Mais il se sentait apprivoisé par le besoin d'expansion que développe

en nous la solitude; l'extraordinaire nullité des gens rencontrés à

Peïra-Cava, leur vulgarité, leur banalité aussi l'avaient disposé à

toutes les indulgences pour la princesse Outcharewska; il est vrai que

dans ce décor grandiose et changeant, il avait trouvé une tout autre

femme. La vieille coquette s'était révélée assagie, comme mélancolisée

par le spectacle de la nature. Dans ce mannequin de grands couturiers

il avait cru démêler sinon une âme, du moins un secret. On racontait

beaucoup de choses sur le passé de la princesse, mais on n'en affirmait

aucune; bref, le psychologue endormi dans Paul Sourdière s'était

réveillé, passionné au jeu de la découverte, et le romancier sentait

qu'il fréquenterait maintenant assidûment la villa.

Il y viendrait tous les soirs, au coucher du soleil, prendre le thé

avec la princesse et jouir avec elle de la féerie des crépuscules.

--Excusez-moi. Je vous ai fait attendre?

C'était la princesse qui rentrait.

--Je me suis attardée dans la forêt de Turini.

Et, se laissant tomber sur un rocking-chair:

--Cette forêt de Turini, quel décor! Je suis montée à pied jusqu'à la

Calmette. Quel embaumement et quelles fleurs! Les clairières en sont

criblées. J'en ai trouvé d'étonnantes. Ellen, apportez donc mes fleurs!»

Une femme de chambre entrait et présentait une haute gerbe de longs

épis floconneux et roses, d'un rose de nuée enflammée, et de grandes

clochettes d'un bleu d'eau de torrent.

--Oui, le paysage et le ciel s'y reflètent, faisait Paul Sourdière.

Mais vous allez bien souvent à Turini, princesse!

--Tous les jours. L'endroit est merveilleux, presque un coin du Tyrol:

la forêt d'Hansel et de Gretel. Et les troupes campées dans les

baraquements y mettaient, il y a huit jours, un tel mouvement, une

telle couleur!

--Artilleurs à l'abreuvoir, la halte des mulets, alpins en

reconnaissance, alpins lavant leur linge, autant de Detaille et de

Neuville que vous troubliez par vos dessous savants. On raconte déjà

des histoires sur vos promenades, princesse! Vous révolutionnez Turini.

Trois maréchaux des logis ont paraît-il...

--Ah! on vous a dit! interrompait la princesse avec un sourire. Oui!

Quelle aventure! Trois sous-officiers d'artillerie m'ont suivie, oui,

moi, et séparément. J'avais mon voile; tout s'explique. Mais voilà des

aventures qui ne m'arrivent plus, quand je vais à pied. Ces pauvres

jeunes gens! Ils ont bientôt deux mois de manœuvres dans les jambes,

deux mois de montagne et de privations, et, pour leur abstinence, mes

dessous de soie, ma robe de linon représentaient le but et la proie,

la femme, l'éternel féminin. Mais rassurez-vous, ajoutait la vieille

Anglaise, je n'ai pas levé mon voile, j'ai respecté leurs... non, mes

dernières illusions.

--Service des ambulances, sans doute, pensait méchamment le bon limier

de lettres.

--Ne soyez pas méchant, Sourdière. Regardez ces montagnes. Cimes et

nuées. Ce soir, elles sont d'opale et baignées de vapeurs d'eider,

d'opale bleutée comme celle qu'emploie Lalique, cette année. Si la vue

de pareils horizons ne vous rend pas meilleur et n'éteint pas chez vous

la facile ironie, il faut désespérer de vous, Sourdière. Moi, je me

sens ici une âme transparente et calme.

--Et trempée de gratitude heureuse.

