Le zele ardent, dont je voi qu'en ce jour

Vous me portez aux noeuds du mariage,

Me fait plaisir, & m'est de votre Amour

Un agreable temoignage;

J'en suis sensiblement touche,

Et voudrais des demain pouvoir vous satisfaire

Mais a mon sens l'Hymen est une affaire

Ou plus l'homme est prudent, plus il est empeche.

Observez bien toutes les jeunes filles;

Tant qu'elles sont au sein de leurs familles

Ce n'est que vertu, que bonte,

Que pudeur, que sincerite;

Mais sitot que le mariage

Au deguisement a mis fin,

Et qu'ayant fixe leur destin

Il n'importe plus d'etre sage,

Elles quittent leur personnage,

Non sans avoir beaucoup pati,

Et chacune dans son menage

Selon son gre prend son parti.

L'une d'humeur chagrine, & que rien ne recree,

Devient une devote outree,

Qui crie & gronde a tous momens,

L'autre se faconne en Coquette,

Qui sans cesse ecoute ou caquette,

Et n'a jamais assez d'Amans;

Celle ci des beaux arts follement curieuse,

De tout decide avec hauteur,

Et critiquant le plus habile autheur,

Prend la forme de Precieuse;

Cette autre s'erige en joueeuse,

Perd tout, argent, bijoux, bagues, meubles de prix,

Et meme jusqu'a ses habits.

Dans la diversite des routes qu'elles tiennent

Il n'est qu'une chose ou je voi

Qu'enfin toutes elles conviennent,

C'est de vouloir donner la Loi.

Or je suis convaincu que dans le mariage

On ne peut jamais vivre heureux,

Quand on y commande tous deux.

Si donc vous souhaittez qu'a l'Himen je m'engage,

Cherchez une jeune Beaute

Sans orgueil & sans vanite,

D'une obeissance achevee,

D'une patience eprouvee,

Et qui n'ait point de volonte,

Je la prendrai quand vous l'aurez trouvee.

Le prince, ayant mis fin a ce discours moral,

Monte brusquement a cheval,

Et court joindre a perte d'haleine

Sa meutte qui l'attend au milieu de la plaine.

Apres avoir passe des pres & des guerets,

Il trouve ses chasseurs couchez sur l'herbe verte

Tous se levent, & tous alerte,

Font trembler de leurs cors les hotes des forets.

Des chiens courans, l'abboyante famille,

Deca, de la, parmi le chaume brille,

Et les Limiers a l'oeil ardent

Qui du fort de la bete a leur poste reviennent,

Entrainent en les regardant

Les forts valets qui les retiennent.

S'etant instruit par un des siens

Si tout est pret, si l'on est sur la trace

Il ordonne aussitot qu'on commence la chasse,

Et fait donner le Cerf aux chiens.

Le son des cors qui retentissent,

Le bruit des chevaux qui hennissent

Et des chiens animez les penetrans abois,

Remplissent la foret de tumulte & de trouble,

Et pendant que l'echo sans cesse les redouble,

S'enfoncent avec eux dans les plus creux du bois.

Le Prince par hasard ou par sa destinee,

Prit une route detournee

Ou nul des chasseurs ne le suit;

Plus il court, plus il s'en separe:

Enfin, a tel point il s'egare,

Que des chiens & des cors il n'entend plus le bruit.

L'Endroit ou le mena sa bijarre avanture,

Clair de ruisseaux & sombre de verdure,

Saisissoit les Esprits d'une secrette horreur;

La simple & naive nature

S'y faisoit voir & si belle & si pure,

Que mille fois il benit son erreur.

Rempli des douces reveries

Qu'inspirent les grands bois, les eaux & les prairies,

Il sent soudain frapper & son coeur & ses yeux

Par l'objet le plus agreable,

Le plus doux & le plus aimable

Qu'il eut jamais vu sous les Cieux.

C'etoit une jeune Bergere

Qui filoit aux bords d'un ruisseau,

Et qui conduisant son troupeau,

D'une main sage & menagere

Tournoit son agile fuzeau.

