malades, de les servir, etc.; car, comme de son vivant il faisait
partie des moines adonnés à cette œuvre, tous se sont mis à fonder
des hôpitaux dans ses églises et à se livrer avec beaucoup de zèle
au soin des malades. Il existe, en effet, en Espagne une quantité
innombrable d'hôpitaux: il y en a, dans la ville de Madrid,
quatorze qui sont immenses, très propres et entièrement pourvus
de lits, de provisions de bouche, de boissons, de remèdes, et du
personnel nécessaire aux malades. Ils mettent, pour les femmes
malades, des femmes âgées qui les servent et les soignent, et pour
les hommes, des infirmiers de leur sexe. Ces établissements sont
dans un état parfait d'entretien, et le traitement a lieu sans que
le malade soit privé de rien dont il ait besoin, soit peu, soit
beaucoup. J'en ai visité plusieurs; j'y ai vu que les dépenses
étaient faites sans aucune parcimonie. Dans chaque hôpital, il
y a un certain nombre d'armoires garnies chacune de tout le
nécessaire: huile, vinaigre, remèdes, boissons. J'ai trouvé dans
la cuisine, en fait de viandes, du mouton, des poules, des lapins,
des perdrix, du porc, etc., pour l'usage des malades.
Quand le médecin est entré auprès du malade, qu'il lui a tâté
le pouls et a reconnu son état, il écrit un papier qu'il remet
au gardien, et celui-ci le donne aux serviteurs attachés à la
cuisine, lesquels apportent ce que le médecin a prescrit. J'ai
vu aussi chez eux une autre chambre qui contient les effets
des malades. Voici ce qui se passe: lorsqu'un malade entre à
l'hôpital, on lui enlève tous les vêtements qu'il porte, on les
dépose dans la chambre destinée à cet objet; on y attache une
étiquette sur laquelle on inscrit la nature des effets et le nom
de leur propriétaire, et on revêt celui-ci d'autres habillements
qu'on tient là tout prêts pour les malades et qui sont achetés sur
les fonds dont l'hôpital est doté.
On lui fournit un lit garni de deux couvertures, de deux draps et
d'un oreiller. Chaque huit jours on lave les vêtements qu'il a sur
lui et on lui en donne d'autres. Une fois guéri, on lui rend les
habillements avec lesquels il est venu et il s'en va où bon lui
semble.
Si le malade meurt, il est enveloppé dans un linceul aux frais de
l'hôpital et l'on s'enquiert de sa famille, à laquelle on remet
les effets qu'il a laissés dans l'établissement.
Chacun de ces hôpitaux possède un médecin auquel on assigne une
maison d'habitation à proximité de l'hôpital; le loyer en est
payé ainsi que toutes ses provisions de bouche, les choses de
première nécessité pour lui et ses domestiques, et tous ses frais
d'entretien sur les revenus dont jouit l'établissement, afin
qu'il se trouve toujours présent et qu'il ne soit ni absent, ni
préoccupé de ses moyens d'existence.
Ces religieux, qui appartiennent à l'ordre du moine saint Jean,
se consacrent pour la plupart au service des malades; ce qui
constitue pour eux un article de foi.
Un de nos compagnons étant tombé malade pendant notre séjour
dans la ville de _San Lucar_, les religieux de cet ordre, qui
venaient nous faire visite tous les jours, nous demandèrent, quand
ils virent le malade, de le transporter dans leur établissement
pour le traiter et lui donner leurs soins. Mon refus les surprit
beaucoup. «Nous voulions faire une bonne œuvre, dirent-ils, et
nous ne pensions pas que tu nous en empêcherais.» Ils insistèrent
de nouveau, mais je ne leur cédai point. Ils continuèrent de venir
visiter le malade jusqu'à ce qu'il guérît.
L'on aimerait, à cause de cette croyance qu'ils ont, de leurs
bonnes qualités et de leur caractère paisible, qu'ils se
trouvassent dans la droite voie; car ce sont les gens de leur
nation doués du meilleur naturel et les plus tranquilles. _Mais
Dieu guide qui il veut vers un droit chemin[76]._
[Note 76: Qor'ân, _Sur._ II, v. 209.]
Il existe aussi au marché de Madrid un lieu destiné aux
correspondances et aux lettres provenant de toutes les villes,
régions et provinces.
