petites Ogresses avoient toutes le teint fort beau, parce qu'elles
mangeoient de la chair fraiche comme leur pere; mais elles avoient de
petits yeux gris & tout ronds, le nez crochu & une fort grande bouche
avec de longues dents fort aigues & fort eloignees l'une de l'autre.
Elles n'estoient pas encore fort mechantes; mais elles promettoient
beaucoup, car elles mordoient deja les petits enfans pour en succer le
sang. On les avoit fait coucher de bonne heure, & elles estoient toutes
sept dans un grand lit, ayant chacune une Couronne d'or sur la teste. Il
y avoit dans la meme Chambre un autre lit de la meme grandeur; ce fut
dans ce lit que la femme de l'Ogre mit coucher les sept petits garcons,
apres quoi elle s'alla coucher aupres de son mary. Le petit Poucet qui
avoit remarque que les filles de l'Ogre avoient des Couronnes d'or sur
la teste, & qui craignoit qu'il ne prit a l'Ogre quelques remords de ne
les avoir pas egorges des le soir meme, se leva vers le milieu de la
nuit, & prenant les bonnets de ses freres & le sien, il alla tout
doucement les mettre sur la teste des sept filles de l'Ogre apres leur
avoir oste leurs Couronnes d'or qu'il mit sur la teste de ses freres &
sur la sienne, afin que l'Ogre les prit pour ses filles, & ses filles
pour les garcons qu'il vouloit egorger. La chose reuessit comme il
l'avoit pense; car l'Ogre s'etant eveille sur le minuit, eut regret
d'avoir differe au lendemain ce qu'il pouvoit executer la veille, il se
jetta donc brusquement hors du lit, & prenant son grand Couteau, allons
voir, dit il, comment se portent nos petits drolles, n'en faisons pas a
deux fois; il monta donc a tatons a la Chambre de ses filles &
s'approcha du lit ou etoient les petits garcons, qui dormoient tous
excepte le petit Poucet, qui eut bien peur lors qu'il sentit la main de
l'Ogre qui luy tastoit la teste, comme il avoit taste celle de tous ses
freres. L'Ogre qui sentit les Couronnes d'or; vrayment, dit il, j'allois
faire la un bel ouvrage, je voy bien que je bus trop hier au soir. Il
alla ensuite au lit de ses filles ou ayant senti les petits bonnets des
garcons. Ah, les voila, dit-il nos gaillards? Travaillons hardiment; en
disant ses mots, il coupa sans balancer la gorge a ses sept filles. Fort
content de cette expedition, il alla se recoucher aupres de sa femme.
Aussi-tost que le petit Poucet entendit ronfler l'Ogre, il reveilla ses
freres, & leur dit de s'habiller promptement & de le suivre. Ils
descendirent doucement dans le Jardin, & sauterent par dessus les
murailles. Ils coururent presque toute la nuit, toujours en tremblant &
sans scavoir ou ils alloient. L'Ogre s'estant eveille dit a sa femme,
va-t'en la haut habiller ces petits droles d'hier au soir; l'Ogresse fut
fort estonnee de la bonte de son mary, ne se doutant point de la maniere
qu'il entendoit qu'elle les habillast, & croyant qu'il luy ordonnoit de
les aller vestir, elle monta en haut ou elle fut bien surprise
lorsqu'elle apercut ses sept filles egorgees & nageant dans leur sang.
Elle commenca par s'evanoueir (car c'est le premier expedient que
trouvent presque toutes les femmes en pareilles rencontres.) L'Ogre
craignant que sa femme ne fut trop longtemps a faire la besongne dont il
l'avoit chargee, monta en haut pour luy aider. Il ne fut pas moins
estonne que sa femme lors qu'il vit cet affreux spectacle. Ah, qu'ay-je
fait, s'ecria-t-il, ils me le payeront les malheureux, & tout a l'heure.
