montait à cheval, galopait et se livrait à tous les exercices
pratiqués par les hommes. De son temps un amiral espagnol
découvrit le pays des Indiens actuellement en leur possession.
Il vit que les habitants vivaient dans l'anarchie et comme des
bêtes de somme. Ils n'avaient aucun équipement militaire; celui-ci
consistait en morceaux de bois dans lesquels ils mettaient une
pierre à briquet, et ils combattaient ainsi. S'étant donc aperçu
de l'état de ces gens et ayant reconnu combien ils étaient simples
et ignorants, il revint en Espagne en informer la reine Isabelle.
La reine lui fit équiper trois vaisseaux et envoya avec lui de la
cavalerie et des canons. Ayant regagné le pays qu'il avait vu, il
y débarqua. Les naturels le combattirent; mais il les vainquit,
se rendit maître d'eux et se saisit de leur roi. Les Espagnols
continuent à posséder dans l'Inde de nombreux territoires et de
vastes régions d'où ils tirent chaque année de quoi les enrichir.
Par suite de la conquête de ces pays indiens, des profits qu'ils
rapportent et des richesses considérables qui en sont tirées,
la nation espagnole est devenue aujourd'hui la plus riche et
celle qui a les plus grands revenus de la chrétienté. Toutefois
l'amour du bien-être et les douceurs de la civilisation dominent
chez elle, et c'est à peine si l'on trouve un individu de cette
nation qui fasse le commerce ou voyage à l'étranger dans un but de
trafic, comme c'est l'habitude d'autres peuples chrétiens, tels
que les Hollandais, les Anglais, les Français, les Génois, etc.
De même ces vils métiers auxquels se livrent les gens de la basse
classe et la lie du peuple sont repoussés par cette nation, qui
se regarde comme supérieure aux autres nations chrétiennes[50].
Le plus grand nombre de ceux qui s'occupent de ces basses
professions en Espagne sont les Français, et cela parce que leur
pays n'offre que très difficilement des moyens d'existence et
des ressources. Ils envahissent l'Espagne pour y servir et pour
acquérir et amasser de l'argent. En peu de temps ils arrivent à
une grande fortune. Il en est parmi eux qui abandonnent leur pays
et se fixent dans celui-ci. Bien qu'il y fasse cher vivre, les
bénéfices y sont considérables.
[Note 50: Il y a aussi une chose qui contribue fort à laisser les
Espagnols sans argent, c'est un nombre prodigieux de Français et
de Flamans qui les viennent servir, soit qu'ils travaillent à
la culture des terres, ou aux bâtiments, ou aux choses les plus
serviles, que les dons Diègues et les dons Rodriguez tiennent
si fort au-dessous d'eux soit par vanité ou par paresse, qu'ils
aimeraient mieux mourir de faim, que de se résoudre à les
faire. Les étrangers ne sont pas si délicats; ils y viennent,
et lorsqu'ils ont amassé quelque argent, ils se retirent en
leur pays, pendant qu'il en revient d'autres à leur place, qui
s'employent aux mêmes choses. L'on en compte jusqu'à quatre-vingt
mille qui entrent et qui sortent du royaume de cette manière.
(_Mémoires de la cour d'Espagne_, t. II, p. 395, Paris, 1692.)]
Les Espagnols se considèrent pour la plupart comme employés du
gouvernement ou faisant partie de l'armée, et regardent comme
au-dessous d'eux de s'occuper d'un métier ou de se livrer au
trafic et au commerce, dans l'espoir qu'ils seront comptés parmi
les nobles ou que, s'ils n'arrivent pas eux-mêmes à la noblesse,
ils la lègueront à leurs descendants. C'est une de leurs habitudes
que tous les artisans, gens de métiers et commerçants ne peuvent
monter en voiture dans la capitale où est le roi. Lorsque l'un
d'eux désire obtenir la noblesse ou approcher du gouvernement
pour être mis au nombre de ses employés, il abandonne ces
professions qu'il regarde comme déshonorantes, avec l'espoir que
sa descendance obtiendra après lui un titre nobiliaire.
Quant à lui, en ce qui le concerne, il n'y parviendra pas,
quelques efforts qu'il fasse, à moins qu'il ne soit un de ces
riches commerçants qui ne tiennent pas la balance ni ne s'asseyent
dans une boutique, tels que les grands négociants ayant un vaste
commerce et d'immenses richesses grâce auxquels ils n'ont pas
besoin de vendre et d'acheter dans les magasins et les marchés.
Celui-là, en effet, arrive à la noblesse en quittant le négoce et
ne s'en occupant plus du tout.
La noblesse chez eux consiste à porter sur l'épaule, sur le
vêtement dont ils s'enveloppent, une croix dessinée d'une manière
déterminée. C'est là un degré de noblesse qu'atteint seul celui
qui jouit d'une certaine influence dans la chrétienté. Il faut
qu'il compte sept aïeux chrétiens d'après des témoignages de
chrétiens de toute époque et qui déclarent connaître son père
et son aïeul et avoir entendu d'autres et de plus âgés qu'eux
certifier qu'un tel, de telle descendance, est chrétien, fils de
chrétien, jusqu'au septième de ses aïeux et que parmi ceux-ci il
n'y en a eu aucun auquel on puisse reprocher une tache ni même un
soupçon de judaïsme ou de toute autre religion non chrétienne.
