son Moulin, son Asne, & son Chat. Les partages furent bien-tot faits, ny
le Notaire, ny le Procureur n'y furent point appelles. Ils auroient eu
bien-tost mange tout le pauvre patrimoine. L'aisne eut le Moulin, le
second eut l'Asne, & le plus jeune n'eut que le Chat. Ce dernier ne
pouvoit se consoler d'avoir un si pauvre lot: Mes freres, disoit-il,
pourront gagner leur vie honnestement en se mettant ensemble; pour moi,
lors que j'aurai mange mon chat, & que je me seray fait un manchon de sa
peau, il faudra que je meure de faim. Le Chat qui entendoit ce discours,
mais qui n'en fit pas semblant, luy dit dun air pose & serieux, ne vous
affliges point, mon maistre, vous n'avez qu'a me donner un Sac, & me
faire une paire de Bottes pour aller dans les brousailles, & vous verez
que vous n'etes pas si mal partage que vous croyez. Quoique le Maistre
du Chat ne fit pas grand fond la-dessus, il lui avoit veu faire tant de
tours de souplesse, pour prendre des Rats & des Souris; comme quand il
se pendoit par les pieds, ou qu'il se cachoit dans la farine pour faire
le mort, qu'il ne desespera pas d'en estre secouru dans sa misere.
Lorsque le chat eut ce qu'il avoit demande, il se botta bravement; &
mettant son sac a son cou, il en prit les cordons avec ses deux pattes
de devant, & s'en alla dans une garenne ou il y avoit grand nombre de
lapins. Il mit du son & des lasserons dans son sac, & s'estendant comme
s'il eut este mort, il attendit que quelque jeune lapin, peu instruit
encore des ruses de ce monde, vint se fourer dans son sac pour manger ce
qu'il y avoit mis. A peine fut-il couche, qu'il eut contentement; un
jeune etourdi de lapin entra dans son sac, & le maistre chat tirant
aussitost les cordons le prit & le tua sans misericorde. Tout glorieux
de sa proye, il s'en alla chez le Roy & demanda a luy parler. On le fit
monter a l'Appartement de sa Majeste, ou estant entre il fit une grande
reverence au Roy, & luy dit, voyla, Sire, un Lapin de Garenne que
Monsieur le Marquis de Carabas (c'estoit le nom qu'il lui prit en gre de
donner a son Maistre) m'a charge de vous presenter de sa part. Dis a ton
Maistre, repondit le Roy, que je le remercie, & qu'il me fait plaisir.
Un autre fois il alla se cacher dans un ble tenant toujours son sac
ouvert; & lors que deux Perdrix y furent entrees, il tira les cordons, &
les prit toutes deux. Il alla ensuite les presenter au Roy, comme il
avoit fait le Lapin de garenne. Le Roy receut encore avec plaisir les
deux Perdrix, & luy fit donner pour boire. Le chat continua ainsi
pendant deux ou trois mois a porter de temps-en-temps au Roy du Gibier
de la chasse de son Maistre. Un jour qu'il sceut que le Roy devoit aller
a la promenade sur le bord de la riviere avec sa fille, la plus belle
Princesse du monde, il dit a son Maistre: si vous voulez suivre mon
conseil, vostre fortune est faite; vous n'avez qu'a vous baigner dans la
riviere a l'endroit que je vous montreray, & ensuite me laisser faire.
Le Marquis de Carabas fit ce que son chat lui conseilloit, sans scavoir
a quoy cela seroit bon. Dans le temps qu'il se baignoit, le Roy vint a
passer, & le Chat se mit a crier de toute sa force: au secours, au
secours, voila Monsieur le Marquis de Carabas qui se noye. A ce cry le
Roy mit la teste a la portiere, & reconnoissant le Chat qui luy avoit
apporte tant de fois du Gibier, il ordonna a ses Gardes qu'on allast
viste au secours de Monsieur le Marquis de Carabas. Pendant qu'on
retiroit le pauvre Marquis de la riviere, le Chat s'approcha du Carosse,
& dit au Roy que dans le temps que son Maistre se baignoit, il estoit
venu des Voleurs qui avoient emporte ses habits, quoy qu'il eut crie au
voleur de toute sa force; le drosle les avoit cachez sous une grosse
pierre. Le Roy ordonna aussi-tost aux Officiers de sa Garderobbe d'aller
querir un de ses plus beaux habits pour Monsieur le Marquis de Carabas.