Il jetta aussi-tost une potee d'eau dans le nez de sa femme, & l'ayant
fait revenir, donne-moy viste mes bottes de sept lieues, luy dit-il,
afin que j'aille les attraper. Il se mit en campagne, & apres avoir
couru bien loin de tous costes, enfin il entra dans le chemin ou
marchoient ces pauvres enfans qui n'etoient plus qu'a cent pas du logis
de leur pere. Ils virent l'Ogre qui alloit de montagne en montagne, &
qui traversoit des rivieres aussi aisement qu'il auroit fait le moindre
ruisseau. Le petit Poucet qui vit un Rocher creux proche le lieu ou ils
estoient, y fit cacher ses six freres, & s'y fourra aussi, regardant
toujours ce que l'Ogre deviendroit. L'Ogre qui se trouvoit fort las du
long chemin qu'il avoit fait inutilement, (car les bottes de sept lieues
fatiguent fort leur homme,) voulut se reposer, & par hazard il alla
s'asseoir sur la roche ou les petits garcons s'estoient cachez. Comme il
n'en pouvoit plus de fatigue, il s'endormit apres s'estre repose quelque
temps; & vint a ronfler si effroyablement, que les pauvres enfans n'en
eurent pas moins de peur, que quand il tenoit son grand Couteau pour
leur couper la gorge. Le petit Poucet en eut moins de peur, & dit a ses
freres de s'enfuir promptement a la maison, pendant que l'Ogre dormoit
bien fort, & qu'ils ne se missent point en peine de luy. Ils crurent son
conseil & gagnerent viste la maison. Le petit Poucet s'estant approche
de l'Ogre, luy tira doucement ses bottes, & les mit aussi-tost; les
bottes estoient fort grandes & fort larges; mais comme elles estoient
Fees, elles avoient le don de s'agrandir & de s'appetisser selon la
jambe de celuy qui les chaussoit, de sorte qu'elles se trouverent aussi
justes a ses pieds & a ses jambes que si elles avoient este faites pour
luy. Il alla droit a la maison de l'Ogre ou il trouva sa femme qui
pleuroit aupres de ses filles egorgees. Vostre mari, luy dit le petit
Poucet, est en grand danger, car il a este pris par une troupe de
Voleurs qui out jure de le tuer s'il ne leur donne tout son or & tout
son argent. Dans le moment qu'ils luy tenoient le poignard sur la gorge,
il m'a aperceu & m'a prie de vous venir avertir de l'estat ou il est, &
de vous dire de me donner tout ce qu'il a vaillant sans en rien retenir,
parcequ'autrement ils le tueront sans misericorde: Comme la chose presse
beaucoup, il a voulu que je prisse ses bottes de sept lieues que voila
pour faire diligence, & aussi afin que vous ne croyez pas que je sois un
affronteur. La bonne femme fort effrayee luy donna aussi-tost tout ce
qu'elle avoit; car cet Ogre ne laissoit pas d'estre fort bon mari, quoy
qu'il mangeast les petits enfans. Le petit Poucet estant donc charge de
toutes les richesses de l'Ogre s'en revint au logis de son pere, ou il
fut receu avec bien de la joye.
Il y a bien des gens qui ne demeurent pas d'acord de cette derniere
circonstance, & qui pretendent que le petit Poucet n'a jamais fait ce
vol a l'Ogre; qu'a la verite, il n'avoit pas fait conscience de luy
prendre ses bottes de sept lieuees, parce qu'il ne s'en servoit que pour
courir apres les petits enfans. Ces gens-la asseurent le scavoir de
bonne part, & meme pour avoir bu & mange dans la maison du Bucheron. Ils
assurent que lorsque le petit Poucet eut chausse les bottes de l'Ogre,
il s'en alla a la Cour, ou il scavoit qu'on estoit fort en peine d'une
Armee, qui etoit a deux cens lieuees de-la, & du succes d'une Bataille
qu'on avoit donnee. Il alla, disent-ils, trouver le Roi, & luy dit que
s'il le souhaitoit, il luy rapporteroit des nouvelles de l'Armee avant
la fin du jour. Le Roi luy promit une grosse somme d'argent s'il en
venoit a bout. Le petit Poucet rapporta des nouvelles des le soir meme,
& cette premiere course l'ayant fait connoitre, il gagnoit tout ce qu'il
vouloit; car le Roi le payoit parfaitement bien pour porter ses ordres a
l'Armee, & une infinite de Dames luy donnoient tout ce qu'il vouloit
pour avoir des nouvelles de leurs Amans, & ce fut la son plus grand
gain. Il se trouvoit quelques femmes qui le chargeoient de Lettres pour
leur maris, mais elles le payoient si mal, & cela alloit a si peu de
chose, qu'il ne daignoit mettre en ligne de compte ce qu'il gagnoit de
ce cote-la. Apres avoir fait pendant quelque temps le metier de courier,
& y avoir amasse beaucoup de bien, il revint chez son pere, ou il n'est
pas possible d'imaginer la joye qu'on eut de le revoir. Il mit toute sa
famille a son aise. Il achepta des Offices de nouvelle creation pour son
pere & pour ses freres; & par la il les etablit tous, & fit parfaitement
bien sa Cour en meme-temps.
