Il se retira alors et transmit au roi la réponse que nous lui

avions donnée. Deux jours après, il revint avec un ordre de son

souverain qui lui disait que notre arrivée auprès de lui aurait

pour but de nous distraire et de prendre congé, les ennuis que

nous avions éprouvés ayant été portés à sa connaissance par ce

messager et par d'autres serviteurs mis à notre disposition. Il

avait enjoint au comte chargé de nous avec le drogman alépin de

nous accompagner à Aranjuez, personne ne pouvant parvenir là où se

trouve le roi, sans une permission ou un ordre.

Nous partîmes donc dans la matinée du jour où nous sortîmes de

la ville de Madrid et fîmes un trajet de neuf milles pendant

lequel nous traversâmes trois villages; le premier, à une étape

de la ville, s'appelle _Verde_ en leur langue, ce qui signifie

_Verte_[120]; ce nom lui a été donné à cause des plantations

et des jardins qu'il renferme. C'est un petit village, presque

civilisé. Puis, à une autre étape de là, nous entrâmes dans

un village qui porte le nom de _Venta_: il est plus grand que

le premier; et ensuite dans un village qu'on nomme _Balad el

moro_ (la ville du Maure), plus (grand) que les deux précédents.

Nous y trouvâmes une maison préparée pour nous recevoir. Nous

y descendîmes jusqu'à ce que la chaleur fut passée, et, nous

étant remis en route le soir même, nous fîmes neuf autre milles

et arrivâmes en vue du lieu de plaisance appelé Aranjuez, vers

lequel nous nous dirigions. A proximité de cette résidence nous

rencontrâmes des cavaliers envoyés par le roi au-devant de nous

pour nous saluer. «Le roi croyait, nous dirent-ils, que vous

viendriez au milieu du jour et vous avait fait préparer un

spectacle pour vous distraire à votre arrivée.» Nos nouvelles

tardant à lui parvenir, il avait envoyé à notre rencontre. Notre

arrivée eut lieu à près de minuit; on ne pouvait faire autre chose

que d'aller se coucher. Nous fûmes installés dans une maison d'où

la vue embrassait l'ensemble de ce lieu de plaisance et qui était

réservée au cardinal-ministre. Nous y passâmes cette nuit après

avoir reçu la visite d'un officier du roi, chargé de nous saluer

et de nous souhaiter la bienvenue: il nous fit au nom de son

souverain un excellent accueil.

[Note 120: En arabe, village est du féminin.]

Le lendemain le roi nous envoya (des officiers) qui nous

introduisirent dans un de ses jardins d'Aranjuez, qu'enserrent

deux grandes rivières dont la réunion porte le nom de Tage;

c'est le fleuve qui passe de là sous la ville de Tolède après

un trajet d'un jour. Ses ruisseaux, sa disposition, ses arbres

symétriquement plantés font de ce jardin une véritable merveille;

il renferme des fleurs de toute espèce, des machines à irrigation,

des réservoirs, des bassins aux formes les plus variées; on

y trouve des reposoirs solidement construits et d'une grande

beauté, d'où l'on domine les deux bords du fleuve. De ce jardin

nous entrâmes chez le roi dans un de ses palais. Il avait envoyé

à notre rencontre plusieurs de ses gardes du corps. En entrant

nous le trouvâmes debout; il avait son ministre à sa droite

et, devant lui, ses gardes du corps et ses serviteurs. Nous le

saluâmes suivant notre manière accoutumée, en lui disant: _que

le salut soit sur qui suit la direction_[121]. Il nous souhaita

la bienvenue et nous fit son salut habituel. Il tenait à la main

une lettre qu'il avait écrite à notre seigneur El Mansoûr billah.

Il la baisa et nous la remit, après s'être enquis de notre santé

et de nos ennuis dont il avait été instruit. Nous nous excusâmes

de façon à lui faire comprendre qu'il ne nous était pas possible

de différer notre retour auprès de notre maître, que Dieu lui

donne la victoire! «Puisque vous invoquez cette excuse, nous

dit-il, nous ne vous obligerons pas à un plus long séjour après

le désir que vous avez de partir. Présentez de notre part à sa

Majesté Chérifienne les salutations qui lui conviennent. Nous la

prions de traiter avec bonté les captifs qui sont dans ses États.

