Les moines de son ordre sont ceux qui s'occupent de traiter les

malades, de les servir, etc.; car, comme de son vivant il faisait

partie des moines adonnés à cette œuvre, tous se sont mis à fonder

des hôpitaux dans ses églises et à se livrer avec beaucoup de zèle

au soin des malades. Il existe, en effet, en Espagne une quantité

innombrable d'hôpitaux: il y en a, dans la ville de Madrid,

quatorze qui sont immenses, très propres et entièrement pourvus

de lits, de provisions de bouche, de boissons, de remèdes, et du

personnel nécessaire aux malades. Ils mettent, pour les femmes

malades, des femmes âgées qui les servent et les soignent, et pour

les hommes, des infirmiers de leur sexe. Ces établissements sont

dans un état parfait d'entretien, et le traitement a lieu sans que

le malade soit privé de rien dont il ait besoin, soit peu, soit

beaucoup. J'en ai visité plusieurs; j'y ai vu que les dépenses

étaient faites sans aucune parcimonie. Dans chaque hôpital, il

y a un certain nombre d'armoires garnies chacune de tout le

nécessaire: huile, vinaigre, remèdes, boissons. J'ai trouvé dans

la cuisine, en fait de viandes, du mouton, des poules, des lapins,

des perdrix, du porc, etc., pour l'usage des malades.

Quand le médecin est entré auprès du malade, qu'il lui a tâté

le pouls et a reconnu son état, il écrit un papier qu'il remet

au gardien, et celui-ci le donne aux serviteurs attachés à la

cuisine, lesquels apportent ce que le médecin a prescrit. J'ai

vu aussi chez eux une autre chambre qui contient les effets

des malades. Voici ce qui se passe: lorsqu'un malade entre à

l'hôpital, on lui enlève tous les vêtements qu'il porte, on les

dépose dans la chambre destinée à cet objet; on y attache une

étiquette sur laquelle on inscrit la nature des effets et le nom

de leur propriétaire, et on revêt celui-ci d'autres habillements

qu'on tient là tout prêts pour les malades et qui sont achetés sur

les fonds dont l'hôpital est doté.

On lui fournit un lit garni de deux couvertures, de deux draps et

d'un oreiller. Chaque huit jours on lave les vêtements qu'il a sur

lui et on lui en donne d'autres. Une fois guéri, on lui rend les

habillements avec lesquels il est venu et il s'en va où bon lui

semble.

Si le malade meurt, il est enveloppé dans un linceul aux frais de

l'hôpital et l'on s'enquiert de sa famille, à laquelle on remet

les effets qu'il a laissés dans l'établissement.

Chacun de ces hôpitaux possède un médecin auquel on assigne une

maison d'habitation à proximité de l'hôpital; le loyer en est

payé ainsi que toutes ses provisions de bouche, les choses de

première nécessité pour lui et ses domestiques, et tous ses frais

d'entretien sur les revenus dont jouit l'établissement, afin

qu'il se trouve toujours présent et qu'il ne soit ni absent, ni

préoccupé de ses moyens d'existence.

Ces religieux, qui appartiennent à l'ordre du moine saint Jean,

se consacrent pour la plupart au service des malades; ce qui

constitue pour eux un article de foi.

Un de nos compagnons étant tombé malade pendant notre séjour

dans la ville de _San Lucar_, les religieux de cet ordre, qui

venaient nous faire visite tous les jours, nous demandèrent, quand

ils virent le malade, de le transporter dans leur établissement

pour le traiter et lui donner leurs soins. Mon refus les surprit

beaucoup. «Nous voulions faire une bonne œuvre, dirent-ils, et

nous ne pensions pas que tu nous en empêcherais.» Ils insistèrent

de nouveau, mais je ne leur cédai point. Ils continuèrent de venir

visiter le malade jusqu'à ce qu'il guérît.

L'on aimerait, à cause de cette croyance qu'ils ont, de leurs

bonnes qualités et de leur caractère paisible, qu'ils se

trouvassent dans la droite voie; car ce sont les gens de leur

nation doués du meilleur naturel et les plus tranquilles. _Mais

Dieu guide qui il veut vers un droit chemin[76]._

[Note 76: Qor'ân, _Sur._ II, v. 209.]

Il existe aussi au marché de Madrid un lieu destiné aux

correspondances et aux lettres provenant de toutes les villes,

régions et provinces.