MORALITE.
_On ne s'afflige point d'avoir beaucoup d'enfans,
Quand ils sont tous beaux, bien-faits & bien grands,
Et d'un exterieur qui brille;
Mais si l'un d'eux est foible ou ne dit mot,
On le meprise, on le raille, on le pille,
Quelquefois cependant c'est ce petit marmot
Qui fera le bonheur de toute la famille._
FIN.
_Extrait du Privilege du Roy._
Par Grace & Privilege du Roy, Donne a Fontainebleau, le 28. Octobre
1696. Signe LOUVET, & Scele: Il est permis au Sieur P. DARMANCOUR, de
faire Imprimer par tel Imprimeur ou Libraire qu'il voudra choisir, un
Livre qui a pour titre, _Histoires ou Contes du temps passe, avec des
Moralites_; & ce pendant le temps & espace de six annees consecutives,
avec defense a tous Imprimeurs & Libraires de Notre Royaume, ou autres:
d'Imprimer ou faire imprimer, vendre & distribueer ledit Livre sans son
consentement, ou de ceux qui auront droit de lui; pendant ledit temps,
sur les peines portees plus au long par ledit Privilege: Et ledit Sieur
P. Darmancour a cede son Privilege a Claude Barbin, pour en joueir par
luy, suivant l'accord fait entr'eux.
_Registre sur le Livre de la Communaute des Imprimeurs & Libraires de
Paris le 11. Janvier 1697._
Signe, P. AUBOUIN,
Syndic.
Les Exemplaires ont este fournis.
CONTES
_EN VERS_
PAR MR. PERRAULT,
DE L'ACADEMIE FRANCOISE.
TABLE.
_Preface_ p. 77
_Peau d'Asne, Conte_ p. 83
_Les Souhaits Ridicules, Conte_ p. 107
_Griselidis, Nouvelle_ p. 113
PREFACE.[100]
La maniere dont le public a recu les pieces de ce recueil, a mesure
qu'elles lui ont ete donnees separement, est une espece d'assurance
qu'elles ne lui deplairont pas, en paroissant toutes ensemble. Il est
vrai que quelques personnes, qui affectent de paroitre graves, et qui
ont assez d'esprit pour voir que ce sont des contes faits a plaisir, et
que la matiere n'en est pas fort importante, les ont regardees avec
mepris; mais on a eu la satisfaction de voir que les gens de bon gout
n'en ont pas juge de la sorte.
Ils ont ete bien aises de remarquer que ces bagatelles n'etoient pas de
pures bagatelles, qu'elles renfermoient une morale utile, et que le
recit enjoue dont elles etoient enveloppees n'avoit ete choisi que pour
les faire entrer plus agreablement dans l'esprit et d'une maniere qui
instruisit et divertit tout ensemble. Cela devoit me suffire pour ne pas
craindre le reproche de m'etre amuse a des choses frivoles. Mais, comme
j'ai affaire a bien des gens qui ne se payent pas de raisons, et qui ne
peuvent etre touches que par l'autorite et par l'exemple des anciens, je
vais les satisfaire la-dessus.