Tout ce que sa Majesté désirera de nous, nous l'accomplirons

avec empressement, par respect pour son rang.» Puis s'adressant

à l'interprète: «Ont-ils quelque désir, nous nous hâterons d'y

satisfaire.» Nous lui exprimâmes que nous n'avions d'autres désirs

que ceux qui conviennent au rang qu'occupe l'islamisme. Louange à

Dieu!

[Note 121: Qor'ân, surate XX, verset 49.]

Nous le quittâmes après qu'il nous eut fait ses adieux et remis

la lettre qu'il avait écrite à Sa Majesté notre maître El Mansoûr

billah. Un moment après, un de ses gardes du corps nous rejoignit

pour nous demander si nous avions envie de passer quelques jours

dans ce lieu de plaisance pour chasser et nous distraire. Nous lui

répondîmes que nos cœurs volaient vers notre patrie et qu'il nous

était impossible d'y rester désormais une seule heure (de plus).

Le roi voulait retourner à Madrid le lendemain. Dans la soirée

de ce même jour et le lendemain matin de bonne heure, il nous

envoya les intendants de cette résidence et de cette chasse et

nous sortîmes avec eux pour chasser. Cet endroit renfermait une

quantité considérable de cerfs et de lapins. Nous répondîmes ainsi

au désir du roi. Le lendemain nous revînmes à Madrid dans le but

de faire nos derniers préparatifs de départ.

Notre sortie de Madrid a eu lieu le 1er de ramadân béni de

la présente année. Le roi avait donné l'ordre à ceux de ses

serviteurs chargés de nous accompagner, de nous faire passer

par la ville de Tolède, afin que nous en vissions la mosquée

cathédrale, qui par sa construction et sa lointaine renommée est

une des merveilles du monde. Le premier jour de notre départ

de Madrid, nous passâmes la nuit dans un village qu'on appelle

_Quchqah_ (Illescas?). C'était une des métropoles célèbres de

l'_ʽadouah_; la science et l'intelligence y avaient fixé leur

demeure. Ce n'est plus aujourd'hui qu'un village de nomades. On

y voit quelques vestiges d'anciennes constructions islamiques,

telles que la porte par laquelle on entrait, alors que la ville

était habitée par des musulmans. Mais aujourd'hui les habitants en

sont plutôt nomades que sédentaires. Entre le dit village et la

ville de Tolède il y a vingt-un milles.

La ville de Tolède est une grande cité, une des métropoles de

l'_ʽadouah_ et une ancienne capitale. Elle est située au haut

d'un monticule, sur une élévation qui domine le fleuve appelé

Tage, le même qui passe à Aranjuez, le lieu de plaisance dont

il vient d'être fait mention. Il enveloppe aux trois quarts

l'élévation sur laquelle est sise la ville; le quart qui fait

suite à la terre ferme est celui venant de la route de Madrid.

Les remparts, les murs et les rues de cette ville qui porte

encore des traces de civilisation, sont restés dans l'état où

ils se trouvaient depuis l'époque où les musulmans l'habitaient.

