Juive de le tromper avec l'un

des siens.

Pauline tenait de son père cette blondeur de blé mûr, cette souplesse

mouvante et cette finesse d'attaches qui faisaient du prince un

des plus beaux cavaliers d'alors.--Plus Slave qu'Autrichien,

interrompait de Clarens.--Si vous voulez! Un Murat blond: les mêmes

cheveux crespelés et courts sur un front étroit, mais ces yeux

verts profondément enchâssés et reculés dans l'ombre des arcades

sourcilières, des yeux d'eau dormante auxquels, paraît-il, les

femmes ne résistaient pas. Ah! c'était un beau couple!... De sa

mère, une israélite de Beyrouth, Pauline Rayberg avait le regard de

langueur, la bouche offerte aux lèvres incessamment mordillées dans

un inconscient mouvement d'impatience, ce charme enveloppeur qu'ont

tous les Orientaux, et, en même temps, cette espèce de surexcitation

fiévreuse, ce besoin d'agitation et cette inquiétude quasi maladive

qui sont particulières à la race. Du reste, l'avons-nous assez

connue et courtisée au polo des Acacias comme au tennis de Puteaux,

aux garden-parties de la princesse et aux réunions de Deauville!

L'avez-vous faite assez valser, Gamard, et nous a-t-elle assez

dévalisés, Clarens, aux ventes de charité de tous les bazars? et quel

bagout, quel entrain, quel esprit, quelle étonnante demi-vierge,

si elle n'avait pas eu tous les millions du papa Rayberg, et

quelle délicieuse jeune fille au demeurant!--De par la race du

vrai père.--Niez, après cela, les avantages des croisements: père

Autrichien, mère Levantine, chrétien de Hongrie et israélite d'Orient,

et cela avait produit la plus jolie pouliche parisienne.--Grâce

au cadre et au luxe de Joachim Rayberg, entendons-nous: lequel

n'ignorait rien de la situation, mais en bénéficiait en bon

Francfortois-sur-le-Mein. L'adultère de sa femme lui ouvrait tous les

salons, et il les écrémait en maître; le Faubourg est une mine d'or

pour les faiseurs de kracks.--A été.--Si vous voulez. Personne n'est

plus bête que nous, quand il s'agit d'argent. Quant à notre moralité,

inutile d'insister, n'est-ce pas? On n'eût pas reçu la femme du

banquier Rayberg, on accueillait la maîtresse du prince de Honeck.

Quant à la petite Pauline, elle était des nôtres, cette enfant, et les

douairières l'avaient adoptée. Oh! les yeux des duchesses en regardant

passer les cinq millions de dot promenés dans ses robes à la vierge et

sous ses bandeaux blonds. Oh! la mère et la fille connurent, boulevard

des Invalides et rue de Varennes, des accueils, que dis-je? des

ovations ignorées des Altesses: la petite avait l'auréole et la double

auréole; la race et la fortune, le sang et les millions!... et nul

doute qu'elle n'eût fait le beau mariage, cette jolie Pauline Rayberg,

mariage d'ambition, de nom, et même d'amour, si elle n'eût perdu sa

mère. Pauline perdait tout à la mort de Mme Rayberg. Elle restait

seule, sans aucune défense, aux mains d'un père légal, c'est-à-dire

d'un étranger qui ne pouvait l'aimer et qui ne l'aimait pas, gage

vivant d'une faute dont l'homme d'argent avait dévoré l'affront en

vue d'en tirer bénéfice. Dans cette intruse, implantée chez lui par

l'adultère, l'homme aux millions ne voyait qu'un moyen de forcer les

clubs, les clubs jusqu'ici demeurés clos, et dont un gendre de son

choix entrebâillerait pour lui les portes. Par la chambre à coucher

de sa femme il était entré dans les salons; par celle de sa fille

il entrerait dans les cercles; Rayberg est un homme d'alcôve et de

comptoir.