Les fables milesiennes, si celebres parmi les Grecs, et qui ont fait les
delices d'Athenes et de Rome, n'etoient pas d'une autre espece que les
fables de ce recueil. L'histoire de la Matrone d'Ephese est de la meme
nature que celle de Griselidis: ce sont l'une et l'autre des Nouvelles,
c'est-a-dire des recits de choses qui peuvent etre arrivees et qui n'ont
rien qui blesse absolument la vraisemblance. La fable de Psyche, ecrite
par Lucien et par Apulee, est une fiction toute pure et un conte de
vieille, comme celui de Peau d'Ane. Aussi voyons-nous qu'Apulee le fait
raconter, par une vieille femme, a une jeune fille que des voleurs
avoient enlevee, de meme que celui de Peau d'Ane est conte tous les
jours a des enfants par leurs gouvernantes et par leurs grand'meres. La
fable du laboureur qui obtint de Jupiter le pouvoir de faire, comme il
lui plairoit, la pluie et le beau temps, et qui en usa de telle sorte
qu'il ne recueillit que de la paille sans aucuns grains, parce qu'il
n'avoit jamais demande ni vent, ni froid, ni neige, ni aucun temps
semblable, chose necessaire cependant pour faire fructifier les plantes;
cette fable, dis-je, est de meme genre que le conte des Souhaits
ridicules, si ce n'est que l'un est serieux et l'autre comique; mais
tous les deux vont a dire que les hommes ne connoissent pas ce qui leur
convient, et sont plus heureuz d'etre conduits par la Providence, que si
toutes choses leur succedoient selon qu'ils le desirent.
Je ne crois pas qu'ayant devant moi de si beaux modeles, dans la plus
sage et la plus docte antiquite, on soit en droit de me faire aucun
reproche. Je pretends meme que mes fables meritent mieux d'etre
racontees que la plupart des contes anciens, et particulierement celui
de la Matrone d'Ephese et celui de Psyche, si on les regarde du cote de
la morale, chose principale dans toutes sortes de fables, et pour
laquelle elles doivent avoir ete faites. Toute la moralite qu'on peut
tirer de la Matrone d'Ephese est que souvent les femmes qui semblent les
plus vertueuses le sont le moins, et qu'ainsi il n'y en a presque point
qui le soient veritablement.
Qui ne voit que cette morale est tres-mauvaise, et qu'elle ne va qu'a
corrompre les femmes par le mauvais exemple, et a leur faire croire
qu'en manquant a leur devoir elles ne font que suivre la voie commune?
Il n'en est pas de meme de la morale de Griselidis, qui tend a porter
les femmes a souffrir de leurs maris, et a faire voir qu'il n'y en a
point de si brutal ni de si bizarre dont la patience d'une honnete femme
ne puisse venir a bout.
A l'egard de la morale cachee dans la fable de Psyche, fable en
elle-meme tres-agreable et tres-ingenieuse, je la comparerai avec celle
de Peau d'Ane, quand je la saurai; mais, jusqu'ici, je n'ai pu la
deviner. Je sais bien que Psyche signifie l'ame; mais je ne comprends
point ce qu'il faut entendre par l'Amour, qui est amoureux de Psyche,
c'est-a-dire de l'ame, et encore moins ce qu'on ajoute, que Psyche
devoit etre heureuse tant qu'elle ne connoitroit point celui dont elle
etoit aimee, qui etoit l'Amour; mais qu'elle seroit tres-malheureuse des
le moment qu'elle viendroit a le connoitre: voila pour moi une enigme
impenetrable. Tout ce qu'on peut dire, c'est que cette fable, de meme
que la plupart de celles qui nous restent des anciens, n'ont ete faites
que pour plaire, sans egard aux bonnes moeurs, qu'ils negligeoient
beaucoup.
Il n'en est pas de meme des Contes que nos aieux ont inventes pour leurs
enfants. Ils ne les ont pas contes avec l'elegance et les agrements dont
les Grecs et les Romains ont orne leurs fables; mais ils ont toujours eu
un tres-grand soin que leurs contes renfermassent une morale louable et
instructive. Partout la vertu y est recompensee, et partout le vice y
est puni. Ils tendent tous a faire voir l'avantage qu'il y a d'etre
honnete, patient, avise, laborieux, obeissant, et le mal qui arrive a
ceux qui ne le sont pas.