En effet, chaque jour de la semaine, arrivent des lettres de
quelque ville. Quiconque attend une lettre se rend aux boutiques
établies dans ce but et regarde s'il lui est venu quelque chose
ou non. Trouve-t-il une lettre, il en acquitte le port pour
une somme déterminée, équivalente au quart d'une once de notre
pays[77]. De même, celui qui veut envoyer sa missive dans un pays
l'écrit aussi et la jette à l'endroit connu, sans rien payer pour
l'envoi, attendu que c'est celui qui la reçoit qui acquitte le
port. Cela se pratique de la sorte pour les villes distantes d'un
demi-mois et moins, quelle que soit la ville. Mais pour les pays
éloignés comme l'Italie, Rome, Naples, les Flandres, la France,
l'Angleterre, etc., qui sont très loin, le port d'une lettre
provenant de l'un de ces pays se paie son poids d'argent. Ces
lettres produisent de très grandes sommes.
[Note 77: La valeur de l'once varie chaque jour au Maroc; d'après
le tarif officiel de la douane elle vaut actuellement 16 cent.
environ.]
Au mois de février, il est arrivé d'Italie et de Rome un courrier
apportant des lettres dont le poids total était de cinquante-trois
robʽs (quarts); ce qui produisit une somme de treize quintaux et
quart[78] d'argent. Ce service est entre les mains d'un comte qui
s'appelle _Conde Yâty_; on prétend que le roi le lui a donné pour
en vivre; tous les courriers sont sous sa dépendance. Leur usage à
cet égard est que le courrier qui se dirige vers un pays emporte
toutes les lettres réunies pour cette destination et voyage à
marches forcées, sans arrêt ni interruption. Toutes les fois que
sa monture est affaiblie ou fatiguée, il la change moyennant un
salaire déterminé, dans une des hôtelleries[79] établies sur les
routes pour les voyageurs et les courriers, comme nous l'avons dit
précédemment. La distance fixée pour le changement de monture est
de neuf milles. Le courrier ne peut pas dépasser ce chiffre. Il
franchit la moitié du chemin qui conduit au pays vers lequel il se
dirige; là, il rencontre le courrier de ce pays, qui arrive; ils
échangent les correspondances et chacun d'eux revient à son point
de départ. Chaque jour l'on a donc des nouvelles de tous les pays.
[Note 78: Il nous est impossible jusqu'à présent de savoir à quel
poids en kilogrammes correspondait ce quintal.]
[Note 79: _Bayntah_, esp. _venta_.]
On emploie à Madrid un moyen autre que les lettres pour donner
les nouvelles. Voici ce que c'est: lorsqu'il arrive une nouvelle
de pays très éloignés, il y a une maison où se trouve une
imprimerie[80] dirigée par un seul homme, qui paye pour cela au
roi une redevance fixe, au commencement de chaque année. Toutes
les fois qu'il entend une nouvelle ou qu'elle parvient à ses
oreilles ou qu'il la découvre, il réunit de toutes ces nouvelles
tout ce qu'il peut et, _les versant dans le moule_, il en imprime
un millier de feuilles qu'il vend à un prix modique. Un homme,
qui en tient à la main une énorme liasse, crie: «Qui veut acheter
les nouvelles de tel et tel pays?» Ceux qui désirent les lire en
achètent une feuille. Ils l'appellent la _Gazette_[81]. On y lit
beaucoup de nouvelles; mais elles sont, pour la plupart, exagérées
et mensongères dans le but d'exciter la curiosité des gens.
[Note 80: Litt., _un moule à écriture_.]
[Note 81: _El gasétah_, esp. _gazeta_.]
Par le courrier arrivé d'Italie et de Rome et dont il vient d'être
fait mention, on a reçu la nouvelle de la mort du pape qui est à
Rome[82], que Dieu l'envoie rejoindre les grands de sa nation!
Jusqu'à présent, personne n'a été élu pour le remplacer.
[Note 82: Alexandre VIII, élu pape en 1689, mort en 1691.]
Pendant notre séjour à San Lucar a eu lieu l'élection d'un autre
personnage à sa place. Cette dignité, chez les adorateurs de la
croix, est très importante, attendu que celui qui en est investi
leur explique les dogmes et les jugements, leur édicte les lois,
leur ordonne de faire ce qu'il veut et leur défend ce qui lui
déplaît, au gré de son caprice. Il leur est impossible d'avoir
une opinion différente de la sienne, et ils ne peuvent que se
soumettre, car le contredire serait pour eux sortir de leur
religion.
