Les Anglais et les Hollandais n'étaient pas entrés non plus, avant

cette époque, dans la ligue formée par ces peuples chrétiens pour

faire la guerre, attendu qu'ils ne sont pas considérés par eux

comme chrétiens, à cause d'une certaine dissidence entre eux,

les Anglais et les Hollandais n'étant pas des sectateurs outrés

du pape à l'instar des autres chrétiens adorateurs de la croix.

Ces deux peuples partagent la même croyance et reprochent aux

catholiques d'avoir fait des innovations basées sur l'erreur.

Cependant tous suivent des dogmes erronés. Que Dieu nous en

préserve! A cause de cela, les sectateurs du Messie appellent

les Hollandais _herejes_[87], mot qui signifie hérétiques[88].

Le roi des Anglais était mort[89] pendant que les chrétiens se

faisaient la guerre; il ne laissait pas d'enfant pour régner après

lui sur son peuple, mais un frère appelé Jacques. Ce Jacques et

sa femme étaient attachés en secret à la religion chrétienne,

sans que personne de leur nation en eût connaissance. Lorsque

son frère mourut, l'ordre de succession le désignant, il fallait

nécessairement l'investir du pouvoir royal et le mettre sur le

trône à la place de son frère. Les Anglais l'invitèrent donc à

régner sur eux. Or il s'en défendit et refusa: c'était de sa

part un artifice et une ruse. En effet, une fois qu'ils l'eurent

pressé et qu'il vit leur impossibilité de placer un autre que

lui sur le trône, puisqu'il était le seul héritier, il leur dit:

«Je n'accepterai votre demande et ne répondrai à vos instances

qu'autant que vous accomplirez un de mes désirs, qui ne peut

vous causer préjudice: il consiste en ce que chacun suivra la

religion qu'il préfère.» Ils acceptèrent sa demande et accédèrent

à ses désirs, le couronnèrent et l'assirent sur le trône. Mais

à peine eut-il pris les rênes du gouvernement que lui et sa

femme suspendirent des croix à leurs vêtements, firent paraître

un moine chrétien qu'ils avaient auprès d'eux et, entrant dans

l'église, célébrèrent la prière des chrétiens (catholiques). Leur

exemple fut suivi par les personnes de l'entourage du roi qui

connaissaient ses intentions. Jacques voulut aussi pousser ses

sujets à adopter la religion qu'il pratiquait. Quand les Anglais

virent que leur roi professait une doctrine différente de la leur

et suivait la religion des _gens de la croix_, ils eurent peur

que cette maladie ne gagnât les masses et qu'il ne leur fût plus

possible d'arrêter le mal. Ils reprochèrent alors au roi d'avoir

embrassé cette religion et, réunis en assemblée, ils décidèrent

de le tuer. Ayant eu connaissance de leur projet, il s'enfuit avec

la reine auprès du roi de France[90] et implora sa protection.

Le roi de France résolut de le secourir et de le protéger, par

haine des Anglais et en dépit d'eux. Ils lui adressèrent des

réclamations, et des correspondances furent échangées qui se

terminèrent par ces paroles du roi de France: «Vous êtes tous des

ennemis pour moi, comme les autres chrétiens. Préparez-vous donc

à me combattre jusqu'à ce que je rende, malgré vous, à son palais

et à son royaume, le prince qui s'est réfugié auprès de moi.» En

présence de ces événements, c'est-à-dire du départ de leur roi et

de la guerre qui éclatait entre eux et les Français, les Anglais

se donnèrent pour roi le prince d'Orange[91], stathouder de

Hollande; car les deux peuples suivaient une même religion, vu que

la même dissidence les séparait des catholiques. Le prince prit

les rênes du gouvernement et ils lui donnèrent le titre de roi.

Ils décidèrent de faire la guerre à la France sur terre et sur mer.

[Note 87: Le texte porte _er-rékîs_.]

[Note 88: _Rawâfed._]

[Note 89: Charles II d'Angleterre mourut en 1685.]

[Note 90: En 1688.]

[Note 91: En 1689.]