Cela vous explique le choix de Freybourg, un véritable enfant sans

consistance et sans expérience, un nouveau débarqué dans la vie, mais

le mieux apparenté, peut-être, de toute la France et de la Belgique,

un gosse qui, à vingt-trois ans, avait trouvé le moyen de manger deux

cent mille francs avec Marpha Baudierre, une carcasse d'un demi-siècle,

avait failli se compromettre aux courses dans des tripotages d'écurie

et traînait en province les conséquences d'un conseil judiciaire,

réduit à ne venir passer à Paris que trois mois de printemps..... C'est

ce mari que Rayberg donnait à sa fille, à croire qu'il l'avait choisi

par vengeance, pour se revancher de l'adultère de la morte et des vingt

ans de liaison subie.

Freybourg épousait cette adorable Pauline sans entraînement et sans

amour, pour les cinq millions de sa dot, les espérances de l'héritage,

et sa liberté enfin reconquise. Sa petite Rayberg elle, épousait pour

les joies de la corbeille et le plaisir de devenir duchesse... et

Rayberg n'entrait même pas au Jockey. Sacrifice inutile, dernier atout

joué en pure perte! C'est vous dire les bons sentiments dont était

animé ce beau-père d'Israël vis-à-vis du jeune ménage. On l'avait roulé

deux fois... Mais eux!

Deux gosses, en vérité, ce mari de vingt-trois ans et cette jeune femme

de dix-huit, tous les deux pressés de vivre et de jouir vite, bousculés

à travers l'existence par une fièvre de vanité et de sensations,

désireux d'étonner le monde par leur luxe et l'innovation de leurs

fantaisies, impatients d'emplir Paris du spectacle de leur faste, du

bruit de leurs fêtes et du gaspillage de leurs millions; lui, tout à

ses écuries, à ses attelages, à ses autos dernier modèle, à ses cochers

et à ses lads; elle, toute enivrée de l'écho de ses succès, des

entrefilets des reporters mondains, et, dans un tourbillon de toupie,

vire-voltant du couturier au modiste à la mode avec des rêveries de vie

en yacht et des velléités de voyage de souveraine en exil, une furie du

déplacement qu'elle tenait de son père de Honeck, alliée par lui aux

Wittelsbach. La faute de sa mère en avait mis dans ses veines un peu

du sang et de la folie. Un gommeux de vingt-trois ans, une aventureuse

de dix-huit, tous deux gâtés, énervés par le luxe et les précoces

millions, tel était le jeune couple. Quelle proie pour l'épervier de

race qu'était notre Pietaposa!

Cette fois il eut tout pour lui, l'inexpérience de deux innocents et

la splendeur du cadre, la complicité de Venise, où il apparut pour la

première fois à la jeune duchesse de Freybourg.

Freybourg est assez joli homme, mais si fade! Pouvait-il lutter avec ce

type d'aventurier de la Renaissance, qu'était et qu'est encore l'homme

rencontré ce soir.

Et ce furent, dans la splendeur d'apothéose dont les fêtes organisées

pour le départ du Kaiser emplirent huit jours Venise ressuscitée,

les étapes savantes du flirt le plus habile et le plus passionné;

et quand Pietaposa rentrait à Paris, ramené par le jeune couple, il

était officiellement l'amant de la duchesse. Elle était allée si

naturellement, si violemment à cet amour, qu'elle ne prenait même

pas la peine de s'en cacher. Elle affichait cette liaison comme un

triomphe, épanouie de toute son âme et de toute sa chair par la

première joie qu'elle eût peut-être ressentie. De la jolie poupée

enfiévrée et mondaine, qu'était la petite Pauline Rayberg, ce ruffian

d'Italie avait fait une femme. Une fois éveillée, la fille de Honeck

et de Rachel Rayberg se rua à sa perte avec toute la violence d'une

hérédité tumultueuse. Une terrible aventureuse se déchaîna en elle

au contact de l'aventurier, et ce furent, dans le vertige d'une âme

éperdument désorbitée, les chutes rapides, saccadées et irréparables

d'une course à l'abîme.

