dit, sortirent d'Espagne les survivants d'entre les Maures qui
restaient encore dans ce pays, le trône échut à son fils Philippe
_Cuarto_, ce qui signifie le quatrième du nom de Philippe[61].
Il fut un des rois infidèles les plus redoutés, que Dieu les
anéantisse! Sous son règne, la nation portugaise s'étant soulevée
appela pour régner sur elle un personnage nommé duc de Bragance
et qui était le père du roi actuel de Portugal. Sa femme était
la sœur d'un duc, grand d'Espagne et d'un rang élevé dans la
noblesse. Il s'appelait le duc de Médina Sidonia. On prétend que
son aïeul, don Alonso de Guzman, était un grand (personnage) dans
la ville de Tarîf lorsque Târeq, que Dieu lui fasse miséricorde!
entra dans l'_ʽadouah_. Cette famille continue jusqu'à présent
à porter le surnom de Guzman. Quand les Portugais appelèrent
le duc de Bragance à régner sur eux, il consulta sa femme sur
l'invitation qui lui était faite. Elle lui donna le conseil
d'accepter. «Régner une seule nuit, lui dit-elle, vaut mieux
que de rester duc pendant cinquante ans.» Il accepta donc leur
offre. Il existait à ce sujet un accord entre lui et le frère
de sa femme, qui habitait à cette époque la ville de San Lucar.
Entre San Lucar et le Portugal est une ville nommée Ayamonte;
là se trouvait un marquis très puissant, un des hommes les plus
considérables de l'Espagne: il portait le titre de marquis
d'Ayamonte. Il entra avec eux dans la convention. Un autre duc,
connu sous le nom de duc d'Yjar, embrassa également leur parti. Ce
dernier, aussi bien que chacun des autres, ambitionnait le trône
pour lui-même. Philippe IV ayant eu vent de ce qu'ils concertaient
manda ces trois personnages qui étaient au nombre de ses sujets
et des habitants de son royaume et les fit venir à Madrid avant
qu'ils sussent qu'il avait connaissance de leurs projets. Il les
soumit à toutes sortes de tortures et leur arracha des aveux, car
il avait surpris des lettres qu'ils s'adressaient les uns aux
autres et qui indiquaient leurs intentions de rébellion. Le duc
de Medina Sidonia avoua promptement. Le roi, à cause des liens
d'amitié qui existaient entre eux, le relâcha et l'exila dans une
ville appelée Valladolid, après lui avoir enlevé son gouvernement
et sa province; il était, en effet, capitaine de toute la côte
de la mer limitrophe avec notre pays, que Dieu le garde! Les
deux autres, malgré les plus grandes tortures, ne firent aucun
aveu. Le roi les fit sortir (de prison) avec leurs serviteurs,
qui étaient au courant de leurs desseins, et les serviteurs du
duc de Medina Sidonia et les fit conduire sur la place de Madrid
où ils furent tous mis à mort. Alors éclata entre le Portugal
et le roi d'Espagne une guerre qui dura environ vingt-six ans
jusqu'à ce qu'elle s'éteignît par la mort de Philippe IV. La mort
de ce prince eut lieu en l'année 1666 de leur ère chrétienne,
correspondant à l'année 1077 de notre ère[62]. Le roi de Portugal
paya alors (une somme) aux Espagnols.
[Note 61: Il succéda à son père le 31 mars 1621.]
[Note 62: L'année 1077 de l'hégire commença le 23 juin 1666 _vieux
style_.--D'après l'_Art de vérifier les dates_, Philippe IV mourut
le 17 septembre 1665.]
Le roi d'Espagne Philippe IV eut un grand nombre de fils; mais
comme ils étaient illégitimes, ils ne purent, suivant leurs
règles, hériter du trône. Il avait épousé une fille de son oncle
paternel l'empereur d'Allemagne[63]: il l'avait fait venir avec
l'intention de la donner pour femme à un fils qu'il avait; mais
celui mourut peu de temps après l'arrivée de cette princesse à
Madrid. Puis sa propre femme[64] mourut. Aussitôt que la princesse
fut devenue nubile, il la demanda en mariage pour lui-même et
l'épousa. Elle lui donna un fils, Charles II, le roi actuellement
régnant.
[Note 63: Marie-Anne d'Autriche, fille de l'empereur Ferdinand
III.]
