L'Infante que ces dons achevent de confondre

A son Pere, a son Roi ne scait plus que repondre;

Sa Maraine aussi-tot la prenant par la main,

Il ne faut pas, lui dit-elle a l'oreille,

Demeurer en si beau chemin,

Est-ce une si grande merveille

Que tous ces dons que vous en recevez

Tant qu'il aura l'Asne que vous scavez

Qui d'ecus d'or sans cesse emplit sa bource;

Demandez-lui la peau de ce rare Animal,

Comme il est toute sa resource,

Vous ne l'obtiendrez pas, ou je raisonne mal.

Cette Fee etoit bien scavante,

Et cependant elle ignoroit encor

Que l'amour violent pourvu qu'on le contente,

Conte pour rien l'argent & l'or;

La peau fut galamment aussi tot accordee

Que l'Infante l'eut demandee.

Cette Peau quand on l'apporta

Terriblement l'epouvanta

Et la fit de son sort amerement se plaindre,

Sa Maraine survint & lui representa

Que quand on fait le bien on ne doit jamais craindre;

Qu'il faut laisser penser au Roy

Qu'elle est tout a fait disposee

A subir avec lui la conjugale Loi;

Mais qu'au meme moment seule & bien deguisee

Il faut qu'elle s'en aille en quelque Etat lointain

Pour eviter un mal si proche & si certain.

Voici, poursuivit-elle, une grande cassette

Ou nous mettrons tous vos habits

Votre miroir, votre toillette,

Vos diamans & vos rubis.

Je vous donne encor ma Baguette;

En la tenant en votre main

La cassette suivra votre meme chemin.

Toujours sous la Terre cachee;

Et lorsque vous voudrez l'ouvrir

A peine mon baton la Terre aura touchee

Qu'aussi-tot a vos yeux elle viendra s'offrir.

Pour vous rendre meconnaissable

La depoueille de l'Asne est un masque admirable

Cachez-vous bien dans cette peau,

On ne croira jamais, tant elle est effroyable

Qu'elle renferme rien de beau.

La Princesse ainsi travestie

De chez la sage Fee a peine fut sortie,

Pendant la fraicheuer du matin

Que le Prince qui pour la Fete

De son heureux Hymen s'apprete

Apprend tout effraye son funeste destin.

Il n'est point de maison, de chemin, d'avenue

Qu'on ne parcoure promptement,

On ne peut deviner ce qu'elle est devenue.

Par tout se repandit un triste & noir chagrin

Plus de Nopces, plus de Festin,

Plus de Tarte, plus de Dragees,

Les Dames de la Cour toutes decouragees

N'en dinerent point la plupart;

Mais du Cure sur tout la tristesse fut grande,

Car il en dejeuna fort tard

Et qui pis est n'eut point d'offrande.

L'Infante cependant poursuivoit son chemin

Le visage couvert d'une vilaine crasse

A tous Passans elle tendoit la main

Et tachoit pour servir de trouver une place;

Mais les moins delicats & les plus malheureux

La voyant si maussade & si pleine d'ordure

Ne vouloient ecouter ni retirer chez eux

Une si sale creature.

Elle alla donc bien loin, bien loin, encor plus loin,

Enfin elle arriva dans une Metairie

Ou la Fermiere avoit besoin

D'une soueillon, dont l'industrie

Allat jusqu'a scavoir bien laver des torchons

Et nettoyer l'auge aux Cochons.

On la mit dans un coin au fond de la cuisine

Ou les Valets, insolente vermine,

Ne faisoient que la tirailler,

La contredire & la railler,

Ils ne scavoient quelle piece lui faire

La harcelant a tout propos;

Elle etoit la butte ordinaire

De tous leurs quolibets & de tous leurs bons mots.

Elle avoit le Dimanche un peu plus de repos,

Car ayant du matin fait sa petite affaire,

Elle entroit dans sa chambre & tenant son huis clos,

Elle se decrassoit, puis ouvroit sa cassette,

Mettoit proprement sa toilette

Rangeoit dessus ses petits pots,

Devant son grand miroir contente & satisfaite;

De la Lune tantot, la robe elle mettoit

Tantot celle ou le feu du Soleil eclattoit,

Tantot la belle robe bluee

Que tout l'azur des Cieux ne scauroit egaler,

Avec ce chagrin seul que leur trainante queuee

Sur le plancher trop court ne pouvoit s'etaler.

