Ce fut en lui quelque chose d'étrange, d'atroce, une poignante et
violente sensation de froid dans tout son corps, dans tous ses membres,
comme si ses os, tout à coup, fussent devenus de glace. Oh! s'il
ressemblait à Limousin!.....et il continuait a regarder Georges qui
riait maintenant. Il le regardait avec des yeux éperdus, troubles,
hagards. Et il cherchait dans le front, dans le nez, dans la bouche,
dans les joues, s'il ne retrouvait pas quelque chose du front, du nez,
de la bouche ou des joues de Limousin.
Sa pensée s'égarait comme lorsqu'on devient fou; et le visage de son
enfant se transformait sous son regard, prenait des aspects bizarres,
des ressemblances invraisemblables.
Julie avait dit: «Un aveugle ne s'y tromperait pas.» Il y avait donc
quelque chose de frappant, quoique chose d'indéniable! Mais quoi? Le
front? Oui, peut-être? Cependant Limousin avait le front plus étroit!
Alors la bouche? Mais Limousin portait toute sa barbe! Comment constater
les rapports entre ce gras menton d'enfant et le menton poilu de cet
homme?
Parent pensait: «Je n'y vois pas, moi, je n'y vois plus; je suis trop
troublé; je ne pourrais rien reconnaître maintenant... Il faut attendre;
il faudra que je le regarde bien demain matin, en me levant.»
Puis il songea: «Mais s'il me ressemblait, à moi, je serais sauvé!
sauvé!»
Et il traversa le salon en deux enjambées pour aller examiner dans la
glace la face de son enfant à côté de la sienne.
Il tenait Georges assis sur son bras, afin que leurs visages fussent
tout proches, et il parlait haut, tant son égarement était grand.
«Oui... nous avons le même nez... le même nez... peut-être... ce n'est
pas sûr... et le même regard.... Mais non, il a les yeux bleus....
Alors... oh! mon Dieu!... mon Dieu!... mon Dieu!... je deviens fou!...
Je ne veux plus voir... je deviens fou!...»
Il se sauva loin de la glace, à l'autre bout du salon, tomba sur un
fauteuil, posa le petit sur un autre, et il se mit à pleurer. Il
pleurait par grands sanglots désespérés. Georges, effaré d'entendre
gémir son père, commença aussitôt à hurler.
Le timbre d'entrée sonna. Parent fil un bond, comme si une balle l'eût
traversé. Il dit: «La voilà... qu'est-ce que je vais faire?...» Et il
courut s'enfermer dans sa chambre pour avoir le temps, au moins, de
s'essuyer les yeux. Mais, après quelques secondes, un nouveau coup de
timbre le fit encore tressaillir; puis il se rappela que Julie était
partie sans que la femme de chambre fut prévenue. Donc personne n'irait
ouvrir? Que faire? Il y alla.
Voici que tout d'un coup il se sentait brave, résolu, prêt pour la
dissimulation et la lutte. L'effroyable secousse l'avait mûri en
quelques instants. Et puis il voulait savoir; il le voulait avec une
fureur de timide et une ténacité de débonnaire exaspéré.
Il tremblait cependant! Était-ce de peur? Oui... Peut-être avait-il
encore peur d'elle? sait-on combien l'audace contient parfois de lâcheté
fouettée?
Derrière la porte qu'il avait atteinte à pas furtifs, il s'arrêta pour
écouter. Son coeur battait à coups furieux; il n'entendait que ce
bruit-là: ces grands coups sourds dans sa poitrine et la voix aiguë de
Georges qui criait toujours, dans le salon.
Soudain, le son du timbre éclatant sur sa tête, le secoua comme une
explosion; alors il saisit la serrure, et, haletant, défaillant, il fit
tourner la clef et tira le battant.
Sa femme et Limousin se tenaient debout en face de lui, sur l'escalier.
