Mais l'auguste amante? Quel effondrement de chairs sous ses plastrons

de satins et de jais et quelle chair boutonneuse, soulevée partout

comme une peau d'orange, et dénonçant des rougeurs des joues à celles

de la nuque l'orage et l'ardeur du tempérament.

«C'est bien une maîtresse pour un Napolitain, déclarait en riant la

marquise Pepoli. C'est un volcan, «el povero caro» n'a pas changé de

pays, il fait toutes les nuits l'ascension du Vésuve.»

Je quittais Florence et le couple en pleine lune de miel: non,

en pleine éruption. Ce fut ma première rencontre avec cet homme

intéressant: elle date au moins de douze années. C'étaient les débuts

du prince dans les cours d'Europe. Deux ans plus tard, ayant retrouvé

la marquise Pepoli à Paris, je m'informai des illustres amants. «Cela

a duré encore six mois après votre départ, me fut-il répondu, et puis

cela a fini comme cela devait finir, par la disparition de quelques

diamants. Un beau matin, la reine constatait qu'il manquait dans son

écrin une rivière de famille et quelques perles, quatre-vingt mille

francs au bas mot, que Pietaposa doit à la Galice. La police intervint,

mais la reine d'elle-même fit arrêter les poursuites. L'entourage était

plutôt sujet à caution; les joyaux heureusement n'appartenaient pas à

la Couronne; il n'y eut pas d'incident diplomatique, il n'y en eut même

pas de judiciaire. Il y a des cas où cela est plus prudent.»

--Et depuis? interrogeait Gamard.

«Depuis, j'ai retrouvé trois ou quatre fois dans diverses postures,

non, dans divers avatars le beau Napolitain. Ce fut d'abord à

Corfou, vers 1895, oui, en janvier 1895, il était à bord du yacht de

l'archiduc Otto et voyageait avec l'illustre toqué, lui et quelques

seigneurs de moindre importance, cueillis par l'Altesse au cours de

ses errances à travers les mers. L'archiduc Otto? Vous connaissez

le prince héritier d'Illyrie, qui a renoncé au trône, et, du vivant

même de l'empereur, a solennellement abdiqué en faveur de son

cousin pour se livrer tout entier à la passion de la navigation et

de l'astronomie? Il découvre des constellations inconnues et des

poissons nouveaux.--Et le Pietaposa, il l'avait découvert à quel

titre? interrompait l'incorrigible Gamard.--L'histoire ne le dit pas.

L'archiduc Otto est un exalté, mais c'est aussi un artiste. Je suis

sûr qu'il avait le Pietaposa à son bord comme un bibelot précieux, une

statue rare ou un beau portrait. L'équipage de la _Yungfrau_ offrait

alors les spécimens les plus accomplis du littoral méditerranéen.

Il y avait des matelots turcs, il y en avait de Grèce, de Sicile et

d'Espagne, et jusqu'à des pitchoun de Marseille. L'archiduc Otto est

l'homme de toutes les fantaisies, ces Mittelbach! D'abord, c'est

de famille. On n'a pas impunément un Louis II de Bavière dans ses

consanguins. D'ailleurs, esthétisme purement cérébral, jamais un

soupçon n'a effleuré l'archiduc. C'est le mari le plus fidèle, et

l'archiduchesse Gisèle n'a jamais pleuré.--Et le Pietaposa dans tout

cela?--Le Pietaposa était à Corfou parce que la _Yungfrau_ y avait

fait escale. L'archiduc avait tenu à saluer sa cousine, l'impératrice

de Hongrie, qui y passe tous ses hivers.--Et le Pietaposa était reçu

chez l'impératrice?--Parfaitement, dans l'ombre de l'archiduc. Ah!

l'aigrefin a de l'entregent, plus que de l'intrigue, de la souplesse

et de l'audace, une race énorme avec cela!--Pas dans les mains.