Elle aimoit a se voir jeune, vermeille & blanche

Et plus brave cent fois que nulle autre n'etoit;

Ce doux plaisir la sustentoit

Et la menoit jusqu'a l'autre Dimanche.

J'oubliois a dire en passant

Qu'en cette grande Metairie

D'un Roy magnifique & puissant

Se faisoit la Menagerie,

Que la, Poules de Barbarie,

Rales, Pintades, Cormorans,

Oisons musquez, Cannes Petieres

Et mille autres oiseaux de bijares manieres,

Entre eux presque tous differents

Remplissoient a l'envi dix cours toutes entieres.

Le fils du Roy dans ce charmant sejour

Venoit souvent au retour de la Chasse

Se reposer, boire a la glace

Avec les Seigneurs de sa Cour.

Tel ne fut point le beau Cephale;

Son air etoit Royal, sa mine martiale

Propre a faire trembler les plus fiers bataillons;

Peau d'Asne de fort loin le vit avec tendresse

Et reconnut par cette hardiesse

Que sous sa crasse & ses haillons

Elle gardoit encor le coeur d'une Princesse.

Qu'il a l'air grand, quoi qu'il l'ait neglige,

Qu'il est aimable, disoit-elle,

Et que bienheureuse est la belle

A qui son coeur est engage.

D'une robe de rien s'il m'avoit honoree.

Je m'en trouverois plus paree

Que de toutes celles que j'ai.

Un jour le jeune Prince errant a l'aventure

De bassecour en bassecour,

Passa dans une allee obscure

Ou de Peau d'Asne etoit l'humble sejour.

Par hasard il mit l'oeil au trou de la serrure;

Comme il etoit fete ce jour

Elle avoit pris une riche parure

Et ses superbes vetemens

Qui tissus de fin or & de gros diamans

Egaloient du Soleil la clarte la plus pure.

Le Prince au gre de son desir

La contemple & ne peut qu'a peine,

En la voyant, reprendre haleine,

Tant il est comble de plaisir.

Quels que soient les habits, la beaute du visage,

Son beau tour, sa vive blancheur,

Ses traits fins, sa jeune fraicheur

Le touchent cent fois davantage,

Mais un certain air de grandeur

Plus encore une sage & modeste pudeur

Des beautez de son ame, asseure temoignage,

S'emparerent de tout son coeur.

Trois fois dans la chaleur du feu qui le transporte

Il voulut enfoncer la porte,

Mais croyant voir une Divinite,

Trois fois par le respect son bras fut arrete,

Dans le Palais pensif il se retire

Et la nuit & jour il soupire,

Il ne veut plus aller au Bal

Quoi qu'on soit dans le Carnaval,

Il hait la Chasse, il hait la Comedie

Il n'a plus d'appetit, tout lui fait mal au coeur

Et le fond de sa maladie

Est une triste & mortelle langueur.

Il s'enquit quelle etoit cette Nymphe admirable

Qui demeuroit dans une bassecour

Au fond d'une allee effroyable,

Ou l'on ne voit goutte en plein jour.

C'est, lui dit-on, Peau d'Asne, en rien Nymphe ni bele

Et que Peau d'Asne l'on appelle,

A cause de la peau qu'elle met sur son cou;

De l'Amour c'est le vrai remede,

La bete en un mot la plus laide,

Qu'on puisse voir apres le Loup:

On a beau dire, il ne scauroit le croire,

Les traits que l'amour a tracez

Toujours presens a sa memoire

N'en seront jamais effacez.

Cependant la Reyne sa Mere,

Qui n'a que lui d'enfant pleure & se desespere,

De declarer son mal elle le presse en vain,

Il gemit, il pleure, il soupire,

Il ne dit rien, si ce n'est qu'il desire

Que Peau d'Asne lui fasse un gateau de sa main;

Et la Mere ne scait ce que son Fils veut dire;

O Ciel! Madame, lui dit-on,

Cette Peau d'Asne est une noire Taupe

Plus vilaine encore & plus gaupe

Que le plus sale Marmiton.