En effet, chaque jour de la semaine, arrivent des lettres de

quelque ville. Quiconque attend une lettre se rend aux boutiques

établies dans ce but et regarde s'il lui est venu quelque chose

ou non. Trouve-t-il une lettre, il en acquitte le port pour

une somme déterminée, équivalente au quart d'une once de notre

pays[77]. De même, celui qui veut envoyer sa missive dans un pays

l'écrit aussi et la jette à l'endroit connu, sans rien payer pour

l'envoi, attendu que c'est celui qui la reçoit qui acquitte le

port. Cela se pratique de la sorte pour les villes distantes d'un

demi-mois et moins, quelle que soit la ville. Mais pour les pays

éloignés comme l'Italie, Rome, Naples, les Flandres, la France,

l'Angleterre, etc., qui sont très loin, le port d'une lettre

provenant de l'un de ces pays se paie son poids d'argent. Ces

lettres produisent de très grandes sommes.

[Note 77: La valeur de l'once varie chaque jour au Maroc; d'après

le tarif officiel de la douane elle vaut actuellement 16 cent.

environ.]

Au mois de février, il est arrivé d'Italie et de Rome un courrier

apportant des lettres dont le poids total était de cinquante-trois

robʽs (quarts); ce qui produisit une somme de treize quintaux et

quart[78] d'argent. Ce service est entre les mains d'un comte qui

s'appelle _Conde Yâty_; on prétend que le roi le lui a donné pour

en vivre; tous les courriers sont sous sa dépendance. Leur usage à

cet égard est que le courrier qui se dirige vers un pays emporte

toutes les lettres réunies pour cette destination et voyage à

marches forcées, sans arrêt ni interruption. Toutes les fois que

sa monture est affaiblie ou fatiguée, il la change moyennant un

salaire déterminé, dans une des hôtelleries[79] établies sur les

routes pour les voyageurs et les courriers, comme nous l'avons dit

précédemment. La distance fixée pour le changement de monture est

de neuf milles. Le courrier ne peut pas dépasser ce chiffre. Il

franchit la moitié du chemin qui conduit au pays vers lequel il se

dirige; là, il rencontre le courrier de ce pays, qui arrive; ils

échangent les correspondances et chacun d'eux revient à son point

de départ. Chaque jour l'on a donc des nouvelles de tous les pays.

[Note 78: Il nous est impossible jusqu'à présent de savoir à quel

poids en kilogrammes correspondait ce quintal.]

[Note 79: _Bayntah_, esp. _venta_.]

On emploie à Madrid un moyen autre que les lettres pour donner

les nouvelles. Voici ce que c'est: lorsqu'il arrive une nouvelle

de pays très éloignés, il y a une maison où se trouve une

imprimerie[80] dirigée par un seul homme, qui paye pour cela au

roi une redevance fixe, au commencement de chaque année. Toutes

les fois qu'il entend une nouvelle ou qu'elle parvient à ses

oreilles ou qu'il la découvre, il réunit de toutes ces nouvelles

tout ce qu'il peut et, _les versant dans le moule_, il en imprime

un millier de feuilles qu'il vend à un prix modique. Un homme,

qui en tient à la main une énorme liasse, crie: «Qui veut acheter

les nouvelles de tel et tel pays?» Ceux qui désirent les lire en

achètent une feuille. Ils l'appellent la _Gazette_[81]. On y lit

beaucoup de nouvelles; mais elles sont, pour la plupart, exagérées

et mensongères dans le but d'exciter la curiosité des gens.

[Note 80: Litt., _un moule à écriture_.]

[Note 81: _El gasétah_, esp. _gazeta_.]

Par le courrier arrivé d'Italie et de Rome et dont il vient d'être

fait mention, on a reçu la nouvelle de la mort du pape qui est à

Rome[82], que Dieu l'envoie rejoindre les grands de sa nation!

Jusqu'à présent, personne n'a été élu pour le remplacer.

[Note 82: Alexandre VIII, élu pape en 1689, mort en 1691.]

Pendant notre séjour à San Lucar a eu lieu l'élection d'un autre

personnage à sa place. Cette dignité, chez les adorateurs de la

croix, est très importante, attendu que celui qui en est investi

leur explique les dogmes et les jugements, leur édicte les lois,

leur ordonne de faire ce qu'il veut et leur défend ce qui lui

déplaît, au gré de son caprice. Il leur est impossible d'avoir

une opinion différente de la sienne, et ils ne peuvent que se

soumettre, car le contredire serait pour eux sortir de leur

religion.

