de la croix a sa cause, à ce qu'on rapporte, dans le fait que
des moines ayant eu avec le pape (des disputes qui amenèrent une
haine et une inimitié acharnées), il finit par les emprisonner.
Mais aussitôt qu'ils eurent été relâchés, ils s'enfuirent de chez
le pape et se retirèrent auprès du roi d'Angleterre[98]. Ils se
mirent à lui expliquer les dogmes de la religion dans un sens
favorable à sa passion et, lui permettant même d'épouser une femme
qu'il avait aimée, ils l'autorisèrent à la prendre avec la reine
son épouse; le pape le lui avait interdit et l'avait empêché de se
marier du vivant de sa femme. Il se trouva donc en dissentiment
sur ce point avec le pape et céda à la passion qui le dominait
pour n'obéir qu'aux sentiments que son cœur lui dictait, quoiqu'il
ne soit pas licite aux chrétiens, d'après leur religion, d'épouser
plus d'une seule femme.
[Note 98: Le texte porte: du roi de France.]
Les catholiques ne peuvent s'opposer en rien, peu ou beaucoup,
aux décisions de ce pape; car c'est lui qui leur explique les
dogmes et les jugements, ce qu'il faut manger pendant les jours
de carême, et autres choses sur lesquelles les chrétiens d'Orient
sont en désaccord (avec lui), bien que tous soient dans une voie
de perdition. Ainsi, pendant leur carême, ils mangent tout le
jour, comme nous les avons vus nous-même, et disent que c'est là
jeûner. A la fin du mois de février, ils célèbrent en l'honneur
du carême des fêtes et des solennités dans lesquelles ils se
travestissent. Dès le premier jour de mars, leur carême commence:
il dure quarante-six jours. Les quarante jours sont ceux imposés
aux enfants d'Israël et les six en plus sont les dimanches
compris parmi ces jours qui sont les jours du jeûne; ce qui fait
en tout quarante-six jours. Ce jeûne, tel qu'ils le pratiquent,
ne consiste pas à s'abstenir de boire, de manger ou de cohabiter
avec sa femme, mais seulement à se priver de manger de la viande,
à ce qu'ils prétendent. Néanmoins les grands personnages ou ceux
qui ont une excuse basée sur la maladie mangent de la viande
avec l'autorisation du pape. Les autres, appartenant au commun du
peuple, se nourrissent de poisson tous les jours du carême. Le
pape a fait une autre invention en les autorisant à manger des
œufs de poule les jours de carême, après qu'ils en ont obtenu la
permission des moines. Ils payent pour l'avoir une rétribution
déterminée, de la valeur d'un huitième d'écu par personne, jeune
ou vieille. Le roi, à qui en revient le tiers, tire de ce chef des
sommes considérables qu'il emploie à l'entretien de sa marine.
Quant au pauvre, qui ne possède pas une pièce d'argent[99], on le
rencontre mendiant dans les marchés pour réunir de quoi acheter la
_boleta_[100], c'est-à-dire la permission de manger des œufs.
[Note 99: Litt., un derham.]
[Note 100: Le texte porte _el boulyah_, le copiste a évidemment
écrit un _yâ_ au lieu d'un _tâ_.]
Leurs repas, durant le carême, ont lieu toute la journée.
Quand un chrétien s'éveille, à l'heure où le soleil est déjà
haut sur l'horizon[101] ou après, il boit une tasse ou deux
de chocolat avec ce qu'il peut y ajouter de biscuits[102], qui
sont du pain pétri avec du sucre et du jaune d'œuf. A une heure
après midi, ils font un repas copieux; ceux des grands qui ne
commettent pas de péché (en mangeant gras) ou qui sont excusés
pour cause de maladie, mangent telles viandes qu'ils veulent.