Tantot ce sont des fees qui donnent pour don a une jeune fille qui leur
aura repondu avec civilite, qu'a chaque parole qu'elle dira, il lui
sortira de la bouche un diamant ou une perle; et, a une autre fille qui
leur aura repondu brutalement, qu'a chaque parole il lui sortira de la
bouche une grenouille ou un crapaud. Tantot ce sont des enfants qui,
pour avoir bien obei a leur pere et a leur mere, deviennent grands
seigneurs; ou d'autres qui, ayant ete vicieux et desobeissans, sont
tombes dans des malheurs epouvantables.
Quelque frivoles et bizarres que soient toutes ces fables dans leurs
aventures, il est certain qu'elles excitent dans les enfants le desir de
ressembler a ceux qu'ils voient devenir heureux, et en meme temps la
crainte des malheurs ou les mechans sont tombes par leur mechancete.
N'est-il pas louable a des peres et a des meres, lorsque leurs enfants
ne sont pas encore capables de gouter les verites solides et denuees de
tout agrement, de les leur faire aimer, et, si cela se peut dire, de les
leur faire avaler, en les enveloppant dans des recits agreables et
proportionnes a la foiblesse de leur age! Il n'est pas croyable avec
quelle avidite ces ames innocentes, et dont rien n'a encore corrompu la
droiture naturelle, recoivent ces instructions cachees; on les voit dans
la tristesse et dans l'abattement tant que le heros ou l'heroine du
conte sont dans le malheur, et s'ecrier de joie quand le temps de leur
bonheur arrive; de meme qu'apres avoir souffert impatiemment la
prosperite du mechant ou de la mechante, ils sont ravis de les voir
enfin punis comme ils le meritent. Ce sont des semences qu'on jette, qui
ne produisent d'abord que des mouvements de joie et de tristesse, mais
dont il ne manque guere d'eclore de bonnes inclinations.
J'aurois pu rendre mes contes plus agreables, en y melant certaines
choses un peu libres dont on a accoutume de les egayer; mais le desir de
plaire ne m'a jamais assez tente pour violer une loi que je me suis
imposee, de ne rien ecrire qui put blesser ou la pudeur, ou la
bienseance. Voici un madrigal qu'une jeune demoiselle de beaucoup
d'esprit a compose sur ce sujet, et qu'elle a ecrit au-dessous du conte
de Peau d'Ane que je lui avois envoye:
Le conte de Peau d'Ane est ici raconte
Avec tant de naivete,
Qu'il ne m'a pas moins divertie
Que quand, aupres du feu, ma nourrice ou ma mie
Tenoient en le faisant mon esprit enchante.
On y voit par endroits quelques traits de satire,
Mais qui, sans fiel et sans malignite,
A tous egalement font du plaisir a lire.
Ce qui me plait encor dans sa simple douceur
C'est qu'il divertit et fait rire,
Sans que mere, epoux, confesseur,
Y puissent trouver a redire.
[Footnote 100: From the Griselidis of 1695.]
PEAU D'ASNE.
_CONTE._
A MADAME LA MARQUISE DE L.
PAR MR. PERRAULT, DE L'ACADEMIE FRANCOISE.
Il est des gens de qui l'esprit guinde,
Sous un front jamais deride
Ne souffre, n'approuve & n'estime
Que le pompeux & le sublime;
Pour moi, j'ose poser en fait
Qu'en de certains momens l'esprit le plus parfait
Peut aimer sans rougir jusqu'aux Marionnettes;
Et qu'il est des tems & des lieux
Ou le grave & le serieux
Ne vallent pas d'agreables sornettes.
Pourquoi faut-il s'emerveiller
Que la Raison la mieux sensee,
Lasse souvent de trop veiller,
Par des contes d'Ogre[101] & de Fee
Ingenieusement bercee,
Prenne plaisir a sommeiller,
Sans craindre donc qu'on me condamne
De mal employer mon loisir,
Je vais, pour contenter votre juste desir,
Vous conter tout au long l'histoire de Peau D'Asne.