--Vous êtes cruel, mon ami. Oui, j'ai été suivie... pas longtemps, cinq

minutes, tant que je ne me suis pas retournée..., car dès qu'ils ont vu

mon pauvre visage même sous mes triples voiles... et j'ai été jolie...

ah! Rirait-on assez, à Nice, si l'on savait que la vieille Outcharewska

a été suivie, à pied et en forêt, par trois maréchaux des logis...

moi qu'on ne regarde plus passer qu'en voiture. Mais l'air fraîchit;

prenez garde d'avoir froid. Ellen, un manteau. Prenez ce châle sur vos

épaules.»

Et quand la princesse eut jeté sur sa robe de mousseline bleu

pervenche un long manteau de drap blanc:

--Vous n'y comprenez rien, mon cher Sourdière, rien, vous êtes un Latin

et tout vous échappe de l'âme anglo-saxonne. Votre psychologie aux

prises avec nos soi-disant extravagances ne commet que des bourdes.

Vous me navrez, vraiment. Ainsi, hier encore, quand vous faisiez de

l'ironie sur le mariage de miss Eva Waston et daubiez à plaisir sur

la facilité des Américaines d'hôtel se donnant entre deux valses à

un danseur inconnu deux heures avant le bal, je vous écoutais, prise

pour vous d'un indicible sentiment de pitié. Il faut avoir, comme ces

femmes, vécu dans le mensonge et la plate adulation, qui rampent, en

Europe, autour des grosses fortunes, pour comprendre leur émotion,

que dis-je, leur gratitude attendrie devant un élan sincère; et leur

faiblesse (s'il y a faiblesse à disposer si généreusement de soi-même)

vis-à-vis un désir et sa réalité.

L'Américaine dont votre beau lieutenant d'artillerie a raconté,

impudemment fat, la chute imprévue et rapide dans cette soirée de

Palace-Hôtel, n'a cédé qu'à un mouvement d'altruisme. C'est le désir

vrai, l'éclair de passion lus dans les yeux de ce garçon, l'émoi de

toute sa chair et de sa voix vibrante qu'elle a voulu récompenser.

Le don qu'elle fit d'elle-même fut aussi un mouvement d'orgueil.

Heureuse enfin d'être convoitée, non plus pour son nom, sa situation,

sa fortune, mais pour sa personnalité même, elle fit l'abandon de sa

personnalité au mâle qui l'avait voulue comme femelle. Ces fautes-là,

mon cher ami, sont moins un râle qu'un hennissement; il y entre plus

d'orgueil que de luxure, et la preuve, c'est que la femme coupable,

chez nous, ne donne jamais de suite à sa faute. Pas de liaison, pas

d'intrigue, pas de mensonge avec ces belles cavales soumises une seule

fois au rut de l'étalon. En Amérique, il y a des surprises et jamais

d'adultères.

--Vous prêchez si bien, princesse, que vous convertiriez un pape. Me

voilà donc convaincu des bienfaits de l'altruisme.

--Non, car vous êtes un Latin, ataviquement persuadé de l'infériorité

de la femme; et ce qui vous gêne et vous humilie dans cette théorie de

l'amante se donnant sans espoir de retour et parce que l'occasion lui

plaît, c'est l'espèce d'égalité où nous entrons alors avec vous autres

hommes, en faisant nous aussi un choix. Vous admettez qu'on vous cède,

mais vous nous refusez le droit de sélection. Jamais un Français ne se

résignera à reconnaître en nous une égale.

--C'est qu'avec vos théories, princesse, c'est nous qui descendons dans

l'échelle morale. Nous devenons des hommes de joie, on nous choisit,

puis on nous laisse. Reste à établir si Messaline élevait jusqu'à elle

ses amants ou s'abaissait jusqu'à eux.

--Encore une stupidité, Sourdière. L'amour est de plain-pied.

--Quelle conviction, princesse! Vous exposez là des théories de pure

anarchie!

--D'anarchie! oui, peut-être. La civilisation m'attriste et m'emplit

de dégoût, oui et la princesse étouffait un soupir, puis, se reprenant

aussitôt:--Oui, vous avez vu clair dans mon âme. Sa voix s'était un peu

alentie.