Vous avez vu ces éclanches?--Mais il en a dans l'allure et dans la

vie, ce qui est un autre atout dans son jeu; la preuve est qu'il

força l'entrée des salons et des clubs de Vienne, et la noblesse

autrichienne est demeurée méticuleuse et sensible de la bouche par ces

temps de veulerie et de lâchez-tout universel.--Quelques scandales du

club à Vienne?--Non, heureux joueur et beau joueur, quelques duels,

mais pour des femmes; une liaison affichée avec une danseuse; et le

sujet d'Opéra, là-bas, c'est le «nec plus ultra», la crème. Bref, la

situation la plus en vue, la plus assise.--Eh bien, alors?--La débâcle

commence en 1895, à Ems.

»Le Pietaposa y accompagnait en cavalier servant la grande duchesse

Sophie de Meinichengen, cette jolie blonde pas toute jeune qui

promenait cet hiver, à travers les ministères et les réceptions

officielles, le tragédien Chastenay Dosan et le peintre Dario de la

Psara. La grande-duchesse avait alors sept ans de moins, et moins

connue, moins démodée aussi par tant de séjours dans les Ritz et

Bristol Hôtels de tant de capitales, la blonde Altesse était alors

au début de longues et fantasques absences de six mois qu'elle fait,

tous les ans, loin du duché et du palais conjugal: la plus honnête

femme du monde au demeurant, mais pas cousine pour rien, non plus, des

Mittelbach.--Alors, il ne changeait pas de famille, le Pietaposa?--Oui.

Il a surtout cultivé les Altesses en déplacement. Rien ne pose comme de

soi-disant liaisons royales.--Les bourgeoises suivent.--Les parvenues

surtout. Cette société de cuistres rampe à genoux devant tout ce

qui a blason.--Une époque de domestiques.--A qui le dites-vous! Les

peuples se révoltent et tous les républicains sont maîtres d'hôtel;

voyez les Suisses!--D'ailleurs, on n'est bien servi maintenant qu'à

l'auberge.--Et on ne mange plus qu'au cabaret.--Résultat: toutes

les Altesses démissionnent; l'impératrice de Hongrie vit à Corfou,

la reine Nathalie à Biarritz, la reine de Galice à Monte-Carlo, le

roi de Finlande à Aix-les-Bains et le roi Oloran au tripot.--Mais la

grande-duchesse? Vous vous égarez, d'Esshuard.--En effet; mais vous

permettez. Très altérantes, ces biographies de Majestés en vacances.

Si nous changions un peu nos vins?--Henri, une Saint-Marceaux pour ces

messieurs et moi, et du Rœderer pour M. de Clarens, qui n'en supporte

pas d'autre.»

Et quand le maître d'hôtel eut servi les coupes de cristal taillé et

fait sauter les capuchons dorés des bouteilles:

«L'aventure de la grande-duchesse Sophie et du Pietaposa, elle a été

plutôt ridicule. L'Altesse ne sortait que flanquée du bel Italien, très

en cour, trop endiamanté, des perles dans toutes ses cravates et des

bagues à tous les doigts. Il s'est calmé depuis et sans la cambrure

accusée de l'habit, serait tout à fait correct; mais on ne peut trop

demander à un Napolitain. Napolitain, il l'était alors outrageusement

dans ses allures et dans sa mise, bellâtre et arrondi d'attitude

et de gestes, trop campé, trop souple et trop frisé, avec des

œillades incendiaires et des sourires de langueur, un vrai ténor, et

compromettant à plaisir cette pauvre grande-duchesse. Elle se laissait

aimer, courtiser et vivre, toute à la vanité d'avoir enchaîné ce

phénomène à sa daumont, et toute au plaisir esthétique de le voir. Le

Pietaposa d'ailleurs payait royalement les collations et les promenades

offertes, tenait table ouverte à la Restauration du Parc et perdait

et gagnait à la partie du Kursaal, comme un vrai grand seigneur. La

duchesse Sophie, élevée dans l'économie de sa petite cour allemande,

n'en croyait pas ses yeux de Gretchen. Pietaposa l'éblouissait. Mais

il y eut le revers de cette éclatante médaille et, un beau matin, le

sigisbée magnifique présenta la note à l'Altesse.»

