Cependant tout le Palais s'estoit reveille avec la Princesse; chacun

songeoit a faire sa charge, & comme ils n'estoient pas tous amoureux,

ils mouroient de faim; la Dame d'honneur pressee comme les autres,

s'impatienta, & dit tout haut a la Princesse que la viande estoit

servie. Le Prince aida a la Princesse a se lever; elle estoit tout

habillee & fort magnifiquement; mais il se garda bien de luy dire

qu'elle estoit habillee comme ma mere grand, & qu'elle avoit un collet

monte, elle n'en estoit pas moins belle. Ils passerent dans un Salon de

miroirs, & y souperent, servis par les Officiers de la Princesse; les

Violons & les Hautbois joueerent de vieilles pieces, mais excellentes,

quoy qu'il y eut pres de cent ans qu'on ne les joueast plus; & apres

soupe sans perdre de temps, le grand Aumonier les maria dans la Chapelle

du Chateau, & la Dame-d'honneur leur tira le rideau; ils dormirent peu,

la Princesse n'en avoit pas grand besoin, & le Prince la quitta des le

matin pour retourner a la Ville, ou son Pere devoit estre en peine de

luy: le Prince luy dit, qu'en chassant il s'estoit perdu dans la forest,

& qu'il avoit couche dans la hutte d'un Charbonnier, qui luy avoit fait

manger du pain noir & du fromage. Le Roi son pere qui estoit bon-homme,

le crut, mais sa Mere n'en fut pas bien persuadee, & voyant qu'il alloit

presque tous les jours a la chasse, & qu'il avoit toujours une raison en

main pour s'excuser, quand il avoit couche deux ou trois nuits dehors,

elle ne douta plus qu'il n'eut quelque amourette: car il vecut avec la

Princesse plus de deux ans entiers, & en eut deux enfans, dont le

premier qui fut une fille, fut nommee l'Aurore, & le second un fils,

qu'on nomma le Jour, parce qu'il paroissoit encore plus beau que sa

soeur. La Reine dit plusieurs fois a son fils, pour le faire expliquer,

qu'il falloit se contenter dans la vie, mais il n'osa jamais se fier a

elle de son secret; il la craignoit quoy qu'il l'aimast, car elle estoit

de race Ogresse, & le Roi ne l'avoit epousee qu'a cause de ses grands

biens; on disoit meme tout bas a la Cour qu'elle avoit les inclinations

des Ogres, & qu'en voyant passer de petits enfans, elle avoit toutes les

peines du monde a se retenir de se jetter sur eux; ainsi le Prince ne

voulut jamais rien dire. Mais quand le Roy fut mort, ce qui arriva au

bout de deux ans, & qu'il se vit le maistre, il declara publiquement son

Mariage, & alla en grande ceremonie querir la Reine sa femme dans son

Chasteau. On luy fit une entree magnifique dans la Ville Capitale, ou

elle entra au milieu de ces deux enfans. Quelque temps apres le Roi alla

faire la guerre a l'Empereur Cantalabutte son voisin. Il laissa la

Regence du Royaume a la Reine sa mere, & luy recommanda fort sa femme &

ses enfans: il devoit estre a la guerre tout l'Este, & des qu'il fut

parti, la Reine-Mere envoya sa Bru & ses enfans a une maison de campagne

dans les bois, pour pouvoir plus aisement assouvir son horrible envie.

Elle y alla quelques jours apres, & dit un soir a son Maistre d'Hotel,

je veux manger demain a mon diner la petite Aurore. Ah! Madame, dit le

Maistre d'Hotel; je le veux, dit la Reine (& elle le dit d'un ton

d'Ogresse, qui a envie de manger de la chair fraische) & je la veux

manger a la Sausse-robert. Ce pauvre homme voyant bien qu'il ne falloit

pas se joueer a une Ogresse, prit son grand cousteau, & monta a la

chambre de la petite Aurore: elle avoit pour lors quatre ans, & vint en

sautant & en riant se jetter a son col, & luy demander du bon du bon. Il

se mit a pleurer, le couteau luy tomba des mains, & il alla dans la

basse-cour couper la gorge a un petit agneau, et luy fit une si bonne

sausse, que sa Maitresse l'assura qu'elle n'avoit jamais rien mange de

si bon. Il avoit emporte en meme temps la petite Aurore, & l'avoit

donnee a sa femme pour la cacher, dans le logement qu'elle avoit au fond

de la basse-cour. Huit jours apres la mechante Reine dit a son

Maistre-d'Hotel, je veux manger a mon souper le petit Jour: il ne

repliqua pas, resolu de la tromper comme l'autre fois; il alla chercher

le petit Jour, & le trouva avec un petit fleuret a la main, dont il

faisoit des armes avec un gros Singe, il n'avoit pourtant que trois ans:

il le porta a sa femme qui le cacha avec la petite Aurore, & donna a la

place du petit Jour, un petit chevreau fort tendre, que l'Ogresse trouva

admirablement bon.