[Note 64: C'est-à-dire sa première femme, Isabelle ou Elisabeth,
fille de Henri IV, roi de France; elle mourut le 6 octobre 1644.]
A la mort de Philippe IV, comme son fils était encore en bas
âge[65], ce fut sa mère qui régna. Quant à ses autres fils qui
ne pouvaient hériter du trône, le plus grand nombre d'entre eux
embrassa la vie monacale. De ce nombre est le moine aujourd'hui
_moufti_ de Malaga et qu'ils appellent dans leur langue
_alsoubisbo_[66], ce qui signifie _moufti_. Un autre de ses
fils se nomme Juan d'Autriche: il s'est signalé chez eux par
sa bravoure, son esprit indépendant et son audace. Investi du
commandement des armées et dirigeant les forces militaires du
pays, il prenait part à toutes les guerres, pendant la durée du
règne de la femme de son père et durant l'enfance de son frère
du côté paternel. Ayant acquis par ses hauts faits d'armes une
grande influence, il ne laissa personne donner un avis ni une
opinion; il se mit à dicter des lois (aux ministres) et à se
livrer à des actes qu'ils ne connaissaient pas auparavant: il
gourmandait les membres du Conseil et la reine, la femme de son
père. «Je n'agis ainsi, disait-il, que dans le but d'être utile
à mon frère jusqu'à ce qu'il soit grand; je ne suis qu'un de ses
serviteurs.» Mais les membres du Conseil et la reine conçurent de
grands soupçons à son égard, ne doutant pas que sa conduite ne
fût dictée par son désir de s'emparer du trône. La reine avait
auprès d'elle un homme appelé le _duendi_[67], qui était l'agent
particulier de ses dépenses; il lui reprocha ce qui se passait.
Don Juan d'Autriche se saisit de lui et l'emprisonna dans une
tour fortifiée, située sur une hauteur dominant un village du nom
de _Souigra_ (Consuegra), à dix-huit milles de Tolède, sur la
route qui conduit de cette ville dans l'Andalousie. Cette tour
extrêmement défendue et fortifiée est de l'époque des musulmans;
elle est si élevée que la vue s'étend de là sur un grand nombre
de villes, de hameaux et de villages de la province de Tolède.
Entourée de deux hautes murailles, elle renferme à l'intérieur une
église habitée par quelques moines. Je suis entré dans cette tour
et y ai vu des vestiges de construction solide et de fortification
qui attestent les efforts des ouvriers qui y travaillèrent en ce
temps-là, que Dieu leur fasse miséricorde! Quand le _duende_ eut
été emprisonné dans le dit lieu, don Juan défendit qu'on l'en fît
jamais sortir et se mit à éplucher la conduite et la situation
des membres du Conseil: il surveillait leurs décisions, examinant
ce qu'ils conseillaient, les avis qu'ils donnaient et ce qu'ils
se proposaient de faire; approuvant ce qui lui paraissait bon et
rejetant ce qu'il regardait comme mauvais; diminuant les dignités
et les traitements des fonctionnaires. «Celui-ci, disait-il,
ne mérite pas de prendre ce (traitement). Pourquoi cet autre
mange-t-il tout cet (argent)?» Il en arriva même à reprocher à la
reine ce qu'elle dépensait pour ses plus stricts besoins. Cela
dura ainsi jusqu'à ce que son frère eut atteint sa quatorzième
année. Un jour il le prit et l'ayant emmené dans le royaume
d'Aragon il lui ceignit la couronne; puis, l'ayant reconduit à
Madrid, il se mit à agir comme son lieutenant, à l'égal d'un
serviteur. Son influence continua à l'emporter sur celle de la
mère de son frère et il finit par l'expulser de Madrid dans
la ville de Tolède. Elle resta là une année et demie. Quelque
temps après Juan d'Autriche étant mort[68], elle retourna à sa
résidence. Le _duende_, qui était en prison, fut mis en liberté et
partit pour un des pays de l'Inde, où il se trouve encore jusqu'à
présent, investi d'un grand gouvernement.
[Note 65: Charles II était né le 6 novembre 1661.]
[Note 66: En espagnol, _arzobispo_, archevêque.]
[Note 67: Sur le _duende de la Reina_ (l'esprit-follet de la
reine), don Fernando Valenzuola, on peut voir les _Mémoires de la
cour d'Espagne_, Ire partie, Paris, 1632.]
[Note 68: Il mourut le 17 septembre 1679.]