Le jeune duc, tout à de nouvelles maîtresses procurées, disait-on,

par Pietaposa laissait faire et fermait les yeux. Quant à Rayberg,

amusé du scandale de sa fille, il avait salué l'arrivée du prince à

Paris d'une phrase demeurée fameuse: A une fête à l'hôtel de la rue de

Varennes, comme le Pietaposa dans l'insupportable éclat de son physique

d'homme trop aimé promenait par les salons sa grâce et son impertinence

italiennes, à une question posée au vieux banquier sur le pourquoi de

la présence de cet intrus chez les Freybourg: «Le Napolitain! ripostait

Rayberg, il est ici pour ma fille, à moins que ce ne soit pour mon

gendre. Ce sont eux qui l'ont ramené.»

Cynisme de réponse qu'atteignit plus tard celui de sa conduite. Quand

la duchesse de Freybourg exploitée et ruinée par son amant, entraînée

par lui dans les pires aventures, initiée à toutes les fantaisies

qui compromettent l'intelligence et la santé, harcelée de chantages,

traquée par les usuriers, menacée même par la police, abrutie de

morphine et d'éther, désavouée par son mari et reniée par son monde,

mais toujours avec le Pietaposa dans le sang et dans le cœur, quand

la petite Pauline Rayberg, à bout de sommes extorquées, perdue de

réputation et de dettes, vint se jeter aux genoux de son père et le

supplier de la sauver, le vieil homme d'argent fut sans pitié pour la

fille de Honeck. Il vengea du coup et la faute de sa femme et le long

adultère imposé. Il refusa à la misérable jeune femme les derniers deux

cent mille francs dont elle avait besoin, et, de guerre lasse, chassée

de son hôtel, la vente de son mobilier et de ses bijoux affichée,

elle se réfugia dans un meublé, demanda l'argent de son voyage à des

prêteurs sur gages et, sur de vieilles reconnaissances du Mont-de-Piété

ayant trouvé les cent louis nécessaires pour une dernière quinzaine à

vivre, alla s'échouer à Nice, seule avec une femme de chambre. Pendant

huit jours, elle y tenta la chance à Monte-Carlo et, après des hauts

et des bas, le trente et quarante l'ayant aussi trahie, un beau soir,

elle doublait, triplait la dose de digitaline ou de chloral et on la

trouvait morte, un matin, dans un lodging de la rue Pastorelli, enfin

évadée, délivrée de son infamie et de celle des siens.

Le duc, alors à Londres pour un emprunt à tenter auprès des usuriers

de la Cité, fut, paraît-il, le seul qui la pleura. En dix-huit mois le

Pietaposa avait coûté près de deux millions au jeune couple, les trois

autres avaient fondu dans une folie de luxe et d'extravagance, émiettés

comme des jouets entre les mains d'enfants abandonnés à eux-mêmes.

D'odieuses manœuvres auraient hâté le détraquement moral et cérébral

de la duchesse. Pour la mieux domestiquer l'italien aurait conduit sa

maîtresse un peu plus loin qu'à Cythère et, quand la belle créature,

que nous avons vue avec lui ce soir, aurait été mêlée à toutes ces

ignominies, cela ne m'étonnerait qu'à moitié.

Les deux font la paire. Pauvre petite Pauline Rayberg! Celle-là est

morte victime de son éducation, de son mariage, de sa naissance même;

pis, de nous tous et de la société. Elle a surtout expié la faute de

ses ascendants et son véritable bourreau a été Rayberg, Pietaposa n'a

été qu'un incident!--Un accident surtout!--Mais tragique et définitif,

parce qu'arrivé sur un terrain préparé: le dernier exploit du prince

Luidgi Pietaposa ou le calvaire de Pauline Rayberg.--Et le vieux

Rayberg, dans tout ceci?--Il entretient des demi-castors et fait

parfois la partie du prince au Cercle.--Pietaposa, Rayberg. Entre les

deux, j'aime encore mieux l'aventurier!