Cela estoit fort bien alle jusques-la, mais un soir cette mechante Reine

dit au Maistre-d'Hotel, je veux manger la Reine a la mesme sausse que

ses enfans. Ce fut alors que le pauvre Maistre-d'Hotel desespera de la

pouvoir encore tromper. La jeune Reine avoit vingt ans passez, sans

compter les cent ans qu'elle avoit dormi: sa peau estoit un peu dure,

quoyque belle & blanche; & le moyen de trouver dans la Menagerie une

beste aussi dure que cela: il prit la resolution pour sauver sa vie, de

couper la gorge a la Reine, & monta dans sa chambre, dans l'intention de

n'en pas faire a deux fois; il s'excitoit a la fureur, & il entra le

poignard a la main dans la chambre de la jeune Reine: Il ne voulut

pourtant point la surprendre, & il lui dit avec beaucoup de respect,

l'ordre qu'il avoit receu de la Reine-Mere. Faites vostre devoir, luy

dit-elle, en lui tendant le col; executez l'ordre qu'on vous a donne;

j'irai revoir mes enfans, mes pauvres enfans que j'ay tant aimez, car

elle les croyoit morts depuis qu'on les avoit enlevez sans lui rien

dire. Non, non, Madame, lui repondit le pauvre Maistre-d'Hotel tout

attendri, vous ne mourrez point, & vous ne laisserez pas d'aller revoir

vos chers enfans, mais ce sera chez moy ou je les ay cachez, & je

tromperay encore la Reine, en luy faisant manger une jeune biche en

vostre place. Il la mena aussi-tost a sa chambre, ou la laissant

embrasser ses enfans & pleurer avec eux: il alla accommoder une biche,

que la Reine mangea a son soupe, avec le meme appetit que si c'eut este

la jeune Reine. Elle estoit bien contente de sa cruaute, & elle se

preparoit a dire au Roy a son retour, que les loups enragez avoient

mange la Reine sa femme & ses deux enfans.

Un soir qu'elle rodoit a son ordinaire dans les cours & basse-cours du

Chasteau pour y halener quelque viande fraische, elle entendit dans une

sale basse le petit Jour qui pleuroit, parce que la Reine sa mere le

vouloit faire foueetter, a cause qu'il avoit este mechant, & elle

entendit aussi la petite Aurore qui demandoit pardon pour son frere.

L'Ogresse reconnut la voix de la Reine & de ses enfans, & furieuse

d'avoir este trompee, elle commande des le lendemain au matin, avec une

voix epouventable, qui faisoit trembler tout le monde, qu'on apportast

au milieu de la cour une grande cuve, qu'elle fit remplir de crapaux, de

viperes, de couleuvres & de serpens, pour y faire jetter la Reine, & ses

enfans, le Maistre-d'Hostel, sa femme & sa servante: elle avoit donne

ordre de les amener les mains liees derriere le dos. Ils estoient la, &

les bourreaux se preparoient a les jetter dans la cuve, lorsque le Roi

qu'on n'attendoit pas si tost, entra dans la cour a cheval; il estoit

venu en poste, & demanda tout estonne ce que vouloit dire cet horrible

spectacle; personne n'osoit l'en instruire, quand l'Ogresse, enragee de

voir ce quelle voyoit, se jetta elle-mesme la teste la premiere dans la

cuve, & fut devoree en un instant par les vilaines bestes qu'elle y

avoit fait mettre. Le Roi ne laissa pas d'en estre fasche, elle estoit

sa mere, mais il s'en consola bientost avec sa belle femme & ses enfans.

MORALITE.

_Attendre quelque temps pour avoir un Epoux,

Riche bien-fait, galant & doux,

La chose est assez naturelle,

Mais l'attendre cent ans et toujours en dormant,

On ne trouve plus de femelle,

Qui dormist si tranquillement.