Elle auroit pu dompter les coeurs les plus sauvages;

Des Lys, son teint a la blancheur,

Et sa naturelle fraicheur

S'etoit toujours sauvee a l'ombre des boccages:

Sa bouche, de l'enfance avoit tout l'agrement,

Et ses yeux qu'adoucit une brune paupiere,

Plus bleus que n'est le firmament,

Avoient aussi plus de lumiere.

Le Prince, avec transport, dans le bois se glissant,

Contemple les beautez dont son Ame est emeuee,

Mais le bruit qu'il fait en passant

De la belle sur lui fit detourner la veuee;

Des qu'elle se vit appercuee,

D'un brillant incarnat la prompte & vive ardeur,

De son beau teint redoubla la splendeur,

Et sur son visage epandeuee,

Y fit triompher la pudeur.

Sous le voile innocent de cette honte aimable,

Le Prince decouvrit une simplicite,

Une douceur, une sincerite,

Dont il croyoit le beau sexe incapable,

Et qu'il voyait dans toute leur beaute.

Saisi d'une frayeur pour lui toute nouvelle,

Il s'approche interdit, & plus timide qu'elle,

Lui dit d'une tremblante voix,

Que de tous ses veneurs il a perdu la trace,

Et lui demande si la chasse

N'a point passe quelque part dans le bois.

Rien n'a paru, Seigneur, dans cette solitude,

Dit-elle, & nul ici que vous seul n'est venu;

Mais n'ayez point d'inquietude,

Je remettrai vos pas sur un chemin connu.

De mon heureuse destinee

Je ne puis, lui dit-il, trop rendre grace aux Dieux,

Depuis long-tems je frequente ces lieux,

Mais j'avois ignore jusqu'a cette journee

Ce qu'ils ont de plus precieux.

Dans ce tems elle voit que le Prince se baisse

Sur le moitte bord du ruisseau,

Pour etancher dans le cours de son eau

La soif ardente qui le presse;

Seigneur, attendez un moment,

Dit-elle, & courant promptement

Vers sa cabane, elle y prend une tasse,

Qu'avec joye & de bonne grace,

Elle presente a ce nouvel Amant.

Les vases precieux de cristal & d'agathe

Ou l'or en mille endroits eclatte,

Et qu'un art curieux avec soin faconna:

N'eurent jamais pour lui, dans leur pompe inutile,

Tant de beaute que le vase d'argile

Que la Bergere lui donna.

Cependant pour trouver une route facile,

Qui mene le Prince a la Ville,

Ils traversent des bois, des rochers escarpez

Et de torrents entrecoupez,

Le Prince n'entre point dans de route nouvelle

Sans en bien observer, tous les lieux d'alentour;

Et son ingenieux Amour

Qui songeoit au retour

En fit une carte fidelle.

Dans un boccage sombre & frais

Enfin la Bergere le meine,

Ou, de dessous ses branchages epais

Il voit au loin dans le sein de la plaine

Les toits dorez de son riche Palais.

S'etant separe de la Belle,

Touche d'une vive douleur,

A pas lents il s'eloigne d'elle

Charge du trait qui lui perce le coeur.

Le souvenir de sa tendre avanture,

Avec plaisir le conduisit chez lui,

Mais des le lendemain il sentit sa blessure,

Et se vit accable de tristesse & d'ennui.

Des qu'il le peut il retourne a la chasse,

Ou de sa suite adroitement

Il s'echappe & se debarrasse

Pour s'egarer heureusement.

Des arbres & des monts les cimes elevees.

Qu'avec grand soin il avoit observees,

Et les avis secrets de son fidelle amour,

Le guiderent si bien que malgre les traverses,

De cent routes diverses,

De sa jeune Bergere il trouva le sejour.

Il scut qu'elle n'a plus que son pere avec elle,

Que Griselidis on l'appelle,

Qu'ils vivent doucement du lait de leurs brebis,

Et que de leur toison qu'elle seule elle file,

Sans avoir recours a la Ville,

Ils font eux-memes leurs habits.

Plus il la voit plus il s'enflame

Des vives beautez de son ame.

Il connoit en voyant tant de dons precieux,

Que si sa Bergere est si belle,

C'est qu'une legere etincelle,

De l'esprit qui l'anime a passe dans ses yeux.

