Le pape oblige également tous les peuples chrétiens à se confesser

aussi une fois à la fête de Pâques: tous les catholiques, hommes

et femmes, se rendent à des églises spécialement affectées à cette

confession, tous les jours de Pâques. Le grand et le petit, la

femme et l'homme, l'enfant et la jeune fille, se confessent de

tous les péchés qu'ils ont commis et prennent la ferme résolution

de renouveler leur repentir: il leur est délivré à l'appui de cela

des billets en nombre égal à celui des personnes de la maison

et portant qu'un tel s'est confessé dans telle église, telle

année. Les jours de Pâques étant arrivés, le moine se présente

successivement dans chaque maison et se fait remettre les billets

un à un, après s'être assuré du nombre des personnes qui habitent

la maison, afin de savoir si toutes se sont confessées.

Quand, en recevant les billets, le moine trouve quelqu'un qui a

égaré le sien, ou si quelqu'un des habitants de la maison est

resté sans se confesser, c'est une grande abomination et son

auteur a commis un crime énorme: il est obligé de donner pour

avoir failli et avoir persisté (dans le péché) une somme d'argent

déterminée, et alors il se confesse afin d'être absous de sa faute.

Ils s'appuient à cet égard sur ce qui leur est relaté dans leurs

évangiles qui ont cours parmi eux comme ayant été énoncés par le

Messie, que sur notre prophète et sur lui reposent la prière et

le salut! «Celui qui vous fait du bien, a-t-il dit, soyez-lui en

reconnaissants, et celui qui vous demande pardon, demandez-lui

aussi pardon.» Or le pape a enseigné ces paroles à ses sectateurs

avec un sens opposé. «Pardonnez-lui,» aurait dit le Messie. Aussi

leur donne-t-il la permission de pardonner et leur enjoint-il

de le faire. Toutefois il n'accorde cette autorisation qu'au

moine ayant passé la quarantaine, instruit dans leurs sciences,

connu parmi eux comme un homme sûr et fiable. Et cependant si

les chrétiens découvrent chez ces religieux ou chez l'un d'eux

quelque vice ou quelque abus de confiance, c'est à leurs yeux

un péché capital impardonnable d'ouvrir la bouche sur le compte

d'un moine ou de l'accuser d'une faute, lors même qu'on en aurait

été le témoin et qu'on aurait constaté le fait. Celui qui se

rendrait coupable d'une telle accusation serait obligé de lui

faire des excuses ou de s'échapper, malgré la certitude qu'ont

tous les chrétiens de leurs vices et de leurs défauts. Plus d'une

fois quelques-uns de ces moines ont donné des preuves de leurs

imperfections et de leur ruse et se sont livrés à des actes

réprouvés par la raison et par la nature. Ils vivent, il est

vrai, dans la tranquillité et le repos, mais l'homme est sujet à

l'erreur et aux fautes.

Ainsi, voilà un moine qui se retire avec une femme dans une

chambre fermée à clef, au moment où elle confesse les péchés

qu'elle a commis, soit adultère, soit autres, de façon à ne lui

rien cacher et à ne lui celer aucun péché commis par elle.

Or, quand elle avoue avoir péché par adultère ou autre fait

semblable et qu'il est seul avec elle, comment se peut-il qu'il

ait des scrupules à son égard, avec tout ce qui se dit de la

facilité avec laquelle on se livre à l'adultère dans leur pays?

Pareille faute commise par des moines n'a rien d'étonnant.

Un fait de ce genre s'est produit cette année à Madrid, où une

jeune fille vierge est devenue enceinte. Quand on l'a interrogée,

elle a avoué avoir eu des relations avec un de ses frères qui

était clerc. Il a été arrêté et envoyé aux navires appelés

_galères_[106].

[Note 106: En arabe, _aghrébah_, pl. de _ghorâb_, «corbeau.»]

De même quelqu'un en qui j'ai confiance m'a informé qu'il

connaissait dans la ville de Ceuta, puisse Dieu en faire de

nouveau une cité musulmane! une jeune fille très belle qui

fut déflorée par un moine, son oncle; son aventure ayant été

divulguée, il lui fut impossible après cela de se marier. Elle

existe encore actuellement. Les récits de ce genre abondent; il

est inutile de les mentionner.