La Fable semble encor vouloir nous faire entendre,

Que souvent de l'Hymen les agreables noeuds,

Pour estre differez n'en sont pas moins heureux,

Et qu'on ne perd rien pour attendre;

Mais le sexe avec tant d'ardeur,

Aspire a la foy conjugale,

Que je n'ay pas la force ny le coeur,

De luy prescher cette Morale._

LE PETIT CHAPERON ROUGE

_CONTE._

Il estoit une fois une petite fille de Village, la plus jolie qu'on eut

scu voir; sa mere en estoit folle, & sa mere grand plus folle encore.

Cette bonne femme luy fit faire un petit chaperon rouge, qui luy seioit

si bien, que par tout on l'appelloit le Petit chaperon rouge.

Un jour sa mere ayant cui & fait des galettes, luy dit, va voir comme se

porte ta mere-grand, car on m'a dit qu'elle estoit malade, porte luy une

galette & ce petit pot de beure. Le petit chaperon rouge partit

aussi-tost pour aller chez sa mere-grand, qui demeuroit dans un autre

Village. En passant dans un bois elle rencontra compere le Loup, qui eut

bien envie de la manger, mais il n'osa, a cause de quelques Bucherons

qui estoient dans la Forest. Il luy demanda ou elle alloit; la pauvre

enfant qui ne scavoit pas qu'il est dangereux de s'arrester a ecouter un

Loup, luy dit, je vais voir ma Mere-grand, & luy porter une galette avec

un petit pot de beurre, que ma Mere luy envoye. Demeure-t'elle bien

loin, lui dit le Loup? Oh ouy, dit le petit chaperon rouge, c'est par

de-la le moulin que vous voyez tout la-bas, la-bas, a la premiere maison

du Village. Et bien, dit le Loup, je veux l'aller voir aussi; je m'y en

vais par ce chemin icy, & toi par ce chemin-la, & nous verrons qui

plutost y sera. Le Loup se mit a courir de toute sa force par le chemin

qui estoit le plus court, & la petite fille s'en alla par le chemin le

plus long, s'amusant a cueillir des noisettes, a courir apres des

papillons, & a faire des bouquets des petites fleurs qu'elle

rencontroit. Le Loup ne fut pas long-temps a arriver a la maison de la

Mere-grand, il heurte: Toc, toc, qui est-la? C'est votre fille le petit

chaperon rouge (dit le Loup, en contrefaisant sa voix) qui vous apporte

une galette, & un petit pot de beurre que ma Mere vous envoye. La bonne

Mere-grand qui estoit dans son lit a cause qu'elle se trouvoit un peu

mal, luy cria, tire la chevillette, la bobinette chera, le Loup tira la

chevillette, & la porte s'ouvrit. Il se jetta sur la bonne femme, & la

devora en moins de rien; car il y avoit plus de trois jours qu'il

n'avoit mange. Ensuite il ferma la porte, & s'alla coucher dans le lit

de la Mere-grand, en attendant le petit chaperon rouge, qui quelque

temps apres vint heurter a la porte. Toc, toc: qui est la? Le petit

chaperon rouge qui entendit la grosse voix du Loup, eut peur d'abord,

mais croyant que sa Mere-grand estoit enrhumee, repondit, c'est vostre

fille le petit chaperon rouge, qui vous apporte une galette & un petit

pot de beurre que ma Mere vous envoye. Le Loup luy cria, en adoucissant

un peu sa voix; tire la chevillette, la bobinette chera. Le petit

chaperon rouge tira la chevillette, & la porte s'ouvrit. Le Loup la

voyant entrer, lui dit en se cachant dans le lit sous la couverture:

mets la galette & le petit pot de beurre sur la huche, & viens te

coucher avec moy. Le petit chaperon rouge se deshabille, & va se mettre

dans le lit, ou elle fut bien estonnee de voir comment sa Mere-grand

estoit faite en son deshabille, elle luy dit, ma mere-grand que vous

avez de grands bras! c'est pour mieux t'embrasser, ma fille: ma

mere-grand que vous avez de grandes jambes? c'est pour mieux courir mon

enfant: ma mere-grand que vous avez de grandes oreilles? c'est pour

mieux ecouter mon enfant. Ma mere-grand que vous avez de grands yeux?

c'est pour mieux voir, mon enfant. Ma mere-grand que vous avez de

grandes dens? c'est pour te manger. Et en disant ces mots, ce mechant

Loup se jetta sur le petit chaperon rouge, & la mangea.