Il ressent une joye extreme,

D'avoir si bien place ses premieres amours,

Ainsi sans plus tarder, il fit des le jour meme

Assembler son Conseil & lui tint ce discours.

Enfin aux Loix de l'hymenee

Suivant vos voeux je me vais engager,

Je ne prens point ma femme en pais etranger.

Je la prends parmi vous, belle, sage, bien nee,

Ainsi que mes ayeux ont fait plus d'une fois,

Mais j'attendrai cette grande journee

A vous informer de mon choix.

Des que la nouvelle fut scuee,

Partout elle fut repandue.

On ne peut dire avec combien d'ardeur

L'allegresse publique

De tous cotez s'explique;

Le plus content fut l'Orateur,

Qui par son discours pathetique

Croyoit d'un si grand bien etre l'unique Auteur,

Qu'il se trouvoit homme de consequence!

Rien ne peut resister a la grande eloquence,

Disoit-il sans cesse en son coeur.

Le plaisir fut de voir le travail inutile,

Des Belles de toute la Ville

Pour s'attirer & meriter le choix

Du Prince leur Seigneur, q'un air chaste & modeste,

Charmoit uniquement & plus que tout le reste,

Ainsi qu'il l'avoit dit cent fois.

D'habit & de maintien toutes elles changerent,

D'un ton devot elles tousserent,

Elles radoucirent leurs voix,

De demi pied les coeffures baisserent,

La gorge se couvrit, les manches s'allongerent,

A peine on leur voyoit le petit bout des doigts.

Dans la Ville avec diligence,

Pour l'hymen dont le jour s'avance,

On voit travailler tous les arts,

Ici se font de magnifiques chars

D'une forme toute nouvelle,

Si beaux & si bien inventez,

Que l'or qui par tout etincelle,

En fait la moindre des beautez.

La, pour voir aisement & sans aucun obstacle,

Toute la pompe du spectacle,

On dresse de longs echaffaux,

Ici de grands Arcs triomphaux,

Ou du Prince guerrier se celebre la gloire,

Et de l'amour sur lui l'eclatante victoire.

La sont forgez d'un art industrieux,

Ces feux qui par les coups d'un innocent Tonnerre,

En effrayant la Terre,

De mille astres nouveaux embellissent les Cieux.

La d'un ballet ingenieux

Se concerte avec soin l'agreable folie,

Et la d'un Opera peuple de mille dieux,

Le plus beau que jamais ait produit l'Italie,

On entend repeter les Airs melodieux.

Enfin, du fameux hymene,

Arriva la grande journee.

Sur le fond d'un Ciel vif & pur,

A peine l'Aurore vermeille,

Confondoit l'or avec l'azur,

Que par tout en sursaut le beau sexe s'eveille;

Le peuple curieux s'epand de tous cotez,

En differens endroits des Guardes sont postez,

Pour contenir la populace,

Et la contraindre a faire place.

Tout le Palais retentit de clairons,

De flutes, de hautbois, de rustiques musettes,

Et l'on n'entend aux environs

Que des tambours & des trompettes.

Enfin le Prince sort entoure de sa Cour,

Il s'eleve un long cri de joye,

Mais on est bien surpris quand au premier detour,

De la foret prochaine on voit qu'il prend la voye,

Ainsi qu'il faisoit chaque jour.

Voila, dit-on, son penchant qui l'emporte,

Et de ses passions, en depit de l'amour,

La Chasse est toujours la plus forte.

Il traverse rapidement

Les guerets de la plaine, & gagnant la montagne,

Il entre dans le bois au grand etonnement

De la Troupe qui l'accompagne.

Apres avoir passe par differens detours,

Que son coeur amoureux se plait a reconnaitre,

Il trouve enfin la cabane champetre

Ou logent ses tendres amours.

Griselidis de l'hymen informee,

Par la voix de la Renommee,

En avoit pris son bel habillement;

Et pour en aller voir la pompe magnifique

De dessous sa case rustique

Sortoit en ce meme moment.

Ou courez-vous, si prompte & si legere?

Lui dit le prince en l'abordant,

Cessez de vous hater, trop aimable Bergere,

La Nopce ou vous allez, & dont je suis l'Epoux,

Ne saurait se faire sans vous.