Ces deux exemples sont donnés comme une preuve du peu de jalousie

qui entre dans le caractère de ce peuple; mais des faits de cette

nature se produisent fréquemment. Ce qui le prouve, c'est ce que

j'ai entendu (de la bouche) d'une femme fort belle, dans la ville

de Séville. Elle était venue chez nous avec sa mère et ses deux

sœurs pour nous faire visite. La conversation s'étant engagée

sur les moines et les clercs en général, en présence d'un grand

nombre de chrétiens, elle soupira et dit: «Les moines! Maudit

soit qui se fie à eux!» Comme nous lui demandions la cause de son

exclamation, elle répondit: «Je les connais mieux que personne,

et n'ai pas besoin de m'expliquer davantage.» Ses paroles nous

causèrent d'autant plus d'étonnement qu'il y avait là plusieurs

clercs et qu'elle ne tenait aucun compte de leur présence, malgré

l'autorité dont ils jouissent parmi les chrétiens et le rang

qu'ils occupent dans la société; car ce sont eux qui dirigent

leurs prières, et c'est à eux qu'hommes et femmes confessent

leurs péchés. Malgré cela et leur grand nombre, il y a parmi

eux des hommes doués d'un bon naturel, qu'on voudrait voir dans

une droite voie. Que Dieu nous accorde le salut! Tel j'ai vu à

l'Escurial, dans la grande église appelée l'Escurial, un vieillard

d'une conduite et d'un caractère excellents; à une physionomie

gaie et souriante, il joignait une affabilité qu'on ne saurait

décrire. Cet homme était le supérieur de cette église; il en

avait la haute administration; à lui appartenaient les décisions

la concernant ainsi que celles intéressant les hameaux situés

autour de l'église et les villages en dépendant. Il abandonna

les fonctions de supérieur et résolut de quitter le monde pour

se livrer à la vie dévote, renonça à ses titres de noblesse et

à l'attachement qu'ils inspirent, et en fit l'abandon en faveur

d'un de ses élèves, nommé don Alonso. Ce moine, supérieur actuel

de l'Escurial, montrait également un caractère doué d'une grande

gaieté et de beaucoup d'enjouement et était excessivement aimable

dans sa conversation et affable dans ses manières. Après que nous

eûmes fait sa connaissance, il ne cessa, pendant la durée de notre

séjour à Madrid, de venir nous faire visite toutes les fois qu'il

se rendait chez le roi, car il occupait un rang élevé à la cour,

et nous recevions de ses lettres de l'Escurial.

Ce nom d'Escurial est celui d'une église. Nous avons mentionné

ci-devant la cause de sa construction, sous le règne de son

fondateur, Philippe II, alors qu'il avait assiégé une ville

appartenant aux Français[107]; il l'avait canonnée et bombardée.

En face des canons se trouvait une église dédiée à un religieux

nommé Laurent _er-riâl_. Le roi, après avoir fait vœu d'en

construire une plus grande, abattit l'église et atteignit la

ville. A son retour, il bâtit l'église qu'il avait fait vœu de

construire sur le penchant de la montagne qui sépare la Nouvelle

et la Vieille-Castille. Elle est située à vingt-un milles de la

ville de Madrid[108]. L'église et tout ce que renferme l'édifice,

palais du roi et ses dépendances, sont bâtis en pierres dures

semblables au marbre[109] qui furent transportées de la montagne

dominant l'église. Ce sont des pierres très grandes. On dit que,

lors de la construction, on établit, depuis l'emplacement de

l'église jusqu'au sommet de la montagne, un immense pont tout en

bois pour que les charrettes[110] chargées de pierres fussent

traînées sur ce pont et les pierres mises en place sans qu'on

eût la peine de les porter; le travail devint ainsi plus facile.

Cependant ces pierres sont terriblement grandes. Il ne reste plus

aucun vestige indiquant la place de ce pont. Mais comme on raconte

qu'il était tout en bois, il n'a pu avoir une longue durée. La

montagne dont nous venons de parler est très haute et très élevée;

entre l'église et le sommet de la montagne, il y a près d'une

étape (_mesâfah_) de montée.

[Note 107: Saint-Quentin.]

[Note 108: On compte de Madrid au village de l'Escurial 35

kilomètres. Le chemin de fer y conduit aujourd'hui en deux heures.