L'élection de ce pape se fait de la manière suivante: Au-dessous

de lui sont soixante-douze religieux faisant partie de leurs plus

grands savants; tous portent le titre de cardinal. La dignité de

cardinal, chez eux, est inférieure à celle de pape. Lors donc

que le pape meurt et est envoyé en enfer où il est livré au feu

éternel, chacun des soixante-douze entre dans sa chambre, se ferme

dedans et se met en prières, à ce qu'il croit, de façon à n'être

en communication avec personne et à ne parler à qui que ce soit.

On lui apporte seulement sa nourriture. Il demeure ainsi quatre

mois. Une fois ce délai expiré, chacun d'eux réfléchit en lui-même

pour savoir quel est celui des soixante et onze personnages que,

d'après lui, il agréera et choisira comme offrant toutes les

garanties de confiance, de loyauté et de piété. Il écrit alors son

nom sur un morceau de papier et le dépose dans une boîte fermée de

manière à ce que personne, ni lui ni les autres, ne puisse voir

l'intérieur.

Chacun des dits cardinaux écrit autant de bulletins qu'il choisit

de personnes et dépose le bulletin à l'endroit préparé pour cet

objet. Quand le jour fixé à cet effet est venu et qu'ils ont fini

d'écrire et de choisir, ils se réunissent en assemblée, ouvrent la

boîte et lisent les bulletins. Celui dont le nom se trouve inscrit

le plus grand nombre de fois sur les bulletins, ils l'acceptent à

l'unanimité et l'investissent de la dignité papale, après qu'ils

ont pris de lui les engagements et les pactes les plus formels

d'observer les conditions déterminées chez eux de loyauté et de

sincérité, et que lui-même a reçu d'eux les promesses prescrites

en cette circonstance. Dès lors il est pour eux le pape. Ils ont

l'habitude, que Dieu les anéantisse! de ne choisir qu'un vieillard

ayant dépassé sa quatre-vingtième année. Celui qu'ils ont élu

pape, cette fois, est moins âgé. Ils ont prétendu que personne de

son âge n'avait été, avant lui, préféré aux autres.

Avant ces dernières années, il existait chez eux un autre usage:

on n'élisait à ces fonctions qu'un Italien de la province de Rome

et de son territoire, pour un motif qui les avait forcés d'agir

ainsi, et qui est qu'ayant élu un pape qui appartenait à la nation

française, celui-ci se mit à amasser des richesses qu'il envoyait

secrètement dans son pays. C'est pourquoi ils tombèrent alors

d'accord que la papauté ne serait plus donnée ni à un Français,

ni à un Espagnol, dont les nations sont puissantes et animées de

l'esprit de parti, mais qu'on en investirait quelqu'un originaire

de l'Italie, des États romains et de leur dépendance. Celui qu'on

nommerait serait un des parents du pape, et personne autre que

lui ne pourrait rien entreprendre dans la totalité des provinces

italiennes. Le pape qu'on a élu cette année, après la mort de son

prédécesseur, est originaire du pays de Naples, qui fait partie de

l'Italie, mais se trouve cependant aux mains des Espagnols[83].

Cette règle a été enfreinte cette fois, et la dignité papale a

donc été confiée à quelqu'un qui est d'une province appartenant à

l'Espagne.

C'est ce pape qui impose aux chrétiens le jeûne à certains jours

de l'année, pour un motif qu'il leur interprète, et qui leur

défend de manger de la viande le vendredi et le samedi. Il leur

tient, suivant sa manière de voir, tel langage qu'il trouve bon et

leur interdit d'épouser une proche parente ou une nièce, soit du

côté paternel, soit du côté maternel, à moins d'avoir obtenu son

autorisation. Cette autorisation coûte beaucoup d'argent, celui

qui veut avoir la permission d'épouser sa proche parente ayant à

dépenser de fortes sommes pour les intermédiaires et les frais de

route, à une si grande distance. Il n'a de facilités qu'autant

qu'il est puissant et riche; il trouve alors la voie ouverte pour

obtenir l'autorisation de se marier. Le pape accorde aussi aux

chrétiens la permission d'épouser une proche parente, lorsqu'il

y a eu entre un homme et une femme des relations intimes suivies

d'une grossesse et que cette femme est sa proche parente. Dans ce

cas, l'autorisation est donnée d'une manière générale, sans qu'il

soit besoin de recourir au pape.