III

COUPS NULS

«Et cette note? gouaillait de Clarens.--Ce fut, un beau matin, dans

l'appartement que la Grande-Duchesse occupait à l'hôtel Hémerg la

brusque irruption du prince. Blême, la figure défaite avec des yeux

meurtris et fous de désespoir, beau comme un archange foudroyé dans

l'égarement de tout son être, le prince insistait étrangement pour voir

Son Altesse; les femmes de chambre hésitaient, Son Altesse était encore

au lit. «Dix heures du matin! Son Excellence n'y songeait pas.» Mais le

Pietaposa insistait encore. Il y allait de sa vie, de son honneur. Sa

pâleur et son émotion intéressaient jusqu'aux filles de chambre, bref,

elles se décidaient à réveiller la duchesse et laissaient un moment

«questo povero Luidgi» dans le boudoir encombré de fleurs...; toute

une avalanche de liliums et de roses blanches qu'il avait envoyée la

veille. Tous les deux jours, en sigisbée de race, il fleurissait tout

l'appartement de son flirt.

Le temps de se jeter en bas de son lit et de s'insinuer dans un

peignoir, et, tout écumante de soie pâle et de dentelles, les bras et

les épaules passés au vaporisateur, la Grande-Duchesse Sophie pénétrait

dans le boudoir... Qu'y avait-il, que voulait-il? Elle voulait être

rassurée. «Sentez mon cœur, comme il bat, vous m'avez tout émue... etc.»

Nous écririons tous la scène. La veille, au Kursaal, Pietaposa avait

joué et perdu. La plus terrible déveine! Lui, ordinairement si heureux

aux cartes, s'était obstiné, acharné, avait voulu rattraper ses pertes,

bref, à quatre heures du matin, il devait au cercle cent mille marks,

cent vingt-cinq mille lire de monnaie italienne. Or, voilà deux nuits

qu'il perdait déjà, il n'en avait rien dit, espérant toujours se

refaire; c'était deux cent mille marks qui filaient en trois jours.

Jusqu'à la veille au soir il avait pu payer ses différences; mais ce

matin il était «à quia». Il lui restait à peine vingt mille marks en

portefeuille; il avait bien ses bagues, ses bijoux, mais quand il en

aurait tiré autant chez un brocanteur de la vieille ville, ce serait

tout le bout du monde; il manquerait encore plus de la moitié de la

somme, et il devait avoir réglé avant midi, ou bien c'était l'affichage.

Le prince Luidgi Pietaposa était perdu, il n'avait plus qu'à se faire

justice, à disparaître, et l'immense scandale rejaillirait sur elle,

Son Altesse, et c'était là ce qui le désespérait. Il était de sa suite,

on les voyait toujours ensemble, elle serait compromise par le pouff

et le suicide de l'homme qui l'accompagnait. Alors il avait perdu la

tête, ou plutôt une idée lui avait traversé le cerveau, un éclair.

Peut-être qu'elle trouverait, elle, si intelligente, si supérieurement

bonne, avec sa haute clairvoyance de femme habituée à commander et

à gouverner un peuple. Oui, elle trouverait le moyen de le tirer de

là, de le sauver; il était venu à elle comme à un phare, comme à une

madone, «la Madona», et, avec des gestes concentrés, des sanglots dans

la voix il épongeait son beau front moite, hachait son mouchoir à coups

de dents et puis s'épongeait encore les joues, les cheveux et les

tempes en attachant sur l'Allemande atterrée de suppliantes prunelles

d'homme ou de chien qui se noie.

Et Son Altesse ne disait mot. Elle comprenait trop tard dans quel

traquenard elle était prise. Le scandale de Pietaposa en l'atteignant

la perdait. Or, ce qui affolait la pauvre femme, c'est qu'elle ne

pouvait sauver le misérable. Les Meinichengen sont pauvres: elle avait

la plus grande peine à soutenir l'éclat de son nom, payant mal dans

les hôtels qui battaient en somme réclame de sa présence, cherchant du

crédit partout, l'obtenant plus péniblement de jour en jour et sous

le luxe affiché menant, hélas! une existence d'Altesse besoigneuse

et la menant justement errante et provisoire de ville en ville, parce

que la parcimonie de la liste civile ne lui permettait pas les grandes

réceptions à la Cour. Le Pietaposa avait mal pris ses renseignements,

il avait tablé sur les apparences. Sauf qu'elle était foncièrement

honnête et incapable de battre la monnaie de sa beauté et de son nom,

la Grande-Duchesse Sophie était presque une aventurière comme lui. Elle

recevait vingt mille marks par mois du Grand-Duc et cinq mille de son

père, arrivait par des prodiges d'économie et un arriéré de toujours au

moins cinquante mille à faire illusion aux snobs de Lucerne, d'Ems, de

Bade et de Biarritz.