L'_Art de vérifier les dates_ dit que le village est situé à 10

lieues de Madrid.]

[Note 109: Toute la construction est en granit.]

[Note 110: _Qarârît_, pl. de _qarrétah_; en esp. _carreta_.]

L'Escurial est un édifice très grand, très haut et qui s'élève

dans les airs. Il est percé du côté de l'occident de trois portes:

la porte du milieu est celle de l'église et de tout ce qu'elle

comprend. Au-dessus de la porte est une statue en pierre que les

Espagnols prétendent être celle du religieux Laurent _er-riâl_

en l'honneur duquel l'église a été construite. Les deux autres

portes, à droite et à gauche de la première, sont celles de deux

grandes maisons consacrées à l'instruction des jeunes élèves

des moines, qui apprennent et lisent leurs sciences et leurs

psalmodies. Parmi eux chaque groupe porte un signe en drap bleu

ou rouge sur l'épaule, suivant le degré d'instruction auquel il

est parvenu. Leur principale étude porte sur la philosophie et

les sciences de la même catégorie. Ces deux écoles renferment un

grand nombre d'élèves qui y viennent étudier de tous les côtés,

de Madrid et d'autres villes. Néanmoins l'endroit qu'ils mettent

en première ligne pour l'enseignement et l'achèvement des études

que leur imagination leur représente comme telles, est une autre

ville qu'ils appellent Salamanque, à[111] trois milles de la ville

de Madrid. En effet, c'est une chose connue chez cette nation

que celui qui n'a pas achevé ses études et sa lecture et acquis

ces connaissances dans la ville de Salamanque n'est pas considéré

comme ayant des connaissances complètes. Leurs principales

lectures, pendant leur enfance, consistent dans les impiétés

que leurs maîtres leur enseignent, afin qu'ils s'y habituent

et qu'elles soient sans cesse sous leurs yeux. Après cela, ils

apprennent le calcul et ensuite la géométrie, en latin.

[Note 111: Le ms. porte seulement, trois. Il y a évidemment

omission du chiffre des dizaines, Salamanque étant située à cent

quarante-quatre kilomètres de la capitale.]

Le latin occupe chez eux la même place que la science de la

syntaxe chez les Arabes. Tous les chrétiens qui ne l'ont pas

appris étant jeunes ne le comprennent pas. Aussi les voit-on

conduire leurs enfants aux endroits affectés à l'enseignement,

comme l'Escurial, la ville de Salamanque et autres semblables.

La grande porte du milieu par laquelle on entre pour aller dans

l'église est un portail d'une dimension extraordinaire, couvert

d'une quantité de sculptures artistement fouillées. En face de

celui qui entre par cette porte est une large et vaste cour où

se dressent des piliers très élevés, portant chacun une grande

statue en pierre. Les statues, qui sont couvertes de vêtements

appropriés à chacune, sont toutes faites, assure-t-on, d'un

seul bloc de pierre. Elles sont au nombre de cinq. On prétend

qu'elles représentent les rois qui ont régné sur les enfants

d'Istraël[112]. Sur la première est gravée cette inscription:

_David le prophète_. Ce personnage porte sur la tête une couronne

en cuivre doré, du poids de cinq _robʽ_[113], et tient à la main

l'instrument de musique qu'il inventa. Les Espagnols assurent que

c'est celui sur lequel il s'accompagnait en lisant les psaumes

et l'appellent _harpe_. La harpe est un grand instrument en

bois, de la hauteur d'un homme et ayant environ quarante-six

cordes. Elle produit des sons harmonieux et on ne perçoit pas le

coup donné par celui qui en joue. Ces chrétiens en font un usage

fréquent et l'enseignent à leurs femmes, à leurs fils et à leurs

filles. Aussi est-il rare de trouver une maison dont tous les

habitants ne pincent habilement de la harpe. Lorsqu'ils reçoivent,

qu'ils souhaitent la bienvenue ou qu'ils veulent faire honneur à

quelqu'un qui vient les voir, ils font raisonner cette harpe à son

intention. Les personnes qui cultivent le plus cet instrument sont

les filles et les fils des grands et des notables. Il est de même

très en usage dans leurs chapelles, leurs églises et les lieux

où ils se livrent à leurs actes d'impiété. C'est l'instrument

de musique le plus usité chez eux. Quant à celui qu'on appelle

chez nous _el ʽawd_ (le luth), ils ne le connaissent pas; ils

connaissent seulement un autre instrument qui s'en approche et

qu'ils nomment guitare[114]. La guitare est un peu plus petite

que le luth et a deux cordes de plus. La harpe est le plus

grossier de tous les instruments de musique.