N'importe, dit la Reyne, il le faut satisfaire,

Et c'est a cela seul que nous devons songer;

Il auroit eu de l'or, tant l'aimoit cette Mere,

S'il en avoit voulu manger.

Peau d'Asne donc prend sa farine

Qu'elle avoit fait blutter expres,

Pour rendre sa pate plus fine,

Son sel, son beurre & ses oeufs frais,

Et pour bien faire sa galette

S'enferme seule en sa chambrette.

D'abord elle se decrassa

Les mains, les bras & le visage,

Et prit un corps d'argent que vite elle laca

Pour dignement faire l'ouvrage,

Qu'aussi-tot elle commenca.

On dit qu'en travaillant un peu trop a la hate,

De son doigt par hazard il tomba dans la pate

Un de ses anneaux de grand prix,

Mais ceux qu'on tient scavoir le fin de cette histoire

Asseurent que par elle expres il y fut mis;

Et pour moi franchement, je l'oserois bien croire,

Fort seur que quand le Prince a sa porte aborda

Et par le trou la regarda,

Elle s'en etoit appercue.

Sur ce point la Femme est si drue,

Et son oeil va si promptement

Qu'on ne peut la voir un moment,

Qu'elle ne scache qu'on l'a veuee.

Je suis bien seur encore, et j'en ferois serment

Qu'elle ne douta point que de son jeune Amant

La Bague ne fut bien receue.

On ne petrit jamais un si friand morceau,

Et le Prince trouva la galette si bonne

Qu'il ne s'en fallut rien que d'une faim gloutonne

Il n'avalat aussi l'anneau.

Quand il en vit l'emeraude admirable,

Et du jonc d'or le cercle etroit,

Qui marquoit la forme du doigt,

Son coeur en fut touche d'une joye incroyable;

Sous son chevet il le mit a l'instant

Et son mal toujours augmentant

Les Medecins sages d'experience,

En le voyant maigrir de jour en jour

Jugerent tous par leur grande science

Qu'il etoit malade d'amour.

Comme l'Hymen, quelque mal qu'on en die,

Est un remede exquis pour cette maladie,

On conclut a le marier;

Il s'en fit quelque tems prier,

Puis dit, je le veux bien, pourvu que l'on me donne

En mariage la personne

Pour qui cet anneau sera bon;

A cette bijare demande

De la Reine & du Roi la surprise fut grande,

Mais il etoit si mal qu'on n'osa dire non.

Voila donc qu'on se met en quete

De celle que l'anneau, sans nul egard du sang,

Doit placer dans un si haut rang,

Il n'en est point qui ne s'apprete

A venir presenter son doigt

Ni qui veueille ceder son droit.

Le bruit ayant couru que pour pretendre au Prince,

Il faut avoir le doigt bien mince,

Tout Charlatan, pour etre bien venu,

Dit qu'il a le secret de le rendre menu,

L'une en suivant son bizare caprice

Bomme une rave le ratisse,

L'autre en couppe un petit morceau,

Une autre en le pressant croit qu'elle l'appetisse,

Et l'autre avec de certaine eau

Pour le rendre moins gros en fait tomber la peau;

Il n'est enfin point de manoeuvre

Qu'une Dame ne mette en oeuvre,

Pour faire que son doigt quadre bien a l'anneau.

L'essai fut commence par les jeunes Princesses

Les Marquises & les Duchesses,

Mais leurs doigts quoi que delicats

Estoient trop gros & n'entroient pas.

Les Comtesses & les Baronnes,

Et toutes les nobles Personnes,

Comme elles tour a tour presenterent leur main

Et la presenterent en vain.

Ensuite vinrent les Grisettes,

Dont les jolis & menus doigts,

Car il en est de tres-bien faites,

Semblerent a l'anneau s'ajuster quelquefois

Mais la Bague toujours trop petite ou trop ronde

D'un dedain presque egal rebuttoit tout le monde.