Ce Charles II a grandi avec le Conseil; il a épousé la fille de
sa tante maternelle, sœur de sa mère; c'est la fille de l'oncle
paternel de l'empereur qui est en Allemagne. Il y a aujourd'hui un
an qu'il s'est marié avec elle[69]. Il ne va en aucun endroit, ne
conduit aucune armée, ne prend part à aucune guerre. Il aime à tel
point la vie sédentaire qu'il ne monte jamais ni cheval ni autre
bête, mais sort seulement et toujours en voiture avec la reine. Le
plus souvent il se rend à ses lieux de chasse en voiture; il va
sans cesse aux églises et se livre à tous les actes de dévotion en
usage chez les Espagnols.
[Note 69: En l'année 1690, Charles II, veuf de Marie d'Orléans,
nièce de Louis XIV, épousa Marie-Anne de Neubourg, fille de
Philippe-Guillaume, duc de Neubourg, puis électeur palatin.]
Aussitôt que nous l'eûmes quitté, le jour de notre réception,
après lui avoir remis la lettre du sultan, il donna la missive au
chrétien d'Alep, le drogman, pour la traduire et la transcrire
en espagnol. La lettre traduite, il la lut et vit ce qu'elle
contenait et ce que prescrivait le Commandeur des Croyants, que
Dieu l'assiste! à savoir la restitution de cinq mille manuscrits
et de cinq cents captifs. L'injonction du descendant d'ʽAly
lui pesa. Il ne savait comment faire face à cette demande. Il
connaissait que de la part de notre souverain, à qui Dieu donne la
victoire! elle était péremptoire, et il ne pouvait tergiverser,
tant était grande l'impression que produisait sur lui et les
membres de son Conseil la renommée de sagesse et de hauteur de
vues de ce descendant d'ʽAly, que Dieu le maintienne par sa
grâce! Il se concerta avec les membres du Conseil, qui furent
d'avis de répondre favorablement à la demande du seigneur imâm
et (reconnurent) que se conformer à son ordre partout obéi, que
Dieu l'exalte! était préférable et plus avantageux pour eux. Ils
agitèrent la question pendant nombre de jours.
Nous nous rendions chez le roi pour lui rendre visite, lorsque
l'invitation nous en était faite.
Après qu'ils eurent tenu conseil au sujet de l'ordre du sultan
et prétendu que les livres musulmans avaient été brûlés, d'après
ce qu'on raconte en Espagne, ils nous dépêchèrent pour nous
entretenir de l'affaire le premier secrétaire du Conseil et le
Cardinal, chef de leur religion en même temps que représentant
du pape qui est à Rome; c'est à lui que ressortissent toutes les
affaires intéressant leur religion ou soumises à leur conseil.
Or comme le seigneur imâm, que Dieu l'assiste! leur avait donné
dans sa noble missive la latitude, s'ils ne trouvaient pas les
manuscrits ou s'ils avaient des difficultés pour les réunir, de
les remplacer en complétant le nombre de mille captifs musulmans,
ils cherchèrent des prétextes pour laisser de côté une partie
des mille; mais ils ne purent l'échapper et furent obligés de se
conformer (à l'ordre reçu). Lors donc que le seigneur imâm, que
Dieu lui donne la victoire! eut accepté, ils s'occupèrent de
rechercher les prisonniers et de les rassembler.
Pendant tout le temps qu'on alla dans les provinces afin de réunir
les prisonniers, le roi nous recevait, s'enquérait de notre santé
et ordonnait qu'on nous conduisît dans ses jardins de plaisance
et ses lieux de chasse; qu'on nous menât dans son palais visiter
les appartements, les chambres et les jardins qu'il contenait.
Il désirait par ce moyen nous procurer des récréations. Il ne
laissa pas à Madrid une grande maison de ses principaux officiers
et de ses serviteurs particuliers sans nous la faire montrer.
Nous visitâmes tous les jardins et tous les lieux de plaisance
qu'ils possédaient. Toutes les fois que nous le rencontrions, il
manifestait sa bonne humeur et sa joie de nous voir, et il ne
manqua jamais de nous honorer et de nous témoigner un bon accueil
pendant la durée de notre séjour dans la capitale.