Comme le _Bélad Falamank_, la Hollande, est limitrophe du pays

de Flandre et que les (habitants du) pays de Flandre, dans le

principe, faisaient aussi partie de la nation hollandaise, et

suivaient la même religion et les mêmes croyances qu'elle;

lorsque la Flandre devint une province dépendante de l'Espagne

par la translation du comte, époux de la fille de Ferdinand qui

était à Séville, ainsi que nous l'avons dit précédemment, et

que la Flandre et toutes ses lois se trouvèrent placées sous

l'administration des rois d'Espagne, (les habitants) furent

obligés, à cause de la domination exercée sur eux, d'embrasser le

christianisme et de suivre la religion de leurs gouvernants.

Le roi de France les a attaqués cette année avec une armée qu'il a

d'abord fait partir avec son fils le dauphin, que Dieu l'éloigne!

et qu'il a ensuite rejointe. Il a dressé son camp devant la

capitale du pays, la ville de Mons; il l'a assiégée pendant

quelques jours, a braqué contre elle les canons et (lancé) les

bombes et réduit les habitants à la dernière extrémité. La ville

renfermait douze mille soldats de l'armée espagnole. Lorsqu'ils se

sont vus serrés de près et ont craint de périr, ils lui ont livré

la place, et il a pris possession de la capitale et de toutes ses

dépendances, provinces, villages et villes. On a prétendu que ce

qui était considéré comme en dépendant en fait de villages, de

villes et de provinces se composait de plus de sept cents villes

et villages. La conquête achevée, le roi a fait son entrée dans

Mons le jour de la fête de Pâques, milieu du mois d'avril de la

présente année[92]. Laissant ensuite l'armée avec son fils le

dauphin, il est retourné à Paris sa capitale et la métropole de

son pays. Son fils continue aujourd'hui à se trouver en face du

prince d'Orange, le souverain des deux nations hollandaise et

anglaise. On dit que l'armée du prince d'Orange est forte de

soixante-quinze mille hommes et qu'il a en mer une escadre opposée

à la flotte française. La flotte anglaise a mis en déroute, à

ce qu'on prétend, celle des Français et leur a détruit quarante

navires.

[Note 92: Mons se rendit le 9 avril 1691. (_Art de vérifier les

dates._)]

Les Français sont aussi en guerre avec les Espagnols sur terre et

sur mer. Sur terre, ils ont assiégé une ville appelée Catalogne

(_sic_), dans la province de Barcelone (_sic_). En face d'eux se

trouve une armée espagnole commandée par le duc de Medina Sidonia

surnommé Guzman. Pendant notre séjour à Madrid on craignait

qu'elle ne fût attaquée par les Français; aussi a-t-on envoyé

à son secours quelques troupes sans importance. On était dans

l'attente de ce qui s'était passé entre les deux armées. On a

prétendu que, pendant ce mois, les Français avaient établi leur

campement en face de l'armée espagnole et qu'ayant dressé contre

elle et contre la ville de Barcelone les canons et les (mortiers

à) bombes, ils avaient détruit un certain nombre de maisons.

Par suite, les habitants de la ville s'étaient levés contre les

Français qui étaient dans le pays et avaient intimé l'ordre de

sortir à tous ceux d'entre eux qui étaient célibataires, ne

laissant que les gens mariés. Après avoir achevé leur œuvre

contre Barcelone, les navires français se sont dirigés vers la

ville d'Alicante, dont ils ont détruit encore avec les bombes

plus de six cents maisons. Les habitants d'Alicante ont enveloppé

les Français qui se trouvaient également chez eux et les ont

massacrés sans en épargner un seul: on a prétendu que le nombre

des Français tués à Alicante s'élevait à trois mille. En apprenant

que l'escadre française s'avançait vers Alicante et Barcelone, les

Espagnols avaient envoyé des ordres pour faire revenir leur flotte

qui était partie pour l'Océan dans le but d'aller à la recherche

des vaisseaux de l'Inde, attendu que l'on tardait d'en recevoir

des nouvelles et que l'époque habituelle de leur arrivée était

passée: la flotte espagnole devait se diriger vers les villes

d'Alicante et de Barcelone pour combattre l'escadre française.

Mais quand elle arriva, les Français étaient retournés chez eux

après avoir détruit tout ce qu'ils avaient pu et accompli tous

leurs desseins: on ne trouva plus dans ces parages une seule voile

française.

Les Français ont également d'autres guerres à soutenir contre les

habitants de la Vénétie, de l'Italie, de l'Allemagne et de la

Savoie.

