Au bout de sept ou huit ans la Reine d'un Royaume voisin accoucha de

deux filles, la premiere qui vint au monde estoit plus belle que le

jour: la Reine en fut si aise, qu'on apprehenda que la trop grande joye

qu'elle en avoit ne luy fit mal. La meme Fee qui avoit assiste a la

naissance du petit Riquet a la houppe estoit presente, & pour moderer la

joye de la Reine, elle luy declara que cette petite Princesse n'auroit

point d'esprit, & qu'elle seroit aussi stupide qu'elle estoit belle.

Cela mortifia beaucoup la Reine; mais elle eut quelques momens apres un

bien plus grand chagrin, car la seconde fille dont elle acoucha, se

trouva extremement laide. Ne vous affligez point tant Madame, luy dit la

Fee; vostre fille sera recompensee d'ailleurs, & elle aura tant

d'esprit, qu'on ne s'appercevra presque pas qu'il luy manque de la

beaute. Dieu le veuille, repondit la Reine, mais n'y auroit-il point

moyen de faire avoir un peu d'esprit a l'ainee qui est si belle? Je ne

puis rien pour elle, Madame, du coste de l'esprit, luy dit la Fee, mais

je puis tout du coste de la beaute; & comme il n'y a rien que je ne

veueille faire pour votre satisfaction, je vais luy donner pour don, de

pouvoir rendre beau ou belle la personne qui luy plaira. A mesure que

ces deux Princesses devinrent grandes, leurs perfections crurent aussi

avec elles, & on ne parloit par tout que de la beaute de l'aisnee, & de

l'esprit de la cadette. Il est vray aussi que leurs defauts augmenterent

beaucoup avec l'age. La cadette enlaidissoit a veue d'oeil, & l'aisnee

devenoit plus stupide de jour en jour. Ou elle ne repondoit rien a ce

qu'on luy demandoit, ou elle disoit une sottise. Elle estoit avec cela

si mal-adroite, qu'elle n'eust pu ranger quatre Porcelaines sur le bord

d'une cheminee sans en casser une, ny boire un verre d'eau sans en

repandre la moitie sur ses habits. Quoy que la beaute soit un grand

avantage dans une jeune personne, cependant la cadette l'emportoit

presque toujours sur son ainee dans toutes les Compagnies. D'abord on

alloit du coste de la plus belle pour la voir & pour l'admirer, mais

bien tost apres, on alloit a celle qui avoit le plus d'esprit, pour luy

entendre dire mille choses agreables; & on estoit estonne qu'en moins

d'un quart d'heure l'ainee n'avoit plus personne aupres d'elle, & que

tout le monde s'estoit range autour de la cadette. L'aisnee quoyque fort

stupide, le remarqua bien, & elle eut donne sans regret toute sa beaute

pour avoir la moitie de l'esprit de sa soeur. La Reine toute sage

qu'elle estoit, ne put s'empecher de luy reprocher plusieurs fois sa

bestise, ce qui pensa faire mourir de douleur cette pauvre Princesse. Un

jour qu'elle s'estoit retiree dans un bois pour y plaindre son malheur,

elle vit venir a elle un petit homme fort laid & fort desagreable, mais

vestu tres-magnifiquement. C'estoit le jeune Prince Riquet a la houppe,

qui estant devenu amoureux d'elle sur ses Portraits qui courroient par

tout le monde, avoit quitte le Royaume de son pere pour avoir le plaisir

de la voir et de luy parler. Ravi de la rencontrer ainsi toute seule, il

l'aborde avec tout le respect & toute la politesse imaginable. Ayant

remarque apres luy avoir fait les complimens ordinaires, qu'elle estoit

fort melancolique, il luy dit; je ne comprens point, Madame, comment une

personne aussi belle que vous l'estes, peut estre aussi triste que vous

le paroissez; car quoyque je puisse me vanter d'avoir veu une infinite

de belles personnes, je puis dire que je n'en ay jamais vu dont la

beaute aproche de la vostre. Cela vous plaist a dire, Monsieur, luy

repondit la Princesse, & en demeure la. La beaute, reprit Riquet a la

houppe, est un si grand avantage qu'il doit tenir lieu de tout le reste;