Mais la plupart de ses rues sont étroites. Ses maisons, de

construction musulmane, subsistent encore telles quelles: même

division, mêmes inscriptions arabes sculptées sur les plafonds

et sur les murs. Sa mosquée-cathédrale est une des merveilles du

monde; c'est, en effet, une immense mosquée, entièrement bâtie

en pierres dures presque semblables au marbre. Les plafonds en

forme de voûte sont en pierres et d'une hauteur prodigieuse; les

piliers, excessivement forts et merveilleusement travaillés et

sculptés. Sur les côtés de la mosquée, les chrétiens ont élevé

une construction supplémentaire qui en occupe le centre, avec des

grillages en cuivre jaune, et renferme des statues, des croix, un

instrument de musique appelé chez eux orgue et dont ils jouent

pendant leurs cérémonies religieuses, avec les livres, en très

grand nombre, qu'ils lisent dans leurs prières. Devant ce grillage

se trouve un christ en or auquel ils font face en priant; devant

le christ sont suspendues de nombreuses lampes d'or et d'argent

qui brûlent nuit et jour avec quantité de cierges. Aux portes

de la mosquée, très solides et artistement travaillées, les

chrétiens ont ajouté par-dessus des statues, suivant leur habitude

qu'il leur est impossible d'abandonner. Parmi les constructions

supplémentaires faites par eux sur les côtés de la mosquée sont de

nombreuses et grandes chambres, renfermant des armoires pleines

de richesses considérables: elles contiennent des trésors, des

pierres précieuses de couleur telles que des rubis rouges, blancs

et jaunes, des émeraudes, des couronnes incrustées de riches

pierreries et de pierres de valeur pour des sommes inouïes. Une

grande couronne en or supportée par des colonnes du même métal

et qu'ils prétendent appartenir à l'époque des musulmans, que

Dieu leur fasse miséricorde! figure parmi ces trésors. A la

droite de ces armoires il en existe une autre contenant un livre

énorme écrit avec l'eau d'or; d'après ce qu'ils affirment, c'est

une bible. Ce livre est très soigneusement et scrupuleusement

gardé; il ne sort jamais de l'endroit où il est. On raconte que

Philippe IV, le père du roi actuel, voulut le sortir de là et

l'avoir chez lui; il offrait à ceux qui en étaient les gardiens

une grande ville avec son tribut et tous ses revenus. Mais ils n'y

consentirent pas, tant ils l'ont en grande vénération.

A la droite de cette armoire, on en voit également une autre

où est renfermé un coffre incrusté de pierreries et plein

de riches objets d'or ornés de pierres précieuses, tels

qu'ostensoirs?[122], colliers, chaînes et anneaux de prix. A sa

droite encore (nous admirâmes) un minaret en argent dépassant la

hauteur d'un homme et dont l'intérieur et le faîte[123] sont en or

incrusté de pierres précieuses de diverses couleurs. Ce minaret

a été fait à l'imitation et sur le modèle de celui qui surmonte

la mosquée de Tolède. Il est pour les chrétiens un ornement,

et ils le sortent à l'occasion de leurs fêtes avec leurs croix

qu'ils promènent à travers les rues, suivant leurs usages, dans

les processions et autres cérémonies semblables. Le minaret qui

appartient à cette mosquée, puisse Dieu la rendre aux musulmans!

et qui a servi de modèle à celui dont je viens de parler est,

sous le rapport du travail et de son élévation dans les airs, une

des constructions les plus merveilleuses: il contient trois cents

marches, dont deux cents jusqu'à la plate-forme d'où se faisait

l'appel à la prière et cent jusqu'au haut du faîte. A l'endroit

de l'appel à la prière, les chrétiens ont installé neuf grandes

cloches d'une grosseur extraordinaire. Le diamètre de chaque

cloche est de trente-six empans; le bord a une épaisseur de trois

quarts de coudée. Ce minaret est entièrement construit en pierres

dures ressemblant au marbre, du genre de celles employées à la

construction de la mosquée. Nous demandons à Dieu qu'il la rende

au culte de son unité et aux chants consacrés à sa louange.

[Note 122: _El haouiyât._]

[Note 123: _Djâmoûr._ Ce terme s'emploie aussi dans le sens de

chapiteau.]

Autour de ces armoires, on en voit d'autres encore, pleines de

chandeliers d'or et d'argent, de croix incrustées et de vêtements

dont s'habillent les moines, les hauts dignitaires de l'église,

les diacres et les religieux, et dans le tissage desquels on a

fait entrer une quantité de joyaux de prix. Les religieux attachés

à cette église sont tous placés sous l'inspection du cardinal, qui

est lui-même sous la dépendance du pape, ainsi que nous l'avons

fait remarquer en parlant aussi du pape.

Comme Tolède était une des métropoles de l'Espagne et une ancienne

capitale, le cardinal investi de l'administration de son église

était le plus grand (le primat) de tous ceux qui portent le

titre de cardinal chez les adorateurs de la croix. Le cardinal

actuel est président du Conseil d'Espagne et c'est à lui que

ressortissent toutes les affaires du pays, tant religieuses que

civiles, politiques ou judiciaires; il s'entretient directement

avec le roi et c'est d'après son avis qu'est rédigée toute la

correspondance du Conseil.

Il existe à Tolède des vestiges de la _qasbah_ où résidaient

auparavant les rois; ceux qui l'habitèrent après la dernière

conquête de cette ville y ont fait des constructions nouvelles.

_A Dieu appartient l'empire, avant comme après[124]._

[Note 124: Qor'ân, sur. XXX, v. 3.]

* * * * *

Ici s'arrête la relation du voyage. Le manuscrit contient encore

dix-neuf pages environ qui traitent de la conquête de l'Espagne

par Târeq et Moûsa ebn Nosayr. Le texte de cette partie purement

légendaire sera prochainement publié à Madrid.

ANGERS, IMP. A. BURDIN ET Cie, RUE GARNIER, 4.

Voyage en Espagne d'un Ambassadeur Marocain (1690-1691) · 第 10 / 10 段