Elle dit, avec un air d'étonnement où apparaissait un peu d'irritation:
--C'est toi qui ouvres, maintenant? Où est donc Julie?
Il avait la gorge serrée, la respiration précipitée; et il s'efforçait
de répondre, sans pouvoir prononcer un mot.
Elle reprit:--Es-tu devenu muet? Je te demande où est Julie.
Alors il balbutia:--Elle.... elle.... est..... partie....
Sa femme commençait à se fâcher:
--Comment, partie? Où ça? Pourquoi?
Il reprenait son aplomb peu à peu et sentait naître en lui une haine
mordante contre cette femme insolente, debout devant lui.
--Oui, partie pour tout à fait... je l'ai renvoyée...
--Tu l'as renvoyée?... Julie?... Mais tu es fou....
--Oui, je l'ai renvoyée parce qu'elle avait été insolente... et
qu'elle... qu'elle a maltraité l'enfant.
--Julie?
--Oui... Julie.
--A propos de quoi a-t-elle été insolente?
--A propos de toi.
--A propos de moi?
--Oui... parce que son dîner était brûlé et que tu ne rentrais pas.
--Elle a dit...?
--Elle a dit... des choses désobligeantes pour toi... et que je ne
devais pas... que je ne pouvais pas entendre....
--Quelles choses?
--Il est inutile de les répéter.
--Je désire les connaître.
--Elle a dit qu'il était très malheureux pour un homme comme moi,
d'épouser une femme comme toi, inexacte, sans ordre, sans soins,
mauvaise maîtresse de maison, mauvaise mère, et mauvaise épouse....
La jeune femme était entrée dans l'antichambre, suivie par Limousin qui
ne disait mot devant cette situation inattendue. Elle ferma brusquement
la porte, jeta son manteau sur une chaise et marcha sur son mari en
bégayant, exaspérée:
--Tu dis?... Tu dis?... que je suis...?
Il était très pâle, très calme. Il répondit:
--Je ne dis rien, ma chère amie; je te répète seulement les propos de
Julie, que tu as voulu connaître; et je te ferai remarquer que je l'ai
mise à la porte justement à cause de ces propos.
Elle frémissait de l'envie violente de lui arracher la barbe et les
joues avec ses ongles. Dans la voix, dans le ton, dans l'allure, elle
sentait bien la révolte, quoiqu'elle ne pût rien répondre; et elle
cherchait à reprendre l'offensive par quelque mot direct et blessant.
--Tu as dîné? dit-elle.
--Non, j'ai attendu.
Elle haussa les épaules avec impatience.
--C'est stupide d'attendre après sept heures et demie. Tu aurais dû
comprendre que j'avais été retenue, que j'avais eu des affaires, des
courses.
Puis, tout à coup, un besoin lui vint d'expliquer l'emploi de son temps,
et elle raconta, avec des paroles brèves, hautaines, qu'ayant eu des
objets de mobilier à choisir très loin, très loin, rue de Rennes, elle
avait rencontré Limousin à sept heures passées, boulevard Saint-Germain,
en revenant, et qu'alors elle lui avait demandé son bras pour entrer
manger un morceau dans un restaurant où elle n'osait pénétrer seule,
bien qu'elle se sentît défaillir de faim. Voilà comment elle avait dîné,
avec Limousin, si on pouvait appeler cela dîner; car ils n'avaient pris
qu'un bouillon et un demi-poulet, tant ils avaient bâte de revenir.
Parent répondit simplement:--Mais tu as bien fait. Je ne t'adresse pas
de reproches.
Alors Limousin, resté jusque-là muet, presque caché derrière Henriette,
s'approcha et tendit sa main en murmurant:
--Tu vas bien?
Parent prit cette main offerte, et, la serrant mollement:--Oui, très
bien.
Mais la jeune femme avait saisi un mot dans la dernière phrase de son
mari.
--Des reproches... pourquoi parles-tu de reproches?... On dirait que tu
as une intention.