Il reçoit alors l'autorisation de faire dessiner cette croix sur
son épaule, après avoir donné dans ce but de fortes sommes aux
membres du Conseil et ensuite aux moines qui lui octroient aussi
la permission de la porter. C'est là une de leurs croyances et
de leurs pratiques erronées. Ce signe de la croix n'est obtenu,
ainsi que nous venons de le dire, que par ceux dont l'origine est
chrétienne, pure, et par ceux qui, descendant des Andalos (Maures)
et appartenant aux grands de leur nation se sont ensuite faits
chrétiens pour leurs intérêts: on leur a alors donné ce signe qui
indique qu'ils appartenaient dans l'origine à l'islamisme; ce
signe est celui de leur noblesse dans cette mauvaise religion,
dont Dieu nous préserve!
Mais revenons à notre récit qui avait pour objet de faire
connaître ce roi. Nous mentionnerons ses ancêtres et dirons
comment lui est échu le trône d'Espagne et d'autres pays tels
que la Flandre, le royaume de Naples et les autres états placés
sous son sceptre. Voici sa généalogie, que Dieu le jette dans
l'abaissement: Charles II, fils de Philippe IV, fils de Philippe
III, fils de Philippe II, fils de Charles Quint, fils de Philippe
le _Beau_ (_hermoso_). Ce Philippe le Beau était un grand comte
des habitants de la Flandre, où il s'est fait un renom et une
réputation et dont il avait le gouvernement. A la mort de
Ferdinand le Catholique, qui résidait à Séville, ainsi que nous
l'avons dit, et ne laissa pas d'enfant mâle à qui léguer après lui
le gouvernement des gens de sa nation, sa femme Isabelle monta
sur le trône. Cette reine avait une fille nommée Jeanne qu'elle
avait mariée au comte de Flandre nommé Philippe _elmoso_[51], mot
qui chez les Espagnols, signifie «beau jeune homme;» car ce prince
était passé en proverbe chez eux, à son époque, pour sa beauté,
ce qui lui valut le surnom d'_elmoso_. Quand la reine Isabelle
mourut, sa fille qu'elle avait eue du roi Ferdinand était mariée
en Flandre; on envoya quérir cette princesse pour qu'elle héritât
du trône de ses ancêtres. Elle arriva avec son mari Philippe le
Beau, dont elle avait un fils en bas âge appelé Carlos _quinto_;
_quinto_ signifie «cinquième.» Les Espagnols entendent par là
qu'il fut le cinquième souverain du nom de Carlos (Charles)
par rapport à ses ancêtres du même nom qui avaient régné avant
lui. Toutefois il fut le premier à porter ce nom parmi les rois
d'Espagne de cette détestable race, que Dieu en purge la terre!
En considération de ce qu'il fut le premier, le petit-fils de son
petit-fils porte celui de _chekondo_, ce qui signifie «second.»
La fille de Ferdinand monta donc sur le trône d'Espagne avec
son époux; et ce Charles-Quint, son fils, grandit et devint un
roi redoutable d'entre les souverains chrétiens, que Dieu les
anéantisse! Il était plein de bravoure, de ruse, d'astuce et de
méchanceté; il ne resta pas un moment tranquille depuis le jour où
il fut devenu grand. Il n'eut ni trêve ni repos qu'il n'étendît
les bornes de son empire et de sa domination: il se mit à
parcourir les contrées et à les subjuguer dans toutes les régions
des polythéistes chrétiens; voyagea, se donna du mouvement, fit
marcher des troupes et des armées sur terre et sur mer. On a fait
le calcul de ses voyages par mer: ils ont atteint le chiffre
de plus de vingt. C'est lui qui vint attaquer Alger avec une
flotte nombreuse, composée de vaisseaux et de galères, et qui
comprenait plus de trois cents navires. Il avait porté avec lui
dans ses navires des instruments de construction et tout ce qui
lui était nécessaire comme chaux, pierres, ouvriers, manœuvres.
Il jeta l'ancre devant la ville pendant la nuit: les habitants
ne s'étaient aperçus de rien, lorsque, à la pointe du jour, ils
virent une tour qui les dominait et qui était très forte. Il y
avait placé des canons et des mortiers (_anfâd_). De là il se mit
à démolir leurs murailles et à ruiner les remparts, les maisons,
les fortifications. Les Algériens serrés de près se trouvaient
réduits à la dernière extrémité, et Charles-Quint était sur le
point de s'emparer d'eux. Mais Dieu, qu'il soit glorifié! ne le
voulut pas et vint au secours de sa religion inébranlable, _pour
l'élever au-dessus de toutes les religions_[52]: il fit gonfler la
mer et soulever les vagues, et tous les navires qu'avait amenés
Charles-Quint furent engloutis. Le roi ne se sauva qu'avec sept
navires et les troupes qu'ils portaient. Il essuya en mer une
violente tempête. On a raconté à ce propos qu'ayant arraché de sa
tête la couronne qu'il portait, il la jeta à la mer en s'écriant:
«Que celui qui veut porter la couronne vienne à Alger la prendre».