[Note 112: Ces statues sont celles des _six_ rois de Juda:

Josaphat, Ezéchias, David, Salomon, Josias et Manassès. Voyez

_Itinéraire de l'Espagne et du Portugal_, par M. de Lavigne.]

[Note 113: Les couronnes pèsent, dit l'_Itinéraire_, de 35 à 40

kilogr., ce qui nous donne pour le _robʽ_ (quart) 7 à 8 kilogr.

Nous avons vu plus haut qu'il était question (pour les lettres)

d'un poids de 53 _robʽ_ correspondant à 13 1/4 quintaux. Le

quintal de l'Ambassadeur marocain équivaudrait donc de 28 à 32

kilogr.]

[Note 114: _El enguetarrah_; en esp. _guitarra_.]

A la droite de la statue sur laquelle est gravé le nom de David,

s'en trouve une autre avec cette inscription: «Salomon, fils de

David», que sur lui et sur notre prophète soient la prière et le

salut! Sa tête est ornée d'une couronne en cuivre doré du poids de

cinq _robʽ_; sa main tient un bâton également en cuivre doré et

pesant trois _robʽ_[115]. A sa droite sont trois autres statues

comme les premières et portant chacune en inscription le nom d'un

des grands rois qui ont régné jusqu'à cette époque.

[Note 115: Soit de 21 à 24 kilogrammes.]

On voit dans l'intérieur de la cour un grand et vaste dallage: à

son extrémité, du côté droit, sont construits d'immenses collèges

(_madârès_) pour l'habitation des élèves et des moines.

Le nombre des collèges est de vingt-quatre. Chacun d'eux comprend

de nombreuses chambres surmontées de galeries. Chaque collège a un

conduit d'eau, un grand bassin et une quantité de colonnes, vingt

environ. On pénètre d'un collège dans un autre.

A gauche, en entrant de la cour dans l'église, et en face de la

porte des collèges est une porte qui donne accès au palais du

roi. C'est un immense palais dont les murailles et la toiture

sont construites en pierres semblables à celles de l'église; sa

construction égale celle de l'église en épaisseur et en élévation;

sa hauteur est aussi la même. Ce palais a trois portes: l'une dans

l'intérieur de l'église; l'autre en dehors de l'église; et la

troisième dans l'intérieur du jardin situé à côté de l'église.

Le roi a l'habitude de résider dans ce palais un seul mois, durant

l'été, à cause de la fraîcheur que procure à ce site sa position

sur le penchant de la montagne.

L'église elle-même est une grande église, avec des piliers et un

pavé en dalles. En face de l'entrée se trouve le crucifix qu'ils

adorent; il est en argent doré. Au centre de l'église s'élève

une coupole très haute, excessivement solide et artistement

faite; elle repose sur quatre grands piliers; chacun des quarts

du pilier a une largeur d'environ douze coudées et est orné d'un

siège recouvert de soie et de brocart, sur lequel s'assied le

moine lors de son adoration et de sa prière. Dans l'intérieur de

cette église sont suspendues en grand nombre des lampes d'argent,

d'or et de cuivre doré. L'intérieur de cette église renferme

toute sorte de joyaux, d'objets rares et précieux qui lui ont été

légués et dont la valeur est incalculable. Dans le haut se trouve

le lieu de leurs prières qu'ils y récitent en chantant et qu'ils

appellent la messe[116]. On y voit aussi un instrument de musique

qu'ils appellent _orgue_. C'est un grand instrument composé de

soufflets[117] et de gros tuyaux en plomb doré; il fait entendre

des sons merveilleux. Les lectures que les chrétiens font avec

accompagnement de cet instrument, dans ces lieux et autres

pareils, sont, à ce qu'ils prétendent, les psaumes de David, sur

qui soit le salut! et l'ancien testament révélé à Moïse, que la

prière et le salut soient sur lui et sur notre prophète! Ils

sont très attachés à l'Ancien Testament qui est, à ce qu'ils

prétendent, le Décalogue; le Décalogue, qui leur est commun avec

les juifs et qu'ils prétendent conserver, consiste dans la défense

de tuer, de voler, de commettre un adultère, de verser le sang, de

convoiter le bien d'autrui, etc.