L'élection de ce pape se fait de la manière suivante: Au-dessous
de lui sont soixante-douze religieux faisant partie de leurs plus
grands savants; tous portent le titre de cardinal. La dignité de
cardinal, chez eux, est inférieure à celle de pape. Lors donc
que le pape meurt et est envoyé en enfer où il est livré au feu
éternel, chacun des soixante-douze entre dans sa chambre, se ferme
dedans et se met en prières, à ce qu'il croit, de façon à n'être
en communication avec personne et à ne parler à qui que ce soit.
On lui apporte seulement sa nourriture. Il demeure ainsi quatre
mois. Une fois ce délai expiré, chacun d'eux réfléchit en lui-même
pour savoir quel est celui des soixante et onze personnages que,
d'après lui, il agréera et choisira comme offrant toutes les
garanties de confiance, de loyauté et de piété. Il écrit alors son
nom sur un morceau de papier et le dépose dans une boîte fermée de
manière à ce que personne, ni lui ni les autres, ne puisse voir
l'intérieur.
Chacun des dits cardinaux écrit autant de bulletins qu'il choisit
de personnes et dépose le bulletin à l'endroit préparé pour cet
objet. Quand le jour fixé à cet effet est venu et qu'ils ont fini
d'écrire et de choisir, ils se réunissent en assemblée, ouvrent la
boîte et lisent les bulletins. Celui dont le nom se trouve inscrit
le plus grand nombre de fois sur les bulletins, ils l'acceptent à
l'unanimité et l'investissent de la dignité papale, après qu'ils
ont pris de lui les engagements et les pactes les plus formels
d'observer les conditions déterminées chez eux de loyauté et de
sincérité, et que lui-même a reçu d'eux les promesses prescrites
en cette circonstance. Dès lors il est pour eux le pape. Ils ont
l'habitude, que Dieu les anéantisse! de ne choisir qu'un vieillard
ayant dépassé sa quatre-vingtième année. Celui qu'ils ont élu
pape, cette fois, est moins âgé. Ils ont prétendu que personne de
son âge n'avait été, avant lui, préféré aux autres.
Avant ces dernières années, il existait chez eux un autre usage:
on n'élisait à ces fonctions qu'un Italien de la province de Rome
et de son territoire, pour un motif qui les avait forcés d'agir
ainsi, et qui est qu'ayant élu un pape qui appartenait à la nation
française, celui-ci se mit à amasser des richesses qu'il envoyait
secrètement dans son pays. C'est pourquoi ils tombèrent alors
d'accord que la papauté ne serait plus donnée ni à un Français,
ni à un Espagnol, dont les nations sont puissantes et animées de
l'esprit de parti, mais qu'on en investirait quelqu'un originaire
de l'Italie, des États romains et de leur dépendance. Celui qu'on
nommerait serait un des parents du pape, et personne autre que
lui ne pourrait rien entreprendre dans la totalité des provinces
italiennes. Le pape qu'on a élu cette année, après la mort de son
prédécesseur, est originaire du pays de Naples, qui fait partie de
l'Italie, mais se trouve cependant aux mains des Espagnols[83].
Cette règle a été enfreinte cette fois, et la dignité papale a
donc été confiée à quelqu'un qui est d'une province appartenant à
l'Espagne.
C'est ce pape qui impose aux chrétiens le jeûne à certains jours
de l'année, pour un motif qu'il leur interprète, et qui leur
défend de manger de la viande le vendredi et le samedi. Il leur
tient, suivant sa manière de voir, tel langage qu'il trouve bon et
leur interdit d'épouser une proche parente ou une nièce, soit du
côté paternel, soit du côté maternel, à moins d'avoir obtenu son
autorisation. Cette autorisation coûte beaucoup d'argent, celui
qui veut avoir la permission d'épouser sa proche parente ayant à
dépenser de fortes sommes pour les intermédiaires et les frais de
route, à une si grande distance. Il n'a de facilités qu'autant
qu'il est puissant et riche; il trouve alors la voie ouverte pour
obtenir l'autorisation de se marier. Le pape accorde aussi aux
chrétiens la permission d'épouser une proche parente, lorsqu'il
y a eu entre un homme et une femme des relations intimes suivies
d'une grossesse et que cette femme est sa proche parente. Dans ce
cas, l'autorisation est donnée d'une manière générale, sans qu'il
soit besoin de recourir au pape.
