oui, car c'est affreux, en vérité, d'avoir à la fois cette frénésie
d'imagination et ce sang-froid odieux. Ah! ce sang-froid réfléchi,
cette prévoyance perpétuelle des probabilités fâcheuses. Comme ce côté
anglais a gâché ma vie!
--Votre vie sentimentale?
--Naturellement! Ainsi, je vous ai raconté, n'est-ce pas, mon aventure
imprévue et violente, d'il y a vingt ans, avec ce Sicilien ou ce
Corse, cet inconnu disparu sans retour? Ce fut peut-être de toute mon
existence la sensation la plus délicieuse et la plus forte. Ce fut la
plus brève aussi. Eh bien! je ne vous ai pas tout dit.
--Comment! Il y eut une suite?
--Oui et non. Je revis cet homme.
--Ah! princesse!
--Mais lui ne m'a pas revue!
--Comment?
--Voilà. Deux jours après mon abandon furtif et délirant d'un soir,
mon jardinier venait me prévenir qu'un homme rôdait obstinément
depuis le matin dans le chemin de servitude, derrière le grand mur du
parc. C'était un individu d'assez mauvaise mine; il croyait devoir
m'avertir. J'envoyais voir le valet de chambre. «C'est un Italien, me
rapportait-il, un marin de quelque tartane. Il est là, dans le chemin,
qui joue aux boules avec des oranges.» Un Italien! Je devinais que
c'était lui. Je sus assez me dominer pour ne pas courir immédiatement
à la petite porte. J'attendais le crépuscule. J'y allais comme en
me promenant, à travers les allées. Mais, arrivée sur les lieux, je
me gardai bien d'ouvrir. Je me penchai et regardai par le trou de la
serrure. C'était bien lui. Mon Sicilien était là, épiant la porte qui
me séparait de lui. Debout, les bras croisés, avec une expression
farouche, il ne jouait plus avec ses oranges. J'avais une folle envie
de me jeter contre sa poitrine et de l'étreindre de toutes mes forces;
je me contentai de le regarder. Il revint ainsi pendant deux jours,
et, moi, je revins aussi le contempler et me rassasier de ses allées
et venues, de ses prunelles ardentes et de l'impatience crispée de sa
bouche. Il rôdait comme un fauve. Je mourais à la fois de désir et de
regret. Pendant deux jours ce fut l'agonie d'un sexe autour d'un autre.
_L'agonie d'un sexe_, la plus belle définition que j'ai jamais lue de
l'amour. Les jasmins pleuvaient sur ma tête, comme le soir de notre
étreinte; comme le fameux soir, leur odeur me faisait défaillir.. Et,
je n'ouvrais point! Il partit sans m'avoir revue.
--C'est ce qu'on appelle avoir du caractère. Mes compliments,
princesse.»
La princesse se levait de son siège improvisé et se mettait à marcher.
Du bout de son ombrelle elle fauchait à larges coups les clochettes
bleues des campanules et les pétales roses de silène.
--Un caractère qui ne me garde pas toujours des pires enfantillages et
des plus ridicules. Ainsi, le croiriez-vous, Sourdière, l'autre soir,
je suis revenue errer seule au clair de lune parmi ces baraquements
pleins d'hommes endormis. J'avais laissé ma voiture un peu au-dessus,
sur la route, et là, dans la magie de la forêt lunaire, j'ai écouté la
forte respiration du camp qui montait, régulière et rythmée, dans la
nuit.
J'y avais passé toute la journée et, comme la veille et l'avant-veille
encore, j'avais vu s'allumer sur mes pas des regards et des œillades.
Oh! la délicieuse brûlure que vous mettent sur la peau certaines
prunelles d'hommes! Une femme seule peut sentir cela. Le jour, j'avais
justement traversé le bivouac à l'heure de la soupe; les soldats,
emblousés de toile grise, la mangeaient assis au revers du talus,
accroupis dans l'herbe ou vautrés sous les sapins. Tannés par le soleil
et maigris par les marches, ils offraient tous des faces ardentes
et tirées de routiers. Une faim presque animale les tenait penchés
sur leurs gamelles, mais je passais, et le parfum de mes dessous fit
brusquement lever les têtes. Une lueur emplit tous ces yeux, et ce
furent des regards de bête que je sentis fondre sur moi; la minute fut
délicieuse, il me semblait rôder parmi des fauves... Devant le petit
restaurant, deux lieutenants et un capitaine ricanèrent, à la fois
insolents et pitoyables, mais leur impertinence ne m'atteignit pas.