[Note 116: _El mîsah_; en esp. _la misa_.]

[Note 117: _Qanânît._]

Il y a dans cette église deux cents moines âgés qui disent les

messes et font les prières et un grand nombre d'autres, jeunes.

Elle est surmontée de neuf grands clochers très hauts, s'élançant

dans les airs; chacun d'eux est muni d'une horloge indiquant les

heures et d'énormes cloches qu'on sonne à certains moments un

nombre répété de fois. Le son qu'elles font entendre ressemble à

celui que produirait un instrument de musique.

Également à droite de l'église se dressent des armoires contenant

les manuscrits, les ouvrages qui traitent de leurs sciences et

de leurs dogmes et les trésors: ils sont immobilisés en faveur

de l'église depuis le règne de son fondateur; le nombre en a été

augmenté après lui et personne ne peut en disposer si ce n'est

pour y ajouter. C'est dans cette bibliothèque qu'ils avaient

transporté les ouvrages des musulmans de Cordoue, de Séville et

autres villes. Ils ont prétendu qu'ils avaient été entièrement

brûlés, il y a environ dix ans. Nous avons vu l'endroit où le

feu s'était déclaré dans ces armoires; l'incendie y a laissé,

ainsi que dans l'église, de nombreuses traces. Le roi continue

aujourd'hui encore à réparer les dégâts occasionnés par le feu. Si

les plafonds de cette église n'avaient été en pierres, sans aucune

pièce de bois permettant au feu de s'étendre rapidement, elle eût

été détruite de fond en comble. Cependant, malgré cela, le feu est

arrivé jusqu'au sommet d'un des clochers de l'église et a fait

écrouler du haut de celui-ci une grosse pierre qui est tombée

dans le jardin situé autour de l'église. C'est une pierre énorme

qu'il est actuellement impossible de remettre à sa place.

Dans le voisinage de l'église se trouve aussi, du côté du nord,

un endroit destiné à la sépulture des ancêtres du roi actuel,

depuis le règne du père du fondateur de l'église, Charles-Quint

qui se fit moine, jusqu'à Philippe IV, père de Charles II. Ils

sont ensevelis dans un caveau souterrain voûté; on y descend

par de nombreuses marches en marbre rouge, très solides et très

habilement faites. Leurs tombeaux sont des cercueils de marbre,

dorés; chaque cercueil est élevé entre deux colonnes, et porte le

nom du monarque qui y est enseveli. Le nombre des rois enterrés

dans cet endroit, ainsi que celui de leurs femmes, est de cinq,

attendu que l'usage est de n'enterrer dans ce lieu de sépulture

que le roi qui laisse un héritier du trône après lui. Quant à ceux

d'entre eux qui meurent sans postérité ou qui n'héritent pas du

trône, ils sont enterrés dans un autre endroit, qui n'est pas le

même, mais s'en trouve voisin aussi. Telles sont leurs coutumes en

ce qui regarde la sépulture.

Tout autour de cette église s'étendent tous les bâtiments qui lui

sont nécessaires pour l'alimentation des habitants et de ceux qui

y séjournent: moulin pour moudre le blé, cuisine, tannerie, et

toutes les installations des peuples civilisés. Il y a aussi un

grand nombre de magasins et de locaux pour les médicaments, les

onguents, les boissons et les eaux.

Le tout est entouré d'un grand jardin renfermant des ruisseaux,

des canaux, des arbres de forme étrange, et dont les moines ont la

jouissance.

Autour de l'ensemble de cette église et du jardin est un lieu de

chasse pour le roi, clos par une très haute muraille en pierres.

On prétend qu'il a trente-trois parasanges de circonférence[118].

A chaque deux étapes (_masâfah_) est un endroit comprenant une

maison avec un jardin, où le roi fait la sieste lorsqu'il chasse.

J'en ai visité une partie lors de notre arrivée à l'Escurial,

le roi nous ayant invités à aller voir ce lieu, qui lui plaît

beaucoup.