& quand on le possede, je ne voy pas qu'il y ait rien qui puisse nous

affliger beaucoup. J'aimerois mieux, dit la Princesse, estre aussi laide

que vous & avoir de l'esprit, que d'avoir de la beaute comme j'en ay, &

estre beste autant que je le suis. Il n'y a rien, Madame, qui marque

davantage qu'on a de l'esprit, que de croire n'en pas avoir, & il est de

la nature de ce bien la, que plus on en a, plus on croit en manquer. Je

ne scay pas cela, dit la Princesse, mais je scay bien que je suis fort

beste, & c'est de la que vient le chagrin qui me tue. Si ce n'est que

cela, Madame, qui vous afflige, je puis aisement mettre fin a vostre

douleur. Et comment ferez-vous, dit la Princesse; J'ay le pouvoir,

Madame, dit Riquet a la houppe, de donner de l'esprit autant qu'on en

scauroit avoir a la personne que je dois aimer le plus; & comme vous

estes, Madame, cette personne, il ne tiendra qu'a vous que vous n'ayez

autant d'esprit qu'on en peut avoir, pourvu que vous vouliez bien

m'epouser. La Princesse demeura toute interdite, & ne repondit rien. Je

voy, reprit Riquet a la houppe, que cette proposition vous fait de la

peine, & je ne m'en estonne pas; mais je vous donne un an tout entier

pour vous y resoudre. La Princesse avoit si peu d'esprit, & en meme

temps une si grande envie d'en avoir, qu'elle s'imagina que la fin de

cette annee ne viendroit jamais; de sorte qu'elle accepta la proposition

qui luy estoit faite. Elle n'eut pas plustost promis a Riquet a la

houppe, qu'elle l'epouseroit dans un an a pareil jour, qu'elle se sentit

tout autre qu'elle n'estoit auparavant; elle se trouva une facilite

incroyable a dire tout ce qui luy plaisoit, & a le dire d'une maniere

fine, aisee et naturelle: elle commenca des ce moment une conversation

galante, & soutenue avec Riquet a la houppe, ou elle brilla d'une telle

force, que Riquet a la houppe crut luy avoir donne plus d'esprit qu'il

ne s'en estoit reserve pour luy-meme. Quand elle fut retournee au

Palais, toute la Cour ne scavoit que penser d'un changement si subit &

si extraordinaire, car autant qu'on luy avoit ouey dire d'impertinences

auparavant, autant luy entendoit-on dire des choses bien sensees &

infiniment spirituelles. Toute la Cour en eut une joye qui ne se peut

imaginer, il n'y eut que sa cadette qui n'en fut pas bien aise, parce

que n'ayant plus sur son ainee l'avantage de l'esprit, elle ne

paroissoit plus aupres d'elle qu'une Guenon fort desagreable. Le Roi se

conduisoit par ses avis, & alloit meme quelquefois tenir le Conseil dans

son Appartement. Le bruit de ce changement s'estant repandu, tous les

jeunes Princes des Royaumes voisins firent leurs efforts pour s'en faire

aimer, & presque tous la demanderent en Mariage; mais elle n'en trouvoit

point qui eust assez d'esprit, & elle les ecoutoit tous sans s'engager a

pas un d'eux. Cependant il en vint un si puissant, si riche, si

spirituel & si bien fait, qu'elle ne pust s'empecher d'avoir de la bonne

volonte pour luy. Son pere s'en estant apperceu, luy dit qu'il la

faisoit la maistresse sur le choix d'un Epoux, & qu'elle n'avoit qu'a se

declarer. Comme plus on a d'esprit, & plus on a de peine a prendre une

ferme resolution sur cette affaire, elle demanda, apres avoir remercie

son pere, qu'il luy donnast du temps pour y penser. Elle alla par hazard

se promener dans le meme bois ou elle avoit trouve Riquet a la houppe,

pour rever plus commodement a ce qu'elle avoit a faire. Dans le tems

qu'elle se promenoit, revant profondement, elle entendit un bruit sourd

sous ses pieds, comme de plusieurs personnes qui vont & viennent & qui