Il existe à Madrid un grand nombre de lieux de plaisance. Le roi
y possède un palais immense que l'on appelle _el retiro_; c'est
sa résidence d'été. Il est entouré d'un magnifique jardin de
toute beauté et dont on admire les ruisseaux et les rivières. Au
milieu de ce jardin est un grand fleuve dont les deux rives sont
couvertes de belles constructions qui, pendant l'été, servent
d'abri contre la chaleur. On y trouve des embarcations et des
canots dans lesquels le roi monte pour se promener. A l'époque
des froids, ce fleuve est entièrement couvert de glace, au point
qu'un homme peut le traverser. On voit les chrétiens patiner avec
adresse sur la glace. Toutefois ceux qui se livrent en plus grand
nombre et avec le plus d'habileté à cette distraction sont des
Hollandais et des Anglais; cela vient de ce que leur pays est
situé du côté du nord, où la neige et la glace abondent partout
et principalement sur les rivières. On prétend que les femmes
hollandaises glissent sur la glace au moyen de chaussures munies
de plaques de fer et atteignent ainsi, dans une matinée, des
localités éloignées, pour y trafiquer et faire le commerce; le
soir elles reviennent à leurs logis. J'ai vu des chrétiens qui
patinaient sur ce fleuve en se tenant sur un pied et relevant
l'autre: ils conservaient un équilibre parfait sans pencher
d'aucun côté. Ils allaient ainsi comme l'éclair. Beaucoup de
monde, à l'époque où le fleuve est gelé, entre dans le jardin pour
voir et se récréer; on y rencontre des chrétiens et des voitures
chargées de femmes et d'hommes en si grand nombre qu'il en devient
trop étroit. Quand arrive la saison d'été et pendant que le roi
y habite, ceux-là seuls qui ont l'habitude d'être admis, entrent
dans le jardin.
Dans ce jardin est un large pilier (piédestal) en marbre surmonté
d'un grand cheval de cuivre rouge. L'animal se dresse sur ses
pieds de derrière et est recouvert d'une selle en cuivre; on y a
placé la statue, également en cuivre, de Philippe IV, père du roi
actuel: il est représenté à cheval et tenant un bâton à la main.
Il est, en effet, dans leurs usages d'en tenir un à la main; ils
l'appellent _el baston_. On prétend qu'à l'époque où les chevaux
sont en rut, les habitants amènent la jument qu'ils veulent faire
couvrir et la tiennent devant la statue du cheval, dans laquelle
ils montent un mécanisme; au moyen de ce mécanisme l'animal fait
entendre un son et un bruit pareils au hennissement du cheval.
Ils présentent alors un étalon qu'ils ont choisi de préférence,
pour que le produit de la jument soit pareil au type du cheval de
cuivre.
Nous avons vu également un cheval semblable dans un autre palais
appartenant au roi et situé en dehors de la ville. La maison se
trouve dans un jardin, sur le bord du fleuve qui passe sous la
ville. Le cheval est dans la même position que le premier et
surmonté de même de la statue de Philippe IV, père du roi.
Charles II possède un grand nombre de jardins et de lieux de
plaisance hors de la ville de Madrid; ce sont des endroits
renfermant beaucoup de gibier. Personne ne peut y chasser, quel
que soit son rang. Un jour il envoya auprès de nous le comte
chargé de pourvoir à nos besoins; il lui avait donné l'ordre de
nous conduire à ce rendez-vous de chasse et de nous y laisser
chasser. Cet endroit est situé à six milles de la ville de Madrid.
On y trouve une grande maison qu'on appelle le _Pardo_[70]; son
père l'avait fait construire. C'est une grande maison dominant la
rivière de Manzanarès qui passe à Madrid. Ce lieu de chasse abonde
en bêtes sauvages telles que daims, sangliers, lapins; ces animaux
sont d'autant plus nombreux que personne ne peut chasser dans
toute la partie réservée au roi; elle est gardée pour lui seul et
il n'accorde à aucune personne de son entourage l'autorisation d'y
chasser. On prétend que la permission qu'il nous donna était une
faveur qu'on ne l'avait jamais vu accorder auparavant à personne.
On raconte même que l'ambassadeur de France et celui d'Allemagne
sollicitèrent cette faveur et qu'il la leur refusa.
[Note 70: Le _Pardo_ est situé à 12 kilomètres de Madrid, sur la
rive droite du Manzanarès.]