Je me sentais désirée par tous ces hommes. Plus d'un, me disais-je,
rêvera sûrement de moi, cette nuit... Et je suis revenue, non point
réaliser ce rêve, mais leur apporter le frôlement de ma présence.
Seule dans le halo argenté dont s'agrandissait la forêt, il me
semblait que je buvais toutes ces âmes, toutes ces âmes à demi libérées
et flottantes pendant l'enchantement du sommeil. Comme un flot de
baisers, comme un encens de rut, d'ardeur et de caresses montait, il
me semblait, invisible vers moi. Pendant une minute, par la volonté
de tous ces désirs je me suis sentie redevenue belle. Oui, j'ai connu
alors l'enivrement orgueilleux d'une Hélène et d'une Cléopâtre,
Cléopâtre sur le Nil, Hélène sur les murs de Troie, ces reines
d'impérissable beauté aux fantômes évoqués par le regret des mâles, et
dont l'âme dédoublée, parce que convoitée et voulue après vingt siècles
abolis, hante encore le sommeil des poètes et des jeunes hommes.
Cléopâtre! Hélène! Sémiramis aussi, et, plus près de nous, les grandes
courtisanes. Impéria, la maîtresse des cardinaux et des papes, la
luxure de l'Eglise et la fleur des Conciles; Belcolore à Venise, et,
sous les Valois, les deux Diane! avoir fait rugir et râler des armées
et des rois et des peuples d'amour et de désirs.
--Et vous n'avez même pas eu pitié d'un homme de garde! Cléopâtre,
elle, eût relevé la sentinelle, princesse.
--Et envoyé le romancier Paul Sourdière travailler aux Pyramides, le
bagne du temps des Ptolémées. Cléopâtre n'aimait pas les insolents.»
Un bruit de branches brisées, le martellement sur la mousse d'une
galopade d'hommes, toute une compagnie d'alpins se ruait, dévalant des
pentes de l'Authion.
La princesse et le romancier remontaient en voiture.
PRINCE D'AUBERGE
I
UN SOIR, AU MUSIC-HALL
C'était dans l'avant-scène du Cercle. Ils étaient trois ou quatre
habits noirs, venus pour les débuts d'une professionnelle, une assez
jolie fille qui, des nuits de chez Maxim's et des cinq heures aux
Acacias, venait de s'échouer sur la scène de ce music-hall. Les clubmen
très amusés escomptaient d'avance les gaucheries et les terreurs de la
débutante dans sa cage aux lions (on savait Méry Gabston taffeuse en
diable, elle n'avait jamais pu monter ailleurs qu'au manège, ce qui
l'avait brouillée avec d'Arcy-Fryleuse, sportsman enragé, qui n'avait
pu supporter chez une maîtresse cette crainte irraisonnée du cheval).
Qu'allait-elle donner en public sous les diamants loués pour la
circonstance, une fois enfermée entre les hautes grilles dorées de la
cage avec les fauves du dompteur Buckler, le Buckler des fêtes foraines
réduit par la faillite à louer sa ménagerie à une fille, et à prêter à
un caprice la majesté de ses lions.
«Bah! on va nous fournir des fauves préalablement cuisinés d'avance,
abrutis d'opium ou de... manipulations. Et morphine et caresses
savantes, Méry s'en charge, son dernier amant est mort ataxique.--C'est
vrai, ce pauvre Saint-Estèphe! dans un sanatorium d'Allemagne. Ses
sœurs l'avaient fait interdire et ne lui ont même pas accordé l'hôtel
de Paris, à Monte-Carlo, ou l'hôtel de Russie, à Menton.--Pauvre
de nous!--Oh! moi je donne raison à la comtesse de Nauplies. Trop
d'infirmités déjà affligent la Côte d'Azur. C'est navrant, quand on va
là-bas en février, d'avoir à éviter toutes ces petites voitures, où
des dévouements en livrée promènent au soleil des agonies refusées par
les familles. Le sanatorium ou la maison de santé, moi, je ne connais
que ça! Nous devons avoir la pudeur de nos déchets. On enterre bien les
cadavres, on doit dérober toutes les décompositions aux regards. Il y
a des sœurs de charité, que diable! il faut bien que le catholicisme
serve à quelque chose.»