agissent. Ayant preste l'oreille plus attentivement, elle ouit que l'un

disoit apporte-moy cette marmite, l'autre donne-moy cette chaudiere,

l'autre mets du bois dans ce feu. La terre s'ouvrit dans le meme temps,

& elle vit sous ses pieds comme une grande Cuisine pleine de Cuisiniers,

de Marmitons & de toutes sortes d'Officiers necessaires pour faire un

festin magnifique. Il en sortit une bande de vingt ou trente Rotisseurs,

qui allerent se camper dans une allee du bois autour d'une table fort

longue, & qui tous, la lardoire a la main, & la queue de Renard sur

l'oreille, se mirent a travailler en cadence au son d'une Chanson

harmonieuse. La Princesse estonnee de ce spectacle, leur demanda pour

qui ils travailloient. C'est, Madame, luy repondit le plus apparent de

la bande, pour le Prince Riquet a la houppe, dont les nopces se feront

demain. La Princesse encore plus surprise qu'elle ne l'avoit este, & se

resouvenant tout a coup qu'il y avoit un an qu'a pareil jour, elle avoit

promis d'epouser le Prince Riquet a la houppe, elle pensa tomber de son

haut. Ce qui faisoit qu'elle ne s'en souvenoit pas, c'est que quand elle

fit cette promesse, elle estoit une bete, & qu'en prenant le nouvel

esprit que le Prince luy avoit donne, elle avoit oublie toutes ses

sottises. Elle n'eut pas fait trente pas en continuant sa promenade, que

Riquet a la houppe se presenta a elle, brave, magnifique, & comme un

Prince qui va se marier. Vous me voyez, dit-il, Madame, exact a tenir ma

parole, & je ne doute point que vous ne veniez ici pour executer la

vostre, & me rendre, en me donnant la main, le plus heureux de tous les

hommes. Je vous avoueeray franchement, repondit la Princesse, que je n'ay

pas encore pris ma resolution la-dessus, & que je ne croy pas pouvoir

jamais la prendre telle que vous la souehaitez. Vous m'etonnez, Madame,

lui dit Riquet a la houppe: Je le croy, dit la Princesse, & assurement

si j'avois affaire a un brutal, a un homme sans esprit, je me trouverais

bien embarassee. Une Princesse n'a que sa parole, me diroit-il, & il

faut que vous m'epousiez, puisque vous me l'avez promis; mais comme

celuy a qui je parle est l'homme du monde qui a le plus d'esprit, je

suis seure qu'il entendra raison. Vous scavez que quand je n'estois

qu'une beste, je ne pouvois neanmoins me resoudre a vous epouser,

comment voulez-vous qu'ayant l'esprit que vous m'avez donne, qui me rend

encore plus difficile en gens que je n'estois, je prenne aujourd'huy une

resolution que je n'ay pu prendre dans ce temps-la. Si vous pensiez tout

de bon a m'epouser, vous avez eu grand tort de m'oster ma bestise, & de

me faire voir plus clair que je ne voyois. Si un homme sans esprit,

repondit Riquet a la houppe, serait bien receu, comme vous venez de le

dire, a vous reprocher vostre manque de parole, pourquoi voulez-vous,

Madame, que je n'en use pas de mesme, dans une chose ou il y va de tout

le bonheur de ma vie; est-il raisonnable que les personnes qui ont de

l'esprit, soient d'une pire condition que ceux qui n'en ont pas; le

pouvez-vous pretendre, vous qui en avez tant, & qui avez tant souhaite

d'en avoir? mais venons au fait, s'il vous plaist: A la reserve de ma

laideur, y a-t'il quelque chose en moy qui vous deplaise, estes-vous

malcontente de ma naissance, de mon esprit, de mon humeur, & de mes

manieres? Nullement, repondit la Princesse, j'aime en vous tout ce que

vous venez de me dire. Si cela est ainsi, reprit Riquet a la houppe, je

vais estre heureux, puisque vous pouvez me rendre le plus aimable de

tous les hommes. Comment cela se peut-il faire? luy dit la Princesse.