[Note 83: L'ambassadeur veut parler d'Innocent XII, Antoine
Pignatelli, né à Naples, pape de 1691 à 1700.]
J'ai vu à Madrid une jeune femme très belle, d'une des plus
grandes familles d'Espagne et qu'avait épousée son oncle maternel,
don Pedro d'Aragon, issu des rois d'Aragon. Il avait épousé sa
nièce avec la permission du pape. Comme il était avancé en âge, il
craignait de mourir sans postérité et sans personne qui héritât
de ses biens. Il prit donc l'autorisation du pape, épousa sa
nièce et, étant mort bientôt après, il lui laissa une fortune
incalculable, après avoir exprimé à un des principaux personnages
(du royaume) le désir qu'il la prît pour femme. Mais on ne
put rien obtenir d'elle, attendu qu'elle était de nationalité
espagnole: elle était fille du duc de Medina Celi, qui remplissait
auprès du roi les fonctions de ministre et de chambellan, et
avait ses entrées dans sa chambre à coucher ainsi que d'autres
privilèges. Il jouissait en outre de celui qu'il avait hérité de
ses ancêtres _ab antiquo_, ainsi que son père et son aïeul, en
sa qualité de descendant des rois d'Espagne et qui consistait en
ce que, lorsqu'il saluait le roi, il lui disait: «Nous venons
après vous,» c'est-à-dire que la couronne lui reviendrait si
la descendance du roi venait à s'éteindre et qu'il mourût sans
laisser un héritier du trône. Lui et ses ancêtres avaient exercé
cette prérogative du temps des aïeux du roi actuel et sous le
règne de celui-ci jusqu'au jour où, il y a de cela neuf ans,
dit-on, le roi, ennuyé et irrité d'entendre cette phrase qui lui
était d'autant plus désagréable qu'il n'avait pas d'enfant, lui
dit: «Ces paroles que je t'entends répéter si souvent me sont
insupportables; je veux que tu cesses d'en faire usage et que ni
toi ni tes descendants, après toi, ne recommenciez plus à les
prononcer ni à les guetter.» En conséquence, comme il ne pouvait
agir autrement et qu'il lui fut suggéré d'obtempérer à cet ordre,
il renonça à l'emploi de cette phrase. Il conserva néanmoins ses
fonctions de ministre et ses autres privilèges jusqu'à ce que,
le roi l'ayant chargé d'une affaire pour laquelle ce ministre
préférait une solution tout opposée, il désobéit à l'ordre reçu
et n'en fit pas cas. Le roi voyant sa persistance à contrecarrer
ses désirs (en fut très irrité): le ministre avait une clef à
l'aide de laquelle il entrait partout où le roi se trouvait; il
vint un jour et trouva la porte fermée en dedans. Ayant cherché à
l'ouvrir, il ne put y parvenir. Il frappa alors à la porte jusqu'à
ce que le roi s'étant levé vînt voir qui frappait. Quand il
ouvrit la porte, il aperçut son ministre et la referma aussitôt.
Le duc de Medina Celi retourna chez lui en proie à la plus
violente colère et ne sortit plus. Il fut sur-le-champ atteint de
la maladie que nous appelons _noqtah_ (goutte) et resta malade
environ huit ans. Il a été envoyé en enfer cette année, pendant
notre séjour à Madrid. Il laisse un fils qui est ambassadeur à
Rome comme représentant du roi d'Espagne et son intermédiaire
auprès du pape. C'est en effet une des coutumes (des nations
chrétiennes) de s'envoyer réciproquement des ambassadeurs, de même
que le fait aussi le pape, qui envoie à Madrid un grand personnage
d'entre les docteurs de la religion; on l'appelle nonce[84]: il
est le vicaire du pape pour les affaires ordinaires concernant les
pratiques du culte et les lois (religieuses).
[Note 84: _En-noûnsiou_, en espagnol _nuncio_.]