Ceux qui n'appartiennent pas à la classe des notables ou qui ont
l'intention de jeûner, à ce qu'ils croient, mangent du poisson,
des œufs, etc., et boivent du vin en telle quantité qu'ils le
désirent, soit pur, soit mélangé (avec de l'eau). Ils boivent
suivant leur bon plaisir toutes les fois qu'ils ont soif. Et même,
à minuit, ils font un repas, léger à ce qu'ils prétendent, de
la quantité d'une demi-livre, et dorment jusqu'au lendemain. Au
moment où ils se réveillent, ils boivent (leur chocolat) comme
de coutume. Ainsi se passent tous les jours du carême. Les moines
ont toutefois la permission de manger, les jours du carême, une
demi-heure avant midi, avec l'excuse qu'ils consacrent une partie
de la nuit à veiller et à faire ce qu'ils prétendent être des
prières. Tous autres que les moines ne mangent qu'après que le
milieu du jour est passé.
[Note 101: C'est ce que les Arabes appellent _doha_.]
[Note 102: _Bichkouchou_, en esp. _bizcocho_.]
Les chrétiens ont, pendant le carême, un jour en plus du dimanche,
qu'ils passent à écouter leurs prières impies et à entrer dans les
églises, pêle-mêle, hommes et femmes; c'est le vendredi. C'est
pour eux une œuvre pie d'aller à pied ce jour-là. Chacun descend
de son cheval ou de sa voiture et marche pendant une heure. Dès
qu'il a soif, il boit. Ils observent leur carême de la manière
susmentionnée jusqu'à ce que trente-huit jours soient écoulés.
Alors commencent les fêtes qu'ils ont réunies dans ce carême,
en commémoration de ce qu'ils prétendent être arrivé au Messie,
d'après leur croyance. Ainsi, le trente-neuvième jour, ils
célèbrent la fête des Rameaux.
La fête des Rameaux est le jour où le Messie entra à Jérusalem,
suivant leur évangile qui se trouve entre leurs mains et (où il
est écrit) que, quand le Messie entra ce jour-là à Jérusalem, tous
les enfants d'Israël sortirent à sa rencontre, après avoir tapissé
le chemin et les rues de branches de palmiers et de feuilles
d'arbres. C'est en ce jour que les enfants d'Israël cherchaient un
témoignage contre lui pour se saisir de lui et le mettre à mort et
qu'une grande multitude crut en lui, d'après ce qui est mentionné
dans leur évangile; mais ils ne purent le saisir ni le maltraiter
ce jour-là à cause du grand nombre de gens qui crurent en lui.
Les chrétiens célèbrent ce jour-là une fête: ils se réunissent à
l'église, prêchent et récitent son histoire et ce qui lui arriva;
ils sortent la croix et la promènent dans les rues. Chacun des
assistants tient à la main une branche de palmier ou un rameau
d'olivier ou de quelque autre arbre frais et flexible, tel que le
myrte et autre semblable; puis ils remettent la croix à sa place.
J'ai vu le jour des Rameaux le roi entrer dans une église située
dans son palais et y écouter toutes les impiétés, que Dieu nous en
préserve! qui lui étaient débitées ainsi qu'aux assistants par le
prêtre préposé à l'administration de l'église. Après la cérémonie,
il sortit avec tous les prêtres, les moines, l'archevêque, dont
la signification est _moufti_, et le nonce, qui est le vicaire du
pape. Les moines étaient vêtus de riches étoffes incrustées de
pierreries. Chacun d'eux tenait à la main une branche de palmier.
Ils portaient devant eux une croix en argent sur laquelle était
une image couverte d'une étoffe de soie. Ils étaient précédés
d'une troupe de petits moines qui excellaient à chanter et avaient
des instruments de musique et autres semblables. Les religieux
tenaient des papiers qu'ils lisaient en psalmodiant. Derrière
eux venaient leurs supérieurs, que suivaient les plus hauts
personnages de la cour. Le roi venait le dernier, ayant à la main
une branche de palmier qu'on avait plantée avec les fleurs. Après
avoir promené la croix autour du palais royal, ils la rapportèrent
à sa place dans l'église. La même cérémonie est célébrée dans
chaque église. On rencontre ce jour-là et les jours suivants tous
les chrétiens portant chacun à la main une branche de palmier ou
un rameau d'olivier ou de tout autre arbre.