Cela se fera, repondit Riquet a la houppe, si vous m'aimez assez pour

souhaiter que cela soit; & afin, Madame, que vous n'en doutiez pas,

scachez que la meme Fee qui au jour de ma naissance me fit le don de

pouvoir rendre spirituelle la personne qu'il me plairoit, vous a aussi

fait le don de pouvoir rendre beau celuy que vous aimerez, & a qui vous

voudrez bien faire cette faveur. Si la chose est ainsi, dit la

Princesse, je souhaite de tout mon coeur que vous deveniez le Prince du

monde le plus beau & le plus aimable; & je vous en fais le don autant

qu'il est en moy. La Princesse n'eut pas plustost prononce ces paroles,

que Riquet a la houppe parut a ses yeux, l'homme du monde le plus beau,

le mieux fait, & le plus aimable quelle eust jamais vu. Quelques-uns

asseurent que ce ne furent point les charmes de la Fee qui opererent,

mais que l'amour seul fit cette Metamorphose. Ils disent que la

Princesse ayant fait reflexion sur la perseverance de son Amant, sur sa

discretion, & sur toutes les bonnes qualitez de son ame & de son esprit,

ne vit plus la difformite de son corps, ny la laideur de son visage, que

sa bosse ne luy sembla plus que le bon air d'un homme qui fait le gros

dos; & qu'au lieu que jusqu'a lors elle l'avoit vu boiter

effroyablement, elle ne luy trouva plus qu'un certain air penche qui la

charmoit; ils disent encore que ses yeux qui estoient louches, ne luy en

parurent que plus brillans, que leur dereglement passa dans son esprit

pour la marque d'un violent excez d'amour, & qu'enfin son gros nez rouge

eut pour elle quelque chose de Martial et d'Heroique. Quoyqu'il en soit,

la Princesse luy promit sur le champ de l'epouser, pourvu qu'il en

obtint le consentement du Roy son Pere. Le Roy ayant scu que sa fille

avoit beaucoup d'estime pour Riquet a la houppe, qu'il connoissoit

d'ailleurs pour un Prince tres-spirituel & tres-sage, le receut avec

plaisir pour son gendre. Des le lendemain les nopces furent faites,

ainsi que Riquet a la houppe l'avoit prevu, & selon les ordres qu'il en

avoit donnez longtemps auparavant.

MORALITE.

_Ce que l'on voit dans cet ecrit,

Est moins un conte en l'air que la verite meme;

Tout est beau dans ce que l'on aime,

Tout ce qu'on aime a de l'esprit._

Autre Moralite.

_Dans un objet ou la Nature,

Aura mis de beaux traits, & la vive peinture

D'un teint ou jamais l'Art ne scauroit arriver,

Tous ces dons pourront moins pour rendre un coeur sensible,

Qu'un seul agrement invisible,

Que l'Amour y fera trouver._

LE PETIT

POUCET

_CONTE._

Il estoit une fois un Bucheron & une Bucheronne, qui avoient sept enfans

tous Garcons. L'aine n'avoit que dix ans, & le plus jeune n'en avoit que

sept. On s'estonnera que le Bucheron ait eu tant d'enfans en si peu de

temps; mais c'est que sa femme alloit viste en besongne, & n'en faisoit

pas moins que deux a la fois. Ils estoient fort pauvres, & leur sept

enfans les incommodoient beaucoup, parce qu'aucun d'eux ne pouvoit

encore gagner sa vie. Ce qui les chagrinoit encore, c'est que le plus

jeune estoit fort delicat, & ne disoit mot, prenant pour bestise, ce qui

estoit une marque de la bonte de son esprit: il estoit fort petit, &

quand il vint au monde il n'estoit gueres plus gros que le pouce, ce qui

fit que l'on l'appella le petit Poucet. Ce pauvre enfant estoit le

souffre douleurs de la maison, & on luy donnoit toujours le tort.