Le Roy luy fit mille caresses, & comme les beaux habits qu'on venoit de
luy donner relevoient sa bonne mine (car il estoit beau; & bien fait de
sa personne) la fille du Roy le trouva fort a son gre, & le Comte de
Carabas ne luy eut pas jette deux ou trois regards fort respectueux, &
un peu tendres, qu'elle en devint amoureuse a la folie. Le Roi voulut
qu'il motast dans son Carosse, & qu'il fust de la promenade: Le Chat
ravi de voir que son dessein commencoit a reussir, prit les devants, &
ayant rencontre des Paysans qui fauchoient un Pre, il leur dit, _bonnes
gens qui fauchez, si vous ne dites au Roy que le pre que vous fauchez
appartient a Monsieur le Marquis de Carabas, vous serez tous hachez menu
comme chair a paste_. Le Roy ne manqua pas a demander aux Faucheux a qui
estoit ce Pre qu'ils fauchoient. C'est a Monsieur le Marquis de Carabas,
dirent-ils tous ensemble, car la menace du Chat leur avoit fait peur.
Vous avez la un bel heritage, dit le Roy, au Marquis de Carabas. Vous
voyez, Sire, repondit le Marquis, c'est un pre qui ne manque point de
rapporter abondament toutes les annees. Le maistre chat qui alloit
toujours devant, rencontra des Moissonneurs, & leur dit, _Bonnes gens
qui moissonnez, si vous ne dites que tous ces blez appartiennent a
Monsieur le Marquis de Carabas, vouz serez tous hachez menu comme chair
a paste_. Le Roy qui passa un moment apres, voulut scavoir a qui
appartenoient tous les bles qu'il voyoit. C'est a Monsieur le Marquis de
Carabas, repondirent les Moissonneurs, & le Roy s'en rejoueit encore avec
le Marquis. Le Chat qui alloit devant le Carosse, disoit toujours la
meme chose a tous ceux qu'il rencontroit; & le Roy estoit estonne des
grands biens de Monsieur le Marquis de Carabas. Le maistre Chat arriva
enfin dans un beau Chateau dont le Maistre estoit un Ogre, le plus riche
qu'on ait jamais veu, car toutes les terres par ou le Roy avoit passe
estoient de la dependance de ce Chasteau: le Chat qui eut soin de
s'informer qui estoit cet Ogre, & ce qu'il scavoit faire, demanda a luy
parler, disant qu'il n'avoit pas voulu passer si pres de son Chasteau,
sans avoir l'honneur de luy faire la reverence. L'Ogre le receut aussi
civilement que le peut un Ogre, & le fit reposer. On m'a assure, dit le
Chat, que vous aviez le don de vous changer en toute sorte d'Animaux,
que vous pouviez, par exemple, vous transformer en Lyon, en Elephant?
cela est vray, repondit l'Ogre brusquement, & pour vous le montrer, vous
m'allez voir devenir Lyon. Le Chat fut si efraye de voir un Lyon devant
luy, qu'il gagna aussi-tost les goutieres, non sans peine & sans peril,
a cause de ses bottes qui ne valoient rien pour marcher sur les tuiles.