MORALITE.

_On voit icy que de jeunes enfans,

Sur tout de jeunes filles,

Belles, bien faites, & gentilles,

Font tres-mal d'ecouter toute sorte de gens,

Et que ce n'est pas chose etrange,

S'il en est tant que le loup mange.

Je dis le loup, car tous les loups;

Ne sont pas de la mesme sorte;

Il en est d'une humeur accorte,

Sans bruit, sans fiel & sans couroux,

Qui privez, complaisans & doux,

Suivant les jeunes Demoiselles,

Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles;

Mais helas! qui ne scait que ces Loups doucereux,

De tous les Loups sont les plus dangereux._

LA BARBE BLEUE.

Il estoit une fois un homme qui avoit de belles maisons a la Ville & a

la Campagne, de la vaisselle d'or & d'argent, des meubles en broderie, &

des carosses tout dorez; mais par malheur cet homme avoit la

Barbe-bleuee: cela le rendoit si laid & si terrible, qu'il n'estoit ni

femme ni fille qui ne s'enfuit de devant luy. Une de ses Voisines, Dame

de qualite avoit deux filles parfaitement belles. Il luy en demanda une

en Mariage, & luy laissa le choix de celle qu'elle voudroit luy donner.

Elles n'en vouloient point toutes deux, & se le renvoyoient l'une a

l'autre, ne pouvant se resoudre a prendre un homme qui eut la barbe

bleuee. Ce qui les degoutoit encore, c'est qu'il avoit deja epouse

plusieurs femmes, & qu'on ne scavoit ce que ces femmes estoient

devenues. La Barbe bleue pour faire connoissance, les mena avec leur

Mere, & trois ou quatre de leurs meilleures amies, & quelques jeunes

gens du voisinage, a une de ses maisons de Campagne, ou on demeura huit

jours entiers. Ce n'estoit que promenades, que parties de chasse & de

pesche, que danses & festins, que collations: on ne dormoit point, & on

passoit toute la nuit a se faire des malices les uns aux autres: enfin

tout alla si bien, que la Cadette commenca a trouver que le Maistre du

logis n'avoit plus la barbe si bleuee, & que c'estoit un fort honneste

homme. Des qu'on fust de retour a la Ville, le Mariage se conclut. Au

bout d'un mois la Barbe bleuee dit a sa femme qu'il estoit oblige de

faire un voyage en Province, de six semaines au moins, pour une affaire

de consequence; qu'il la prioit de se bien divertir pendant son absence,

qu'elle fit venir ses bonnes amies, qu'elle les menast a la Campagne si

elle vouloit, que par tout elle fit bonne chere: Voila, luy dit-il, les

clefs des deux grands garde-meubles, voila celles de la vaisselle d'or &

d'argent qui ne sert pas tous les jours, voila celles de mes coffres

forts, ou est mon or & mon argent, celles des cassettes ou sont mes

pierreries, & voila le passe-par-tout de tous les appartemens: pour

cette petite clef-cy, c'est la clef du cabinet au bout de la grande

gallerie de l'appartement bas: ouvrez tout, allez par tout, mais pour ce

petit cabinet je vous deffens d'y entrer, & je vous le deffens de telle

sorte, que s'il vous arrive de l'ouvrir, il n'y a rien que vous ne

deviez attendre de ma colere. Elle promit d'observer exactement tout ce

qui luy venoit d'estre ordonne: & luy, apres l'avoir embrassee, il monte

dans son carosse, & part pour son voyage. Les voisines & les bonnes

amies n'attendirent pas qu'on les envoyast querir pour aller chez la

jeune Mariee, tant elles avoient d'impatience de voir toutes les

richesses de sa Maison, n'ayant ose y venir pendant que le Mari y

estoit, a cause de sa Barbe bleue qui leur faisoit peur. Les voila

aussi-tost a parcourir les chambres, les cabinets, les garderobes,

toutes plus belles & plus riches les unes que les autres. Elles

monterent en suite aux gardemeubles, ou elles ne pouvoient assez admirer

le nombre & la beaute des tapisseries, des lits, des sophas, des