Dès les premiers mots de cet homme, la pauvre femme avait senti dans

quelles mains affreuses elle s'était laissé prendre. Blanche comme un

linge (et sa pâleur à elle n'était pas feinte), elle rompait enfin le

silence: «Je ne peux pas, disait-elle; j'ai vingt-cinq mille marks à

dépenser par mois et nous sommes aujourd'hui le 16, je suis encore ici

pour quinze jours, je ne peux pas. Cela m'est impossible.»

--«Mais votre nom, votre signature, osait hasarder l'Italien, la

Résidence avancera tout ce que vous demanderez sur un chèque signé de

Votre Altesse.--Emprunter pour vous? Vous voulez donc me perdre tout à

fait, monsieur? Après les événements de la nuit tout le monde ici saura

pour qui je m'endette.--Ah! si mes bagues avaient de la valeur! osait

alors hasarder le ruffian, je ne serais pas embarrassé de solder ma

perte. Une femme qui veut sauver un homme a toujours son écrin. Vous

avez un collier.--Sur lesquels les Juifs avanceraient cent mille marks

à la Grande-Duchesse Sophie. Sortez, monsieur!» car elle retrouvait

enfin sa race devant tant de bassesse. «D'abord, le voudrais-je, je

ne pourrais pas vous sauver.--Les diamants sont faux? gouaillait

l'espèce.--Vous l'avez dit, monsieur. Il y a de dures nécessités dans

la vie. Les existences les plus enviées ont leur croix.

C'était un coup à refaire. Les événements, le hasard avaient déjoué

les calculs du Pietaposa; la Grande-Duchesse Sophie était honnête et

pauvre: il avait cru à des millions là où il n'y avait que des rentes,

et sa fatuité avait pris un caprice pour de la passion. Il quittait Ems

le jour même et, le lendemain, un chèque de Vienne soldait ses pertes

au Kursaal; pertes simulées, car on prétendit qu'il y avait un accord

entre lui et les croupiers du Casino. Il fallait bien un prétexte pour

extorquer la forte somme à l'Altesse; la situation gênée de l'Allemande

l'avait seule empêchée de chanter.--Pas mal combiné! Et vous retrouviez

ce fort ténor?--L'année suivante, en septembre, à Venise, cadre à

souhait pour les intrigues et les romans d'aventure et d'amour; Venise,

la ville par excellence des aventuriers et des courtisanes, et quel

merveilleux décor pour l'homme de la Renaissance qu'est physiquement

le prince Luidgi. Là, vraiment, le Pietaposa était dans son cadre...

Venise! que de songeries grandioses et que de souvenirs! C'est à

Venise, d'ailleurs, qu'il devait retrouver, en 98, cette malheureuse

duchesse de Freycourt, au moment même de l'embarquement du Kaiser

pour Jérusalem. Les de Freycourt avaient passé l'été dans le Tyrol

autrichien, et, d'Inspruck la curiosité les avait fait descendre en

Vénétie pour assister au départ de l'Empereur; mais je reviendrai

là-dessus.

La première année, où je le retrouvais dans la ville des Doges,

Pietaposa était à l'hôtel Danielli avec toute une bande de

cosmopolites, d'Américains surtout, les invités de Thomas Van Meisten,

le richissime propriétaire des mines de pétrole du Massachussett, dont

le yacht mouillait alors dans la lagune morte, entre les Schiavoni et

San Giorgio Maggiore. Le millionnaire yankee avait convié toute une

équipe de compatriotes et quelques étrangers en plus à une croisière

dans l'Adriatique. L'Italien était du nombre, et dans les trois jours

l'«Alcyon» devait cingler sur Trieste et de là faire tous les petits

ports de l'Istrie... L'Istrie, la Dalmatie, la croisière rêvée avec

les escales indiquées dans toutes ces petites Venises inconnues et

embaumées de soleil de l'ancienne mer Tyrrhénienne.