[Footnote 101: Homme Sauvage qui mangeoit les petits enfans.]
* * * * *
Il etoit une fois un Roi
Le plus grand qui fut sur la Terre,
Aimable en Paix, terrible en Guerre,
Seul enfin comparable a soi:
Ses voisins le craignoient, ses Etats etoient calmes,
Et l'on voyoit de toutes parts
Fleurir, a l'ombre de ses palmes
Et les Vertus & les beaux Arts.
Son aimable Moitie, sa Compagne fidelle,
Etoit si charmante & si belle,
Avoit l'esprit si commode & si doux
Qu'il etoit encor avec elle
Moins heureux Roi qu'heureux espoux.
De leur tendre & chaste Hymenee,
Plein de douceur & d'agrement
Avec tant de vertus une fille etoit nee,
Qu'ils se consoloient aisement
De n'avoir pas de plus ample lignee.
Dans son vaste & riche Palais,
Ce n'etoit que magnificence,
Partout y fourmilloit une vive abondance
De Courtisans & de Valets;
Il avoit dans son Escurie
Grands & petits chevaux de toutes les facons,
Couverts de beaux caparacons
Roides d'or & de broderie;
Mais ce qui surprenoit tout le monde en entrant
C'est qu'au lieu plus apparent,
Un maitre Asne etailloit ses deux grandes oreilles,
Cette injustice vous surprend,
Mais, lorsque vous scaurez ses vertus nompareilles,
Vous ne trouverez pas que l'honneur fut trop grand.
Tel et si net le forma la Nature
Qu'il ne faisoit jamais d'ordure,
Mais bien beaux Ecus au soleil
Et Loueis de toute maniere
Qu'on alloit recueillir sur la blonde litiere
Tous les matins a son reveil.
Or le Ciel qui par fois se lasse
De rendre les hommes contents,
Qui toujours a ses biens mele quelque disgrace
Ainsi que la pluye au beau tems,
Permit qu'une aspre maladie
Tout a coup de la Reine attaquat les beaux jours.
Par tout on cherche du secours,
Mais ni la Faculte qui le Grec etudie,
Ni les Charlatans ayant cours,
Ne purent tous ensemble arreter l'incendie
Que la fievre allumoit en s'augmentant toujours.
Arrivee a sa derniere heure,
Elle dit au Roi son epoux
Trouvez bon qu'avant que je meure,
J'exige une chose de vous
C'est que s'il vous prenoit envie
De vous remarier quand je n'y serai plus...
--Ha! dit le Roi, ces soins sont superflus,
Je n'y songerai de ma vie,
Soyez en repos la dessus.
Je le croi bien, reprit la Reine,
Si j'en prens a temoin votre amour vehement,
Mais pour m'en rendre plus certaine
Je veux avoir votre serment,
Adouci toute fois par ce temperamment
Que si vous rencontrez une femme plus belle,
Mieux faite & plus sage que moi,
Vous pourrez franchement lui donner votre foi
Et vous marier avec elle:
Sa confiance en ses attraits
Lui faisoit regarder une telle promesse
Comme un serment surpris avec adresse
De ne se marier jamais.
Le Prince jura donc, les yeux baignez de larmes
Tout ce que la Reine voulut;
La Reine entre ses bras mourut,
Et jamais un Mari ne fit tant de vacarmes.
A l'ouir sanglotter & les nuits & les jours,
On jugea que son deueil ne lui durerait guerre
Et qu'il pleuroit ses defuntes Amours
Comme un homme presse qui veut sortir d'affaire.
On ne se trompa point. Au bout de quelques mois
Il voulut proceder a faire un nouveau choix;
Mais ce n'etoit pas chose aisee,
Il falloit garder son serment
Et que la nouvelle Epousee
Eut plus d'attraits & d'agrement
Que celle qu'on venoit de mettre au monument.
Ni la Cour en beautez fertile,
Ni la Campagne, ni la Ville,
Ni les Royaumes d'alentour
Dont on alla faire le tour,
N'en purent fournir une telle,
L'Infante seule etoit plus belle
Et possedoit certains tendres appas
Que la deffunte n'avoit pas.