Il y a également à Madrid un certain nombre d'ambassadeurs: il
s'y trouve aujourd'hui un ambassadeur d'Allemagne et un autre
d'Angleterre. Antérieurement, il en était venu un de cette
dernière nation; après un séjour de quelque temps à Madrid, il
s'éprit d'une femme, et les sentiments qu'il éprouvait pour elle
le portèrent à se faire chrétien (catholique) et à suivre la
religion des adorateurs de la croix; car les Anglais n'adorent pas
la croix. Dès qu'ils apprirent la nouvelle qu'il avait embrassé le
christianisme, ils en nommèrent un autre à sa place. Lui est resté
à Madrid, où il s'est marié, et le roi lui fait une pension dont
il vit et qui s'élève à la somme annuelle de douze mille écus.
Il a perdu tous les biens qu'il possédait dans son pays, attendu
qu'il n'y tenait pas.
Il y a aussi à Madrid un ambassadeur de Venise[85] et (un) de
Portugal; mais ceux-ci sont établis à demeure avec leurs enfants
et (s'occupent de) leurs affaires, tandis que les autres viennent
dans le but de régler la question pour laquelle ils sont envoyés
et s'en retournent immédiatement.
[Note 85: Encore ici le texte porte _Balansiah_, Valence.]
Avant ces derniers temps, il y avait à Madrid un ambassadeur de
France. Par suite des querelles, des guerres et des hostilités qui
ont éclaté actuellement entre les nations chrétiennes et dont nous
allons mentionner les causes, s'il plaît à Dieu, il est retourné
incontinent auprès de son souverain.
La cause de cette inimitié qui existe aujourd'hui entre eux est
due à deux motifs: Le premier est que le roi de France était
arrivé au faîte de la gloire; il rapportait tout à son propre
jugement; dominé par le désir d'étendre au détriment des autres
souverains les limites de ses États, l'orgueil le dominait. Or
il avait pour voisin un duc qui était à la tête d'une province
sur laquelle aucun roi n'exerçait la suzeraineté et qu'il avait
héritée de ses ancêtres, suivant la coutume pratiquée chez
quelques rois étrangers (à l'islamisme), lorsqu'ils ont un certain
nombre d'enfants: l'aîné devient l'héritier du trône et le frère
cadet reçoit, avec le titre de duc, une partie du pays déterminée
et connue; il ne dispute pas le royaume à son aîné. Cependant si
celui-ci vient à décéder sans postérité, le frère cadet devient
l'héritier du trône, suivant les usages relatifs à la succession.
Si, au contraire, il n'est point dans leur coutume que le second
frère succède à l'aîné, quand celui-ci n'a pas laissé d'enfant,
alors un autre que lui, de la lignée de son frère, hérite du
trône, que ce soit le petit-fils ou le fils du petit-fils, ou bien
un fils ou une fille de sœur. Ce duc gouvernait une portion de
pays étranger à la nation française. Le roi de France voulut la
lui enlever et mettre un autre à sa place. Malgré les reproches
du pape, il persista dans sa résolution, sans se préoccuper des
paroles du pape ni de ses remontrances. Mais comme tous les
adorateurs de la croix sont sous la direction du pape, qu'ils ne
peuvent rien faire sans son assentiment, que c'est à lui qu'ils
demandent la plupart de leurs décisions et de leurs jugements, et
qu'ils reçoivent de lui leur religion détournée du chemin de la
vérité et de la bonne voie, suivant ainsi la route de l'égarement
et de la perdition, il leur invente des dogmes d'après ce qu'il
veut et ce qui lui plaît, et ils lui prêtent assistance dans des
affaires où Dieu, qu'il soit exalté! a décrété la méchanceté et la
perversité de ce souverain. Aussi ne résolvent-ils aucun litige
intéressant leur religion, sans sa permission et ses conseils, et
se conforment-ils à ses volontés en des choses nuisibles à leurs
intérêts terrestres et à leur propre autorité.
Par suite des reproches que le pape adressa au roi de France et de
la résistance qu'il opposa, l'inimitié éclata entre eux, parce que
le roi de France avait refusé d'écouter le pape et persisté à agir
d'une manière contraire à son opinion dans une pareille question,
en enlevant à de puissants personnages leur rang et leur héritage,
au mépris de coutumes qu'il n'avait pas le droit d'abolir. Ce
sont ces circonstances qui amenèrent entre eux l'inimitié et la
dispute.