Et la veulerie des propos éreintés traînait, maintenant, sur le conseil
judiciaire infligé à la comtesse de la Nerthe par un frère, à la fin
énervé d'avoir à payer les échéances du comte. Deux plastrons blâmaient
la décision prise, les deux autres l'approuvaient; un cinquième
arrivant déclarait qu'il se contenterait, lui, des trois millions de
rentes du jeune ménage; et puis le dernier scandale d'un autre jeune
ménage du faubourg était conté, l'aventure à surprise d'un collier de
fabuleuses perles acheté en double. La femme légitime avait eu les
moins belles naturellement, et la maîtresse les plus précieuses; une
note présentée à la jeune femme en l'absence du comte par le joaillier
avait révélé le pot-aux-roses. Maurice Donnay s'était inspiré de
l'incident pour une pièce.
Sur scène, six monstrueux éléphants noirs évoluaient, merveilleux,
gigantesques, la largeur de leurs fronts timbrée de couronnes d'or, qui
leur faisaient autant de diadèmes. On eût dit de millénaires idoles de
pagodes hindoues, tout à coup animées par un geste du dompteur. Quand
les six pachydermes s'avançaient de front sur le public en nouant et
en balançant tour à tour la souplesse de leurs trompes, on évoquait
inconsciemment les symboliques frises d'animaux admirés, il y a quatre
ans, dans l'escalier souterrain du Phnom pendant l'exposition, et
c'était en vérité comme un monumental morceau d'architecture abolie
qui, lent et majestueux, processionnait et tournait en rond dans les
corps pesants, souples et presque légers des six pachydermes.
Sanglé dans un dolman de prince madgyar, la blancheur de porcelaine du
plastron illuminée des feux de trois diamants ridicules, le dompteur
manœuvrait au doigt et du bout à peine effleurant de sa cravache ce
frontispice ambulant de temple cambodgien.
D'une voix monocorde et lassée les cinq clubmen causaient maintenant du
dernier chantage éclaté si inopinément dans le monde du haut commerce
des rues du Sentier, d'Uzès et d'Aboukir, et de la fin tragique de
ce pauvre bonhomme de soixante ans, terrorisé par les menaces de
deux misérables contre lesquels la police n'avait même pu sévir. Du
dompteur et de ses éléphants, ces messieurs ne se souciaient guère.
C'était l'heure du ballet. Ils étaient là pour les diamants de Viane
de Sorgy, dépouilles opimes, cette fois, disait-on, de l'Angleterre...
«Un prince du sang!--On le dit!--Moi, je leur aurais cassé la tête,
à ces misérables, on a toujours un revolver.--A propos de chanteur
connaissez-vous le maître du genre et de la clef de sol? alors regardez
en face, dans cette avant-scène.»
Un homme venait d'y entrer. Très grand, la taille merveilleusement
mince et souple dans la cambrure exagérée de l'habit noir, musclé
pourtant, comme l'attestait la vigueur des mains qu'il venait de poser
sur le bord de la loge; des mains d'aventurier aux doigts spatulés et
forts qu'aucun bijou ne dénonçait aux regards. La tête classique et
d'une régularité presque irritante était celle d'une étude italienne.
C'étaient sur les dents de nacre les lèvres ciselées de corail rouge et
les moustaches d'un noir brillant d'un prince napolitain ou d'un modèle
de Florence; mais les yeux s'alanguissaient de cette ardeur passionnée
et lasse, propre aux races du Midi. Sans les cheveux noirs trop lustrés
et pommadés, l'homme eût été d'une élégance impeccable. Une femme
l'accompagnait, une Italienne comme lui à en juger par son type sinueux
et morbide de brune cruelle. C'étaient les mêmes lèvres rouges, la même
pâleur mate, le même front entêté, bestial et étroit sous les grappes
savamment ondulées des cheveux noirs; mais la flexibilité de la taille
et du cou ravissait. Avec des ondulations de vipère la femme venait de
glisser et émergeait, enfin nue, d'un merveilleux manteau de soir.
Elle s'asseyait maintenant. «Elle a de bien belles perles! hasardait,
après un coup de lorgnette, un des cinq habits noirs.--Et de plus
belles émeraudes, était-il riposté, avez-vous regardé ses prunelles?