La Savoie est un pays gouverné par un duc qu'on appelle duc de

Savoie, et qui est entré dans la coalition formée contre les

Français par les adorateurs de la croix. Cette année, une armée

française s'est avancée vers la Savoie, en a serré les habitants

de près et s'est emparée de tout ce pays, de ses villes et de

ses villages, au point qu'il n'est resté au duc, qui en est le

souverain, que la ville dans laquelle il est aujourd'hui assiégé;

l'armée française continue de le bloquer et de l'assiéger. A cause

de la guerre faite par le roi de France à l'Empereur par les

motifs que nous avons mentionnés comme lui ayant donné naissance,

on l'accuse d'aider le roi des Turcs, que Dieu le fortifie! et on

prétend qu'il lui prête le secours de tout le matériel de guerre

dont il a besoin, tel que canons, etc. C'est à cause du séjour de

l'ambassadeur de France à Constantinople que l'on soutient qu'il

lui donne assistance: la vérité est que les Français sont des gens

très commerçants, et que la plus grande partie de leur trafic

se fait avec les parages constantinopolitains. Les commerçants

jouissent auprès du roi de France, que Dieu l'anéantisse! de

beaucoup de considération et d'un grand pouvoir, car ces années-ci

ils faisaient partie de son conseil et de son entourage. Il leur

accordait tous les avantages utiles au commerce et favorables

à leurs entreprises; ce qui tourne à son propre profit et lui

procure des richesses considérables, contrairement à ce qui se

passe chez d'autres nations, les Espagnols, par exemple. Chez

ceux-ci, en effet, celui qui se livre au négoce n'est compté

pour rien, et c'est pourquoi les commerçants espagnols sont peu

nombreux et l'on n'en rencontre pas qui voyagent à l'étranger

pour faire le commerce, si ce n'est dans les Indes. La plupart

des commerçants et des négociants qu'on trouve en Espagne sont

des Anglais, des Hollandais, des Génois, etc. Le Conseil du roi

de France est composé de marchands de sa nation, à cause de

l'avantage qu'il y voit. Mais, quant aux Turcs, c'est de Dieu,

qu'il soit exalté! qu'ils demandent la force et l'assistance, et

il n'est pas vrai, ainsi que le prétendent ces ignorants, ces

égarés, que le roi de France ait passé du côté de l'Empereur

et se soit ligué avec lui contre les Turcs par le motif que

l'année précédente (le sultan) avait délivré Belgrade[93] et

ses alentours. Dieu, qu'il soit exalté! est le défenseur de sa

religion. La nouvelle qui vient d'arriver en ce moment du roi

des Turcs, que Dieu le seconde! est qu'il a réuni des troupes

nombreuses et qu'il marche actuellement, avec la force et la

puissance de Dieu, dans la direction de Vienne, qui est la

capitale de l'Allemagne et le siège du gouvernement. On vient

de publier ce mois-ci, dans les nouvelles imprimées par les

Espagnols, suivant leur coutume, que le vizir du sultan Soliman

s'est mis en marche avec son armée composée de cent vingt-cinq

mille combattants, et que l'armée des Tatârs a opéré sa jonction

avec l'armée des Turcs avec quatre vingt mille hommes. A leur

arrivée à l'endroit habituel, ils ont rencontré le corps de

troupes d'un capitaine au service de l'Empereur, campé sur un

point et à la tête de six mille hommes. Les Tatârs lui ont livré

bataille, ont fait quatre mille prisonniers et tué beaucoup de

monde; il ne s'est sauvé qu'un petit nombre insignifiant. Du côté

des Turcs se trouve une autre armée appartenant à un comte qu'on

appelle _Et-Tâkély_ (Tœkœly). Il était précédemment tributaire

du sultan, puis il s'est déclaré indépendant. Quand eurent lieu

les événements qui se passèrent à Belgrade, Tœkœly revint se

mettre sous la protection du sultan Soliman, que Dieu l'assiste!