Si j'aime tant la sauvagerie de ce pays, c'est que j'y ai senti flotter

autour de moi des désirs d'homme: voilà longtemps que pareille chose ne

m'était arrivée. Songez, j'ai soixante-dix ans, soupirait la princesse,

tout à coup sincère. Pour toute la Riviera je suis la vieille

Outcharewska, une vieille folle empanachée et peinte, un éventaire

de joaillerie, un mannequin de couturier, qui pourrait, au besoin,

servir d'épouvantail aux oiseaux... Oh! n'essayez pas de me démentir,

je serais encore bien plus affreuse sans tous ces falbalas et le

maquillage. Ce désir de prolonger une beauté finie, ce besoin de plaire

et de tromper encore n'est qu'une politesse vis-à-vis du monde et

surtout des amis. Les femmes très entourées de famille, de fils et de

petits-enfants, ont seules le droit de vieillir; les cheveux blancs ne

siéent bien qu'aux aïeules, et moi, je suis seule dans la vie. Je dois

donc m'y défendre, d'où toute cette coquetterie ridicule peut-être,

mais qui illusionne encore.»

Jamais Paul Sourdière n'avait surpris chez la princesse une telle

tristesse.

--Vieillir, quelle chose affreuse que de vieillir, surtout quand on a

été jeune, jolie et fêtée, désirée, adorée, adulée! Et j'ai été tout

cela.

Je suis née sans fortune, mon cher Sourdière, et ma situation, c'est

moi seule qui l'ai faite. J'ai été très belle, et je n'ai pas gardé

un portrait de moi: ceux-là ne sont plus qui auraient pu attacher

quelque prix à mon image. Très vite initiée par la pauvreté, pis que la

pauvreté, par la gêne aux cruautés implacables de la vie et consciente

de ma beauté, avertie par maintes expériences de l'empire qu'exerçait

sur les mâles la clarté de mes yeux et de ma chair (j'étais une blonde

lumineuse), je tablais sur les désirs des hommes et j'édifiais sur

eux ma fortune. J'eus la chance d'éviter toujours le théâtre et la

galanterie officielle; j'eus des amants que je sus choisir et fus une

courtisane assez adroite pour me faire épouser pour ma beauté. J'avais

trente ans quand lord Mérédith me prit pour femme. Je fus une lady

irréprochable, et quand Mérédith mourut en me laissant la rente viagère

de ses huit millions, j'avais juste quarante ans. J'avais donné dix ans

de vertu à mon mari: il les soldait. Sa générosité allait jusqu'à ne

pas exiger mon veuvage. J'étais libre de me remarier.

J'avais connu les désirs, je connus alors la cupidité. Affligée de

quatre cent mille francs de rentes, je fus assiégée de demandes; je

cessais de lire désormais la sensualité dans les yeux; j'étais encore

pourtant très belle. J'avais conservé une taille incomparable; ma gorge

n'avait pas bougé, et, sous des cheveux si fins qu'ils m'auréolaient

d'une fumée d'or, j'avais encore, la quarantaine sonnée, un visage

de vierge. Mais qu'importait aux épouseurs la fraîcheur de ma peau

et de mes yeux! J'étais la veuve aux quatre cent mille francs de

rentes, la poule aux œufs d'or. De très grands noms un peu tarés

et de vraies gloires un peu fanées tourbillonnèrent autour de moi.

Je vécus dans l'intrigue et la lassitude de flirts outrageants et

de poursuites obsédantes; c'est alors que j'appris à connaître les

hommes. L'intérêt seul vous les montre tels qu'ils sont. En amour, ce

ne sont que rarement de beaux animaux... L'amour! je ne devais plus le

connaître!... et je souffris atrocement de cette soudaine disparition

dans ma vie de la sexualité et du désir.