Ce jour-là, comme le roi assista à la fête des Rameaux et que
sa femme était absente, il nous envoya faire ses excuses de ce
qu'elle n'était pas sortie et venue: une indisposition l'avait
empêchée de quitter ses appartements, ce dont nous avions
connaissance. Les excuses nous furent présentées par un (officier)
que le roi commit à cet effet.
Le lendemain, ils se réunissent de même dans les églises, prêchent
et récitent ce qui arriva au Messie après ce qui eut lieu pour
les rameaux avec les enfants d'Israël, alors qu'ils s'excitaient
contre lui et se consultaient sur les moyens de le saisir et de
le tuer.
Le quarante-quatrième jour est la fête de la rupture du jeûne,
celle qui est appelée la Pâque. Ce jour-là le roi fait apporter
un repas préparé pour les indigents et, invitant treize hommes
parmi les pauvres, il les fait entrer dans son palais et asseoir
sur leurs sièges. L'archevêque, le _moufti_, et le nonce, vicaire
du pape, arrivent et assistent le roi qui, de ses mains, présente
la nourriture aux susdits pauvres et s'occupe en leur présence
d'offrir les plats, de les changer et de les enlever comme le fait
un domestique pour son maître, de telle sorte qu'il présente à
chacun des treize pauvres trente plats de nourriture, sans viande,
attendu que dans les jours de carême, les chrétiens n'en mangent
pas. Quoique ce jour-là soit celui de la rupture du jeûne, ils
l'ont compris dans les six qui sont en plus des quarante, ainsi
que nous l'avons dit précédemment. Le roi leur donne à manger
seulement du poisson de toute espèce et complète le nombre des
trente plats avec toutes sortes de fruits frais et secs, de
manière à les nourrir tous. Il leur distribue aussi l'eau et le
vin. Lorsqu'ils ont fini de manger, le supérieur de l'église
arrive; il tient dans les mains la cuvette; le nonce, vicaire du
pape, porte l'eau, et le roi lave les pieds de ces pauvres et les
essuie avec des serviettes préparées pour la circonstance. Dès
qu'il a fini de les essuyer, il baise le pied de chacun d'eux et
lui donne un vêtement et des pièces de monnaie. Ils s'en vont
alors, emportant tout ce que le roi leur a remis, ainsi que les
restes du repas et les plats dans lesquels il leur a été servi. On
les voit vendre tout cela dans les rues, où la foule se précipite,
à cause de la croyance qu'elle a que la bénédiction est attachée à
cette nourriture.
La reine et la mère du roi font de même: chacune d'elles nourrit
treize femmes pauvres et leur donne un repas semblable à celui que
le roi a fait servir aux hommes.