Ouei, je vous aime, & je vous ai choisie

Entre mille jeunes beautez

Pour passer avec vous le reste de ma vie.

Si toutefois mes voeux ne sont pas rejettez.

Ah! dit-elle, Seigneur, je n'ai garde de croire

Que je sois destinee a ce comble de gloire,

Vous cherchez a vous divertir.

Non, non, dit-il, je suis sincere,

J'ai deja pour moi votre Pere.

(Le Prince avoit eu soin de l'en faire avertir)

Daignez Bergere y consentir,

C'est-la tout ce qui reste a faire.

Mais afin qu'entre nous une solide paix

Eternellement se maintienne,

Il faudroit me jurer que vous n'aurez jamais

D'autre volonte que la mienne.

Je le jure, dit-elle, & je vous le promets;

Si j'avois epouze le moindre du Village,

J'obeirois, son joug me serait doux,

Helas! combien donc davantage,

Si je viens a trouver en vous,

Et mon Seigneur et mon Epoux.

Ainsi le Prince se declare,

Et pendant que la Cour applaudit a son choix,

Il porte la Bergere a souffrir qu'on la pare

Des ornemens qu'on donne aux Epouzes des Rois.

Celles qu'a cet emploi leur devoir interesse,

Entrent dans la Cabane, & la diligemment

Mettent tout leur savoir & toute leur adresse

A donner de la grace a chaque ajustement.

Dans cette hutte ou l'on se presse,

Les Dames admirent sans cesse

Avec quel art la pauvrete

S'y cache sous la proprete;

Et cette rustique Cabane,

Que couvre & refraichit un spacieux Platane,

Leur semble un sejour enchante.

Enfin, de ce Reduit sort pompeuse & brillante

La Bergere Charmante,

Ce ne sont qu'applaudissemens

Sur sa beaute, sur ses habillemens;

Mais sous cette pompe etrangere,

Deja plus d'une fois le Prince a regrette

Des ornemens de la Bergere

L'innocente simplicite.

Sur un grand char d'or & d'Ivoire

La Bergere s'assied pleine de Majeste,

Le Prince y monte avec fierte,

Et ne trouve pas moins de gloire

A se voir comme Amant assis a son cote,

Qu'a marcher en triomphe apres une victoire;

La Cour les suit & tous gardent le rang

Que leur donne leur charge ou l'eclat de leur sang.

La Ville dans les champs presque toute sortie

Couvroit les plaines d'alentour,

Et du choix du Prince avertie,

Avec impatience attendoit son retour,

Il paroit, on le joint. Parmi l'epaisse foule

Du peuple qui se fend le char a peine roule;

Par les longs cris de joye a tout coup redoublez,

Les chevaux emus et troublez,

Se cabrent, trepignent, s'elancent

Et reculent plus qu'ils n'avancent.

Dans le Temple on arrive enfin,

Et la par la chaine eternelle

D'une promesse solennelle,

Les deux Epoux unissent leur destin:

Ensuite au Palais ils se rendent,

Ou mille plaisirs les attendent,

Ou la Danse, les Jeux, les Courses, les Tournois

Repandent l'allegresse en differens endroits;

Sur le soir le blond hymenee,

De ses chastes douceurs couronna la journee.

Le lendemain les differents Etats

De toute la Province

Accourent haranguer la Princesse & le Prince

Par la voix de leurs Magistrats.

De ses Dames environnee,

Griselidis, sans paroitre etonnee,

En Princesse les entendit,

En Princesse leur repondit.

Elle fit toute chose avec tant de prudence,

Qu'il sembla que le Ciel eut verse ses thresors,

Avec encor plus d'abondance

Sur son Ame que sur son corps.

Par son Esprit, par ses vives lumieres,

Du Grand monde aussitot elle prit les manieres,

Et meme des le premier jour

Des talens, de l'humeur des Dames de la Cour,

Elle se fit si bien instruire,

Que son bon sens jamais embarrasse

Eut moins de peine a les conduire,

Que ses brebis du tems passe.