Il fallut en venir enfin

Aux Servantes, aux Cuisinieres,

Aux Tortillons, aux Dindonnieres;

En un mot a tout le fretin,

Dont les rouges & noires pattes,

Non moins que les mains delicates

Esperoient un heureux destin.

Il s'y presenta mainte fille

Dont le doigt gros & ramasse,

Dans la Bague du Prince eut aussi peu passe

Qu'un cable au travers d'une aiguille.

On crut enfin que c'etoit fait,

Car il ne restoit en effet,

Que la pauvre Peau d'Asne au fond de la cuisine,

Mais comment croire, disoit-on,

Qu'a regner le Ciel la destine,

Le Prince dit, & pourquoi non?

Qu'on la fasse venir. Chacun se prit a rire

Criant tout haut que veut-on dire,

De faire entrer ici cette sale guenon

Mais lorsqu'elle tira de dessous sa peau noire

Une petite main qui sembloit de l'yvoire,

Qu'un peu de pourpre a colore,

Et que de la bague fatale,

D'une justesse sans egale

Son petit doigt fut entoure,

La Cour fut dans une surprise

Qui ne peut pas etre comprise.

On la menoit au Roi dans ce transport subit,

Mais elle demanda qu'avant que de paraitre

Devant son Seigneur & son Maitre

On lui donnat le temps de prendre un autre habit,

De cet habit, pour la verite dire,

De tous cotez on s'appretoit a rire,

Mais lorsqu'elle arriva dans les Appartemens

Et qu'elle eut traverse les salles

Avec ses pompeux vetemens

Dont les riches beautez n'eurent jamais d'egales,

Que ses aimables cheveux blonds

Melez de diamans dont la vive lumiere

En faisoit autant de rayons,

Que ses yeux bleus, grands, doux & longs,

Qui pleins d'une Majeste fiere

Ne regardent jamais sans plaire & sans blesser,

Et que sa taille enfin si menuee & si fine

Qu'avecque ses deux mains on eut pu l'embrasser,

Montrerent leurs appas & leur grace divine;

Des Dames de la Cour, & de leurs ornemens

Tomberent tous les agremens.

Dans la joye & le bruit de toute l'Assemblee,

Le bon Roi ne se sentoit pas

De voir sa Bru posseder tant d'appas,

La Reyne en etoit affolee,

Et le Prince son cher Amant,

De cent plaisirs l'ame comblee

Succomboit sous le poids de son ravissement.

Pour l'Hymen aussitot chacun prit ses mesures,

Le Monarque en pria tous les Rois d'alentour,

Qui tous brillans de diverses parures

Quitterent leurs Etats pour etre a ce-grand jour

On en vit arriver des climats de l'Aurore,

Montez sur de grands Elephans,

Il en vint du rivage More,

Qui plus noirs & plus laids encore,

Faisoient peur aux petits enfans;

Il en debarque & la Cour en abonde.

Mais nul Prince, nul Potentat,

N'y parut avec tant d'eclat

Que le Pere de l'Epousee,

Qui d'elle autrefois amoureux

Avoit avec le temps purifie les feux

Dont son ame etoit embrasee,

Il en avoit banni tout desir criminel

Et de cette odieuse flamme

Le peu qui restoit dans son ame

N'en rendoit que plus vif son amour paternel.

Des qu'il la vit, que benit soit le Ciel

Qui veut bien que je te revoye,

Ma chere enfant, dit-il, &, tout pleurant de joye

Courut tendrement l'embrasser;

Chacun a son bonheur voulut s'interesser,

Et le futur Espoux etoit ravi d'apprendre

Que d'un Roi si puissant il devenoit le Gendre.

Dans ce moment la Maraine arriva

Qui raconta toute l'histoire,

Et par son recit acheva

De combler Peau d'Asne de gloire.

Il n'est pas malaise de voir

Que le but de ce conte est qu'un Enfant apprenne

Qu'il vaut mieux s'exposer a la plus rude peine

Que de manquer a son devoir.

Que la Vertu peut etre infortunee

Mais qu'elle est toujours couronnee.

Que contre un fol amour & ses fougueux transports

La Raison la plus forte est une foible digue,

Et qu'il n'est point de si riches thresors

Dont un Amant ne soit prodigue.