Cependant il estoit le plus fin, & le plus avise de tous ses freres, &

s'il parloit peu, il ecoutait beaucoup. Il vint une annee tres-facheuse,

& la famine fut si grande, que ces pauvres gens resolurent de se

deffaire de leurs enfans. Un soir que ces enfans estoient couchez, & que

le Bucheron estoit aupres du feu avec sa femme, il luy dit, le coeur

serre de douleur? Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourir nos

enfans: je ne scaurois les voir mourir de faim devant mes yeux, & je

suis resolu de les mener perdre demain au bois, ce qui sera bien aise,

car tandis qu'ils s'amuseront a fagoter, nous n'avons qu'a nous enfuir

sans qu'ils nous voyent. Ah! s'ecria la Bucheronne, pourrois-tu bien

toy-meme mener perdre tes enfans? Son mary avoit beau luy representer

leur grande pauvrete, elle ne pouvoit y consentir; elle estoit pauvre,

mais elle estoit leur mere: Cependant ayant considere quelle douleur ce

luy seroit de les voir mourir de faim, elle y consentit, & alla se

coucher en pleurant. Le petit Poucet oueit tout ce qu'ils dirent, car

ayant entendu de dedans son lit qu'ils parloient d'affaires, il s'estoit

leve doucement, & s'estoit glisse sous l'escabelle de son pere pour les

ecouter sans estre vu. Il alla se recoucher & ne dormit point le reste

de la nuit, songeant a ce qu'il avoit a faire. Il se leva de bon matin,

& alla au bord d'un ruisseau, ou il emplit ses poches de petits cailloux

blancs, & ensuite revint a la maison. On partit, & le petit Poucet ne

decouvrit rien de tout ce qu'il scavoit a ses freres. Ils allerent dans

une forest fort epaisse, ou a dix pas de distance on ne se voyoit pas

l'un l'autre. Le Bucheron se mit a couper du bois & ses enfans a

ramasser les broutilles pour faire des fagots. Le pere & la mere les

voyant ocupez a travailler, s'eloignerent d'eux insensiblement, & puis

s'enfuirent tout a coup par un petit sentier detourne. Lors que ces

enfans se virent seuls, ils se mirent a crier & a pleurer de toute leur

force. Le petit Poucet les laissoit crier, scachant bien par ou il

reviendroit a la maison; car en marchant il avoit laisse tomber le long

du chemin les petits cailloux blancs qu'il avoit dans ses poches. Il

leur dit donc, ne craignez-point mes freres, mon Pere & ma Mere nous ont

laissez icy, mais je vous remeneray bien au logis, suivez-moy seulement,

ils le suivirent, & il les mena jusqu'a leur maison par le meme chemin

qu'ils estoient venus dans la forest. Ils n'oserent d'abord entrer, mais

ils se mirent tous contre la porte pour ecouter ce que disoient leur

Pere & leur Mere.

Dans le moment que le Bucheron & la Bucheronne arriverent chez eux, le

Seigneur du Village leur envoya dix ecus qu'il leur devoit il y avoit

longtems, & dont ils n'esperoient plus rien: Cela leur redonna la vie,

car les pauvres gens mouroient de faim. Le Bucheron envoya sur l'heure

sa femme a la Boucherie. Comme il y avoit long-temps qu'elle n'avoit

mange, elle acheta trois fois plus de viande qu'il n'en falloit pour le

souper de deux personnes. Lors qu'ils furent rassassiez; la Bucheronne

dit, helas, ou sont maintenant nos pauvres enfans, ils feroient bonne

chere de ce qui nous reste la: Mais aussi Guillaume, c'est toy qui les

as voulu perdre, j'avois bien dit que nous nous en repentirions, que

font-ils maintenant dans cette Forest? Helas! mon Dieu, les Loups les

ont peut etre deja mangez; tu es bien inhumain d'avoir perdu ainsi tes

enfans. Le Bucheron s'impatienta a la fin, car elle redit plus de vingt

fois qu'ils s'en repentiroient & qu'elle l'avoit bien dit. Il la menaca

de la battre si elle ne se taisoit. Ce n'est pas que le Bucheron ne fust

peut-estre encore plus fache que sa femme, mais c'est qu'elle luy

rompoit la teste, & qu'il estoit de l'humeur de beaucoup d'autres gens,

qui ayment fort les femmes qui disent bien, mais qui trouvent tres

importunes celles qui ont toujours bien dit. La Bucheronne estoit toute

en pleurs? Helas! ou sont maintenant mes enfans, mes pauvres enfans?