[Note 83: L'ambassadeur veut parler d'Innocent XII, Antoine

Pignatelli, né à Naples, pape de 1691 à 1700.]

J'ai vu à Madrid une jeune femme très belle, d'une des plus

grandes familles d'Espagne et qu'avait épousée son oncle maternel,

don Pedro d'Aragon, issu des rois d'Aragon. Il avait épousé sa

nièce avec la permission du pape. Comme il était avancé en âge, il

craignait de mourir sans postérité et sans personne qui héritât

de ses biens. Il prit donc l'autorisation du pape, épousa sa

nièce et, étant mort bientôt après, il lui laissa une fortune

incalculable, après avoir exprimé à un des principaux personnages

(du royaume) le désir qu'il la prît pour femme. Mais on ne

put rien obtenir d'elle, attendu qu'elle était de nationalité

espagnole: elle était fille du duc de Medina Celi, qui remplissait

auprès du roi les fonctions de ministre et de chambellan, et

avait ses entrées dans sa chambre à coucher ainsi que d'autres

privilèges. Il jouissait en outre de celui qu'il avait hérité de

ses ancêtres _ab antiquo_, ainsi que son père et son aïeul, en

sa qualité de descendant des rois d'Espagne et qui consistait en

ce que, lorsqu'il saluait le roi, il lui disait: «Nous venons

après vous,» c'est-à-dire que la couronne lui reviendrait si

la descendance du roi venait à s'éteindre et qu'il mourût sans

laisser un héritier du trône. Lui et ses ancêtres avaient exercé

cette prérogative du temps des aïeux du roi actuel et sous le

règne de celui-ci jusqu'au jour où, il y a de cela neuf ans,

dit-on, le roi, ennuyé et irrité d'entendre cette phrase qui lui

était d'autant plus désagréable qu'il n'avait pas d'enfant, lui

dit: «Ces paroles que je t'entends répéter si souvent me sont

insupportables; je veux que tu cesses d'en faire usage et que ni

toi ni tes descendants, après toi, ne recommenciez plus à les

prononcer ni à les guetter.» En conséquence, comme il ne pouvait

agir autrement et qu'il lui fut suggéré d'obtempérer à cet ordre,

il renonça à l'emploi de cette phrase. Il conserva néanmoins ses

fonctions de ministre et ses autres privilèges jusqu'à ce que,

le roi l'ayant chargé d'une affaire pour laquelle ce ministre

préférait une solution tout opposée, il désobéit à l'ordre reçu

et n'en fit pas cas. Le roi voyant sa persistance à contrecarrer

ses désirs (en fut très irrité): le ministre avait une clef à

l'aide de laquelle il entrait partout où le roi se trouvait; il

vint un jour et trouva la porte fermée en dedans. Ayant cherché à

l'ouvrir, il ne put y parvenir. Il frappa alors à la porte jusqu'à

ce que le roi s'étant levé vînt voir qui frappait. Quand il

ouvrit la porte, il aperçut son ministre et la referma aussitôt.

Le duc de Medina Celi retourna chez lui en proie à la plus

violente colère et ne sortit plus. Il fut sur-le-champ atteint de

la maladie que nous appelons _noqtah_ (goutte) et resta malade

environ huit ans. Il a été envoyé en enfer cette année, pendant

notre séjour à Madrid. Il laisse un fils qui est ambassadeur à

Rome comme représentant du roi d'Espagne et son intermédiaire

auprès du pape. C'est en effet une des coutumes (des nations

chrétiennes) de s'envoyer réciproquement des ambassadeurs, de même

que le fait aussi le pape, qui envoie à Madrid un grand personnage

d'entre les docteurs de la religion; on l'appelle nonce[84]: il

est le vicaire du pape pour les affaires ordinaires concernant les

pratiques du culte et les lois (religieuses).

[Note 84: _En-noûnsiou_, en espagnol _nuncio_.]

Il y a également à Madrid un certain nombre d'ambassadeurs: il

s'y trouve aujourd'hui un ambassadeur d'Allemagne et un autre

d'Angleterre. Antérieurement, il en était venu un de cette

dernière nation; après un séjour de quelque temps à Madrid, il

s'éprit d'une femme, et les sentiments qu'il éprouvait pour elle

le portèrent à se faire chrétien (catholique) et à suivre la

religion des adorateurs de la croix; car les Anglais n'adorent pas

la croix. Dès qu'ils apprirent la nouvelle qu'il avait embrassé le

christianisme, ils en nommèrent un autre à sa place. Lui est resté

à Madrid, où il s'est marié, et le roi lui fait une pension dont

il vit et qui s'élève à la somme annuelle de douze mille écus.