Avant la fin de l'an des fruits de l'hymenee,

Le Ciel benit leur couche fortunee,

Ce ne fut point un Prince, on l'eut bien souhaitte;

Mais la jeune Princesse avoit tant de beaute,

Que l'on ne songea plus qu'a conserver sa vie;

Le Pere qui lui trouve un air doux & charmant,

La venoit voir de moment en moment,

Et la Mere encor plus ravie

La regardoit incessamment.

Elle voulut la nourrir elle-meme,

Ah! dit-elle, comment m'exempter de l'emploi

Que ses cris demandent de moi,

Sans une ingratitude extreme;

Par un motif de Nature ennemi

Pourrois-je bien vouloir de mon Enfant que j'aime,

N'etre la Mere qu'a demi.

Soit que le Prince eut l'ame un peu moins enflamme

Qu'aux premiers jours de son ardeur,

Soit que de sa maligne humeur

La masse se fut rallumee,

Et de son epaisse fumee

Eut obscurci ses sens et corrompu son Coeur;

Dans tout ce que fait la Princesse,

Il s'imagine voir peu de sincerite,

Sa trop grande vertu le blesse,

C'est un piege qu'on rend a sa credulite;

Son Esprit inquiet & de trouble agite

Croit tous les soupcons qu'il ecoute,

Et prend plaisir a revoquer en doute

L'excez de sa felicite.

Pour guerir les chagrins dont son ame est atteinte

Il la suit, il l'observe, il aime a la troubler

Par les ennuys de la contrainte,

Par les alarmes de la crainte,

Par tout ce qui peut demeler

La verite d'avec la feinte.

C'est trop, dit-il, me laisser endormir,

Si ses vertus sont veritables

Les traitemens les plus insupportables,

Ne feront que les affermir.

Dans son Palais il la tient reserree,

Loin de tous les plaisirs qui naissent a la Cour,

Et dans sa chambre, ou seule elle vit retiree,

A peine il laisse entrer le jour.

Persuade que la Parure

Et le superbe ajustement

Du sexe, que pour plaire a forme la Nature

Est le plus doux enchantement.

Il lui demande avec rudesse

Les Perles, les Rubis, les Bagues, les Bijoux

Qu'il lui donna pour marque de tendresse,

Lorsque de son Amant il devint son Epoux.

Elle dont la vie est sans tache,

Et qui n'a jamais eu d'attache

Qu'a s'acquiter de son devoir,

Les lui donne sans s'emouvoir.

Et meme le voyant se plaire a les reprendre,

N'a pas moins de joye a les rendre

Qu'elle en eut a les recevoir.

Pour m'eprouver mon Epoux me tourmente,

Dit-elle, & je voi bien qu'il ne me fait souffrir,

Qu'afin de reveiller ma vertu languissante,

Qu'un doux & long repos pourrait faire perir.

S'il n'a pas ce dessein, du moins suis-je assuree

Que telle est du Seigneur la conduite sur moi;

Et que de tant de maux l'ennuyeuse duree,

N'est que pour exercer ma constance & ma foi.

Pendant que tant de malheureuses

Errent au gre de leurs desirs;

Par mille routes dangereuses.

Apres de faux & vains plaisirs;

Pendant que le Seigneur dans sa lente Justice

Les laisse aller au bord du precipice

Sans prendre part a leur danger

Par un pur mouvement de sa bonte supreme

Il me choisit comme un enfant qu'il aime

Et s'applique a me corriger.

Aymons donc sa rigueur utilement cruelle

On n'est heureux qu'autant qu'on a souffert;

Aymons sa bonte paternelle

Et la main dont elle se sert.

Le Prince a beau la voir obeir sans contrainte

A tous ses ordres absolus

Je voi le fondement de cette vertu feinte

Dit-il, & ce qui rend tous mes coups superflus,

C'est qu'ils n'ont porte leur atteinte

Qu'a des endroits ou son Amour n'est plus.

Dans son Enfant, dans la jeune Princesse

Elle a mis toute sa tendresse

A l'eprouver si je veux reuessir

C'est la qu'il faut que je m'adresse.

C'est la que je puis m'eclaircir.