Il s'excusa:--Non, pas du tout. Je voulais simplement te répondre que je
ne m'étais pas inquiété de ton retard et que je ne t'en faisais point un
crime.
Elle le prit de haut, cherchant un prétexte à querelle:--De mon
retard?... On dirait vraiment qu'il est une heure du matin et que je
passe la nuit dehors.
--Mais non, ma chère amie. J'ai dit «retard» parce que je n'ai pas
d'autre mot. Tu devais rentrer à six heures et demie, tu rentres à huit
heures et demie. C'est un retard, ça! Je le comprends très bien;
je ne... ne... ne m'en étonne même pas... Mais... mais... il m'est
difficile d'employer un autre mot.
--C'est que tu le prononces comme si j'avais découché...
--Mais non... mais non...
Elle vit qu'il céderait toujours, et elle allait entrer dans sa chambre,
quand elle s'aperçut enfin que Georges hurlait. Alors elle demanda, avec
un visage ému:
--Qu'a donc le petit?
--Je t'ai dit que Julie l'avait un peu maltraité.
--Qu'est-ce qu'elle lui a fait, cette gueuse?
--Oh! presque rien. Elle l'a poussé et il est tombé.
Elle voulut voir son enfant et s'élança dans la salle à manger, puis
s'arrêta net devant la table couverte de vin répandu, de carafes et de
verres brisés, et de salières renversées.
--Qu'est-ce que c'est que ce ravage-là?
--C'est Julie qui...
Mais elle lui coupa la parole avec fureur:
--C'est trop fort, à la fin! Julie me traite de dévergondée, bat mon
enfant, casse ma vaisselle, bouleverse ma maison, et il semble que tu
trouves cela tout naturel.
--Mais non... puisque je l'ai renvoyée.
--Vraiment!... Tu l'as renvoyée!... Mais il fallait la faire arrêter.
C'est le commissaire de police qu'on appelle dans ces cas-là!
Il balbutia:--Mais... ma chère amie... je ne pouvais pourtant pas... il
n'y avait point de raison... Vraiment, il était bien difficile...
Elle haussa les épaules avec un infini dédain.
--Tiens, tu ne seras jamais qu'une loque, un pauvre sire, un pauvre
homme sans volonté, sans fermeté, sans énergie. Ah! elle a dû t'en dire
de raides, ta Julie, pour que tu te sois décidé à la mettre dehors.
J'aurais voulu être là une minute, rien qu'une minute.
Ayant ouvert la porte du salon, elle courut à Georges, le releva, le
serra dans ses bras en l'embrassant: «Georget, qu'est-ce que tu as, mon
chat, mon mignon, mon poulet?»
Caressé par sa mère, il se tut. Elle répéta:
--Qu'est-ce que tu as?
Il répondit, ayant vu trouble avec ses yeux d'enfant effrayé:
--C'est Zulie qu'a battu papa.
Henriette se retourna vers son mari, stupéfaite d'abord. Puis une folle
envie de rire s'éveilla dans son regard, passa comme un frisson sur ses
joues fines, releva sa lèvre, retroussa les ailes de ses narines, et
enfin jaillit de sa bouche en une claire fusée de joie, en une cascade
de gaieté, sonore et vive comme une roulade d'oiseau. Elle répétait,
avec de petits cris méchants qui passaient entre ses dents blanches et
déchiraient Parent ainsi que des morsures: «Ah!... ah!... ah!... ah!...
elle t'a ba... ba... battu... Ah!,., ah!... ah!... que c'est drôle...
que c'est drôle... Vous entendez, Limousin. Julie l'a battu... battu...
Julie a battu mon mari... Ah!... ah!... ah!... que c'est drôle!...
Parent balbutiait:
--Mais non... mais non... ce n'est pas vrai... ce n'est pas vrai...