Ce lavement des pieds est, dans leur croyance, d'après ce qui
est écrit dans leur évangile, une œuvre pie et une pratique
conservée à l'imitation de ce que fit le Messie le jour de la
Pâque, c'est-à-dire que, le jour de la Pâque étant venu, il désira
rompre le jeûne. «Où veux-tu que nous te préparions la Pâque pour
manger?» lui demandèrent ses disciples. «Allez, leur répondit-il,
à tel endroit, qu'il leur nomma, jusqu'à ce que vienne à votre
rencontre un homme portant une jarre d'eau. Suivez-le à l'endroit
où il entrera et dites au propriétaire de la maison: «Le maître
veut manger la Pâque chez toi.» Ils partirent donc et trouvèrent
l'homme porteur de la jarre d'eau; l'ayant suivi jusqu'à l'endroit
qu'il leur avait décrit, ils dirent au propriétaire de la maison:
«Le maître te dit: Prépare-lui la Pâque pour qu'il la mange chez
toi.» En conséquence cet homme apprêta la Pâque et le Messie
arriva avec ses disciples au nombre de treize. Il mangea la Pâque
avec eux et, lorsqu'il eut fini de manger, il se leva debout, prit
une serviette dont il se ceignit les reins et se mit à laver les
pieds de ses disciples l'un après l'autre. Quand il fut arrivé à
_Samʽân es-safa_ (Simon-Pierre), celui-ci lui dit: «Toi, me laver
les pieds!» Le Messie lui répondit: «Ce que je fais, tu ne le
connais pas maintenant, mais tu le connaîtras par la suite.» Simon
lui répliqua: «Jamais tu ne me laveras les pieds.--En vérité, je
te le dis, reprit le Messie, si je ne les lave pas, tu ne seras
pas des miens.» Alors Simon dit: «O mon Seigneur, tu ne me laveras
pas seulement les pieds, mais bien les mains et la tête.» Le
Messie reprit: «Si moi, votre maître, je vous ai lavé les pieds,
à plus forte raison devez-vous vous laver les pieds les uns des
autres. Je vous ai seulement donné ceci pour exemple, car, comme
je vous ai fait, vous ferez aussi.»
Tel est le motif pour lequel le roi lave les pieds de ces pauvres.
De même font les notables, les grands et tous les personnages qui,
par la considération et la fortune, occupent un rang élevé.
Ils prétendent également que le Messie, pendant qu'il célébrait la
Pâque avec ses disciples, leur dit: «L'un d'entre vous me livrera
cette nuit.» Chacun d'eux se mit à protester de son innocence
avec serment. Or il y avait parmi les treize disciples un homme
appelé Judas l'Iscariote, qu'ils croient avoir été du nombre des
disciples: le diable lui suggéra de s'entendre avec les juifs et
ceux qui s'acharnaient contre le Messie, et le leur ayant vendu
pour trente pièces d'argent, il le leur livra la nuit où il fut
saisi pendant qu'il était à prier dans le jardin. Ce Judas arriva
avec les gardes venus pour s'emparer de sa personne.
Pendant que le roi donne à manger aux pauvres le jour de Pâques et
qu'ils s'en vont, tous les chrétiens, les prêtres et les moines,
dignitaires et bas clergé, se rassemblent, sortent tout ce qu'ils
ont de croix et d'images qu'ils adorent et les promènent dans
toutes les rues de la ville. Ils portent un nombre incalculable de
cierges allumés en plein jour. Personne ne peut se dispenser de
porter les cierges et de marcher devant les croix et les images.
Ils se rendent ainsi d'une église à l'autre, en manifestant avec
cela leur affliction et leur piété. A ce qu'ils prétendent,
le _crucifié_ fut traité de cette manière. Conséquemment ils
promènent son image qui le représente debout dans un jardin et
dans l'attitude de la prière: un ange est descendu auprès de
lui, tenant à la main la coupe de la mort, vers laquelle il
tend la main pour la saisir. Puis ils promènent une autre image
accompagnée d'une troupe de gardes: c'est ainsi, assurent-ils,
qu'ils s'acharnèrent contre le Messie. Ensuite vient la figure du
Messie, qui vient d'être flagellé et porte des traces de fouet
entre ses épaules. Ils le représentent aussi portant sa croix
sur son épaule. Puis ils le portent crucifié, et ensuite placé
dans un sépulcre après qu'il a été descendu de la croix. Parmi
les chrétiens, il en est qui imitent ce crucifié; ils ont le
visage couvert dans le but, croient-ils, de se cacher et pour ne
pas être reconnus; mais un de leurs serviteurs ou de leurs amis
marche derrière eux dans la crainte qu'ils ne tombent évanouis
à la suite des nombreux coups de fouet qu'ils s'appliquent sur
le dos. On voit le sang leur couler sur les pieds. D'autres se
crucifient: les mains et la tête attachées à une colonne de fer,
ils se promènent en cet état dans les rues le jour où a lieu la
procession; ils ont le visage couvert pour ne pas être reconnus.