et se signala sur les _gens de la croix_ par des faits d'armes

qui lui ont valu des éloges pompeux dans leurs annales. On a dit

que l'Empereur avait cherché plus d'une fois à détourner Tœkœly

(du parti) du roi des Turcs, mais sans pouvoir y parvenir. Puis,

quelque temps après, un des généraux de l'Empereur attaqua la

troupe de Tœkœly et fit un grand nombre de prisonniers parmi

lesquels se trouvaient sa femme et un de ses enfants. L'Empereur

avait résolu de les faire mettre à mort, dans l'espoir de

ramener ainsi Tœkœly; il ne l'a pas fait. Alors l'Empereur a

envoyé en prison la femme de Tœkœly et ceux qui ont été faits

prisonniers avec elle. Jusqu'à présent elle est chez lui sous

sa surveillance[94]. Cela a rendu Tœkœly encore plus audacieux

et plus acharné contre les chrétiens. L'Empereur ne cesse pas

d'implorer l'assistance de ses coreligionnaires et de conclure des

traités avec les princes dont les possessions sont limitrophes des

Turcs, afin qu'ils lui viennent en aide en occupant les Musulmans,

que Dieu les fortifie! Telle est la nation qu'on appelle Pologne;

car cette nation fait partie des États chrétiens, et elle possède

des provinces et des villes sur les frontières du pays des Turcs:

elle a un roi qui est aussi en guerre avec eux. On a prétendu que

l'Empereur voulait faire entrer avec lui dans la guerre contre

les Turcs la nation moscovite, qui occupe une contrée du côté du

nord. Il était parvenu à obtenir le consentement de ce peuple,

mais ensuite des motifs d'aversion sont survenus entre eux. Les

habitants sont les sujets du roi de Moscovie; on assure qu'ils

sont très nombreux.

[Note 93: _Ebn el aghrâd_ (sic).--Belgrade fut prise en 1688 par

le duc de Bavière et reprise en 1690 par les Turcs.]

[Note 94: L'épouse de Tœkœli fut gardée à Munkacs (où elle avait

soutenu un siège glorieux de 1685 à 1688) jusqu'à ce que l'on

eût rendu la liberté à Hœusler et à Doria. Tœkœli lui écrivit du

camp de Widin, en avril 1691, de s'adresser au grand vizir pour

qu'il lui rendît la liberté en échange de celle qu'il donnerait à

Hœusler et Doria (De Hammer, _Hist. de l'emp. ott._, XII, p. 531.)]

La nation espagnole a une coutume relative à ceux qui désirent

arriver à la noblesse[95] et ne savent par quelle voie

l'acquérir, ou bien n'ont aucune influence auprès du gouvernement

pour obtenir un emploi qui les fasse vivre et les dispense de

s'adonner au commerce ou à un autre métier: ils se dirigent vers

l'Allemagne, quelque éloigné que soit ce pays, et y prennent part

à la guerre contre les Musulmans, que Dieu les rende puissants!