Quelque temps apres le Chat ayant veu que l'Ogre avoit quitte sa
premiere forme, descendit, & avouea qu'il avoit eu bien peur. On m'a
assure encore, dit le Chat, mais je ne scaurois le croire, que vous
aviez aussi le pouvoir de prendre la forme des plus petits Animaux, par
exemple, de vous changer en un Rat, en une souris; je vous avouee que je
tiens cela tout a fait impossible. Impossible? reprit l'Ogre, vous allez
voir, & en meme temps il se changea en une Souris qui se mit a courir
sur le plancher. Le chat ne l'eut pas plustost apercue, qu'il se jetta
dessus, & la mangea. Cependant le Roy qui vit en passant le beau
Chasteau de l'Ogre, voulut entrer dedans. Le Chat qui entendit le bruit
du Carosse qui passoit sur le pont levis, courut au devant, & dit au
Roy: Vostre Majeste soit la bien venue dans le Chasteau de Monsieur le
Marquis de Carabas. Comment Monsieur le Marquis, s'ecria le Roy, ce
Chasteau est encore a vous, il ne se peut rien de plus beau que cette
cour & que tous ces Bastimens qui l'environnent: voyons les dedans s'il
vous plaist. Le Marquis donna la main a la jeune Princesse, & suivant le
Roy qui montoit le premier, ils entrerent dans une grande Sale ou ils
trouverent une magnifique colation que l'Ogre avoit fait preparer pour
ses amis qui le devoient venir voir ce meme jour-la mais qui n'avoient
pas ose entrer, scachant que le Roi y estoit. Le Roy charme des bonnes
qualitez de Monsieur le Marquis de Carabas, de meme que sa fille qui en
estoit folle; & voyant les grands biens qu'il possedoit, luy dit, apres
avoir beu cinq ou six coups, il ne tiendra qu'a vous Monsieur le Marquis
que vous ne soyez mon gendre. Le Marquis faisant de grandes reverences,
accepta l'honneur que luy faisoit le Roy; & des le meme jour epousa la
Princesse. Le Chat devint grand Seigneur, & ne courut plus apres les
souris, que pour se divertir.
MORALITE.
_Quelque grand que soit l'avantage,
De joueir d un riche heritage
Venant a nous de pere en fils,
Aux jeunes gens pour l'ordinaire,
L'industrie & le scavoir faire,
Vallent mieux que des biens acquis._
Autre Moralite.
_Si le fils d'un Meunier, avec tant de vitesse,
Gagne le coeur d'une Princesse,
Et s'en fait regarder avec des yeux mourans,
C'est que l'habit, la mine & la jeunesse,
Pour inspirer de la tendresse,
N'en sont pas des moyens toujours indifferens._
LES FEES.
_CONTE._
Il estoit une fois une veuve qui avoit deux filles, l'ainee luy
ressembloit si fort & d'humeur & de visage, que qui la voyoit voyait la
mere. Elles etoient toutes deux si desagreables & si orgueilleuses qu'on
ne pouvoit vivre avec elles. La cadette qui estoit le vray portrait de
son Pere pour la douceur & l'honnestete, estoit avec cela une des plus
belles filles qu'on eust sceu voir. Comme on aime naturellement son
semblable, cette mere estoit folle de sa fille ainee, & en meme temps
avoit une aversion effroyable pour la cadette. Elle la faisoit manger a
la Cuisine & travailler sans cesse.
Il falloit entre-autre chose que cette pauvre enfant allast deux fois le
jour puiser de l'eau a une grande demy lieue du logis, & qu'elle en
raportast plein une grande cruche. Un jour qu'elle estoit a cette
fontaine, il vint a elle une pauvre femme qui la pria de luey donner a
boire? Ouy da, ma bonne mere, dit cette belle fille, & rincant aussi
tost sa cruche, elle puisa de l'eau au plus bel endroit de la fontaine,
& la luy presenta, soutenant toujours la cruche afin qu'elle but plus
aisement. La bonne femme ayant bu, luy dit, vous estes si belle, si
bonne, & si honneste, que je ne puis m'empecher de vous faire un don,
(car c'estoit une Fee qui avoit pris la forme d'une pauvre femme de
village, pour voir jusqu'ou iroit l'honnestete de cette jeune fille.) Je
vous donne pour don, poursuivit la Fee, qu'a chaque parole que vous
direz, il vous sortira de la bouche ou une Fleur, ou une Pierre
precieuse. Lorsque cette belle fille arriva au logis, sa mere la gronda
de revenir si tard de la fontaine. Je vous demande pardon, ma mere, dit
cette pauvre fille, d'avoir tarde si long-temps, & en disant ces mots il
luy sortit de la bouche deux Roses, deux Perles, & deux gros Diamans.