Le lendemain, les Espagnols sortent de nouveau l'image du
crucifié, au moment où il vient d'être mis en croix, et le
promènent ensuite descendu de la croix, puis enseveli dans le
tombeau. Ils lisent en même temps des psalmodies pleines de
tristesse. Ils le rentrent alors dans l'église et le cachent[103].
Ils font le tour (de l'église) avec des flambeaux et des cierges,
suspendent à l'église des tentures noires, ferment les portes des
églises, ne sonnent plus les cloches et ne montent plus en voiture
ni à cheval pendant les jours que dure la procession. Tous ces
jours-là, tout le monde, grands et commun du peuple, va à pied.
On raconte que Juan d'Autriche, frère du roi, dont il a été fait
mention ci-devant, est celui qui défendit d'aller autrement qu'à
pied pendant les susdits jours de procession.
[Note 103: Dans ces processions, le Christ est représenté par
des statues de bois affectant les diverses positions dont il est
question. Le texte emploie le mot _sourah_, qui signifie, figure,
image, tableau, portrait.--Ces diverses représentations, appelées
_pasos_ en espagnol, sont portées, vu leur poids, par un grand
nombre d'hommes.]
Le lendemain, qui est le troisième jour de Pâques, à midi, ils
ouvrent les églises, allument les flambeaux et les cierges,
enlèvent les tentures noires, qu'ils remplacent par d'autres de
couleurs différentes, et sonnent les cloches. Ils se livrent
à la joie et impriment de petits papiers portant des figures
qu'ils s'imaginent être celles des anges; entre les figures,
ils écrivent des lettres en caractères chaldéens formant le mot
_alleluia_, qui veut dire «réjouissez-vous, réjouissez-vous!» Au
moment où les cloches sont mises en branle, ils font voler ces
papiers au milieu d'eux, les attrapent et se les distribuent, en
poussant des cris de joie et de bonheur. Ils se figurent acheter
l'élévation du Messie au ciel, attendu qu'ils croient qu'il a
été crucifié, enseveli et élevé du tombeau au ciel. _Or on ne
l'a ni tué, ni crucifié; mais Dieu a mis à sa place un homme qui
lui ressemblait. Certes ceux qui ont disputé là-dessus ont été
eux-mêmes dans le doute. Ils n'en avaient aucune science certaine,
et suivaient leur propre opinion. On ne l'a point tué réellement;
mais Dieu l'a élevé à lui, et Dieu est puissant et sage[104]._
Ces égarés se font illusion en persévérant dans leur croyance
et dans l'erreur évidente, en s'écartant du droit chemin et de
la grande route éclatante de blancheur. _Satan les a séduits en
les aveuglant_[105] et les a égarés sur la mauvaise voie. Ils
ont persisté dans l'impiété. Le pape, que Dieu lui reproche ses
abominables efforts! leur a tracé un chemin qui les fait dévoyer,
lui et ceux de ses prosélytes qui le suivent en professant ses
croyances et sa doctrine. De ceux-ci aux masses se communiquent
par contagion cette maladie incurable et ce mal que le glaive seul
peut extirper.
[Note 104: Qor'ân, surate IV, verset 154.]
[Note 105: Qor'ân, surate VII, verset 21.]