L'ÉCOLE DES VIEILLES FEMMES

LE TESTAMENT

M. Borrusset était mort et l'étiquette d'un deuil de cour emplissait

toute la demeure, imposé aux communs comme à l'office par la douleur un

peu théâtrale de Madame.

Mme Borrusset avait vingt-neuf ans de plus que son mari: son veuvage

était de ceux qui ne se consolent pas (_qui ne se consolent plus_),

pensait _in petto_ M. Ernest, le valet de chambre du défunt; car Mme

Borrusset était déjà veuve d'un premier mari, quand elle avait reçu

le coup de foudre d'Hector-Armand-Jean Borrusset, qu'elle pleurait si

désespérément aujourd'hui.

C'était un deuil tragique, irréparable, l'agonie et la mise en

bière d'une grande passion qui avait bouleversé et animé toute une

vie, illuminé et rajeuni les vingt dernières années d'une imprévue

vieillesse. Aussi la grande peine de la veuve avait-elle tendu tous

les murs du château de noir. Le grand hall d'entrée avait été converti

en chapelle ardente; la châtelaine avait réquisitionné tous les

accessoires funéraires de l'église du pays. Un curé de campagne ne

résiste pas à l'autorité d'une ouaille aussi millionnaire que l'était

Mme Borrusset; et autour du catafalque dressé au pied de l'escalier

d'honneur, cet escalier qu'avait tant de fois gravi et descendu le pas

alerte et sonore de M. Borrusset, la consigne était de renouveler les

cierges d'heure en heure et qu'il y eut au moins toujours dix personnes

à genoux devant le cercueil. La livrée observait les ordres; la douleur

et la vanité ne mesurent pas les pourboires.

Les paysans eux-mêmes avaient été convoqués à venir honorer et saluer

le défunt.

Madame avait su inspirer un tel respect à tous ces pauvres gens. Madame

était née Russe et elle était princesse, quand elle avait distingué

Hector-Armand-Jean Borrusset. Sa nationalité, son titre et les vingt

millions, auxquels on estimait sa fortune, pesaient étrangement sur

ces campagnes vassales; ces pauvres Bretons bretonnant, dans leur

imagination balbutiante, la confondaient peu ou prou avec Notre-Dame

d'Auray et la grande-duchesse Anne. Une femme, qui à soixante ans

avait su inspirer une passion à un homme de trente, les stupéfiait;

il y avait pour eux de la sorcellerie là-dedans, et, à leur idée, la

châtelaine de Port-Baniou était un personnage de légende. Aussi pour

complaire à Madame avaient-ils tous saccagé le jardin, la lande et

le verger; et la neige rose des pommiers, l'or violent des genets et

la pourpre violacée des violiers processionnaient depuis l'aube à

travers la campagne, portés à bout de bras comme des cierges, et tout

ce pèlerinage fleuri mettait sous le ciel bas de mai, le ciel gris et

bouleversé de nuées de la vieille Armorique, une gaîté lumineuse de

Fête-Dieu.

Des fenêtres de sa chambre, Mme Borrusset regardait les sentiers

du pays s'animer et marcher tout en fleurs vers les grilles de

Port-Baniou, et sa vanité de veuve était satisfaite.

* * * * *

C'est devant un catafalque, dans le clair-obscur illuminé d'une

chapelle ardente, que lui était apparu pour la première fois M.

Borrusset. Le prince Atthianeff venait de mourir, il y avait de

cela vingt ans, et dans l'hôtel de la rue de Varenne, revêtu des

tentures à larmes d'argent qui décoraient aujourd'hui Port-Baniou, la

princesse Atthianeff veillait, au milieu des serviteurs, le prince

qu'elle n'avait jamais aimé. Dans l'ombre un jeune homme vêtu de

noir s'activait, gourmandant les huissiers et réglant le cérémonial

des funérailles: M. Hector-Armand-Jean Borrusset, employé aux pompes

funèbres.

L'école des vieilles femmes · 第 7 / 11 段