Miss Adda Van Meisten était à bord, et c'est pour cette fabuleuse

héritière (quinze à vingt millions d'apport comme entrée de jeu),

que le Pietaposa et quelques autres allaient croiser en compagnie

de l'odieux parvenu qu'est ce gros Van Meisten; l'embarquement pour

Cythère avec la Toison d'Or au port. Ils étaient là quelques princes

italiens et jusqu'à un marquis français, tous souriants, flirtant,

vernissés, nickelés, poncés, faisant assaut de grâce et d'élégance

autour de l'enfant aux millions, qui ne s'en souciait guère. Miss

Adda était une fille pratique, la digne fille de son père; elle

encourageait les flirts, mais au retour de l'expédition elle a épousé

William Harrisson, le fils d'un des plus gros marchands de cochons de

Cincinnati. Vous savez, la noblesse est très dépréciée aux États-Unis

depuis les derniers mariages, la princesse au Tsigane, etc...--Oui,

cela se gâte, New-York hésite et Boston ne veut plus marcher.--Ah!

ses bons Yankees sont avant tout hommes d'affaires, ils entendent

qu'on paie comptant à l'alcôve comme au comptoir.--Oui, le mot de

Barthnet!--Quel Barthnet?--Barthnet l'éleveur, un des beaux-pères les

plus convoités là-bas par les beaux-fils de la vieille Europe, une

déclaration des plus typiques.--Celle des Droits de l'homme?--Non, des

droits du gendre et surtout de ses devoirs. C'est Barthnet qui parle:

«M. Poirier est un type essentiellement français, né et élevé pour les

marquis de Presles. A New-York, nous voulons bien entretenir un gendre,

comme nous payons un employé, mais il doit ses heures de bureau et des

égards à la caissière. En Amérique il ne pousse pas de poires.»