C'est moi, au contraire, qui l'ai jetée dans la salle à manger, si fort
qu'elle a bouleversé la table. L'enfant a mal vu. C'est moi qui l'ai
battue!
Henriette disait à son fils:--Répète, mon poulet. C'est Julie qui a
battu papa!
Il répondit:--Oui, c'est Zulie.
Puis, passant soudain à une autre idée, elle reprit:--Mais il n'a pas
dîné, cet enfant-là? Tu n'as rien mangé, mon chéri?
--Non, maman.
Alors elle se retourna, furieuse, vers son mari:--Tu es donc fou,
archi-fou! Il est huit heures et demie et Georges n'a pas dîné!
Il s'excusa, égaré dans cette scène et dans cette explication, écrasé
sous cet écroulement de sa vie.
--Mais, ma chère amie, nous t'attendions. Je ne voulais pas dîner sans
toi. Comme tu rentres tous les jours en retard, je pensais que tu allais
revenir d'un moment à l'autre.
Elle lança dans un fauteuil son chapeau, gardé jusque-là sur sa tête,
et, la voix nerveuse:
--Vraiment, c'est intolérable d'avoir affaire à des gens qui ne
comprennent rien, qui ne devinent rien, qui ne savent rien faire par
eux-mêmes. Alors, si j'étais rentrée à minuit, l'enfant n'aurait rien
mangé du tout. Comme si tu n'aurais pas pu comprendre, après sept
heures et demie passées, que j'avais eu un empêchement, un retard, une
entrave!...
Parent tremblait, sentant la colère le gagner; mais Limousin s'interposa
et, se tournant vers la jeune femme:
--Vous êtes tout à fait injuste, ma chère amie. Parent ne pouvait pas
deviner que vous rentreriez si tard, ce qui ne vous arrive jamais; et
puis, comment vouliez-vous qu'il se tirât d'affaire tout seul, après
avoir renvoyé Julie?
Mais Henriette, exaspérée, répondit:--Il faudra pourtant bien qu'il se
tire d'affaire, car je ne l'aiderai pas. Qu'il se débrouille!
Et elle entra brusquement dans sa chambre, oubliant déjà que son fils
n'avait point mangé.
Alors Limousin, tout à coup, se multiplia pour aider son ami. Il ramassa
et enleva les verres brisés qui couvraient la table, remit le couvert et
assit l'enfant sur son petit fauteuil à grands pieds, pendant que Parent
allait chercher la femme de chambre pour se faire servir par elle.
Elle arriva étonnée, n'ayant rien entendu dans la chambre de Georges où
elle travaillait.
Elle apporta la soupe, un gigot brûlé, puis des pommes de terre en
purée.
Parent s'était assis à côté de son enfant, l'esprit en détresse, la
raison emportée dans cette catastrophe. Il faisait manger le petit,
essayait de manger lui-même, coupait la viande, la mâchait et l'avalait
avec effort, comme si sa gorge eût été paralysée.
Alors, peu à peu, s'éveilla dans son âme un désir affolé de regarder
Limousin assis en face de lui et qui roulait des boulettes de pain. Il
voulait voir s'il ressemblait à Georges. Mais il n'osait pas lever les
yeux. Il s'y décida pourtant, et considéra brusquement cette figure
qu'il connaissait bien, quoiqu'il lui semblât ne l'avoir jamais
examinée, tant elle lui parut différente de ce qu'il pensait. De seconde
en seconde, il jetait un coup d'oeil rapide sur ce visage, cherchant à
en reconnaître les moindres lignes, les moindres traits, les moindres
sens; puis, aussitôt, il regardait son fils, en ayant l'air de le faire
manger.
Deux mots ronflaient dans son oreille: «Son père! son père! son père!»
Ils bourdonnaient à ses tempes avec chaque battement de son coeur. Oui,
cet homme, cet homme tranquille, assis de l'autre côté de cette table,
était peut-être le père de son fils, de Georges, de son petit Georges.