[Note 118: La parasange équivaut à 4 milles ou une heure de cheval

au pas ordinaire. Le mille étant égal à environ 1 kil. 476, ce

pourtour serait de près de 195 kilomètres.]

L'Escurial est pour les Espagnols un des édifices qu'ils mettent

dans leur pays au nombre des merveilles, attendu qu'ils n'ont

pas parmi leurs constructions une autre église plus vaste. Ils

ne nient pas cependant la grandeur et l'importance des mosquées

musulmanes comme celles de Tolède, de Cordoue et de Séville, dont

la célébrité s'est étendue au loin. Nous avons déjà parlé, en son

lieu, de la mosquée de Cordoue; nous ferons mention à leur place,

s'il plaît à Dieu, de celles de Tolède et de Séville[119], que

nous visitâmes en revenant de la ville de Madrid.

[Note 119: L'ambassadeur n'a pas tenu sa promesse en ce qui

regarde la mosquée de Séville.]

Comme le roi, durant notre séjour auprès de lui, désirait nous

distraire et nous récréer par des spectacles qu'il savait avoir

de l'importance à ses yeux, tels que la vue de ses promenades,

de ses chasses et de ses jardins, de ses fêtes, de son palais

avec ses chambres et ses galeries, de ses magasins d'armes et de

munitions, etc., il ne cessait de nous engager et de nous inviter

à aller visiter ces endroits et autres semblables.

Une fois il donna dans son palais des fêtes qui durèrent trois

nuits consécutives et auxquelles il nous avait fait prier

d'assister. Il nous avait fait préparer, dans la salle qui est

surmontée d'une coupole et qui lui est réservée, une estrade

qu'aucune autre n'égalait en hauteur. Tous les notables, grands

du royaume, ducs, comtes et autres personnages de la cour sont

présents. Après quoi, il sort accompagné de sa mère et de la

reine; les filles des grands et des notables le précèdent, portant

devant lui un grand nombre de cierges. Arrivé sur l'estrade

royale, qui fait face à celle où nous sommes assis, il se tourne

vers nous et ôte son chapeau, suivant leur manière de saluer;

puis il s'assied ayant la reine à sa gauche et sa mère à la

gauche de celle-ci. Les musiciens, femmes et hommes, arrivent

et se mettent à faire de la musique et à chanter d'après leurs

coutumes, jusqu'à minuit. Quand ils ont fini et qu'ils veulent

s'en aller, le roi s'avance d'abord: il ôte encore son chapeau

après avoir relevé la tête du côté où nous sommes assis, et chacun

s'en retourne à sa demeure. Il questionnait après cela ceux de ses

serviteurs qui avaient accès auprès de nous et demandait si nous

étions contents. Il voulait que rien de ce que nous faisions ne

lui échappât; il s'informait de nous chaque jour.

Au nombre de ses lieux de plaisance et de chasse où il se rend

chaque année dans le mois d'avril pour y passer environ un mois

avec sa famille, ses courtisans les plus intimes, ses officiers

et ses serviteurs, est un endroit appelé _Arankhouès_ (Aranjuez).

Quand le roi s'y est rendu cette année, suivant son habitude,

l'affaire dont nous poursuivions la solution était entre les

mains de son ministre et président de son Conseil, le cardinal;

nous avions avec lui des pourparlers et le pressions de nous

laisser partir, lui représentant notre départ comme urgent. Or le

roi voulait que nous lui fissions visite pendant qu'il se trouvait

à Aranjuez; son but était de nous distraire et de nous faire

voir ce lieu de plaisance, un des plus beaux à ses yeux. Aussi

nous dépêcha-t-il un jour le secrétaire en chef de son Conseil

pour nous dire: «Le roi mon maître veut que vous veniez là où il

est, afin que vos cœurs se dilatent à la vue des jardins et des

lieux de chasse que vous y trouverez.» Nous lui répondîmes: «Cela

retarderait notre départ et nous n'avons plus aucune envie de nous

distraire et de nous amuser, à cause du retard qu'a éprouvé notre

retour dans notre pays. Ce que nous voulons, c'est de présenter

nos adieux; tel est notre plus vif désir, notre intention suprême.»

Voyage en Espagne d'un Ambassadeur Marocain (1690-1691) · 第 9 / 10 段