Elle le dit une fois si haut que les enfans qui etoient a la porte

l'ayant entendu, se mirent a crier tous ensemble, nous voyla, nous

voyla. Elle courut viste leur ouvrir la porte, & leur dit en les

embrassant, que je suis aise de vous revoir, mes chers enfans, vous

estes bien las, & vous avez bien faim; & toy Pierrot comme te voyla

crotte, vien que je te debarboueille. Ce Pierrot estoit son fils aine

qu'elle aimoit plus que tous les autres, parce qu'il estoit un peu

rousseau, & qu'elle estoit un peu rousse. Ils se mirent a Table, &

mangerent d'un apetit qui faisoit plaisir au Pere & a la Mere, a qui ils

racontoient la peur qu'ils avoient eue dans la Forest en parlant presque

toujours tous ensemble: Ces bonnes gens etoient ravis de revoir leurs

enfans avec eux, & cette joye dura tant que les dix ecus durerent; mais

lors que l'argent fut depense ils retomberent dans leur premier chagrin;

& resolurent de les perdre encore, & pour ne pas manquer leur coup, de

les mener bien plus loin que la premiere fois. Ils ne purent parler de

cela si secrettement qu'ils ne fussent entendus par le petit Poucet, qui

fit son compte de sortir d'affaire comme il avoit deja fait; mais quoy

qu'il se fut leve de bon matin pour aller ramasser des petits cailloux,

il ne put en venir a bout, car il trouva la porte de la maison fermee a

double tour. Il ne scavoit que faire lors que la Bucheronne leur ayant

donne a chacun un morceau de pain pour leur dejeune, il songea qu'il

pourroit se servir de son pain au lieu de cailloux en le jettant par

miettes le long des chemins ou ils passeroient, il le serra donc dans sa

poche. Le Pere & la Mere les menerent dans l'endroit de la Forest le

plus epais & le plus obscur, & des qu'ils y furent ils gagnerent un faux

fuyant & les laisserent la. Le petit Poucet ne s'en chagrina pas

beaucoup, parce qu'il croyait retrouver aisement son chemin par le moyen

de son pain qu'il avoit seme par tout ou il avoit passe; mais il fut

bien supris lors qu'il ne put en retrouver une seule miette, les Oiseaux

etoient venus qui avoient tout mange. Les voyla donc bien affliges, car

plus ils marchoient plus ils s'egaroient, & s'enfoncoient dans la

Forest. La nuit vint, & il s'eleva un grand vent qui leur faisoit des

peurs epouventables. Ils croyoient n'entendre de tous cotes que les

heurlemens de Loups qui venoient a eux pour les manger. Ils n'osoient

presque se parler ny tourner la teste. Il survint une grosse pluye qui

les perca jusqu'aux os; ils glissoient a chaque pas & tomboient dans la

bouee, d'ou ils se relevoient tout crottes, ne scachant que faire de

leurs mains. Le petit Poucet grimpa au haut d'un Arbre pour voir s'il ne

decouvriroit rien; ayant tourne la teste de tous costes, il vit une

petite lueur comme d'une chandelle, mais qui estoit bien loin par de-la

la Forest. Il descendit de l'arbre; & lors qu'il fut a terre il ne vit

plus rien; cela le desola. Cependant ayant marche quelque temps avec ses

freres du coste qu'il avoit veu la lumiere, il la revit en sortant du

Bois. Ils arriverent enfin a la maison ou estoit cette chandelle, non

sans bien des frayeurs, car souvent ils la perdoient de veue, ce qui

leur arrivoit toutes les fois qu'ils descendoient dans quelques fonds.