Que voy-je-la, dit sa mere tout estonnee, je crois qu'il luy sort de la
bouche des Perles & des Diamants, d'ou vient cela, ma fille, (ce fut la
la premiere fois qu'elle l'appella sa fille.) La pauvre enfant luy
raconta naivement tout ce qui luy estoit arrive, non sans jetter une
infinite de Diamants. Vrayment, dit la mere, il faut que j'y envoye ma
fille, tenez Fanchon, voyez ce qui sort de la bouche de votre soeur
quand elle parle, ne seriez-vous pas bien aise d'avoir le mesme don,
vous n'avez qu'a aller puiser de l'eau a la fontaine, & quand une pauvre
femme vous demandera a boire, luy en donner bien honnestement. Il me
feroit beau voir, repondit la brutale aller a la fontaine: Je veux que
vous y alliez, reprit la mere, & tout a l'heure. Elle y alla, mais
toujours en grondant. Elle prit le plus beau Flacon d'argent qui fut
dans le logis. Elle ne fut pas plustost arrivee a la fontaine qu'elle
vit sortir du bois une Dame magnifiquement vestue qui vint luy demander
a boire, c'estoit la meme Fee qui avoit apparu a sa soeur, mais qui
avoit pris l'air & les habits d'une Princesse, pour voir jusqu'ou iroit
la malhonnestete de cette fille. Est-ce que je suis icy vennue, luy dit
cette brutale orgueileuse, pour vous donner a boire, justement j'ai
apporte un Flacon d'argent tout expres pour donner a boire a Madame?
J'en suis d'avis, beuvez a meme si vous voulez. Vous n'estes guere
honneste, reprit la Fee, sans se mettre en colere: & bien, puisque vous
estes si peu obligeante, je vous donne pour don, qu'a chaque parole que
vous direz, il vous sortira de la bouche ou un serpent ou un crapau.
D'abord que sa mere l'aperceut, elle luy cria, He bien ma fille! He
bien, ma mere, luy repondit la brutale, en jettant deux viperes, deux
crapaux. O! Ciel, s'ecria la mere, que vois-je-la, c'est sa soeur qui en
est cause, elle me le payera; & aussitost elle courut pour la battre. La
pauvre enfant s'enfuit, & alla se sauver dans la Forest prochaine. Le
fils du Roi qui revenoit de la chasse, la rencontra, & la voyant si
belle, luy demanda ce qu'elle faisoit la toute seule & ce qu'elle avoit
a pleurer. Helas! Monsieur, c'est ma mere qui m'a chassee du logis. Le
fils du Roi qui vit sortir de sa bouche cinq ou six Perles, & autant de
Diamants, la pria de luy dire d'ou cela luy venoit. Elle luy conta toute
son avanture. Le fils du Roi en devint amoureux, considerant qu'un tel
don valoit mieux que tout ce qu'on pouvoit donner en mariage a une
autre, l'emmena au Palais du Roi son pere, ou il l'epousa. Pour sa soeur
elle se fit tant hair, que sa propre mere la chassa de chez elle; & la
malheureuse apres avoir bien couru sans trouver personne qui voulut la
recevoir, alla mourir au coin d'un bois.
MORALITE.
_Les Diamans & les Pistoles,
Peuvent beaucoup sur les Esprits;
Cependant les douces paroles
Ont encor plus de force, & sont d'un plus grand prix._
Autre Moralite.
_L'honnestete couste des soins,
Et veut un peu de complaisance,
Mais tost ou tard elle a sa recompense,
Et souvent dans le temps qu'on y pense le moins._
CENDRILLON
OU LA PETITE
PANTOUFLE DE VERRE.