Parent cessa de manger, il ne pouvait plus. Une douleur atroce, une de
ces douleurs qui font hurler, se rouler par terre, mordre les meubles,
lui déchirait tout le dedans du corps. Il eut envie de prendre son
couteau et de se l'enfoncer dans le ventre. Cela le soulagerait, le
sauverait; ce serait fini.
Car pourrait-il vivre maintenant? Pourrait-il vivre, se lever le matin,
manger aux repas, sortir par les rues, se coucher le soir et dormir la
nuit avec cette pensée vrillée en lui: «Limousin, le père de Georges!..»
Non, il n'aurait plus la force de faire un pas, de s'habiller, de penser
à rien, de parler à personne! Chaque jour, à toute heure, à toute
seconde, il se demanderait cela, il chercherait à savoir, à deviner,
à surprendre cet horrible secret? Et le petit, son cher petit, il ne
pourrait plus le voir sans endurer l'épouvantable souffrance de ce
doute, sans se sentir déchiré jusqu'aux entrailles, sans être torturé
jusqu'aux moelles de ses os. Il lui faudrait vivre ici, rester dans
cette maison, à côté de cet enfant qu'il aimerait et haïrait! Oui, il
finirait par le haïr assurément. Quel supplice! Oh! s'il était certain
que Limousin fût le père, peut-être arriverait-il à se calmer, à
s'endormir dans son malheur, dans sa douleur? Mais ne pas savoir était
intolérable!
Ne pas savoir, chercher toujours, souffrir toujours, et embrasser cet
enfant à tout moment, l'enfant d'un autre, le promener dans la ville,
le porter dans ses bras, sentir la caresse de ses fins cheveux sous les
lèvres, l'adorer et penser sans cesse: «Il n'est pas à moi, peut-être?»
Ne vaudrait-il pas mieux ne plus le voir, l'abandonner, le perdre dans
les rues, ou se sauver soi-même très loin, si loin, qu'il n'entendrait
plus jamais parler de rien, jamais!
Il eut un sursaut en entendant ouvrir la porte. Sa femme rentrait.
--J'ai faim, dit-elle; et vous, Limousin?
Limousin répondit, en hésitant:--Ma foi, moi aussi.
Et elle fit rapporter le gigot.
Parent se demandait: «Ont-ils dîné? ou bien se sont-ils mis en retard à
un rendez-vous d'amour?»
Ils mangeaient maintenant de grand appétit, tous les deux. Henriette,
tranquille, riait et plaisantait. Son mari l'épiait aussi, par regards
brusques, vite détournés. Elle avait une robe de chambre rose garnie de
dentelles blanches; et sa tête blonde, son cou frais, ses mains grasses
sortaient de ce joli vêtement coquet et parfumé, comme d'une coquille
bordée d'écume. Qu'avait-elle fait tout le jour avec cet homme? Parent
les voyait embrassés, balbutiant des paroles ardentes! Comment ne
pouvait-il rien savoir, ne pouvait-il pas deviner en les regardant ainsi
côte à côte, en face de lui?
Comme ils devaient se moquer de lui, s'il avait été leur dupe depuis le
premier jour? Était-il possible qu'on se jouât ainsi d'un homme, d'un
brave homme, parce que son père lui avait laissé un peu d'argent!
Comment ne pouvait-on voir ces choses-là dans les âmes, comment se
pouvait-il que rien ne révélât aux coeurs droits les fraudes des coeurs
infâmes, que la voix fût la même pour mentir que pour adorer, et le
regard fourbe qui trompe, pareil au regard sincère?
Il les épiait, attendant un geste, un mot, une intonation. Soudain il
pensa: «Je vais les surprendre ce soir.» Et il dit:
--Ma chère amie, comme je viens de renvoyer Julie, il faut que je
m'occupe, dès aujourd'hui, de trouver une autre bonne. Je sors tout de
suite, afin de me procurer quelqu'un pour demain matin. Je rentrerai
peut-être un peu tard.