Que de l'eau claire & du pain bis

Suffisent pour la nourriture

De toute jeune Creature,

Pourvu qu'elle ait de beaux habits.

Que sous le Ciel il n'est point de femelle

Qui ne s'imagine etre belle,

Et qui souvent ne s'imagine encor

Que si des trois Beautez la fameuse querelle,

S'etoit demelee avec elle

Elle auroit eu la pomme d'or.

Le Conte de Peau d'Asne est difficile a croire,

Mais tant que dans le Monde on aura des Enfans,

Des Meres & des Meres-grands,

On en gardera la memoire.

LES SOUHAITS RIDICULES.

_CONTE._

A MADEMOISELLE DE LA C.

PAR MR. PERRAULT, DE L'ACADEMIE FRANCOISE.

Si vous etiez moins raisonnable,

Je me garderois bien de venir vous conter

La folle & peu galante Fable,

Que je m'en vais vous debiter.

Une aune de Boudin en fournit la matiere.

Une aune de Boudin, ma chere:

Quelle pitie! c'est une horreur,

S'ecrieroit une Pretieuse,

Qui toujours tendre & serieuse,

Ne veut ouir parler que d'affaires de coeur.

Mais vous, qui mieux qu'autre qui vive,

Scavez charmer en racontant,

Et dont l'expression est toujours si naive,

Que l'on croit voir ce qu'on entend,

Qui scavez que c'est la maniere

Dont quelque chose est invente,

Qui beaucoup plus que la matiere,

De tout recit fait la beaute,

Vous aimerez ma Fable & sa moralite;

J'en ai, j'ose le dire, une assurance entiere.

Il etoit une fois un pauvre Bucheron,

Qui las de sa penible vie,

Avoit, disoit-il, grande envie

De s'aller reposer aux bords de l'Acheron,

Representant dans sa douleur profonde,

Que depuis qu'il etoit au monde,

Le Ciel cruel n'avoit jamais

Voulu remplir un seul de ses souhaits.

Un jour que dans le bois il se mit a se plaindre,

A lui la foudre en main Jupitre s'apparut.

On auroit peine a bien depeindre

La peur que le bonhomme en eut.

Je ne veux rien, dit-il, en se jettant par terre,

Point de souhaits, point de Tonnerre,

Seigneur, demeurons but a but.

Cesse d'avoir aucune crainte,

Je viens, dit Jupiter, touche de ta complainte,

Te faire voir le tort que tu me fais.

Ecoute donc, je te promets,

Moi qui du monde entier suis le Souverain Maitre,

D'exaucer pleinnement les trois premiers souhaits

Que tu voudras former sur quoi que ce puisse etre

Voi ce qui peut te rendre heureux,

Voi ce qui peut te satisfaire,

Et comme ton bonheur depend tout de tes voeux,

Songes y bien avant que de les faire.

A ces mots Jupiter dans les Cieux remonta,

Et le gay Bucheron embrassant sa falourde,

Pour retourner chez lui sur son dos la jetta.

Cette charge jamais ne lui parut moins lourde,

Il ne faut pas, disoit-il en trottant,

Dans tout ceci rien faire a la legere

Il faut, le cas est important,

En prendre avis de notre Menagere,

C'a, dit-il en entrant sous son toit de feugere,

Faisons, Fanchon, grand feu, grand'chere,

Nous sommes riches desormais,

Et nous n'avons qu'a faire des souhaits.

La dessus fort au long tout se fait il lui conte.

A ce recit, l'Epouse vive & prompte,

Forma dans son esprit mille vastes projets,

Mais considerant l'importance

De s'y conduire avec prudence,

Blaise, mon cher Ami, dit-elle a son Epoux,

Ne gatons rien par notre impatience,

Examinons bien entre nous

Ce qu'il faut faire en pareille occurrence.

Remettons a demain notre premier souhait,

Et consultons notre chevet.

Je l'entens bien ainsi, dit le bonhomme Blaise,

Mais va tirer du vin derriere ces fagots.