Il y a aussi dans cette chasse une espèce de loups plus grands
que celui de notre pays; c'est un grand loup de couleur fauve,
plein de férocité et de force. Nous cherchâmes à le voir pendant
que nous chassions en cet endroit, mais ne pûmes y parvenir. Un
jour que le roi alla chasser, il tua un de ces animaux et le fit
transporter à son palais. Dès qu'il fut arrivé, il nous envoya
chercher pour le voir, car il savait que cette espèce n'existait
pas dans notre pays. Ils appellent cette espèce de loups _lobo_
(loup) et la petite espèce qui se trouve chez nous, ils la nomment
_el sorrah_[71]. Ils attribuent à la grande espèce la force et la
férocité. Peut-être est-elle la même qu'on dit exister en Égypte.
L'animal a la grosseur, ou à peu près, du tigre (_nemr_.)
[Note 71: En espagnol, _zorra_ signifie la femelle du renard.]
Cette ville, c'est-à-dire Madrid, bien qu'elle eût été la
résidence de quelques-uns des ancêtres du roi (Charles II),
n'avait pas atteint le degré de civilisation et de grandeur
auquel elle est parvenue aujourd'hui; l'on n'y voyait pas ces
rues larges et spacieuses. Avant le règne du père et de l'aïeul
de ce souverain, la résidence royale était une ville appelée
Valladolid, à trois journées de Madrid. Quand son aïeul se fixa
dans la nouvelle capitale, la population s'accrut et avec elle
augmenta le nombre des bâtisses et des habitations; car la plupart
des chrétiens notables de l'Espagne y habitent avec le roi et
quiconque possède une province ou une ville y laisse quelqu'un
chargé de le représenter.
Les marchés de cette ville sont très grands et très vastes, et
pleins de marchands, d'acheteurs et de marchandises, d'artisans
et de gens de métier de l'un et de l'autre sexe. A ces marchés se
rendent tous les habitants des villages et des hameaux voisins
de Madrid; son territoire embrasse, en effet, un grand nombre de
villages.
Les villageois apportent à la ville toutes les sortes d'aliments,
de comestibles et de fruits qui se vendent. Le pain même, sauf une
faible quantité, ne se fabrique pas à Madrid, et la plus grande
partie de ce qui s'en consomme vient des villages du dehors. Ce
sont les femmes qui se chargent de cet approvisionnement: elles
apportent le pain, montées sur des bêtes de somme et, assises sur
le dos de leurs bêtes, elles stationnent dans le marché pour le
vendre. Quelques-unes d'entre elles se rendent dans les maisons
pour fournir à chacune la quantité dont elle a besoin, car il est
d'usage chez les chrétiens qu'aucun d'eux ne pétrit chez lui et
toutes ses provisions sont tirées du marché.
Il y a au marché un nombre considérable de boutiques où l'on
fait cuire les mets et les apprête pour les étrangers, les gens
de passage et les voyageurs qui n'ont pas de domicile habituel.
L'homme entre dans les boutiques et commande à la femme qui s'y
trouve de lui servir tel mets qu'il désire: viande, poulets,
poisson ou autre, suivant ses goûts et son appétit. Il mange et
boit; puis il paye à la femme le prix de ce qu'il a consommé.
On trouve dans ce marché une quantité innombrable de viande
d'animaux sauvages et d'oiseaux morts sans avoir été égorgés[72];
quelques-uns sont encore en vie, à la disposition des personnes
qui désirent recueillir le sang pour le manger.
[Note 72: On sait que chez les musulmans il est défendu de manger
de la chair d'un animal qui n'a pas été égorgé suivant le mode
prescrit par la loi.]
Tu trouves également dans ce marché des fruits frais et secs en
nombre illimité, attendu que les pommes, les raisins et les poires
s'y vendent toute l'année jusqu'à l'arrivée des produits de la
nouvelle récolte. La plupart des fruits frais sont apportés des
montagnes de Grenade et de Ronda, malgré la distance qui sépare
ces deux villes de Madrid; l'élévation du prix y attire de partout
toutes choses. De même, tu rencontres encore dans ce marché
une grande quantité de poissons frais qu'on apporte de la mer,
après un trajet de sept jours, du pays d'Alicante et du côté du
Portugal. Au milieu de ces marchés en est un grand, carré et qui
contient de vastes boutiques; au-dessus de celles-ci s'élèvent
des chambres, des balcons et des habitations, sur six étages, le
tout plein d'habitants, tant gens de ces marchés que d'autres. On
prétend que cette place renferme quatorze mille habitants mariés.