J'avais vécu vingt ans dans la poignante ivresse d'être voulue et

sollicitée pour la splendeur seule de mon corps... La chute était

cruelle et le réveil abominable; je payais chèrement la jouissance de

mes huit millions.

Et rebutée, écœurée, très attristée surtout, j'épousais le prince Serge

Outcharewski. C'était le plus vieux de mes soupirants; il était ruiné

de santé et réduit par sa famille à la portion congrue. C'est son âge

et son délabrement physique qui me décidèrent. Avec lui j'avais toutes

les chances d'être bientôt veuve, et puis, je n'avais pas avec ce

malade à supporter le mensonge des caresses. Il fut stipulé entre nous

que nous vivrions complètement à part. Je serais chez lui à Paris, et

il serait chez moi à Nice; je lui abandonnais soixante mille francs par

an pour ses voyages et ses cigares et m'engageais à respecter son nom;

je tins parole. Les prétendants m'avaient guérie des amants.

Le prince tint à se faire regretter: il mourait six ans après notre

mariage. Je redevins veuve et retrouvais, plus enragée que jamais, la

meute affreuse des poursuivants.

--Quelle amertume, princesse! Vous avez de ces mots! Seriez-vous

anarchiste?

--Peut-être. J'ai la haine de l'argent. Jeune, il m'a domestiquée aux

caprices d'autrui pour, à l'âge où j'aurais pu partager les désirs,

m'en interdire la joie complice. Je ne pardonnerai jamais à mes

millions de m'avoir ôté l'amour.»

Sourdière sentait la princesse en veine de confidences.

--Alors, princesse, lui demanda-t-il, depuis votre mariage avec lord

Mérédith, vous n'avez jamais?...

--Non, je n'ai trompé aucun de mes maris; je devais ma fortune à l'un,

mon titre à l'autre: j'ai payé comptant.

--Mais depuis votre veuvage?

--Depuis (les yeux savamment maquillés de l'Anglaise plongeaient

intensément dans les yeux de l'écrivain), depuis... Ecoutez-moi,

Sourdière. Je n'ai jamais confié à personne ce que je vais vous dire;

mais, quand vous m'aurez entendue, vous comprendrez quel âpre et

délicieux plaisir je trouvais à m'égarer, élégante et voilée, dans ces

forêts remplies de bivouacs et de campements d'alpins.

Il y a vingt ans j'avais cinquante ans, et, à cinquante ans, une femme

de luxe qui veut demeurer jolie peut faire illusion encore. C'était fin

mai, un dimanche, à Nice. Des amis m'étaient venus voir à la villa, je

les avais retenus à goûter, et, vers les six heures, j'eus la fantaisie

de les reconduire à pied jusqu'au port, à la station des fiacres et

des tramways. En mai, vous savez quelle féerie sont les sentiers de

traverse du mont Boron! J'étais très simplement mise: une ceinture

de cuir blanc sur une robe de linon, un chapeau de jardin. Pour un

rustre j'étais aussi bien une femme de chambre soignée qu'une princesse

accablée de millions.

Il était six heures, et, devant l'église, toute une trôlée de matelots

farnientait, assis ou couchés sur le parapet du quai.

--Quel regard, mâtin! me faisait un de mes amis. Oh! celui-là,

princesse, vous l'avez impressionné.

--Qui, celui-là?

--Mais ce matelot couché là-bas, sur le parapet. Tenez, il vous regarde

encore.»

Je ne l'avais pas même remarqué. Je me retournai.

C'était un traîneur de port, dont je fis un Sicilien ou un Corse, un

homme de mer hâlé, au profil hardi. Vautré sur la rampe de granit, il

me fixait toujours de ses prunelles ardentes.

Je prenais congé de mes amis; une curiosité me tenait. Je revenais sur

mes pas et passais devant l'homme. Mais en passant je lui souriais des

yeux et je ralentissais ma marche. Dans ces cas-là, nous avons toutes

des yeux derrière la tête. L'homme n'avait pas bougé. Tout à coup, je

tressaillis; un pas suivait mon pas: l'homme venait.