A son retour il but, &, gouetant a son aise

Pres d'un grand feu la douceur du repos,

Il dit, en s'appuyant sur le dos de sa chaise,

Pendant que nous avons une si bonne braise,

Une aune de Boudin viendroit bien a propos.

A peine acheva-t-il de prononcer ces mots,

Que sa Femme apperceut, grandement etonnee,

Un Boudin fort long, qui partant

D'un des coins de la cheminee,

S'approchoit d'elle en serpentant.

Elle fit un cri dans l'instant,

Mais jugeant que cette avanture

Avoit pour cause le souhait

Que par betise toute pure

Son homme imprudent avoit fait,

Il n'est point de pouille, ni d'injure,

Que de depit & de couroux

Elle ne dit a son Epoux.

Quand on peut, disoit-elle, obtenir un Empire,

De l'or, des Perles, des Rubis,

Des Diamans, de beaux Habits,

Est-ce alors du Boudin qu'il faut que l'on desire?

Eh bien, j'ai tort, dit-il, j'ai mal place mon choix.

J'ai commis une faute enorme,

Je ferai mieux une autrefois.

Bon, bon, dit-elle, attendez-moi sous l'orme.

Pour faire un tel souhait, il faut etre bien Boeuf.

L'Epoux plus d'une fois emporte de colere

Pensa faire tout bas le souhait d'etre Veuf,

Et peut-etre entre nous ne pouvoit-il mieux faire.

Les hommes, disoit-il, pour souffrir sont bien nez.

Peste soit du Boudin, & du Boudin encore.

Plut a Dieu, maudite Pecore,

Qu'il te pendit au bout du nez!

La Priere aussitot du Ciel fut ecoutee,

Et des que le Mari la parole lacha

Au nez de l'Epouse irritee

L'Aune de Boudin s'attacha.

Ce prodige impreveu grandement le facha.

La Femme etoit jolie, elle avoit bonne grace,

Et pour dire sans fard la verite du fait,

Cet ornement en cette place

Ne faisoit pas un bon effet,

Si ce n'est qu'en pendant sur le bas du visage

Et lui fermant la bouche a tout moment

Il l'empechoit de parler aisement,

Pour un Epoux merveilleux avantage.

Je pourrois bien, disoit-il a part soi

Pour me dedommager d'un malheur si funeste,

Avec le souhait qui me reste

Tout d'un plein saut me faire Roi,

Rien n'egale, il est vrai, la grandeur Souveraine,

Mais encore faut-il songer

Comment seroit faite la Reine,

Et dans quelle douleur ce seroit la plonger,

De l'aller placer sur un Trone

Avec un nez plus long qu'une aune.

Il faut l'ecouter sur cela;

Et qu'elle meme elle soit la Maitresse

De devenir une grande Princesse,

En conservant l'horrible nez qu'elle a,

Ou de demeurer Bucheronne,

Avec un nez comme une autre personne,

Et tel qu'elle l'avoit avant ce malheur-la.

La chose bien examinee,

Quoi qu'elle sceut d'un Sceptre & le prix & l'effet,

Et que quand on est couronnee

On a toujours le nez bien fait,

Comme au desir de plaire il n'est rien qui ne cede,

Elle aima mieux garder son Bavolet,

Que d'etre Reine & d'etre laide.

Ainsi le Bucheron ne changea point d'etat;

Il ne devint point Potentat,

D'ecus il n'emplit point sa Bourse,

Trop heureux d'employer le souhait qui restoit,

Fraile bonheur, pauvre ressource,

A remettre sa Femme en l'etat qu'elle etoit;

Tant il est vrai qu'aux hommes miserables,

Aveugles, imprudens, inquiets, variables,

Pas n'appartient de faire des souhaits,

Et que peu d'entre eux sont capables

De bien user des dons que le Ciel leur a faits.

GRISELIDIS.

_NOUVELLE._

PAR MR. PERRAULT, DE L'ACADEMIE FRANCOISE.

A MADEMOISELLE ----

En vous offrant, jeune & sage Beaute

Ce modele de patience,

Je ne me suis jamais flatte

Que par vous de tout point il seroit imite

C'en seroit trop en conscience.