Il a perdu tous les biens qu'il possédait dans son pays, attendu

qu'il n'y tenait pas.

Il y a aussi à Madrid un ambassadeur de Venise[85] et (un) de

Portugal; mais ceux-ci sont établis à demeure avec leurs enfants

et (s'occupent de) leurs affaires, tandis que les autres viennent

dans le but de régler la question pour laquelle ils sont envoyés

et s'en retournent immédiatement.

[Note 85: Encore ici le texte porte _Balansiah_, Valence.]

Avant ces derniers temps, il y avait à Madrid un ambassadeur de

France. Par suite des querelles, des guerres et des hostilités qui

ont éclaté actuellement entre les nations chrétiennes et dont nous

allons mentionner les causes, s'il plaît à Dieu, il est retourné

incontinent auprès de son souverain.

La cause de cette inimitié qui existe aujourd'hui entre eux est

due à deux motifs: Le premier est que le roi de France était

arrivé au faîte de la gloire; il rapportait tout à son propre

jugement; dominé par le désir d'étendre au détriment des autres

souverains les limites de ses États, l'orgueil le dominait. Or

il avait pour voisin un duc qui était à la tête d'une province

sur laquelle aucun roi n'exerçait la suzeraineté et qu'il avait

héritée de ses ancêtres, suivant la coutume pratiquée chez

quelques rois étrangers (à l'islamisme), lorsqu'ils ont un certain

nombre d'enfants: l'aîné devient l'héritier du trône et le frère

cadet reçoit, avec le titre de duc, une partie du pays déterminée

et connue; il ne dispute pas le royaume à son aîné. Cependant si

celui-ci vient à décéder sans postérité, le frère cadet devient

l'héritier du trône, suivant les usages relatifs à la succession.

Si, au contraire, il n'est point dans leur coutume que le second

frère succède à l'aîné, quand celui-ci n'a pas laissé d'enfant,

alors un autre que lui, de la lignée de son frère, hérite du

trône, que ce soit le petit-fils ou le fils du petit-fils, ou bien

un fils ou une fille de sœur. Ce duc gouvernait une portion de

pays étranger à la nation française. Le roi de France voulut la

lui enlever et mettre un autre à sa place. Malgré les reproches

du pape, il persista dans sa résolution, sans se préoccuper des

paroles du pape ni de ses remontrances. Mais comme tous les

adorateurs de la croix sont sous la direction du pape, qu'ils ne

peuvent rien faire sans son assentiment, que c'est à lui qu'ils

demandent la plupart de leurs décisions et de leurs jugements, et

qu'ils reçoivent de lui leur religion détournée du chemin de la

vérité et de la bonne voie, suivant ainsi la route de l'égarement

et de la perdition, il leur invente des dogmes d'après ce qu'il

veut et ce qui lui plaît, et ils lui prêtent assistance dans des

affaires où Dieu, qu'il soit exalté! a décrété la méchanceté et la

perversité de ce souverain. Aussi ne résolvent-ils aucun litige

intéressant leur religion, sans sa permission et ses conseils, et

se conforment-ils à ses volontés en des choses nuisibles à leurs

intérêts terrestres et à leur propre autorité.

Par suite des reproches que le pape adressa au roi de France et de

la résistance qu'il opposa, l'inimitié éclata entre eux, parce que

le roi de France avait refusé d'écouter le pape et persisté à agir

d'une manière contraire à son opinion dans une pareille question,

en enlevant à de puissants personnages leur rang et leur héritage,

au mépris de coutumes qu'il n'avait pas le droit d'abolir. Ce

sont ces circonstances qui amenèrent entre eux l'inimitié et la

dispute.

Sur ces entrefaites des lettres furent également échangées

entre le roi de France et l'empereur, roi d'Allemagne, au sujet

de la trêve conclue par le premier avec le roi des Turcs, que

Dieu le fortifie! L'empereur l'invita à rompre la trêve et à

renoncer à son alliance. Le roi de France ne fit aucun cas ni de

l'empereur, ni de l'objet de son invitation; ce qui devint un

motif de haine entre eux. Aussitôt que cette inimitié eut pris

naissance, les autres nations chrétiennes reprochèrent au roi de

France sa persistance à contrarier l'empereur et son refus de se

conformer à l'invitation qu'il lui faisait de rejeter la trêve.