Cependant il y a parmi eux bien des gens qui, si l'on converse
avec eux et qu'ils entendent parler de la vraie religion et de la
droite voie dans laquelle se trouvent les Musulmans, se montrent
bien disposés pour l'islamisme, en font l'éloge, l'approuvent et
ne refusent pas de prêter l'oreille à ses enseignements, ainsi que
nous en avons été témoin plus d'une fois. Ce sont leurs clercs et
leurs moines, ces esprits rebelles, qui sont animés de la haine
la plus vive et ont le cœur le plus endurci; ces misérables sont
les plus obstinés dans leur impiété, que Dieu nous en préserve!
En effet, nous avons rencontré un bon nombre de leurs clercs et
de leurs moines versés dans leur religion, et avons parlé avec
eux de leurs prétentions au sujet du Messie, que Dieu soit exalté
au-dessus de ce qu'ils disent! Nous les avons trouvés les pires
gens comme croyance et les plus tenaces dans leur opiniâtreté.
J'ai rencontré à Madrid un de leurs religieux qui arrivait des
pays d'Orient: il parlait l'arabe et comme il avait fréquenté
les Musulmans et vécu au milieu d'eux il avait quelques notions
de leur religion. A la fin de notre discussion je lui adressai
cette question: «Que dis-tu du Messie?»--Il répondit: Il émane
de Dieu.--Conséquemment, lui repliquai-je, en disant qu'il est
comme une partie d'un tout, tu le fractionnes. Or le créateur,
que sa majesté soit exaltée! ne se fractionne pas. Si tu
dis qu'il est comme l'enfant (qui est engendré) du père, tu
arrives nécessairement à un deuxième enfant, à un troisième,
à un quatrième jusqu'à l'infini. Et si tu dis: «par voie de
changement,» tu te prononces forcément pour une corruption. Or
Dieu, grande est sa majesté, ne change pas et ne se transporte
pas d'un état à un autre. Il ne reste donc plus que (l'émanation)
par voie de création de la part du créateur et c'est la vérité,
sur laquelle il n'y a pas de doute.» Mais le moine persista dans
l'opinion sur laquelle est basée leur croyance, qui est celle du
pape, à savoir la transformation (_estéhâlah_). Que Dieu soit
élevé très haut au-dessus de leur dire!
Un autre jour, nous reçûmes la visite d'un prêtre européen: il ne
savait pas un mot d'arabe. Nous nous mîmes à discuter avec lui
à l'aide d'un interprète qui lui traduisait nos paroles dans sa
langue étrangère. Après avoir réfléchi une heure, il dit: «Par
Dieu, le discours que vous tenez, la raison l'accepte et l'oreille
n'en est pas choquée; toutefois c'est un miracle extraordinaire
et une des plus grandes preuves qui s'emparent des intelligences
qu'un fait tel que celui-ci, arrivé au Messie et consistant en
ce qu'un homme soit engendré sans père et soit l'auteur des
choses surprenantes et des miracles accomplis de son temps par le
Messie, en guérissant les malades et les infirmes, en ressuscitant
les morts, etc., ce qui n'est nié ni contesté, comme nous le
soutenons nous-mêmes, c'est là un grand fait.» Ce moine était
le supérieur de son ordre. Les religieux de cet ordre venaient
fréquemment nous visiter. Après qu'il fut parti, il leur défendit
de venir nous voir, par crainte pour eux. Un jour qu'ayant
rencontré l'un d'eux je lui demandais pourquoi il n'était plus
venu, il m'apprit que son supérieur lui en avait fait défense. Il
ne laissa aucun des siens nous rendre visite jusqu'au moment où
nous fûmes près de notre départ de Madrid. Il vint alors et nous
fit ses adieux dans les meilleurs termes.
La cause de la persistance de ces gens-là dans leur croyance est
qu'ils suivent le pape, qui leur explique leur religion et leur
dicte les lois; il leur trace en cela la route des gens de la
déviation et de l'égarement parmi les anciens tels que Paul qui
leur a raconté les évangiles qu'ils ont aujourd'hui entre les
mains, mensongèrement attribués à quatre personnages, Jean, Marc,
Luc et Matthieu, qui auraient été, à ce qu'ils prétendent, du
nombre des disciples de Jésus, ce qu'à Dieu ne plaise.