_CONTE._
Il estoit une fois un Gentil-homme qui epousa en secondes nopces une
femme, la plus hauetaine & la plus fiere qu'on eut jamais veue. Elle
avoit deux filles de son humeur, & qui luy ressembloient en toutes
choses. Le Mari avoit de son coste une jeune fille, mais d'une douceur &
d'une bonte sans exemple, elle tenoit cela de sa Mere, qui estoit la
meilleure personne du monde. Les nopces ne furent pas plutost faites,
que la Belle-mere fit eclater sa mauvaise humeur, elle ne put souffrir
les bonnes qualitez de cette jeune enfant, qui rendoient ses filles
encore plus haissables. Elle la chargea des plus viles occupations de la
Maison: c'estoit elle qui nettoyoit la vaiselle & les montees, qui
frottoit la chambre de Madame, & celles de Mesdemoiselles ses filles:
elle couchoit tout au haut de la maison dans un grenier sur une mechante
paillasse, pendant que ses soeurs estoient dans des chambres parquetees,
ou elles avoient des lits des plus a la mode, & des miroirs ou elles se
voyoient depuis les pieds jusqu'a la teste; la pauvre fille souffroit
tout avec patience, & n'osoit s'en plaindre a son pere qui l'auroit
grondee, parce que sa femme le gouvernoit entierement. Lors quelle avoit
fait son ouvrage, elle s'alloit mettre au coin de la cheminee, &
s'asseoir dans les cendres, ce qui faisoit qu'on l'appelloit communement
dans le logis Cucendron; la cadette qui n'estoit pas si malhonneste que
son aisnee, l'appelloit Cendrillon; cependant Cendrillon avec ses
mechans habits, ne laissoit pas d'estre cent fois plus belle que ses
soeurs, quoy que vestues tres-magnifiquement.
Il arriva que le fils du Roi donna un bal, & qu'il en pria toutes les
personnes de qualite: nos deux Demoiselles en furent aussi priees, car
elles faisoient grande figure dans le Pays. Les voila bien aises & bien
occupees a choisir les habits & les coeffures qui leur seieroient le
mieux; nouvelle peine pour Cendrillon car c'estoit elle qui repassoit le
linge de ses soeurs & qui godronoit leurs manchettes: on ne parloit que
de la maniere dont on s'habilleroit. Moy, dit l'ainee, je mettray mon
habit de velours rouge & ma garniture d'Angleterre. Moy, dit la cadette,
je n'auray que ma juppe ordinaire; mais en recompense, je mettray mon
manteau a fleurs d'or, & ma barriere de diamans, qui n'est pas des plus
indifferentes. On envoya querir la bonne coeffeuse, pour dresser les
cornettes a deux rangs, & on fit acheter des mouches de la bonne
Faiseuse: elles appellerent Cendrillon pour luy demander son avis, car
elle avoit le gout bon. Cendrillon les conseilla le mieux du monde, &
s'offrit mesme a les coeffer; ce qu'elles voulurent bien. En les
coeffant, elles luy disoient, Cendrillon, serois-tu bien aise d'aller au
Bal? Helas, Mesdemoiselles, vous vous mocquez de moy, ce n'est pas la ce
qu'il me faut: tu as raison; on riroit bien, si on voyoit un Culcendron
aller au Bal. Une autre que Cendrillon les auroit coeffees de travers;
mais elle estoit bonne, & elle les coeffa parfaitement bien. Elles
furent pres de deux jours sans manger, tant elles estoient transportees
de joye: on rompit plus de douze lacets a force de les serrer pour leur
rendre la taille plus menue, & elles estoient toujours devant leur
miroir. Enfin l'heureux jour arriva, on partit, & Cendrillon les suivit
des yeux le plus longtems qu'elle put; lors qu'elle ne les vit plus,
elle se mit a pleurer. Sa Maraine qui la vit toute en pleurs, luy
demanda ce qu'elle avoit: Je voudrois bien.... Je voudrois bien.... Elle
pleuroit si fort qu'elle ne put achever: sa Maraine qui estoit Fee, luy
dit, tu voudrois bien aller au Bal, n'est-ce pas; Helas ouy, dit
Cendrillon en soupirant: He bien, seras tu bonne fille, dit sa Maraine,