Ils heurterent a la porte, & une bonne femme vint leur ouvrir. Elle leur

demanda ce qu'ils vouloient, le petit Poucet luy dit, qu'ils etoient de

pauvres enfans qui s'estoient perdus dans la Forest, & qui demandoient a

coucher par charite. Cette femme les voyant tous si jolis se mit a

pleurer, & leur dit, helas! mes pauvres enfans, ou estes vous venus?

scavez vous bien que c'est icy la maison d'un Ogre qui mange les petits

enfans. Helas! Madame, luy repondit le petit Poucet, qui trembloit de

toute sa force aussi bien que ses freres; que ferons-nous? Il est bien

seur que les Loups de la Forest ne manqueront pas de nous manger cette

nuit, si vous ne voulez pas nous retirer chez vous. Et cela etant nous

aimons mieux que ce soit Monsieur qui nous mange, peut-estre qu'il aura

pitie de nous, si vous voulez bien l'en prier. La femme de l'Ogre qui

crut qu'elle pourroit les cacher a son mary jusqu'au lendemain matin,

les laissa entrer & les mena se chauffer aupres d'un bon feu, car il y

avoit un Mouton tout entier a la broche pour le soupe de l'Ogre. Comme

ils commencoient a se chauffer ils entendirent heurter trois ou quartre

grands coups a la porte, c'estoit l'Ogre qui revenoit. Aussi-tost sa

femme les fit cacher sous le lit, & alla ouvrir la porte. L'Ogre demanda

d'abord si le soupe estoit prest, & si on avoit tire du vin, &

aussi-tost se mit a table. Le Mouton estoit encore tout sanglant, mais

il ne luy en sembla que meilleur. Il fleuroit a droite & a gauche,

disant qu'il sentoit la chair fraiche. Il faut luy dit sa femme, que ce

soit ce Veau que je viens d'habiller que vous sentez. Je sens la chair

fraiche, te dis-je encore une fois, reprit l'Ogre, en regardant sa femme

de travers, & il y a icy quelque chose que je n'entens pas; en disant

ces mots, il se leva de Table, & alla droit au lit. Ah, dit il, voila

donc comme tu veux me tromper maudite femme, je ne scais a quoy il tient

que je ne te mange aussi; bien t'en prend d'etre une vieille beste.

Voila du Gibier qui me vient bien a propos pour traiter trois Ogres de

mes amis qui doivent me venir voir ces jours icy. Il les tira de dessous

le lit l'un apres l'autre. Ces pauvres enfans se mirent a genoux en luy

demandant pardon, mais ils avoient a faire au plus cruel de tous les

Ogres, qui bien loin d'avoir de la pitie les devoroit deja des yeux, &

disoit a sa femme que ce seroit la de friands morceaux lors qu'elle leur

auroit fait une bonne sausse. Il alla prendre un grand Couteau, & en

approchant de ces pauvres enfans, il l'aiguisoit sur une longue pierre

qu'il tenoit a sa main gauche. Il en avoit deja empoigne un, lorsque sa

femme luy dit, que voulez vous faire a l'heure qu'il est, n'aurez-vous

pas assez de temps demain matin? Tay-toy, reprit l'Ogre, ils en seront

plus mortifies. Mais vous avez encore la tant de viande, reprit sa

femme, voila un Veau, deux Moutons & la moitie d'un Cochon. Tu as raison

dit l'Ogre, donne leur bien a souper affin qu'il ne maigrissent pas, &

va les mener coucher. La bonne femme fut ravie de joye, & leur porta

bien a souper, mais ils ne purent manger tant ils etoient saisis de

peur. Pour l'Ogre il se remit a boire, ravi d'avoir de quoy si bien

regaler ses Amis. Il but une douzaine de coups plus qu'a l'ordinaire, ce

qui luy donna un peu dans la teste, & l'obligea de s'aller coucher.

Popular Tales(#33931) · 第 10 / 14 段