cabinets, des gueridons, des tables & des miroirs, ou l'on se voyoit

depuis les pieds jusqu'a la teste, & dont les bordures les unes de

glace, les autres d'argent, & de vermeil dore, estoient les plus belles

& les plus magnifiques qu'on eut jamais veues: Elles ne cessoient

d'exagerer & d'envier le bon heur de leur amie, qui cependant ne se

divertissoit point a voir toutes ces richesses, a cause de l'impatience

qu'elle avoit d'aller ouvrir le cabinet de l'appartement bas. Elle fut

si pressee de sa curiosite, que sans considerer qu'il estoit malhonneste

de quitter sa compagnie, elle y descendit par un petit escalier derobe,

& avec tant de precipitation, qu'elle pensa se rompre le cou deux ou

trois fois. Estant arrivee a la porte du cabinet, elle s'y arresta

quelque temps, songeant a la deffense que son Mari luy avoit faite, &

considerant qu'il pourrait luy arriver malheur d'avoir este

desobeissante; mais la tentation estoit si forte qu'elle ne put la

surmonter: elle prit donc la petite clef, & ouvrit en tremblant la porte

du cabinet. D'abord elle ne vit rien, parce que les fenestres estoient

fermees; apres quelques momens elle commenca a voir que le plancher

estoit tout couvert de sang caille, & que dans ce sang se miroient les

corps de plusieurs femmes mortes, & attachees le long des murs. (C'etoit

toutes les femmes que la Barbe bleue avoit epousees & qu'il avoit

egorgees l'une apres l'autre.) Elle pensa mourir de peur, & la clef du

cabinet qu'elle venoit de retirer de la serrure luy tomba de la main:

apres avoir un peu repris ses esprits, elle ramassa la clef, referma la

porte, & monta a sa chambre pour se remettre un peu, mais elle n'en

pouvoit venir a bout, tant elle estoit emeue. Ayant remarque que la clef

du cabinet etoit tachee de sang, elle l'essuia deux ou trois fois, mais

le sang ne s'en alloit point; elle eut beau la laver, & mesme la frotter

avec du sablon & avec du grais, il demeura toujours du sang, car la clef

estait Fee, & il n'y avoit pas moyen de la nettoyer tout-a-fait: quand

on otoit le sang d'un coste, il revenoit de l'autre. La Barbe-bleue

revint de son voyage des le soir mesme, & dit qu'il avoit receu des

Lettres dans le chemin, qui luy avoient appris que l'affaire pour

laquelle il estoit party, venoit d'estre terminee a son avantage. Sa

femme fit tout ce qu'elle put pour luy temoigner qu'elle estoit ravie de

son promt retour. Le lendemain il luy redemanda les clefs, & elle les

luy donna, mais d'une main si tremblante, qu'il devina sans peine tout

ce qui s'estoit passe. D'ou vient, luy dit-il, que la clef du cabinet

n'est point avec les autres: il faut, dit-elle, que je l'aye laissee

la-haut sur ma table. Ne manquez pas, dit la Barbe bleue de me la donner

tantost; apres plusieurs remises il falut apporter la clef. La Barbe

bleue l'ayant consideree, dit a sa femme, pourquoy y a-t-il du sang sur

cette clef? je n'en scais rien, repondit la pauvre femme, plus pasle que

la mort: Vous n'en scavez rien, reprit la Barbe bleue, je le scay bien

moy, vous avez voulu entrer dans le cabinet? He bien, Madame, vous y

entrerez, & irez prendre vostre place aupres des Dames que vous y avez

veues. Elle se jetta aux pieds de son Mari, en pleurant et en luy

demandant pardon, avec toutes les marques d'un vrai repentir de n'avoir

pas este obeissante. Elle auroit attendri un rocher, belle & affligee

comme elle estoit; mais la Barbe bleue avoit le coeur plus dur qu'un

rocher: Il faut mourir, Madame, luy dit-il, & tout a l'heure. Puis qu'il

faut mourir, repondit-elle, en le regardant, les yeux baignez de larmes,

donnez moy un peu de temps pour prier Dieu. Je vous donne un

demy-quart-d'heure, reprit la Barbe bleuee, mais pas un moment davantage.