Somme toute, cette fois-là encore, le Pietaposa avait quelque peu

raté.--Dame, on ne met pas toujours dans le mille et ce sont les

déboires du métier.--Pertes et gains, espoirs et vicissitudes. La

pire de toutes, ce fut l'histoire de ses fiançailles au Caire et de

son retour à Marseille avec le cadavre de sa fiancée.--Qu'est-ce

que cette aventure?--La plus tragique et la plus comique à la fois,

Perrette et le pot au lait, le naufrage en arrivant au port... Sans une

malencontreuse fièvre typhoïde, contractée par la fiancée entre Malte

et Palerme, le Pietaposa serait aujourd'hui millionnaire. Qui sait

même s'il ne ferait pas avec nous la partie au cercle et ne recevrait

pas le faubourg.--Saint-Honoré?--Oh! mettons Saint-Germain. Il y a six

ans encore, nous n'étions pas si difficiles. Avant l'Affaire, vous

vous souvenez?--N'insistez pas, interrompait Gamard, vous savez que

je suis revisionniste?--Naturellement, vous flirtez avec la petite

comtesse, et vous devez bien cela à son snobisme. Noblesse du lac de

Genève, elle a droit à ses opinions. Elle est étrangère.--Mon cher

d'Esshuard.--Plus un mot, messieurs, intervenait de Clarens, cela va

se gâter, voyons, voyons. Au Pietaposa. L'histoire de ce mariage et de

cette fiancée?--Oh! plutôt mûre, la future. Le chasseur de dot avait un

peu rabattu de ses prétentions, il ramenait cette fiancée du Caire,

du Caire où il l'avait connue... Ah! les longues causeries, le soir,

sur la terrasse du Métropole et les lentes promenades sur le Nil, entre

deux rives de sable fuyant à l'infini, au bercement des rames sur la

lourde Dahabiée. Cet Italien de Naples a toujours eu l'intuition des

décors. Comment voulez-vous qu'une femme un peu femme puisse résister

aux séductions d'un flirt, dans la douceur de ces climats d'Orient, et

l'atmosphère d'un passé chargé d'orages et d'histoires, comme celui

de la vieille Egypte, et puis tant de temples à l'horizon, Thèbes et

Memphis, le règne des Pharaons, les Sphinx accroupis dans le sable,

la mosquée d'Omar, les tombeaux des kalifes et les souvenirs des

Pyramides...--Quelle salade!--Et les yeux de velours et le profil

ciselé du beau prince Luidgi pour assaisonner tout cela! Cette pauvre

Mme Homerlon était vaincue d'avance!--C'était la mère Homerlon,

cette grosse mère, mais elle avait bien la cinquantaine.--Mettons

la quarantaine sonnée, comment! vous la connaissez donc?--Si je la

connais! elle est donc morte! elle s'est laissée choir ainsi, la

pauvre femme!--En pleine maturité, comme une nèfle.--Gamard!--La mère

Homerlon, la belle Homerlon et ses attelages renouvelés de ceux du duc

de Brunsvick, ses daumonts à postillon sur la route de Monte-Carlo,

ses toilettes abracadabrantes, ses galurins de commère de Revue et ses

diamants de Brésilienne... Si je la connaissais, mais je ne connaissais

qu'elle!... on ne rencontrait que ses chevaux, sur la Corniche!--Et

c'est elle que le Pietaposa?...--Oui, elle s'en était férue.--Il l'a

échappé belle, le cher prince, il faut vraiment l'en féliciter.--Elle

avait la vocation du mariage, Saint-Arcoman a failli l'épouser.--C'est

vrai, je l'avais oublié.--Mais, elle réclamait la chambre commune et un

seul lit, Saint-Arcoman a reculé.--Ah! la veuve était ardente!»

Et les hommes émoustillés y allaient maintenant, chacun, de leur

histoire, citant leur souvenir.

IV

NAUFRAGE AU PORT

Et c'était par traits brefs, en courtes phrases décisives, l'évocation,

mieux, la reconstitution de la vie de cette pauvre Mme Homerlon,

ses vingt-cinq ans de ménage dans une triste villa de Saint-Denis,

toutes les heures de son existence liées à la prospérité de l'usine,

puis la fortune avec les gros bénéfices des spéculations apportant

peu à peu le bien-être et le gros luxe des parvenus dans la maison,

les pâtes alimentaires Homerlon et Bricart inondant l'ancien et le

nouveau monde par la toute-puissance de la réclame, Mme Homerlon

forçant insensiblement la société du haut commerce et de la petite

banque, ses timides apparitions aux Acacias, sa seconde loge à l'Opéra,

son nom s'acclimatant dans les listes de souscription des œuvres de

charité mondaine, la villa de Saint-Denis s'enfonçant tout à coup dans

les verdures d'un parc, un parc trop neuf encombré de kiosques et

d'arbres grêles, et quelques essais de garden-parties avec le lancement

d'invitations auxquelles on ne répond pas, toutes les tentatives

touchantes et ridicules d'une vanité bourgeoise en mal de mondanités,

les pitoyables tâtonnements d'une parvenue de la dernière heure,

renouvelant dans le Paris de 1898 les gaffes épiques du «Bourgeois

gentilhomme», et puis la mort subite du brave M. Homerlon, la

liquidation; les dix millions laissés par la succession à la veuve et,

après les dix-huit mois d'un deuil quasi-royal, la brusque irruption de

la millionnaire à travers le luxe et la folie de la mode du tourbillon

parisien.

Et avec la cruauté justicière que trouvent immédiatement tous les

hommes pour la prétention des coquettes mûres et des femmes attardées

dans le vain désir de plaire, d'Esshuard de Brides, de Clarens et

Gamard se faisaient les historiens des étonnants débuts mondains de

ce veuvage. Ils le réédifiaient à coups d'anecdotes et de personnels

souvenirs, et c'était comme un tir à l'arc, où chaque racontar souligné

d'un détail véridique et cinglant avait la vibration d'une flèche. Les

deux autres personnages, plutôt muets, mais si décoratifs, de Martinpré

et Vrignaut-Pelleuse écoutaient, flegmatiques et sans joie, tandis que

les causeurs allumés, excités, une férocité bleue dans l'œil, faisaient

défiler le cortège opulent et comique des gaffes et des impairs de

Mme Homerlon.

L'école des vieilles femmes · 第 6 / 11 段