je t'y feray aller? Elle la mena dans sa chambre, & luy dit, va dans le
jardin & apporte-moy une citroueille: Cendrillon alla aussi-tost cueillir
la plus belle qu'elle put trouver, & la porta a sa Maraine, ne pouvant
deviner comment cette citroueille la pourroit faire aller au Bal: sa
Maraine la creusa, & n'ayant laisse que l'ecorce, la frappa de sa
baguette, & la citroueille fut aussi-tost changee en un beau carosse tout
dore. Ensuite elle alla regarder dans sa sourissiere, ou elle trouva six
souris toutes en vie, elle dit a Cendrillon de lever un peu la trappe de
la sourissiere, & a chaque souris qui sortoit, elle lui donnoit un coup
de sa baguette, & la souris estoit aussi-tost changee en un beau cheval;
ce qui fit un bel attelage de six chevaux, d'un beau gris de souris
pommele: Comme elle estoit en peine de quoy elle feroit un Cocher, je
vais voir, dit Cendrillon, s'il n'y a point quelque rat dans la ratiere,
nous en ferons un Cocher: Tu as raison, dit sa Maraine, va voir:
Cendrillon luy apporta la ratiere, ou il y avoit trois gros rats: La Fee
en prit un d'entre les trois, a cause de sa maitresse barbe, & l'ayant
touche, il fut change en un gros Cocher, qui avoit une des plus belles
moustaches qu'on ait jamais veues. Ensuite elle luy dit, va dans le
jardin, tu y trouveras six lezards derriere l'arrosoir, apporte-les-moy,
elle ne les eut pas plutost apportez, que la Maraine les changea en six
Laquais, qui monterent aussi-tost derriere le carosse avec leurs habits
chamarez, & qui s'y tenoient attachez, comme s'ils n'eussent fait autre
chose de toute leur vie. La Fee dit alors a Cendrillon: He bien, voila
de quoy aller au bal, n'es-tu pas bien aise? Ouy, mais est ce que j'irai
comme cela avec mes vilains habits: Sa Maraine ne fit que la toucher
avec sa baguette, & en meme tems ses habits furent changez en des habits
de drap d'or & d'argent, tout chamarez de pierreries: elle luy donna
ensuite une paire de pantoufles de verre, les plus jolies du monde.
Quand elle fut ainsi paree, elle monta en carosse; mais sa Maraine luy
recommanda sur toutes choses de ne pas passer minuit, l'avertissant que
si elle demeuroit au Bal un moment davantage, son carosse redeviendroit
citroueille, ses chevaux des souris, ses laquais des lezards, & que ses
vieux habits reprendroient leur premiere forme. Elle promit a sa Maraine
qu'elle ne manqueroit pas de sortir du Bal avant minuit: Elle part, ne
se sentant pas de joye. Le Fils du Roi qu'on alla avertir, qu'il venoit
d'arriver une grande Princesse qu'on ne connoissoit point, courut la
recevoir; il luy donna la main a la descente du carosse, & la mena dans
la salle ou estoit la compagnie: il se fit alors un grand silence; on
cessa de danser, & les violons ne joueerent plus, tant on estoit attentif
a contempler les grandes beautez de cette inconnue: on n'entendoit qu'un
bruit confus, ha, qu'elle est belle! le Roi meme tout vieux qu'il
estoit, ne laissoit pas de la regarder, & de dire tout bas a la Reine,
qu'il y avoit long-tems qu'il n'avoit vu une si belle & si aimable
personne. Toutes les Dames estoient attentives a considerer sa coeffure
et ses habits, pour en avoir des le lendemain de semblables, pourveu
qu'il se trouvast des etoffes assez belles, et des ouvriers assez
habiles. Le Fils du Roi la mit a la place la plus honorable, & ensuite
la prit pour la mener danser: elle danca avec tant de grace, qu'on
l'admira encore davantage. On apporta une fort belle collation, dont le
jeune Prince ne mangea point, tant il estoit occupe a la considerer.
Elle alla s'asseoir aupres de ses soeurs, & leur fit mille honnestetez:
elle leur fit part des oranges & des citrons que le Prince luy avoit
donnez; ce qui les estonna fort, car elles ne la connoissoient point.