Je ne me retournais pas et reprenais les petits sentiers en escaliers

qui montent entre les murs des villas. L'homme montait derrière

moi. Dans les jardins, les chèvrefeuilles et les seringas en fleurs

versaient des odeurs enivrantes qui me faisaient défaillir. L'homme

s'arrêtait quand je m'arrêtais et ne m'abordait pas.

Arrivée devant la grille de ma villa, j'eus une inspiration

d'amoureuse. Au lieu d'entrer, je continuai à longer le mur de ma

propriété, et, tournant un angle, m'arrêtai devant la petite porte de

service. Le hasard voulait que j'en eusse sur moi la clef. Je retirai

lentement cette clef de ma poche et l'introduisis dans la serrure.

Alors seulement l'homme s'approcha, et, dans cette langue italienne

(vous comprenez l'italien?), qui m'apparut divine, ce dialogue simplice

s'engagea:

--_Avete la chiave?_ Vous avez la clef.

--_Si._ Oui.

--_State cui?_ Vous demeurez ici?

--_Si._ Oui.

--_E possibile di viderla?_ On peut vous voir?

--_No adesso._ Pas maintenant.

--_Perche._ Pourquoi?

--_Piu tarde._ Plus tard.

--_Quando?_ Quand?

--_Alle otto, questa sera._ A huit heures, ce soir.

--_Sicuro?_ Sûrement?

--_Sicuro, questa sera, cui._ Sûrement, ce soir, ici.

Et j'entrai dans le jardin. Comment avais-je pu parler ainsi à un

inconnu, à un va-nu-pieds--car il était pieds nus! Mon émotion avait

répondu pour moi.

Et j'allai au rendez-vous, Sourdière.

--Parbleu!

--Frissonnante, apeurée, le cœur battant d'une angoisse indicible, je

m'échappais de table et courais, à travers les massifs, à la petite

porte du jardin. Il était là! Avec quelle douceur violente il m'attira

sur lui, et dans quel éloquent silence! Il vibrait comme une tige; sa

bouche écrasait la mienne et me buvait toute. Il m'entraînait sous les

jasmins d'une tonnelle: des pétales s'effeuillèrent sur nous. «_Te amo!

te amo!_» balbutiait-il dans un égarement de brute reconnaissante.

Et c'étaient des étreintes et des baisers, et des sanglots. Et quand

il fallut partir, à son: «_Quando te revedrai?_» j'eus le courage

de répondre: «_Sono camerista. Partiro domani._» (Je suis femme de

chambre. Nous partons demain.)

Qu'aurait fait cet homme, et que serait-il advenu de moi, s'il avait

su avoir tenu dans ses bras la princesse Outcharewska?

Je ne l'ai jamais revu. Venu à Nice sur quelque tartane, il est reparti

comme il était venu.

VII

SERVICE EN CAMPAGNE

_Il y a des âmes faibles, passionnées et hautes, qui ne peuvent faire

le sacrifice de leurs désirs et ne savent pas renier leur idéal. Leur

vie de sentiment est une étrange alternance de chutes et de rachats,

d'indulgences indignes et d'abnégations héroïques._

_Une faute se rachète par un martyre volontairement imposé; et,

aujourd'hui, une bonne œuvre répare l'erreur d'hier. Elles veulent

bien s'arracher l'œil droit et n'entrer que mutilées dans le royaume

de Dieu. Ce qu'elles ne peuvent arracher, c'est le besoin d'émotions

violentes et personnelles qui fait de leur cœur un abîme d'égoïsme

involontaire et douloureux._

Gabrielle-Dante ROSETTI.

Sourdière avait reçu le volume avec le passage souligné; un mot

de la princesse Outcharewska le priait de le lire et l'invitait à

l'accompagner à Cabane-Vieilles, entre l'Authion et Turini.