Ils se munissent de témoignages et de déclarations attestant leurs

services, leur bonne volonté et leur zèle. Une fois de retour en

Espagne, ils montrent l'attestation dont ils sont porteurs et qui

prouve le service qu'ils ont fait et la sincérité d'intention

avec laquelle ils ont entrepris ce voyage. Par ce moyen, ils

obtiennent la noblesse qu'ils méritent ou une situation pareille

à celle de leurs égaux qui possèdent de l'influence ou qui ont

un titre pour la demander. Telles sont les coutumes de ceux des

soldats qui recherchent la noblesse. Quand quelqu'un, issu d'une

des grandes familles du pays et dont le père possède un titre de

noblesse comme duc, comte, marquis ou autre d'un degré inférieur,

n'a pas de droit à hériter de la noblesse de son père, il se rend

à une armée quelconque--les plus nombreuses et les plus sûres

sont celles de l'Allemagne--et il assiste ou ne prend pas part

à une guerre. Lorsqu'il s'en retourne, il emporte un témoignage

du chef de l'armée attestant qu'il a été présent à telle guerre,

en tel endroit, qu'il s'y est bien conduit et s'y est distingué

par telle action d'éclat. En conséquence, il demande un titre

ou une pension qui serve à l'agrandissement de sa position. Il

est, en effet, dans les coutumes des Espagnols que l'héritage

passe au premier-né, fils ou fille. Si donc un des notables parmi

ceux qui portent ce titre vient à mourir, l'aîné des enfants

hérite du titre et de toute la succession, de telle sorte que

les autres frères, fussent-ils nombreux, sont privés de toute

part d'héritage: ils n'ont que ce que leur père leur accorde de

son vivant par don, cadeau ou dot qu'il fait à la fille; car il

est d'usage chez eux de donner une dot avec la fille. Si c'est

la fille qui est l'héritière du titre de noblesse de son père

et qu'elle épouse un homme portant un titre égal ou supérieur au

sien, son mari est investi de l'héritage entier de sa femme, et

elle prend le titre nobiliaire de celui-ci. Si elle a été mariée

au fils d'un noble, qui cependant n'ait pas de titre nobiliaire

ou ne soit pas l'héritier de son père, le mari, par son mariage,

acquiert le rang et prend le titre de sa femme. C'est pour ce

motif que tel qui n'est point héritier ne se marie pas, parce que

son grand désir est d'épouser la fille d'un des notables, qui ait

droit à l'héritage. Toutefois lorsqu'elle n'hérite pas, la coutume

veut que son père lui fasse une dot de cent mille écus, chiffre

fixé par le roi et qui n'est pas dépassé.

[Note 95: _El kahîrah._]

Les Espagnols ont aussi, par rapport à l'hérédité, d'autres

usages qui ne suivent pas la règle ordinaire pour ce qui

regarde la succession au titre de noblesse. Tel est le cas pour

un des ministres du roi d'Espagne qu'on appelle connétable.

La signification de ce mot est connue chez eux dans l'ordre

nobiliaire. Cet usage, qui lui a été légué en héritage par ses

ancêtres, consiste en ce que, s'il meurt sans laisser d'enfant

mâle, sa succession et son titre de noblesse ne passent à aucun

de ses parents, et celui qui en hérite est un étranger, un de

ses serviteurs, le plus ancien parmi eux. Le connétable mort,

on examine lequel de ses serviteurs est le plus ancien dans le

service; et il est investi de toutes ses dignités et titres de

noblesse: il devient ministre, etc. Quand il y a divergence sur la

question de savoir quel est le plus ancien de ses serviteurs, on

fixe une heure et l'on fait sortir de sa maison ceux qu'on connaît

comme dignes de confiance et recommandables par leur piété. Au

moment où ils sortent, le premier qui passe devant (les personnes

apostées à cet effet) est appelé par elles et investi de la charge

du défunt, qu'il appartienne à la classe élevée ou commune. Puis

elles l'emmènent et le conduisent devant le roi. Après une enquête

d'une heure, faite en présence du souverain, et l'heure passée,

il lui ordonne de se mettre à sa droite, à la place qu'occupait

le ministre qui est mort. Il lui ordonne ensuite de se couvrir

la tête: le nouvel élu se trouve alors revêtu de la dignité de

connétable et devient propriétaire de tous les meubles, biens,

villes et provinces de son prédécesseur, attendu qu'il est d'usage

parmi ces grands personnages qu'on rencontre chez les Européens

qu'ils possèdent des gouvernements et des villes dont ils ont

hérité depuis l'époque de leur conquête du pays et qu'ils ont

alors distribués. Les descendants de ces ancêtres qui en ont reçu

quelque portion n'en sont pas dépouillés.

Le connétable actuel a une fille et un neveu; ni l'un ni l'autre

n'héritera de rien parce que la coutume dont il s'agit les exclut

de la succession. Il a aussi un fils naturel qui est aujourd'hui

gouverneur de Qâlès (Cadix): il n'héritera pas non plus.

Il existe chez les Espagnols un autre usage encore. Un personnage

nommé le prince de Barcelone, dans la province de Catalogne,

mourut en laissant une fille, la plus belle personne de son

époque. Il lui légua des biens, des meubles, des trésors, des

métairies, des villes et des villages, en nombre incalculable:

l'héritage qu'elle fit comprenait toute sa succession. Celui-là

seul devait l'épouser qui sortirait vainqueur, en sa présence,

du combat livré à ses rivaux. Aussitôt que son père fut mort et

que se répandit parmi toutes les nations chrétiennes la nouvelle

de l'héritage qu'elle avait fait, de toute part accoururent des

fils de nobles et de grands personnages demandant à combattre

sous les yeux de la jeune fille; chacun d'eux désirait ardemment

obtenir sa main. Le terme assigné chez eux à la fin de cette lutte

est de six mois. Lorsque celui qui veut se mesurer en champ clos

avec d'autres prétendants est arrivé, il descend en dehors de

la ville, après avoir passé devant la jeune fille, afin qu'elle

le voie et le connaisse. (Les champions) se donnent rendez-vous

pour un jour fixé et se dirigent vers le lieu du combat. Chacun

des deux combattants s'étant préparé et ayant revêtu toutes les

pièces de fer et les cuirasses qu'il peut porter, monte sur son

cheval tenant dans la main une lance dont la pointe est munie

d'une pierre de diamant, de manière à ce qu'elle s'enfonce dans le

fer et ne le quitte plus. Ils se dirigent l'un vers l'autre et,

la lance appuyée contre la poitrine de l'adversaire, ils luttent

corps à corps. Celui des deux qui désarçonne l'autre demeure

vainqueur. En attendant d'être vaincu à son tour, il se retire

à l'écart, et dès cet instant la femme pourvoit à toutes ses

dépenses jusqu'à ce que le dit délai soit expiré et qu'il ne reste

plus personne qui veuille soutenir le combat. A ce moment, tous

les vainqueurs qui se tenaient à l'écart quittent leur retraite,

et un nouveau combat s'engage entre deux champions: au dernier qui

sort vainqueur appartient, avec l'héritage, la jeune fille, qui

devient sa femme.

On a prétendu qu'il était venu une foule de jeunes gens des plus

nobles familles et qu'ils avaient pris part à ce tournoi. Parmi

eux se trouvait un jeune homme, fils de l'oncle paternel du roi

de France. Quand la jeune fille le vit, il lui plut et elle lui

envoya le jour même de son arrivée, un présent et une collation,

ce qu'elle n'avait l'habitude de faire pour personne. Son cœur

s'était épris de lui.

Cette question et d'autres semblables ne suivent pas une règle

unique. D'après leurs coutumes concernant l'hérédité, chacun

agit à sa propre guise avant de mourir. Chez eux, l'homme a la

disposition de tous ses biens et de toute sa fortune: s'il veut

les donner à un étranger ou à une étrangère et priver ses enfants

de son héritage, rien ne l'empêche de le faire. Lorsqu'il a légué

sa fortune à un autre ou que celui qui a épousé sa fille en a

hérité en sa qualité de gendre, l'héritier prend, à sa mort, le

titre nobiliaire. Si c'est la fille qui a hérité de son père et

que le mari n'ait pas de titre nobiliaire ou qu'il en ait un d'un

rang inférieur à celui de sa femme, c'est lui qui reçoit le titre

du père et entre en possession de tous ses trésors et de ses

richesses. Les fils du défunt prennent un autre titre que celui de

leur père.

C'est par suite de l'hérédité des femmes dans cette forme que

la nation espagnole s'attend à être gouvernée par le roi de

France, et cela pour l'un des deux motifs suivants: par droit

d'héritage, si le roi d'Espagne n'a pas d'enfant. En effet, la

fille de Philippe IV[96], sœur du roi actuel, ayant épousé le

roi de France, a eu de lui un fils qu'on appelle le dauphin[97],

que Dieu le jette dans le malheur! et qui montre plus de ruse et

de méchanceté que n'en a son père, Dieu veuille les anéantir! Or

si ce roi, Charles II, meurt sans laisser quelqu'un de sa lignée

pour hériter du trône d'Espagne, ce trône écherra au fils du roi

de France, par héritage du côté de sa mère. Le second motif est

qu'il fait aujourd'hui la guerre aux Espagnols, qu'il se rend en

personne aux armées et aux combats, tandis que leur roi est dans

l'impossibilité de se porter lui-même au devant de l'ennemi et

que, pendant tout son règne, il n'a jamais assisté à une guerre, à

une bataille. Pour ces deux raisons et parce qu'ils s'attendent à

avoir ce prince pour roi, ils se sont mis à apprendre le français

et à le faire enseigner à leurs enfants, dans les lieux de

réunion, sans se soucier ni se préoccuper de leur roi.

[Note 96: Marie-Thérèse, née le 20 septembre 1638.]

[Note 97: Né le 1er novembre 1661.]

Les massacres dont les Français ont été victimes, cette année, de

la part des Espagnols, excitent entre les deux peuples une haine

violente et attise le feu de leur inimitié. Avant la mort du pape

défunt cette année, on disait qu'il cherchait à les réconcilier;

puis il est mort. Mais le roi de France, après qu'est survenu

entre lui et le pape le différend dont nous avons parlé, s'est mis

à agir et à prendre des décisions en dehors de lui.

Voyage en Espagne d'un Ambassadeur Marocain (1690-1691) · 第 7 / 10 段