L'empereur jouissait parmi les nations chrétiennes d'une influence

considérable, vu qu'il tenait toujours tête aux musulmans et était

sans cesse occupé à leur faire la guerre. C'est pour ce motif

qu'il portait le titre d'empereur et aussi parce que d'autres

nations marchaient à sa suite dans la guerre qu'il soutenait. Les

autres peuples, placés sous la direction du pape et également

partisans de l'empereur, par haine des Français, prirent la

résolution d'écrire au roi de France:

«Sache, lui disaient-ils, que ces actes que tu assumes et la

conduite que tu tiens, te mettent en opposition avec la volonté

du pape, sous la direction de qui nous sommes tous placés. Au

mépris des coutumes établies, tu prives de leur rang de hauts

personnages; tu contrecarres le chef de notre religion et tu fais

cela de propos délibéré. Or tu connais sur quels points porte le

dissentiment. Parmi ceux-ci est ta trêve avec les Turcs et ta

persistance à la maintenir. Tu es au courant aussi, car tu ne

peux l'ignorer, de la guerre que l'empereur soutient contre eux.

Suivant notre religion et d'après nos croyances, nous sommes tenus

de l'aider et de marcher avec lui. Ainsi donc, ou tu rompras la

paix que tu as conclue avec les Turcs et seras uni avec nous et

l'empereur, ou nous proclamerons en conseil qu'il faut diriger les

hostilités contre toi et te faire la guerre.»

Ils pensaient qu'en voyant leur entente et leur parfait accord

à agir contre lui et à lui faire la guerre, le roi de France ne

pourrait pas soutenir la lutte, mais s'adresserait à lui-même des

reproches, et que, dans le cas où il persisterait à s'opposer à

leur manière de voir et où ils l'attaqueraient tous ensemble sur

terre et sur mer, ils le terrasseraient[86] et briseraient sa

puissance.

[Note 86: Litt., ils lui rompraient le dos.]

Lorsqu'il vit quels étaient leurs communs projets, séduit par la

gloire de leur tenir tête et n'écoutant que son inspiration, il

leur répondit: «J'ai pris connaissance des projets que vous avez

formés en commun; je désire que vous me les communiquiez revêtus

de la signature de vos souverains, afin que je réfléchisse à ce

que j'ai à faire et que je me consulte.» Ils agréèrent unanimement

sa demande et il lut la décision arrêtée entre eux de lui faire

la guerre s'il ne renonçait à la trêve conclue par lui avec les

Turcs, s'il ne se soumettait à l'invitation de l'empereur de la

rompre et s'il continuait à s'opposer à la volonté du pape; tous

lui déclareraient la guerre. Il écrivit alors de sa propre main

au-dessous de leur déclaration: «Ces nations sont les ennemis des

Français et les Français sont les ennemis de ces nations,» et il

leur envoya cet écrit. Quand ils reconnurent qu'il était déterminé

à soutenir la lutte, devenue désormais inévitable, car eux-mêmes

avaient signé la déclaration, les hostilités commencèrent pour ce

motif sur terre et sur mer. Elles continuent jusqu'à présent. Les

nations susmentionnées sont: l'Espagne, l'Allemagne, l'Italie,

la _Souisah_, que les Européens appellent Suisse, et la Savoie.

Le Portugal seul n'est pas entré dans la ligue formée pour cette

guerre. Leur roi, invité à en faire partie, a refusé et n'y prend

part ni à titre de confédéré ni comme ennemi. Il en est de même

des Génois, qui ne sont pas entrés dans la coalition. Ils occupent

une bande de terre et ont à leur tête un duc qu'ils appellent

_grand duc_, à cause des diverses branches de l'administration

placées entre ses mains. Loin de s'aventurer avec ceux-là dans

la guerre, il a embrassé le parti des Français et a conclu avec

le roi de France un traité en vertu duquel il lui fournit,

moyennant une somme convenue, un nombre déterminé de navires qu'il

doit trouver en mer partout où il les demandera. Les Génois ont

conservé la paix avec les autres nations.

Voyage en Espagne d'un Ambassadeur Marocain (1690-1691) · 第 6 / 10 段