Il y assisterait avec elle aux manœuvres des A contre les B, les

dernières opérations des deux corps d'armée en ce moment dans les

Alpes. Le général de Brusselard, qui avait dîné la veille chez elle,

avait bien voulu la renseigner à demi sur les plans de la journée. Des

hauteurs de l'Authion ils assisteraient certainement à l'attaque des

Calmettes et à l'assaut de Peïra-Cava. La descente du Mangiabo par les

A, avec toutes les compagnies d'alpins sur ses pentes, vaudrait, à elle

seule, le voyage. Voudrait-il être son compagnon dans cette excursion?

Elle avait comme coupe-file un mot du général de Brusselard et pourrait

traverser toutes les lignes.

Sourdière avait accepté.

Depuis huit jours qu'il croisait sous bois les marches et

contre-marches des deux partis et que, dans ses promenades de Lucéram

au Moulinet, il surprenait les bivouacs des alpins ou le démontage des

pièces d'artillerie dans les clairières de la forêt ou les petites

places des villages, il avait fini par s'intéresser aux péripéties et

aux alternatives de la petite guerre.

Tour à tour passionné pour les A ou pour les B, au hasard des

rencontres, voilà huit jours qu'il les photographiait sans relâche dans

toutes les attitudes et dans tous les décors de leur rude vie d'armée

en campagne. Ses clichés auraient fait la fortune d'un éditeur de

cartes postales. Il emportait donc son kodak; et, quand la victoria de

la princesse venait le prendre à l'hôtel, il ne la faisait pas attendre.

Le général de Brusselard avait indiqué un plan de campagne, que le

chef des B, le colonel Astié avait déjoué. La princesse et Sourdière

n'avaient plus trouvé personne à Cabane-Vieille; une marche de nuit

avait fait un désert des pentes de l'Authion et de la forêt de Turini.

Des baraquements abandonnés, entre lesquels ils se promenaient,

ils plongeaient dans les trois ravins où vient mourir la vallée de

la Bévera. Désertes aussi les hautes pentes gazonnées de Mangiabo.

Jusqu'au pied de l'épais contrefort, derrière lequel s'abritent les

maisons du Moulinet, montagnes et ravins dévalaient brusquement; vaste

entonnoir de roches et de pâtures, hier encore peuplé d'une foule

grouillante et bariolée de soldats et, depuis leur départ, hanté d'une

étrange et poignante solitude.

De lointaines fusillades du côté de l'Escarenne éclataient à de rares

intervalles; la trame du silence se déchirait comme une soie; mais,

une minute après, les mille bourdonnements des insectes et des herbes

le tissaient de nouveau plus vite et plus sonore de leurs innombrables

frémissements. La princesse sentait peser en elle une affreuse

tristesse.

Le silence de la montagne, cette ivresse de la nature faite du rêve

immobile des cimes et de la joie du vent, de la griserie de l'insecte

et du vivace élan des tiges, étreignait la vieille anglaise au cœur.

Elle y avait trop entendu, les jours précédents, les bruits familiers

et joyeux des compagnies campées à la belle étoile: cris des hommes

autour des lessives et des cuisines; hennissements des mules à

l'abreuvoir; hurrahs des troupiers à l'heure de la soupe; querelles

vite éteintes autour des cantines, et commandements des supérieurs.

Cabane-Vieille et le désarroi de ses baraquements vides lui donnaient

le mal de la solitude; elle et Sourdière redescendaient à Turini. Là

au moins, sous les hautes branches des sapins traversées de soleil,

trouveraient-ils la gaieté du petit restaurant d'officiers et du

grand abreuvoir, où les longs chariots chargés de bois de la forêt

voient s'arrêter leurs attelages. Ce silence régnait aussi sous les

grands arbres, plus bourdonnant encore que sur les hauteurs; une odeur

enivrante de thym et de lavande se dégageait dans la chaleur; là aussi

tous les baraquements étaient vides. La princesse s'arrêtait auprès de

l'abreuvoir.