La marquise a les plus splendides yeux verts, et le rare est que ses
cils sont noirs. D'ailleurs ils sont gris le matin, ce sont des yeux
d'eau changeante.--Elle est marquise?--Comme il est prince. Le couple
se vaut, elle sera peut-être duchesse demain.--Pas mariée alors?--Bah!
ils le seront peut-être cet hiver à Nice, quoique Nice soit bien près
d'ici. Pour les besoins de la cause ils sont tour à tour mari et femme,
frère et sœur ou amant et maîtresse, cela dépend du ponte; ils opèrent
quelquefois tous deux, Cosmopolis et Babylone, tout arrive en Orient.
Vous avez lu les «Mille et une nuits», du docteur Mardrus?--Vous nous
intriguez, de Fols. N'empêche qu'elle n'ait de bien beaux bijoux.--Bah!
ils sont peut-être faux ce soir. L'endroit est plutôt canaille.»
Et les quatre autres intrigués: «Mais enfin qui sont-ils?--Elle,
qu'importe! une comparse; mais lui, c'est la cheville ouvrière, l'âme
de l'association. Comment, vous ne le connaissez pas? Pietaposa, le
prince Luidgi Pietaposa, ça ne vous dit rien, ce nom-là? Il est vrai
qu'il travaille plutôt à l'étranger, et vous, quand vous êtes allés à
Nice!...»
Les quatre hommes étaient devenus rêveurs. Pietaposa! Le nom en effet,
comme une traînée de poudre, rappelait aux uns comme aux autres de
vagues scandales de clubs et de boudoirs.
Pietaposa, et c'étaient de fabuleuses parties de baccara au cercle de
Palerme et à l'«Amicitia», pendant la saison de Florence. Il était
précédé partout par une réputation de chance insolente, et les villes
d'eau du Tyrol autrichien avaient, il y a deux ans, retenti de ses
exploits d'heureux joueur. Des duels non moins heureux (car c'était une
des plus fines lames des salles d'armes de Milan), avaient toujours
tenu en respect les médisants; mais de Vienne à Budapest et de Naples
à San-Remo les gens prudents évitaient de s'asseoir à sa table.
Beau comme un dieu, il avait été, presque enfant, aimé par une reine
en exil, une majesté plutôt mûre qui avait bercé «el cherubino» sur
ses genoux, et, par un juste retour des choses d'ici-bas, lui à son
tour avait, dit-on, tenu sur ses genoux, pas plus tard que le dernier
hiver, une jeune infante, la fille même de son éducatrice. D'ailleurs
pour les femmes, comme pour les cartes, il s'était toujours bien battu.
On voyait facilement le fil de son épée, plus rarement la monnaie de
ses billets de banque. On l'accusait de quelques poufs fameux sur la
«Riviera», mais à son honneur il existait de par les villes du littoral
un écumeur de tripots qui possédait avec Pietaposa une malheureuse
ressemblance: un Sosie compromet toujours son homme. Du Sosie la police
avait fait justice; et les maisons centrales de Nice et de Turin
avaient gardé, pendant des mois, Angelo Caracole, Italien comme le
prince et payant de mine comme lui. Mais, si un Sosie compromet, un
Sosie est aussi un alibi. Bref, de toutes les vagues et contradictoires
aventures tourbillonnant autour du nom du prince s'établissait une
atmosphère de galanterie louche, de fortune équivoque et pourtant de
chevalerie qui, peu à peu, avait allumé les yeux et aiguisé le sourire
des cinq hommes, maintenant attentifs aux attitudes du prince Pietaposa.
Fluide et mince comme un verre opalisé de Venise sous les satins et
les brocarts blancs d'un idéal travesti, Viane de Sorgy promenait sur
scène la candeur de sa gaucherie, la timidité peureuse de ses gestes et
la parfaite ressemblance du fameux portrait d'homme de Van Dyck, «_le
lord Warton_», que les Romanoff détiennent au Musée de l'«Ermitage».
On avait d'ailleurs tout fait pour accentuer cette ressemblance. Le
costume avait été copié, tons sur tons et plis par plis sur celui du
portrait. C'était le même justaucorps broché de roses d'argent et,
sur le grand manteau d'un mauve lunaire drapant somptueusement la
sveltesse de la femme, le Grand cordon bleu en sautoir mettait en
valeur l'eau étincelante des diamants, qui révolutionnaient tout Paris.
L'affabulation du ballet mettait en scène les aventures d'un jeune
lord anglais, timide et peureux des femmes, qu'un caprice de Georges
II envoyait à la cour de Louis XV, en plein Versailles et en plein
Louveciennes, pour qu'il s'y déniaisât et perdît enfin ce que les
Anglaises ne lui avaient pas pris.