Lors qu'elle fut seule, elle appella sa soeur, & luy dit, ma soeur Anne,

car elle s'appelloit ainsi, monte je te prie sur le haut de la Tour,

pour voir si mes freres ne viennent point, ils m'ont promis qu'ils me

viendroient voir aujourd'huy, & si tu les vois, fais-leur signe de se

hater. La soeur Anne monta sur le haut de la Tour, & la pauvre affligee

luy crioit de temps en temps, _Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien

venir_. Et la soeur Anne luy repondoit, _je ne vois rien que le Soleil

qui poudroye, & l'herbe qui verdoye_. Cependant la Barbe bleuee tenant un

grand coutelas a sa main, crioit de toute sa force a sa femme, descens

viste, ou je monteray la-haut. Encore un moment s'il vous plaist, luy

repondoit sa femme, & aussi-tost elle crioit tout bas, _Anne, ma soeur

Anne, ne vois-tu rien venir_, & la soeur Anne repondoit, _je ne voy rien

que le Soleil qui poudroye, & l'herbe qui verdoye_. Descens donc viste,

crioit la Barbe bleue, ou je monteray la haut. Je m'en vais, repondoit

sa femme, & puis elle crioit _Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien

venir_. Je vois, repondit la soeur Anne, une grosse poussiere qui vient

de ce coste-cy. Sont-ce mes freres? Helas, non, ma soeur, c'est un

Troupeau de Moutons. Ne veux-tu pas descendre, crioit la Barbe bleue.

Encore un moment repondoit sa femme & puis elle crioit, _Anne, ma soeur

Anne, ne vois-tu rien venir_. Je vois, repondit-elle, deux Cavaliers qui

viennent de ce coste-cy, mais il sont bien loin encore: Dieu soit loue,

s'ecria-t'elle un moment apres, ce sont mes freres; je leur fais signe

tant que je puis de se haster. La Barbe bleuee se mit a crier si fort que

toute la maison en trembla. La pauvre femme descendit, & alla se jetter

a ses pieds tout epleuree & toute echevelee: Cela ne sert de rien, dit

la Barbe bleue, il faut mourir, puis la prenant d'une main par les

cheveux, & de l'autre levant le coutelas en l'air, il alloit luy

abbattre la teste. La pauvre femme se tournant vers luy, & le regardant

avec des yeux mourans, le pria de luy donner un petit moment pour se

recueillir: Non, non, dit-il, recommande-toy bien a Dieu; & levant son

bras.... Dans ce moment on heurta si fort a la porte, que la Barbe bleue

s'arresta tout court: on ouvrit, & aussitost on vit entrer deux

Cavaliers, qui mettant l'epee a la main, coururent droit a la Barbe

bleuee. Il reconnut que c'etoit les freres de sa femme, l'un Dragon &

l'autre Mousquetaire, desorte qu'il s'enfuit aussi-tost pour se sauver:

mais les deux freres le poursuivirent de si pres, qu'ils l'attraperent

avant qu'il pust gagner le perron: Ils luy passerent leur epee au

travers du corps, & le laisserent mort. La pauvre femme estoit presque

aussi morte que son Mari, & n'avoit pas la force de se lever pour

embrasser ses Freres. Il se trouva que la Barbe bleuee n'avoit point

d'heritiers, & qu'ainsi sa femme demeura maitresse de tous ses biens.

Elle en employa une partie a marier sa soeur Anne avec un jeune

Gentilhomme, dont elle estoit aimee depuis long-temps; une autre partie

a acheter des Charges de Capitaine a ses deux freres; & le reste a se

marier elle-mesme a un fort honneste homme, qui luy fit oublier le

mauvais temps qu'elle avoit passe avec la Barbe bleue.

MORALITE.

_La curiosite malgre tous ses attraits,

Couste souvent bien des regrets;

On en voit tous les jours mille exemples paroistre,

C'est, n'en deplaise au sexe, un plaisir bien leger,

Des qu'on le prend il cesse d'estre,

Et toujours il couste trop cher._

Autre Moralite.

_Pour peu qu'on ait l'esprit sense,

Et que du Monde on scache le grimoire,

On voit bien-tost que cette histoire

Est un conte du temps passe;

Il n'est plus d'Epoux si terrible,

Ny qui demande l'impossible;

Fut-il mal-content & jaloux,

Pres de sa femme on le voit filer doux;

Et de quelque couleur que sa barbe puisse estre,

On a peine a juger qui des deux est le maistre._

LE MAISTRE CHAT,

OU

LE CHAT BOTTE.

_CONTE._

Popular Tales(#33931) · 第 8 / 14 段