Elle continua:
--Non, je vous dirai tout. Madame a épousé Monsieur par intérêt; et elle
l'a trompé du premier jour. C'était entendu entre eux, pardi! Il suffit
de réfléchir pour comprendre ça. Alors comme Madame n'était pas contente
d'avoir épousé Monsieur qu'elle n'aimait pas, elle lui a fait la vie
dure, si dure que j'en avais le coeur cassé, moi qui voyais ça...
Il fit deux pas, les poings fermés, répétant: «Tais-toi... tais-toi...»
car il ne trouvait rien à répondre.
La vieille bonne ne recula point; elle semblait résolue à tout.
Mais Georges, effaré d'abord, puis effrayé par ces voix grondantes, se
mit à pousser des cris aigus. Il restait debout derrière son père, et,
la face crispée, la bouche ouverte, il hurlait.
La clameur de son fils exaspéra Parent, l'emplit de courage et de
fureur. Il se précipita vers Julie, les deux bras levés, prêt à frapper
des deux mains, et criant: «Ah misérable! tu vas tourner les sens du
petit.»
Il la touchait déjà! Elle lui jeta par lu face:
--Monsieur peut me battre s'il veut, moi qui l'ai élevé; ça n'empêchera
pas que sa femme le trompe et que son enfant n'est pas de lui!...
Il s'arrêta tout net, laissa retomber ses bras; et il restait en face
d'elle tellement éperdu qu'il ne comprenait plus rien.
Elle ajouta:--Il suffît de regarder le petit pour reconnaître le père,
pardi! c'est tout le portrait de M. Limousin. Il n'y a qu'à regarder ses
yeux et son front. Un aveugle ne s'y tromperait pas....
Mais il l'avait saisie par les épaules et il la secouait de toute sa
force, bégayant: «Vipère... vipère! Hors d'ici, vipère!... Va-t'en ou je
te tuerais!... Va-t'en! Va-t'en!...
Et d'un effort désespéré il la lança dans la pièce voisine. Elle tomba
sur la table servie dont les verres s'abattirent et se cassèrent; puis,
s'étant relevée, elle mit la table entre elle et son maître, et, tandis
qu'il la poursuivait pour la ressaisir, elle lui crachait au visage des
paroles terribles:
--Monsieur n'a qu'à sortir... ce soir... après dîner... et qu'à rentrer
tout de suite... il verra!... il verra si j'ai menti!... Que Monsieur
essaye... il verra.
Elle avait gagné la porte de la cuisine et elle s'enfuit. Il courut
derrière elle, monta l'escalier de service jusqu'à sa chambre de bonne
où elle s'était enfermée, et heurtant la porte:
--Tu vas quitter la maison à l'instant même.
Elle répondit à travers la planche:
--Monsieur peut y compter. Dans une heure je ne serai plus ici.
Alors il redescendit lentement, en se cramponnant à la rampe pour ne
point tomber; et il rentra dans son salon où Georges pleurait, assis par
terre.
Parent s'affaissa sur un siège et regarda l'enfant d'un oeil hébété. Il
ne comprenait plus rien; il ne savait plus rien; il se sentait étourdi,
abruti, fou, comme s'il venait de choir sur la tête; à peine se
souvenait-il des choses horribles que lui avait dites sa bonne. Puis,
peu a peu, sa raison, comme une eau troublée, se calma et s'éclairait;
et l'abominable révélation commença à travailler son coeur.
Julie avait parlé si net, avec une telle force, une telle assurance, une
telle sincérité, qu'il ne douta pas de sa bonne foi, mais il s'obstinait
à douter de sa clairvoyance. Elle pouvait s'être trompée, aveuglée par
son dévouement pour lui, entraînée par une haine inconsciente contre
Henriette. Cependant, à mesure qu'il tâchait de se rassurer et de se
convaincre, mille petits faits se réveillaient en son souvenir,
des paroles de sa femme, des regards de Limousin, un tas de riens
inobservés, presque inaperçus, des sorties tardives, des absences
simultanées, et même des gestes presque insignifiants, mais bizarres
qu'il n'avait pas su voir, pas su comprendre, et qui, maintenant,
prenaient pour lui une importance extrême, établissaient une connivence
entre eux. Tout ce qui s'était passé depuis ses fiançailles surgissait
brusquement en sa mémoire surexcitée par l'angoisse. Il retrouvait tout,
des intonations singulières, des attitudes suspectes; et son pauvre
esprit d'homme calme et bon, harcelé par le doute, lui montrait
maintenant, comme des certitudes, ce qui aurait pu n'être encore que des
soupçons.
Il fouillait avec une obstination acharnée dans ces cinq années de
mariage, cherchant à retrouver tout, mois par mois, jour par jour; et
chaque chose inquiétante qu'il découvrait le piquait au coeur comme un
aiguillon de guêpe.
Il ne pensait plus à Georges, qui se taisait maintenant, le derrière sur
le tapis. Mais, voyant qu'on ne s'occupait pas de lui, le gamin se remit
à pleurer.
Son père s'élança, le saisit dans ses bras, et lui couvrit la tête de
baisers. Son enfant lui demeurait au moins! Qu'importait le reste?
Il le tenait, le serrait, la bouche dans ses cheveux blonds, soulagé,
consolé, balbutiant: «Georges..... mon petit Georges, mon cher petit
Georges.....» Mais il se rappela brusquement ce qu'avait dit Julie!....
Oui, elle avait dit que son enfant était à Limousin..... Oh! cela
n'était pas possible, par exemple! non, il ne pouvait le croire, il n'en
pouvait même douter une seconde. C'était là une de ces odieuses
infamies qui germent dans les âmes ignobles des servantes! Il répétait:
«Georges..... mon cher Georges.» Le gamin, caressé, s'était tu de
nouveau.
Parent sentait la chaleur de la petite poitrine pénétrer dans la sienne
à travers les étoffes. Elle l'emplissait d'amour, de courage, de joie;
cette chaleur douce d'enfant le caressait, le fortifiait, le sauvait.
Alors il écarta un peu de lui la tête mignonne et frisée pour la
regarder avec passion. Il la contemplait avidement, éperdument, se
grisant à la voir, et répétant toujours: «Oh! mon petit..... mon petit
Georges!.....»