Ce marché est occupé par une agglomération de gens de métier,
d'artisans et de commerçants des deux sexes. On appelle cet
endroit la _plaza Mayor_, ce qui signifie le grand marché[73].
[Note 73: Cette grande place, qui a servi de théâtre aux
auto-da-fé, aux exécutions criminelles et politiques et aux fêtes
publiques, tournois ou _corridas_, que les rois présidaient du
balcon de la _Panaderia_, a été refaite par les ordres de Philippe
III, dont la statue équestre s'élève au centre sur un piédestal
qu'entoure une grille de fer.]
Au milieu de son esplanade, une foule de femmes vendent du pain,
des légumes, des fruits et de la viande de toute espèce.
C'est sur cette place que les Espagnols célèbrent leurs fêtes et
leurs foires, telles que la fête des taureaux et autres. Il est,
en effet, dans leurs habitudes que quand vient le mois de mai, le
10 ou le 15 du mois, ils choisissent des taureaux vigoureux, gras,
et les amènent sur cette place, qu'ils décorent de toutes sortes
de tentures de soie et de brocart; ils s'asseyent dans des salons
donnant sur la place et lâchent les taureaux un à un au milieu
de celle-ci. Alors, quiconque prétend à la bravoure et désire
donner des preuves de la sienne arrive, monté sur son cheval,
pour combattre le taureau avec l'épée. Il en est qui meurent et
d'autres qui tuent (l'animal). L'endroit de cette place où se
tient le roi est connu. Il assiste à ce spectacle accompagné de
la reine et de toute sa suite. Le public, suivant le désir plus
ou moins grand de chacun, est aux fenêtres, car elles se paient
ce jour-là seul, ou une journée de fête semblable, pour une seule
place, autant que le loyer d'une année entière.
J'ai assisté là à une fête que les Espagnols célébraient sur cette
place en l'honneur d'un de leurs religieux qu'ils appellent _San
Juan_[74]. Ils disent qu'il appartenait à l'ordre des moines et
que sa vie fut édifiante, suivant leurs croyances religieuses.
Ils ont vu de lui des choses imaginaires que Satan leur fait
prendre pour des réalités et qu'ils appellent _miracles_, mot qui
veut dire «démonstrations.» Il y a environ cent ans qu'il est
mort. Cette année, ils prétendent que le pape a reconnu comme
authentique ce qui le concerne et leur a conséquemment permis
de le porter en procession pour que les gens le voient et le
connaissent. Ils ont donc choisi ce jour pour sa fête, après
s'être réunis en masse: ils ont orné son église de toutes sortes
de tentures en soie et en brocart, paré sa statue de riches
vêtements incrustés de perles et de rubis et pavoisé toutes les
rues depuis l'église jusqu'à la place. Ils ont aussi décoré la
place de toutes les manières et y ont suspendu les rubis et les
joyaux précieux, et les croix d'or incrustées de pierreries
inestimables.
[Note 74: Il s'agit sans doute de saint Jean-de-Dieu, fondateur
des frères de la Charité, né en 1495 à Monte-Major-el-novo, petite
ville de Portugal, mort en 1550, canonisé le 16 octobre 1690.]
Le roi a réuni à cette occasion toute sa cour et nous a fait
préparer un emplacement en face de celui qui lui est destiné; il
l'a fait richement orner comme le sien et nous a envoyé inviter
à assister à la cérémonie, voulant par là nous distraire et nous
récréer. Nous nous sommes donc dirigés vers cet endroit; nous y
avons trouvé une multitude compacte d'hommes et de femmes pour
laquelle, malgré ses dimensions, il était devenu trop étroit,
et avons beaucoup souffert de l'encombrement de la foule. Dans
les marchés et dans les rues il y avait encore plus de monde que
sur la place. Ayant gagné l'endroit qui avait été préparé pour
nous, nous y sommes montés. A peine étions-nous assis en face du
roi que celui-ci nous a salués à plusieurs reprises, a levé son
chapeau[75] et pris place ainsi que la reine et sa mère, entouré
de sa suite et de ses ministres. Alors a défilé la procession
avec la croix et les images et la statue de ce moine que le pape
les a autorisés à fêter. Ils lui ont élevé de nombreuses églises
dans chaque ville ou village; ils ont aussi institué dans chaque
localité, suivant l'importance de la ville ou du village, une fête
en son honneur.
[Note 75: _Chemrir_, transcription marocaine du mot _Sombrero_.]