Ils prétendent que ce Paul était un de ceux qui recherchaient les
partisans du Messie, les persécutaient et les faisaient mettre
à mort. Pendant qu'il se rendait à Jérusalem pour continuer
ses recherches, une vision lui apparut, et il s'évanouit.
Quand il revint à lui, elle lui dit: «Paul, jusqu'à quand me
repousseras-tu?» Il se leva; il avait perdu la vue. La vision le
laissa accomplir son repentir, puis elle lui dit: «Va-t'en à tel
endroit de Jérusalem et cherche le prêtre un tel: il te rendra la
vue.» Paul alla immédiatement au lieu indiqué et, ayant recouvré
la vue, il changea complètement de conduite. Il s'est considéré
comme un envoyé du Messie et a raconté aux chrétiens ces évangiles
suivant ce que sa volonté lui a dicté d'impiété et d'erreur, que
Dieu nous en préserve! C'est d'après ses préceptes erronés que
les chrétiens continuent à se conduire. Nous demandons à Dieu de
nous accorder le salut et de nous maintenir dans la religion
inébranlable et la droite voie.
Par suite de l'égarement dans lequel ces moines jettent les
autres chrétiens et des choses qu'il est illicite d'entendre
et qu'ils ont inventées; à cause du grand nombre de moines et
de clercs, à peine trouverais-tu une maison de chrétiens dans
laquelle il n'y ait pas un moine s'y rendant chaque jour pour
répandre dans l'esprit de ses habitants toutes ces impiétés
qu'ils leur débitent. C'est au point qu'ils les obligent à leur
déclarer les fautes et les crimes qu'ils commettent. A cet effet,
ils ont établi un usage auquel grands et petits sont soumis et
qui consiste en ce que chacun d'eux confesse au moine autorisé
pour cet objet et lui dévoile les fautes qu'il s'imagine avoir
commises, en lui disant: «J'ai commis tel jour, à telle heure,
telle faute; le démon m'a égaré et s'est présenté tout à coup à
mon esprit; j'ai fait, puis j'ai fait (telle chose),» de telle
façon que le moine seul, autorisé dans ce but, l'entend et a
connaissance de ces actes. Le moine dit à celui qui se confesse:
«Il faut faire pénitence de ce péché, cesser de le commettre et
ne plus y persévérer. Propose-toi donc fermement de te repentir
et de ne plus recommencer; peut-être Dieu te pardonnera-t-il. Par
la puissance de telles et telles paroles, qu'ils prononcent, ton
péché t'est pardonné.» Ils obligent à cette confession les hommes,
les femmes, les enfants, etc., et pas moins d'une fois chaque
semaine.
Le dimanche, les femmes se rendent toutes aux églises pour se
confesser. On appelle cet homme _confesseur_. Celle qui ne se
présente pas à l'église, le moine vient la trouver dans sa maison
et l'oblige à se confesser: il entre avec elle dans un lieu retiré
situé dans un coin de la maison; tous deux ferment la porte du
réduit dans lequel la femme entre avec le moine. Il reste avec
elle ce que Dieu veut, jusqu'à ce qu'elle sorte purifiée de tout
péché, chargée de réprimandes sévères et de reproches. Quand son
mari rentre et la trouve en tête à tête avec le moine, il lui est
impossible de pénétrer auprès d'elle et il ne peut les déranger
tant qu'ils n'ont pas terminé l'affaire pour laquelle ils se sont
enfermés. Personne ne peut porter une accusation contre un de ces
moines pour quelque motif que ce soit, fût-on témoin oculaire de
l'action la plus honteuse. Ajoutez à cela que ce peuple est de sa
nature très peu jaloux de ses femmes; car les hommes ont accès
auprès des femmes des autres, que le mari soit absent ou présent.