Le Roy le remarqua lui-meme
Et brulant d'un amour extreme
Alla follement s'aviser
Que par cette raison il devoit l'epouser.
Il trouva meme un Casuiste
Qui jugea que le cas se pouvoit proposer;
Mais la jeune Princesse triste
D'oueir parler d'un tel amour,
Se lamentoit & pleuroit nuit & jour.
De mille chagrins l'ame pleine
Elle alla trouver sa Maraine,
Loin dans une grotte a l'ecart
De Nacre & de Corail richement etoffee;
C'etoit une admirable Fee
Qui n'eut jamais de pareille en son Art.
Il n'est pas besoin qu'on vous die
Ce qu'etoit une Fee en ces bienheureux tems,
Car je suis sur que votre Mie
Vous l'aura dit dez vos plus jeunes ans.
Je scay, dit-elle, en voyant la Princesse
Ce qui vous fait venir ici,
Je sais de votre coeur la profonde tristesse
Mais avec moi n'ayez plus de souci.
Il n'est rien qui vous puisse nuire
Pourvu qu'a mes conseils vous vous laissiez conduire,
Votre Pere, il est vrai, voudroit vous epouser;
Ecouter sa folle demande
Seroit une faute bien grande
Mais sans le contredire on le peut refuser.
Dites-lui qu'il faut qu'il vous donne
Pour rendre vos desirs contents,
Avant qu'a son amour votre coeur s'abandonne
Une Robe qui soit de la couleur du Tems.
Malgre tout son pouvoir et toute sa richesse,
Quoi que le Ciel en tout favorise ses voeux,
Il ne pourra jamais accomplir sa promesse.
Aussi-tot la jeune Princesse
L'alla dire en tremblant a son Pere amoureux
Qui dans le moment fit entendre
Aux Tailleurs les plus importans
Que s'ils ne lui faisoient, sans trop le faire attendre,
Une robe qui fut de la couleur du Temps,
Ils pouvoient s'assurer qu'il les feroit
Tous pendre.
Le second jour ne luisoit pas encor
Qu'on apporta la robe desiree;
Le plus beau bleu de l'Empiree
N'est pas, lorsqu'il est ceint de gros nuages d'or
D'une couleur plus azuree.
De joye & de douleur l'Infante penetree
Ne scait que dire ni comment
Se derober a son engagement.
Princesse demandez-en une,
Lui dit sa Maraine tout bas,
Qui plus brillante & moins commune,
Soit de la couleur de la Lune
Il ne vous la donnera pas.
A peine la Princesse en eut fait la demande
Que le Roi dit a son Brodeur,
Que l'astre de la Nuit n'ait pas plus de splendeur
Et que dans quatre jours sans faute on me la rende.
Le riche habillement fut fait au jour marque
Tel que le Roy s'en etoit explique
Dans les Cieux ou la Nuit a deploye ses voiles,
La Lune est moins pompeuse en sa robe d'argent
Lors meme qu'au milieu de son cours diligent
Sa plus vive clarte fait palir les etoiles.
La Princesse admirant ce merveilleux habit
Estoit a consentir presque deliberee,
Mais, par sa Maraine inspiree
Au Prince amoureux elle dit,
Je ne scaurois etre contente
Que je n'aye une Robe encore plus brillante
Et de la couleur du Soleil;
Le Prince qui l'aimoit d'un amour sans pareil
Fit venir aussi-tot un riche Lapidaire
Et lui commanda de la faire
D'un superbe tissu d'or & de diamans,
Disant que s'il manquoit a le bien satisfaire,
Il le feroit mourir au milieu des tourmens.
Le Prince fut exempt de s'en donner la peine,
Car l'ouvrier industrieux,
Avant la fin de la semaine
Fit apporter l'ouvrage precieux
Si beau, si vif, si radieux
Que le blond Amant de Climene
Lorsque sur la voute des Cieux
Dans son char d'or il se promene
D'un plus brillant eclat n'ebloueit pas les yeux.