Elle venait de donner la mamelle,

Au tendre objet de son Amour ardent

Qui couche sur son sein se joueoit avec elle,

Et rioit en la regardant:

Je voi que vous l'aymez, lui dit-il, cependant

Il faut que je vous l'ote en cet age encor tendre

Pour lui former les moeurs & pour la preserver

De certains mauvais airs qu'avec vous l'on peut prendre;

Mon heureux sort m'a fait trouver

Une Dame d'esprit qui saura l'elever

Dans toutes les vertus & dans la politesse

Que doit avoir une Princesse.

Disposez-vous a la quitter

On va venir pour l'emporter.

Il la laisse a ces mots, n'ayant pas le courage,

Ni les yeux assez inhumains,

Pour voir arracher de ses mains

De leur Amour l'unique gage;

Elle de mille pleurs se baigne le visage,

Et dans un morne accablement

Attend de son malheur le funeste moment.

Des que d'une action si triste & si cruelle

Le Ministre odieux a ses yeux se montra,

Il faut obeir lui dit-elle,

Puis prenant son Enfant qu'elle considera,

Qu'elle baisa d'une ardeur maternelle,

Qui de ses petits bras tendrement la serra,

Toute en pleurs elle le livra.

Ah! que sa douleur fut amere!

Arracher l'Enfant ou le Coeur

Du sein d'une si tendre Mere,

C'est la meme douleur.

Pres de la Ville etoit un monastere,

Fameux par son antiquite,

Ou des vierges vivoient dans une regle austere,

Sous les yeux d'une Abbesse illustre en piete.

Ce fut la que dans le silence,

Et sans declarer sa naissance,

On deposa l'Enfant & des bagues de prix,

Sous l'espoir d'une recompense

Digne de soins que l'on en auroit pris.

Le Prince qui tachoit d'eloigner par la Chasse

Le vif remords qui l'embarrasse

Sur l'excez de sa cruaute,

Craignoit de revoir la Princesse,

Comme on craint de revoir une fiere Tigresse

A qui son faon vient d'etre ote:

Cependant il en fut traite

Avec douceur, avec caresse,

Et meme avec cette tendresse,

Qu'elle eut aux plus beaux jours de sa prosperite.

Par cette complaisance & si grande & si prompte,

Il fut touche de regret & de honte,

Mais son chagrin demeura le plus fort:

Ainsi, deux jours apres, avec des larmes feintes,

Pour lui porter encor de plus vives atteintes,

Il lui vient dire que la mort

De leur aimable Enfant avoit fini le sort.

Le coup inopine mortellement la blesse

Cependant malgre sa tristesse,

Ayant veu son Epoux qui changeoit de couleur,

Elle parut oublier son malheur,

Et n'avoir meme de tendresse

Que pour le consoler de sa fausse douleur.

Cette bonte, cette ardeur sans egale

D'amitie conjugale,

Du Prince tout a coup desarmant la rigueur

Le touche, le penetre, & lui change le Coeur,

Jusques-la qu'il lui prend envie

De declarer que leur Enfant

Joueit encore de la vie:

Mais sa bile s'eleve, &, fiere lui defend

De rien decouvrir du mystere

Qu'il peut-etre utile de faire.

Des ce bien heureux jour telle des deux Epoux

Fut la mutuelle tendresse,

Qu'elle n'est point plus vive aux momens les plus doux

Entre l'Amant & la Maitresse.

Quinze fois le soleil pour former les saisons,

Habita tour a tour dans ses douze maisons,

Sans rien voir qui les desunisse:

Que si quelques fois par caprice

Il prend plaisir a la facher,

C'est seulement pour empecher

Que l'amour ne se ralentisse,

Tel que le forgeron qui pressant son labeur

Repand un peu d'eau sur la braize

De sa languissante fournaise

Pour en redoubler la chaleur.

Cependant la jeune Princesse.

Croissoit en esprit, en sagesse,

A la douceur, a la naivete

Qu'elle tenoit de son aimable Mere,

Elle joignit de son Illustre Pere

L'agreable et noble fierte.

L'Amas de ce qui plait dans chaque Caractere

Fit une parfaite beaute.

Par tout comme un Astre elle brille,

Et par hazard un Seigneur de la Cour,

Jeune, bien fait & plus beau que le jour,

L'ayant vu paroitre a la Grille,

Concut pour elle un violent amour.