Sur ces entrefaites des lettres furent également échangées
entre le roi de France et l'empereur, roi d'Allemagne, au sujet
de la trêve conclue par le premier avec le roi des Turcs, que
Dieu le fortifie! L'empereur l'invita à rompre la trêve et à
renoncer à son alliance. Le roi de France ne fit aucun cas ni de
l'empereur, ni de l'objet de son invitation; ce qui devint un
motif de haine entre eux. Aussitôt que cette inimitié eut pris
naissance, les autres nations chrétiennes reprochèrent au roi de
France sa persistance à contrarier l'empereur et son refus de se
conformer à l'invitation qu'il lui faisait de rejeter la trêve.
L'empereur jouissait parmi les nations chrétiennes d'une influence
considérable, vu qu'il tenait toujours tête aux musulmans et était
sans cesse occupé à leur faire la guerre. C'est pour ce motif
qu'il portait le titre d'empereur et aussi parce que d'autres
nations marchaient à sa suite dans la guerre qu'il soutenait. Les
autres peuples, placés sous la direction du pape et également
partisans de l'empereur, par haine des Français, prirent la
résolution d'écrire au roi de France:
«Sache, lui disaient-ils, que ces actes que tu assumes et la
conduite que tu tiens, te mettent en opposition avec la volonté
du pape, sous la direction de qui nous sommes tous placés. Au
mépris des coutumes établies, tu prives de leur rang de hauts
personnages; tu contrecarres le chef de notre religion et tu fais
cela de propos délibéré. Or tu connais sur quels points porte le
dissentiment. Parmi ceux-ci est ta trêve avec les Turcs et ta
persistance à la maintenir. Tu es au courant aussi, car tu ne
peux l'ignorer, de la guerre que l'empereur soutient contre eux.
Suivant notre religion et d'après nos croyances, nous sommes tenus
de l'aider et de marcher avec lui. Ainsi donc, ou tu rompras la
paix que tu as conclue avec les Turcs et seras uni avec nous et
l'empereur, ou nous proclamerons en conseil qu'il faut diriger les
hostilités contre toi et te faire la guerre.»
Ils pensaient qu'en voyant leur entente et leur parfait accord
à agir contre lui et à lui faire la guerre, le roi de France ne
pourrait pas soutenir la lutte, mais s'adresserait à lui-même des
reproches, et que, dans le cas où il persisterait à s'opposer à
leur manière de voir et où ils l'attaqueraient tous ensemble sur
terre et sur mer, ils le terrasseraient[86] et briseraient sa
puissance.
[Note 86: Litt., ils lui rompraient le dos.]
Lorsqu'il vit quels étaient leurs communs projets, séduit par la
gloire de leur tenir tête et n'écoutant que son inspiration, il
leur répondit: «J'ai pris connaissance des projets que vous avez
formés en commun; je désire que vous me les communiquiez revêtus
de la signature de vos souverains, afin que je réfléchisse à ce
que j'ai à faire et que je me consulte.» Ils agréèrent unanimement
sa demande et il lut la décision arrêtée entre eux de lui faire
la guerre s'il ne renonçait à la trêve conclue par lui avec les
Turcs, s'il ne se soumettait à l'invitation de l'empereur de la
rompre et s'il continuait à s'opposer à la volonté du pape; tous
lui déclareraient la guerre. Il écrivit alors de sa propre main
au-dessous de leur déclaration: «Ces nations sont les ennemis des
Français et les Français sont les ennemis de ces nations,» et il
leur envoya cet écrit. Quand ils reconnurent qu'il était déterminé
à soutenir la lutte, devenue désormais inévitable, car eux-mêmes
avaient signé la déclaration, les hostilités commencèrent pour ce
motif sur terre et sur mer. Elles continuent jusqu'à présent. Les
nations susmentionnées sont: l'Espagne, l'Allemagne, l'Italie,
la _Souisah_, que les Européens appellent Suisse, et la Savoie.
Le Portugal seul n'est pas entré dans la ligue formée pour cette
guerre. Leur roi, invité à en faire partie, a refusé et n'y prend
part ni à titre de confédéré ni comme ennemi. Il en est de même
des Génois, qui ne sont pas entrés dans la coalition. Ils occupent
une bande de terre et ont à leur tête un duc qu'ils appellent
_grand duc_, à cause des diverses branches de l'administration
placées entre ses mains. Loin de s'aventurer avec ceux-là dans
la guerre, il a embrassé le parti des Français et a conclu avec
le roi de France un traité en vertu duquel il lui fournit,
moyennant une somme convenue, un nombre déterminé de navires qu'il
doit trouver en mer partout où il les demandera. Les Génois ont
conservé la paix avec les autres nations.