Elle répondit:--Va; je ne bougerai pas d'ici. Limousin me tiendra
compagnie. Nous t'attendrons.
Puis, se tournant vers la femme de chambre:--Vous allez coucher
Georges, ensuite vous pourrez desservir et monter chez vous.
Parent s'était levé. Il oscillait sur ses jambes, étourdi, trébuchant.
Il murmura: «A tout à l'heure,» et gagna la sortie en s'appuyant au mur,
car le parquet remuait comme une barque.
Georges était parti aux bras de sa bonne. Henriette et Limousin
passèrent au salon. Dès que la porte fut refermée:--Ah, çà! tu es donc
folle, dit-il, de harceler ainsi ton mari?
Elle se retourna:--Ah! tu sais, je commence à trouver violente cette
habitude que tu prends depuis quelque temps de poser Parent en martyr.
Limousin se jeta dans un fauteuil, et, croisant ses jambes:--Je ne le
pose pas en martyr le moins du monde, mais je trouve, moi, qu'il est
ridicule, dans notre situation, de braver cet homme du matin au soir.
Elle prit une cigarette sur la cheminée, l'alluma, et répondit:--Mais
je ne le brave pas, bien au contraire; seulement il m'irrite par sa
stupidité... et je le traite comme il le mérite.
Limousin reprit, d'une voix impatiente:
--C'est inepte, ce que tu fais! Du reste, toutes les femmes sont
pareilles. Comment? voilà un excellent garçon, trop bon, stupide de
confiance et de bonté, qui ne nous gêne en rien, qui ne nous soupçonne
pas une seconde, qui nous laisse libres, tranquilles autant que nous
voulons; et tu fais tout ce que tu peux pour le rendre enragé et pour
gâter notre vie.
Elle se tourna vers lui:--Tiens, tu m'embêtes! Toi, tu es lâche, comme
tous les hommes! Tu as peur de ce crétin!
Il se leva vivement, et, furieux:--Ah! çà, je voudrais bien savoir
ce qu'il t'a fait, et de quoi tu peux lui en vouloir? Te rend-il
malheureuse? Te bat-il? Te trompe-t-il? Non, c'est trop fort à la fin de
faire souffrir ce garçon uniquement parce qu'il est trop bon, et de lui
en vouloir uniquement parce que tu le trompes.
Elle s'approcha de Limousin, et, le regardant au fond des yeux:
--C'est toi qui me reproches de le tromper, toi? toi? toi? Faut-il que
tu aies un sale coeur?
Il se défendit, un peu honteux:--Mais je ne te reproche rien, ma chère
amie, je te demande seulement de ménager un peu ton mari, parce que
nous avons besoin l'un et l'autre de sa confiance. Il me semble que tu
devrais comprendre cela.
Ils étaient tout près l'un de l'autre, lui grand, brun, avec des favoris
tombants, l'allure un peu vulgaire d'un beau garçon content de lui;
elle mignonne, rose et blonde, une petite parisienne mi-cocotte et
mi-bourgeoise, née dans une arrière-boutique, élevée sur le seuil du
magasin à cueillir les passants d'un coup d'oeil, et mariée, au hasard
de cette cueillette, avec le promeneur naïf qui s'est épris d'elle pour
l'avoir vue, chaque jour, devant cette porte, en sortant le matin et en
rentrant le soir.
Elle disait:--Mais tu ne comprends donc pas, grand niais, que je
l'exècre justement parce qu'il m'a épousée, parce qu'il m'a achetée
enfin, parce que tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il
pense me porte sur les nerfs. Il m'exaspère à toute seconde par sa
sottise que tu appelles de la bonté, par sa lourdeur que tu appelles de
la confiance, et puis, surtout, parce qu'il est mon mari, lui, au lieu
de toi! Je le sens entre nous deux, quoiqu'il ne nous gêne guère. Et
puis?... et puis?... Non, il est trop idiot à la fin de ne se douter de
rien! Je voudrais qu'il fût un peu jaloux au moins. Il y a des moments
où j'ai envie de lui crier: «Mais tu ne vois donc rien, grosse bête, tu
ne comprends donc pas que Paul est mon amant.»