C'était, transposée au théâtre, l'aventure même de Louis XV adolescent
au château de Chantilly. Un essaim de belles filles déshabillées
en marquises et en duchesses menait gaiement la ronde autour du
jouvenceau: et, parmi la folle équipée de toutes ces bouches et de
toutes ces gorges offertes, le jeune lord apportait une maladresse, un
effarement comique, une angoisse frissonnante d'autant plus piquants
que ce coquebin de toutes les pudeurs et de toutes les transes était
Mlle de Sorgy.
La salle s'amusait énormément aux dangers courus par la vertu du jeune
lord, et l'avant-scène du Cercle l'avait honoré un moment, d'œillades
et de petits sourires; mais le Pietaposa les intriguait.
Le prince s'était levé pour suivre à la lorgnette les jeux de scène de
la demi-mondaine; elle ne jouait pas, c'était exquis. Cette timidité
était naturelle.
Comme les cinq clubmen cherchaient à se remémorer, chacun dans ses
souvenirs, une histoire précise sur ce diable d'homme: «Voyons, et
la mort de la duchesse de Freybourg, la fille de Nathan Rayberg, son
suicide dans la misère, à bout d'expédient, dans la détresse des
poursuites, des saisies et de l'hôtel vendu, sans que Rayberg ait
consenti à intervenir, lassé, lui aussi, depuis cinq ans de payer
des dettes... Tout ce désastre, vous n'en connaissez pas l'auteur?
mais le voilà, c'est Pietaposa, c'est lui!--Alors, il était son
amant?--Parbleu!--Mais, c'est toute une histoire.--Un drame. Tout à
l'heure, chez Durand, si vous voulez, en cabinet. L'avant-scène d'à
côté a des oreilles.
II
UNE NUIT CHEZ DURAND
Et quand les cinq hommes se furent attablés devant huit douzaines
d'huîtres, Natives et Ostendes mêlées, les rideaux des fenêtres une
fois bien tirés, d'Esshuard de Brides, le plus âgé de la bande, dont
les cheveux près des tempes commençaient à se poudrer de givre: «Je ne
vous raconterai pas son histoire, je serais bien bien embarrassé de
vous la dire, et ce serait peut-être long, mais je connais quelques
beaux coups d'audace du sire, un ou deux, pas plus, mais suffisants
pour bien camper le personnage, quelques annotations de vie, les
menues remarques personnelles, que j'ai pu faire sur l'individu au
cours de diverses rencontres, à l'étranger surtout; car, si je suis
resté un grand pécheur, j'ai été encore un plus grand voyageur.--Le
besoin de changer de climats.--Et de maîtresses.--D'imbéciles surtout.
A l'étranger, on a beau posséder la langue, mille finesses de la
conversation vous échappent et c'est autant d'idioties et d'énervements
que l'on s'évite. Ne pas comprendre les propos d'un voisin de table au
cabaret et les réflexions stupides de la foule dans la rue ou devant un
tableau de Musée, avez-vous jamais réfléchi, messieurs, combien cette
incompréhension de la sottise ambiante pouvait alléger le poids des
heures et éclaircir un horizon? La vie est très facile, je vous assure,
à l'étranger.--Tu ne t'ennuies jamais seul? ricanait de Clarens.--Seul,
non, mais par contre les autres m'ennuient presque toujours; est-ce
votre cas?--Mais oui, pouffait le jeune Gamard, un des «fils à papa»
les plus épanouis de l'«Impérial» et des «Mirlitons»,--et, tournant
vers les trois autres la jovialité de sa face,--d'Esshuard de Brides
est dans ses bonnes. Je crois, Messieurs, que ça va être un peu long.»
A quoi l'interpellé, repoussant son assiette et faisant signe au maître
d'hôtel pour le consommé froid à la Reine: «Henri, du Clos-Vougeot
et du vin de la Moselle, nous ferons des mélanges ce soir.» Et, très
courtois, avec un demi-salut esquissé vers les autres: «Vous désirez du
style télégraphique? A vos ordres, parfaitement. Par ordre de dates,
vous y êtes? Voyons, voyons, nous sommes en dix-neuf cent quatre.»
Et, comme parlant tout haut ses souvenirs: «En quatre-vingt-douze,
c'est cela, le Pietaposa doit avoir trente-cinq ans; il en paraissait
alors vingt-deux c'est bien cela, en quatre-vingt-douze ou
quatre-vingt-treize, à Florence, pendant la saison.