Lorsqu'elles causoient ainsi, Cendrillon entendit sonner onze heures
trois quarts: elle fit aussi-tost une grande reverence a la compagnie, &
s'en alla le plus viste qu'elle put. Des qu'elle fut arrivee, elle alla
trouver sa Maraine, & apres l'avoir remerciee, elle luy dit qu'elle
souhaiteroit bien aller encore le lendemain au Bal, parce que le Fils du
Roi l'en avoit priee. Comme elle estoit occupee a raconter a sa Maraine
tout ce qui s'etoit passe au Bal, les deux soeurs heurterent a la porte;
Cendrillon leur alla ouvrir: Que vous estes longtems a revenir, leur
dit-elle, en baillant, en se frottant les yeux, & en s'etendant comme si
elle n'eust fait que de se reveiller: elle n'avoit cependant pas eu
envie de dormir depuis qu'elles s'estoient quittees: Si tu estois venue
au Bal, luy dit une de ses soeurs, tu ne t'y serois pas ennuyee: il y
est venu la plus belle Princesse, la plus belle qu'on puisse jamais
voir; elle nous a fait mille civilitez, elle nous a donne des oranges &
des citrons. Cendrillon ne se sentoit pas de joye: elle leur demanda le
nom de cette Princesse; mais elles luy repondirent qu'on ne la
connoissoit pas, que le Fils du Roi en estoit fort en peine, & qu'il
donneroit toutes choses au monde pour scavoir qui elle estoit.
Cendrillon sourit & leur dit, elle estoit donc bien belle? Mon Dieu que
vous estes heureuses, ne pourrois-je point la voir? Helas! Mademoiselle
Javotte, prestez-moy votre habit jaune que vous mettez tous les jours:
vraiment, dit Mademoiselle Javotte, je suis de cet avis, prestez vostre
habit a un vilain Cucendron comme cela, il faudroit que je fusse bien
folle. Cendrillon s'attendoit bien a ce refus, & elle en fut bien aise,
car elle auroit este grandement embarrassee si sa soeur eut bien voulu
luy prester son habit. Le lendemain les deux soeurs furent au Bal, &
Cendrillon aussi, mais encore plus paree que la premiere fois. Le Fils
du Roi fut toujours aupres d'elle, & ne cessa de luy conter des
douceurs; la jeune Demoiselle ne s'ennuyoit point, & oublia ce que sa
Maraine luy avoit recommande; de sorte qu'elle entendit sonner le
premier coup de minuit, lors qu'elle ne croyoit pas qui fut encore onze
heures: elle se leva & s'enfuit aussi legerement qu'auroit fait une
biche: le Prince la suivit, mais il ne put l'attraper; elle laissa
tomber une de ses pantoufles de verre, que le prince ramassa bien
soigneusement. Cendrillon arriva chez elle bien essouflee, sans carosse,
sans laquais, & avec ses mechants habits, rien ne luy estant reste de
toute sa magnificence, qu'une de ses petites pantoufles, la pareille de
celle qu'elle avoit laisse tomber. On demanda aux Gardes de la porte du
Palais s'ils n'avoient point veu sortir une Princesse; ils dirent qu'ils
n'avoient vu sortir personne, qu'une jeune fille fort mal vestue, & qui
avoit plus l'air d'une Paysanne que d'une Demoiselle. Quand ses deux
soeurs revinrent du Bal, Cendrillon leur demanda si elles s'estoient
encore bien diverties, & si la belle Dame y avoit este: elles luy dirent
que ouey, mais qu'elle s'estoit enfuye lorsque minuit avoit sonne, & si
promptement qu'elle avoit laisse tomber une de ses petites pantoufles de
verre, la plus jolie du monde; que le fils du Roy l'avoit ramassee, &
qu'il n'avoit fait que la regarder pendant tout le reste du Bal, &
qu'assurement il estoit fort amoureux de la belle personne a qui
appartenoit la petite pantoufle. Elles dirent vray, car peu de jours
apres, le fils du Roy fit publier a son de trompe, qu'il epouseroit
celle dont le pied serait bien juste a la pantoufle. On commenca a
l'essayer aux Princesses, ensuite aux Duchesses, & a toute la Cour, mais
inutilement: on la porta chez les deux soeurs, qui firent tout leur
possible pour faire entrer leur pied dans la pantoufle, mais elles ne
purent en venir a bout. Cendrillon qui les regardoit, & qui reconnut sa
pantoufle, dit en riant, que je voye si elle ne me seroit pas bonne: ses
soeurs se mirent a rire & a se mocquer d'elle. Le Gentilhomme qui
faisoit l'assay de la pantoufle ayant regarde attentivement Cendrillon,
& la trouvant forte belle, dit que cela estoit juste, & qu'il avoit
ordre de l'essayer a toutes les filles: il fit asseoir Cendrillon, &
approchant la pantoufle de son petit pied, il vit qu'elle y entroit sans
peine, & qu'elle y estoit juste comme de cire. L'etonnement des deux
soeurs fut grand, mais plus grand encore quand Cendrillon tira de sa
poche l'autre petite pantoufle qu'elle mit a son pied. La-dessus arriva
la Maraine qui ayant donne un coup de sa baguette sur les habits de
Cendrillon, les fit devenir encore plus magnifiques que tous les autres.