Par l'instinct qu'au beau sexe a donne la nature,

Et que toutes les beautez ont,

De voir l'invisible blessure

Que font leurs yeux, au moment qu'ils la font,

La Princesse fut informee

Qu'elle etoit tendrement aimee.

Apres avoir quelque tems resiste,

Comme on le doit avant que de se rendre,

D'un amour egalement tendre

Elle l'aima de son cote.

Dans cet Amant, rien n'etoit a reprendre

Il etoit beau, vaillant, ne d'illustres Ayeux

Et des long-tems, pour en faire son Gendre

Sur lui le Prince avoit jette les yeux.

Ainsi donc avec joye il apprit la nouvelle,

De l'ardeur tendre & mutuelle

Dont bruloient ces jeunes Amans,

Mais il lui prit une bizarre envie,

De leur faire acheter par de cruels tourmens,

Le plus grand bonheur de leur vie.

Je me plairai, dit-il, a les rendre contens;

Mais il faut que l'inquietude

Par tout ce qu'elle a de plus rude,

Rende encor leurs feux plus constans;

De mon Epouze en meme tems,

J'exercerai la patience,

Non point comme jusqu'a ce jour,

Pour rasseurer ma folle defiance;

Je ne dois plus douter de son amour:

Mais pour faire eclatter aux yeux de tout le monde,

Sa bonte, sa douceur, sa sagesse profonde;

Afin que de ses dons si grands, si precieux,

La terre se voyant paree,

En soit de respect penetree,

Et par reconnaissance en rende grace aux Cieux.

Il declare en public que manquant de lignee,

En qui l'Etat un jour retrouve son Seigneur,

Que la fille qu'il eut de son fol hymenee

Etant morte aussi-tot que nee,

Il doit ailleurs chercher plus de bonheur.

Que l'Epouze qu'il prend est d'illustre naissance,

Qu'en un Couvent on l'a jusqu'a ce jour

Fait elever dans l'innocence,

Et qu'il va par l'hymen couronner son amour.

On peut juger a quel point fut cruelle

Aux deux jeunes Amans cette affreuse nouvelle;

Ensuite sans marquer ni chagrin ni douleur,

Il avertit son Epouze fidelle,

Qu'il faut qu'il se separe d'elle

Pour eviter un extreme malheur;

Que le peuple indigne de sa basse naissance

Le force a prendre ailleurs une digne alliance.

Il faut, dit-il, vous retirer

Sous votre toit de chaume & de fougere

Apres avoir repris vos habits de Bergere,

Que je vous ai fait preparer.

Avec une tranquile & muette constance,

La Princesse entendit prononcer sa sentence;

Sous les dehors d'un visage serain

Elle devoroit son chagrin,

Et sans que la douleur diminuat ses charmes,

De ses beaux yeux tomboient de grosses larmes,

Ainsi que quelquefois au retour du Printems,

Il fait soleil, & pleut en meme tems.

Vous etes mon Epoux, mon Seigneur, & mon Maitre,

(Dit-elle en soupirant, prete a s'evanoueir,)

Et quelque affreux que soit ce que je viens d'ouir,

Je saurai vous faire connoitre

Que rien ne m'est si cher que de vous obeir.

Dans sa chambre aussi-tot seule elle se retire

Et la se depoueillant de ses riches habits,

Elle reprend paisible & sans rien dire,

Pendant que son coeur en soupire,

Ceux qu'elle avoit en gardant ses Brebis.

En cet humble & simple equipage,

Elle aborde le Prince & lui tient ce langage.

Je ne puis m'eloigner de vous

Sans le pardon d'avoir su vous deplaire,

Je puis souffrir le poids de ma misere,

Mais je ne puis, Seigneur, souffrir votre courroux.

Accordez cette grace a mon regret sincere,

Et je vivrai contente en mon triste sejour,

Sans que jamais le tems altere

Ni mon humble respect, ni mon fidelle amour.

Tant de soumission, & tant de grandeur d'ame

Sous un si vil habillement,

Qui dans le coeur du Prince en ce meme moment

Raveilla tous les traits de sa premiere flame,

Alloient casser l'arret de son bannissement.

Emu par de si puissants charmes,

Et pret a repandre des larmes,

Il commencoit a s'avancer,

Pour l'embrasser.

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