»Je le rencontre aux Cascines, dans le landau armorié de la reine
de Galice, la grosse reine de Galice, qu'ont fait expulser par son
peuple l'incapacité de ses ministres et l'audace de ses favoris. Toute
déchue qu'elle fût, Mercédès Conceptione recevait encore une pension
annuelle de trois millions et joyeusement, en déclassée de la couronne,
promenait alors son exil à travers les capitales de l'Europe et toutes
les villes où l'on s'amuse. Florence la possédait ce printemps, elle,
les quelques favoris ordinaires, les trois Infantes et même l'Infant,
qui remonta plus tard sur le trône: toute une petite cour bruyante,
parée et chamarrée qui de Nice, où elle avait passé l'hiver, était
venue s'abattre à Florence. De là elle gagnerait Paris au printemps;
les Majestés en rupture de royaume ont cela de commun avec les
courtisanes qu'elles font les villes dans leur saison.
»Le Pietaposa, beau comme une fleur qui serait homme, ornait les
coussins du landau royal. En face de lui se prélassait la grosse reine
déjà bedonnante, sanglée dans une de ses robes de couleur violente,
dont l'Espagne a le monopole, la mantille nationale fixée par une rose
rouge dans les cheveux, très carnavalesque en somme, et près de la
reine, jolie et fine, un profil d'ambre sous des cheveux noirs satinés
et luisants, une des Infantes.
»La robe lustrée des chevaux bai cerise, la livrée éclatante, le luxe
agressif et brutal du harnais, le groupe du jeune homme et des deux
femmes, tout m'intéressa; je m'informais. J'avais reconnu la grosse
Altesse. A Florence, aux Cascines, tout le monde se salue, se sourit,
se connaît. Ce sont des Acacias plus intimes et, quiconque y porte un
nom, le peuple se le montre au doigt.
»Le jeune homme assis était le prince Luidgi Pietaposa. Il s'émanait
de sa beauté un tel rayonnement de jeunesse et d'assurance que j'avais
cru un moment à la présence de l'Infant lui-même, à Don Pedro Allonzo
d'Hiferia. «Le prince des Asturies est souffrant, m'était-il répondu,
mais ce jeune homme est son intime, ils ne se quittent pas. La reine de
Galice l'a attaché à la personne de son fils, c'est le favori du jour.
La Reine, l'Infant, les Infantes elles-mêmes, tout le monde ici aime
le prince Pietaposa. «Quanto bello!» Il est si beau!» ajoutait mon
interlocuteur avec une idolâtrie tout italienne.
»Mais le soir, au cercle des Etrangers et au Palais Fontebuoni, chez
la comtesse Davantzina, j'eus des renseignements plus précis et des
détails de circonstance; le jeune Pietaposa n'était pas que l'ami
du fils, la reine étendait jusqu'à lui son affection maternelle et
de plus intimes complaisances. Les jours suivants, le bruit public
me confirmait ces indiscrétions. La liaison affichée de la grosse
Majesté et du jeune prince italien était le scandale dont pouffait,
cette année-là, toute la société florentine; on l'appelait couramment
«le péché de la Reine». Avec la chaleur de tempérament qui l'a rendue
fameuse à travers toute l'Europe et le flair aiguisé de son expérience,
la reine de Galice avait accueilli immédiatement cette fleur en bouton:
pas de loge à l'Opéra, pas de promenade aux Cascines ou à la villa
Boboli, pas de visite aux Uffizi sans la présence auprès de la reine de
son péché chéri.
Le Pietaposa, lui, se laissait aimer. «Un Napolitain, déclaraient avec
un haussement d'épaules les autres hommes consultés, ça va de soi.
Naples, c'est la prostituée de l'Italie, tous y sont princes et aucun
gentilhomme. Napolitain, ruffiane, lazzarone ou catin!»
«Le favori de la reine était désavoué par la ville du Dante. On
l'accueillait et on lui faisait fête pourtant. Plus que partout
ailleurs, la beauté règne en souveraine à Florence; trop de souvenirs
de chefs-d'œuvre y hantent les cerveaux. Les Florentins ont Botticelli,
le Benvenuto et Buonarotti dans les sens et dans le sang, et le
Pietaposa (vous l'avez vu tout à l'heure), ressemblait alors à un saint
Georges du Carpaccio ou à un saint Sébastien du Sodoma.