Mais Paris ou l'homme est poli,

Ou le beau sexe ne pour plaire

Trouve son bonheur accompli,

De tous cotez est si rempli

D'Exemples du vice contraire,

Qu'on ne peut en toute saison

Pour s'en garder ou s'en defaire,

Avoir trop de contrepoison.

Une Dame aussi patiente

Que celle dont ici je releve le prix,

Seroit par tout une chose etonnante.

Mais ce seroit un prodige a Paris.

Les femmes y sont souveraines,

Tout s'y regle selon leurs voeux,

Enfin c'est un climat heureux

Qui n'est habite que de Reines.

Ainsi je voi que de toutes facons,

Griselidis y sera peu prisee,

Et qu'elle y donnera matiere de risee,

Par ses trop antiques lecons.

Ce n'est pas que la patience

Ne soit une vertu des Dames de Paris,

Mais, par un long usage elles ont la science

De la faire exercer par leurs propres Maris.

* * * * *

Au pie des celebres Montagnes

Ou le Po s'echappant de dessous ses roseaux,

Va dans le sein des prochaines Campagnes,

Promener ses naissantes eaux,

Vivoit un jeune et vaillant Prince,

Les delices de sa Province.

Le Ciel en le formant, sur lui tout a la fois,

Versa ce qu'il a de plus rare,

Ce qu'entre ses Amis d'ordinaire il separe,

Et qu'il ne donne qu'aux grands Rois.

Comble de tous les dons & du corps & de l'Ame,

Il fut robuste, adroit, propre au metier de Mars,

Et par l'instinct secret d'une divine flame,

Avec ardeur il aima les beaux arts.

Il aima les combats, il aima la Victoire,

Les grands projets, les actes Valeureux,

Et tout ce qui fait vivre un beau nom dans l'Histoire;

Mais son coeur tendre & genereux

Fut encor plus sensible a la solide gloire

De rendre ses peuples heureux.

Ce temperament Heroique

Fut obscurci d'une sombre vapeur

Qui chagrine & melancolique,

Lui faisoit voir dans le fond de son Coeur,

Tout le beau sexe infidelle & trompeur.

Dans la femme, ou brilloit le plus rare merite,

Il voyoit une ame hipocrite,

Un Esprit d'orgueil enivre,

Un cruel ennemi qui sans cesse n'aspire

Qu'a prendre un souverain Empire

Sur l'Homme malheureux qui lui sera livre.

Le frequent usage du Monde,

Ou l'on ne voit qu'Epoux subjuguez ou trahis,

Joint a l'air jaloux du Pais,

Accrut encor cette haine profonde.

Il jura donc plus d'une fois

Que quand meme le Ciel pour lui plein de tendresse,

Formeroit une autre Lucrece,

Jamais de l'himenee il ne suivroit les Loix.

Ainsi, quand le matin, qu'il donnoit aux affaires,

Il avoit regle sagement

Toutes les choses necessaires

Au bonheur du Gouvernement,

Que du foible orphelin, de la veuve oppressee,

Il avoit conserve les droits,

Ou banni quelque impot qu'une guerre forcee

Avoit introduit autrefois;

L'autre moitie de la journee

A la Chasse etoit destinee,

Ou les Sangliers & les Ours,

Malgre leur fureur & leurs Armes

Lui donnoient encor moins d'allarmes

Que le sexe charmant qu'il evitoit toujours.

Cependant ses sujets que leur interet presse

De s'asseurer d'un Successeur

Qui les gouverne un jour avec meme douceur,

A leur donner un fils le convioient sans cesse.

Un jour dans le Palais ils vinrent tous en corps

Pour faire leurs derniers efforts;

Un Orateur d'une grave apparence,

Et le meilleur qui fut alors,

Dit tout ce qu'on peut dire en pareille occurrence

Il marqua leur desir pressant

De voir sortir du Prince une heureuse Lignee

Qui rendit a jamais leur Etat florissant,

Il lui dit meme en finissant

Qu'il voyoit un astre naissant

Issu de son chaste hymenee

Qui faisoit palir le croissant.

D'un ton plus simple & d'une voix moins forte

Le Prince a ses sujets repondit de la sorte.

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