--Partis! Ils sont partis, et, jusqu'à l'année prochaine, et je me

sens plus vieille de dix ans depuis leur départ. Voilà douze jours que

je viens me promener ici, et chaque fois j'y venais avec une toilette

nouvelle, hermétiquement voilée. Oh! cela naturellement, mais corsetée,

ajustée, chaussée, gantée et avec quel soin, et tout cela, pour plaire

à ces soldats! Oh! je savais bien que je ne faisais aucune illusion aux

officiers. Ceux-là sont de notre horrible monde; ils chiffrent la date

exacte de toute ride de femme; mais pour ces hommes du peuple ou de la

montagne, pour ces humbles et, disons-le, ces brutes arrachées de leurs

foyers et asservies, les pauvres êtres, à ce dur métier de routier, mon

élégance faisait de moi une femme; mes dessous de soie me donnaient

vingt ans. Claire de costume et de teint grâce à mon maquillage, je

passais parmi leur lassitude et leur vigueur comme le spectre de la

Jeunesse et, je vous l'ai déjà dit, Sourdière, malgré mes soixante-dix

ans, dans cette forêt, cet été, j'ai senti flotter autour de moi une

atmosphère de désirs.

Le désir! La seule raison que nous ayons de vivre. Désirer! quelle joie

et quel supplice! Mais quelle intensité apportée dans notre vie! Mais

être désirée, quelle ivresse et quel orgueil! Or être désirée, pour une

femme, mon ami, c'est ne pas vieillir. Le poète l'a bien compris, qui,

faisant parler un amant aveugle à sa vieille maîtresse, écrivait ces

quatre mauvais vers:

Et mes yeux te voient toujours belle,

Le front clair comme au premier jour;

Et ta jeunesse est éternelle,

Car éternel est mon amour.

La poésie est médiocre, mais la pensée en est exquise, et le peu

d'années qui me restent à vivre, mon cher ami, je conserverai une

gratitude attendrie à cette forêt où quelques illusions aidant,

beaucoup d'artifices aussi, cela je l'avoue, j'ai retrouvé la jeunesse

et senti le frôlement délicieux de l'amour.

--Quelle rêveuse vous faites! ne pouvait s'empêcher de sourire

l'écrivain.

--Et quelle passionnée aussi! Cela vous pouvez le dire.

--Rêveuse et passionnée, soulignait l'homme de lettres.

--C'est que j'ai si peu vécu.

--Comment?

--Oui, je n'ai pas eu de vie sentimentale, moi. Depuis l'âge de

dix-huit ans j'ai lutté, intrigué, mené l'existence d'un homme

d'affaires. Je vous l'ai déjà dit, j'ai fait ma fortune. Les passionnés

auront vécu; les raisonnables auront duré... Par horreur de la

pauvreté, j'ai tout sacrifié pour atteindre la fortune. Je la possède,

mais je n'ai pas eu l'amour.

La princesse s'était assise sur un tronc d'arbre.

--Mais vous avez le luxe, princesse. On ne peut tout avoir.

--Oui, j'ai le luxe, un luxe dont je suis prisonnière; un luxe qui me

permet la robe de Doucet, le bijou de Morgan, l'installation de Nice et

le caprice des villas estivales dans un cadre où l'on trouve toujours

des amis? Mais ce luxe-là m'interdit tout caprice, toute fantaisie,

toute réalisation de désir. Il m'a désignée comme une proie à toutes

les basses convoitises, il m'a appris à douter de tous et de tout; il a

fait de moi la _dame qui casque_. Oh! l'horreur de ce mot, _casquer_.

Oh! quelle horreur!

--C'est que vous êtes trop prudente aussi, princesse; trop réfléchie et

trop politique.

--Je suis Anglaise.

--Avec quel orgueil vous dites cela!

L'école des vieilles femmes · 第 4 / 11 段