Limousin se mit à rire:--En attendant, tu feras bien de te taire et de
ne pas troubler notre existence.
--Oh! je ne la troublerai pas, va! Avec cet imbécile-là, il n'y a rien à
craindre. Non, mais c'est incroyable que tu ne comprennes pas combien
il m'est odieux, combien il m'énerve. Toi, tu as toujours l'air de
le chérir, de lui serrer la main avec franchise. Les hommes sont
surprenants parfois.
--Il faut bien savoir dissimuler, ma chère.
--Il ne s'agit pas de dissimulation, mon cher, mais de sentiments. Vous
autres, quand vous trompez un homme, on dirait que vous l'aimez tout de
suite davantage; nous autres, nous le haïssons à partir du moment où
nous l'avons trompé.
--Je ne vois pas du tout pourquoi on haïrait un brave garçon dont on
prend la femme.
--Tu ne vois pas?... tu ne vois pas?... C'est un tact qui vous manque à
tous, cela! Que veux-tu? ce sont des choses qu'on sent et qu'on ne peut
pas dire. Et puis d'abord on ne doit pas?... Non, tu ne comprendrais
point, c'est inutile! Vous autres, vous n'avez pas de finesse.
Et souriant, avec un doux mépris de rouée, elle posa les deux mains sur
ses épaules en tendant vers lui ses lèvres; il pencha la tête vers elle
en l'enfermant dans une étreinte, et leurs bouches se rencontrèrent. Et
comme ils étaient debout devant la glace de la cheminée, un autre couple
tout pareil à eux s'embrassait derrière la pendule.
Ils n'avaient rien entendu, ni le bruit de la clef ni le grincement de
la porte; mais Henriette, brusquement, poussant un cri aigu, rejeta
Limousin de ses deux bras; et ils aperçurent Parent qui les regardait,
livide, les poings fermés, déchaussé, et son chapeau sur le front.
Il les regardait, l'un après l'autre, d'un rapide mouvement de l'oeil,
sans remuer la tête. Il semblait fou; puis, sans dire un mot, il se rua
sur Limousin, le prit à pleins bras comme pour l'étouffer, le culbuta
jusque dans l'angle du salon d'un élan si impétueux, que l'autre,
perdant pied, battant l'air de ses mains, alla heurter brutalement son
crâne contre la muraille.
Mais Henriette, quand elle comprit que son mari allait assommer son
amant, se jeta sur Parent, le saisît par le cou, et enfonçant dans la
chair ses dix doigts fins et roses, elle serra si fort, avec ses nerfs
de femme éperdue, que le sang jaillit sous ses ongles. Et elle lui
mordait l'épaule comme si elle eût voulu le déchirer avec ses dents.
Parent, étranglé, suffoquant, lâcha Limousin, pour secouer sa femme
accrochée à son col; et l'ayant empoignée par la taille, il la jeta,
d'une seule poussée, à l'autre bout du salon.
Puis, comme il avait la colère courte dos débonnaires, et la violence
poussive des faibles, il demeura debout entre les deux, haletant,
épuisé, ne sachant plus ce qu'il devait faire. Sa fureur brutale s'était
répandue dans cet effort, comme la mousse d'un vin débouché; et son
énergie insolite finissait en essoufflement.
Dès qu'il put parler, il balbutia:
--Allez-vous-en... tous les deux... tout de suite... allez-vous-en!...
Limousin restait immobile dans son angle, collé contre le mur, trop
effaré pour rien comprendre encore, trop effrayé pour remuer un doigt.