Alors ses deux soeurs la reconnurent pour la belle personne qu'elles
avoient veue au Bal. Elles se jetterent a ses pieds pour luy demander
pardon de tous les mauvais traittemens qu'elles luy avoient fait
souffrir. Cendrillon les releva, & leur dit en les embrassant, qu'elle
leur pardonnoit de bon coeur, & qu'elle les prioit de l'aimer bien
toujours. On la mena chez le jeune Prince, paree comme elle estoit: il
la trouva encore plus belle que jamais, & peu de jours apres il
l'epousa. Cendrillon qui estoit aussi bonne que belle, fit loger ses
deux soeurs au Palais, & les maria des le jour meme a deux grands
Seigneurs de la Cour.
MORALITE.
_La beaute pour le sexe est un rare tresor,
De l'admirer jamais on ne se lasse;
Mais ce qu'on nomme bonne grace,
Est sans prix, & vaut mieux encor._
_C'est ce qu'a Cendrillon fit avoir sa Maraine,
En la dressant, en l'instruisant,
Tant & si bien qu'elle en fit une Reine:
(Car ainsi sur ce Conte on va moralisant.)_
_Belles, ce don vaut mieux que d'estre bien coeffees,
Pour engager un coeur, pour en venir a bout,
La bonne grace est le vrai don des Fees;
Sans elle on ne peut rien, avec elle on peut tout._
Autre Moralite.
_C'est sans doute un grand avantage,
D'avoir de l'esprit, du courage,
De la naissance, du bon sens,
Et d'autres semblables talens,
Qu'on recoit du Ciel en partage;
Mais vous aurez beau les avoir,
Pour vostre avancement ce seront choses vaines;
Si vous n'avez, pour les faire valoir,
Ou des parrains ou des maraines._
RIQUET
A LA HOUPPE.
_CONTE._
Il estoit une fois une Reine qui accoucha d'un fils, si laid & si mal
fait, qu'on douta long-tems s'il avoit forme humaine. Une Fee qui se
trouva a sa naissance, asseura qu'il ne laisseroit pas d'estre aimable,
parce qu'il auroit beaucoup d'esprit; elle ajouta meme qu'il pourroit en
vertu du don qu'elle venoit de luy faire, donner autant d'esprit qu'il
en auroit, a la personne qu'il aimeroit le mieux. Tout cela consola un
peu la pauvre Reine, qui estoit bien affligee d'avoir mis au monde un si
vilain marmot. Il est vray que cet enfant ne commenca pas plustost a
parler, qu'il dit mille jolies choses, & qu'il avoit dans toutes ses
actions je ne scay quoi de si spirituel, qu'on en estoit charme.
J'oubliois de dire qu'il vint au monde avec une petite houppe de cheveux
sur la teste, ce qui fit qu'on le nomma Riquet a la houppe, car Riquet
estoit le nom de la famille.