Henriette, les poings appuyés sur le guéridon, la tête en avant,
décoiffée, le corsage ouvert, la poitrine nue, attendait, pareille à une
bête qui va sauter.
Parent reprit d'une voix plus forte:
--Allez-vous-en, tout de suite... Allez-vous-en!
Voyant calmée sa première exaspération, sa femme s'enhardit, se
redressa, fit deux pas vers lui, et presque insolente déjà:
--Tu as donc perdu la tête?... Qu'est-ce qui t'a pris?... Pourquoi cette
agression inqualifiable?...
Il se retourna vers elle, en levant le poing pour l'assommer, et
bégayant:
--Oh!... oh!... c'est trop fort!... trop fort!... j'ai... j'ai...
j'ai... tout entendu!... tout!... tout!...tu comprends...tout!...
misérable!... misérable!... Vous êtes deux misérables!...
Allez-vous-en!... tous les deux!... tout de suite!... Je vous
tuerais!... Allez-vous-en!...
Elle comprit que c'était fini, qu'il savait, qu'elle ne se pourrait
point innocenter et qu'il fallait céder. Mais toute son impudence lui
était revenue et sa haine contre cet nomme, exaspérée a présent, la
poussait à l'audace, mettait en elle un besoin de défi, un besoin de
bravade.
Elle dit d'une voix claire:
--Venez, Limousin. Puisqu'on me chasse, je vais chez vous.
Mais Limousin ne remuait pas. Parent, qu'une colère nouvelle saisissait,
se mit à crier:
--Allez-vous-en donc!...allez-vous-en!... misérables!... ou bien!... ou
bien!...
Il saisit une chaise qu'il fit tournoyer sur sa tête.
Alors Henriette traversa le salon d'un pas rapide, prit son amant par
le bras, l'arracha du mur où il semblait scellé, et l'entraîna vers la
porte en répétant: «Mais venez donc, mon ami, venez donc... Vous voyez
bien que cet homme est fou... Tenez donc!...»
Au moment de sortir, elle se retourna vers son mari, cherchant ce
qu'elle pourrait faire, ce qu'elle pourrait inventer pour le blesser au
coeur, en quittant cette maison. Et une idée lui traversa l'esprit, une
de ces idées venimeuses, mortelles, où fermente toute la perfidie des
femmes.
Elle dit, résolue:--Je veux emporter mon enfant.
Parent, stupéfait, balbutia:--Ton... ton... enfant?... Tu oses parler
de ton enfant?... tu oses... tu oses demander ton enfant... après...
après... Oh! oh! oh! c'est trop fort!... Tu oses?... Mais va-t'en donc,
gueuse!... Va-t'en!...
Elle revint vers lui, presque souriante, presque vengée déjà, et le
bravant, tout près, face à face:
--Je veux mon enfant... et tu n'as pas le droit de le garder, parce
qu'il n'est pas à toi... tu entends, tu entends bien... Il n'est pas à
toi... Il est à Limousin.
Parent, éperdu, cria:--Tu mens... tu mens... misérable!
Mais elle reprit:--Imbécile! Tout le monde le sait, excepté toi. Je te
dis que voilà son père. Mais il suffit de regarder pour le voir...
Parent reculait devant elle, chancelant. Puis brusquement, il se
retourna, saisit une bougie, et s'élança dans la chambre voisine.
Il revint presque aussitôt, portant sur son bras le petit Georges
enveloppé dans les couvertures de son lit. L'enfant, réveillé en
sursaut, épouvanté, pleurait. Parent le jeta dans les mains de sa femme,
puis, sans ajouter une parole, il la poussa rudement dehors, vers
l'escalier, où Limousin attendait par prudence.
Puis il referma la porte, donna deux tours de clef et poussa les
verrous. A peine rentré dans le salon, il tomba de toute sa hauteur sur
le parquet.