Il échappa au naufrage, lui et ceux que transportaient les sept
navires qui furent sauvés.
[Note 51: _Hermoso_, en espagnol.]
[Note 52: Qor'ân XLVIII, 8.]
C'est ce Charles-Quint qui assiégea également Tunis durant son
règne et même dans cette expédition dirigée contre Alger. La tour
qu'il construisit à Alger est celle connue aujourd'hui sous le
nom de _tour de Mouley Hasan_. Elle subsiste encore actuellement
et est très solide: elle domine la ville et en est très proche, à
une portée de canon. On la voit à droite en sortant par la porte
d'ʽAzzoûn.
Charles-Quint soumit, pendant son règne, des provinces de
l'Espagne et d'autres du pays de France, d'Allemagne, de
Venise[53], etc. C'est de lui que nous avons parlé précédemment
comme ayant fait la guerre au roi de France: il l'amena
prisonnier à Madrid, puis le relâcha moyennant une rançon.
[Note 53: Le ms. porte Valence.]
Entre autres faits concernant l'histoire de ce roi est celui-ci:
quand il eut conquis l'Allemagne et qu'il fut devenu vieux,
comme il avait un fils nommé Philippe _chekondo_, ce qui veut
dire «deuxième» de ce nom par rapport à son aïeul le comte
venu de Flandre, il l'investit du gouvernement de l'Espagne,
de la Flandre et de Milan. Charles avait aussi un frère appelé
Ferdinand; il lui donna le gouvernement de l'Allemagne avec le
titre d'empereur. C'est de sa race scélérate qu'est issu celui qui
règne aujourd'hui, que Dieu le fasse périr et en purge la terre!
Après avoir abdiqué en faveur de son fils et de son frère, il se
fit moine et, étant entré dans un couvent de religieux, il fit
partie de leur communauté. On prétend qu'il embrassa la vie dévote
et prit l'habit monacal dans une ville appelée Placencia, dans
la province de Castille, à cinquante milles de Madrid. La femme
qu'il avait avant de se faire moine était Isabelle, fille du roi
de Portugal et sœur de Sébastien qui conduisit une désastreuse
expédition dans notre pays en compagnie du fils de Mouley ʽAbd
Allah.
Quand ce Philippe II fut monté sur le trône[54], il fut un des
rois les plus scélérats de son temps. Il porta aussi la guerre en
différents pays et assiégea une des métropoles de la France[55].
Il l'attaqua avec les canons et les mortiers (_anfâd_), espérant
la renverser.
[Note 54: En 1556.]
[Note 55: Saint-Quentin, 1557.]
On a raconté que dans la ville qu'il assiégea il y avait une
église dédiée à Lorenzo _er-riâl_ (saint Laurent)[56] et placée
entre la ville et les projectiles lancés par les canons, de telle
sorte que les assiégés ne pouvaient être atteints. Or le siège
avait traîné en longueur. Comme il n'existait pas d'autre moyen
que celui de raser l'église qui empêchait d'atteindre la ville,
Philippe fit vœu de construire une autre église plus grande et de
la dédier à ce Laurent[57]. Il plaça en conséquence les canons
en face de la ville, détruisit l'église et de là atteignit la
ville. A son retour, il bâtit l'église qu'il avait fait vœu
d'élever. C'est celle qu'on appelle l'Escurial. L'Escurial est
situé au pied de la montagne qui est près de Madrid. C'est une
construction gigantesque; nous la décrirons en son lieu, s'il
plaît à Dieu. Ce Philippe II s'était rendu, à ce qu'on prétend,
auprès de son oncle maternel Sébastien, le roi de Portugal qui fit
une expédition contre le pays des Arabes, sous le règne du sultan
Mouley ʽAbd el Malek, fils du sultan Mouley Mohammad ech-Chaikh,
pour soutenir les prétentions du fils de Mouley ʽAbd Allah. Ce
Philippe, aussitôt qu'il apprit la nouvelle du (prochain) départ
de son oncle pour le pays des musulmans, accourut auprès de
lui et, s'étant entretenu avec lui à ce sujet, lui conseilla de
demeurer tranquille et de ne pas s'exposer lui-même dans le pays
des Arabes, en employant tels moyens d'attaque qu'il pourrait,
sans aller en personne au secours de son protégé, attendu qu'il
ne connaissait pas cette contrée, qu'il ne lui convenait pas de
quitter ses propres états et qu'il n'était pas de force à lutter
contre les musulmans en ce moment où le roi se trouvait dans le
Maghreb. On a prétendu que son protégé lui montrait des lettres de
quelques tribus du Gharb témoignant qu'elles étaient pour lui et
prêtes à soutenir son parti. Le roi de Portugal, persistant dans
son projet et restant sourd aux conseils de son neveu, ne tint
aucun compte des paroles de celui-ci. Dieu voulut que dans cette
expédition les musulmans remportassent une grande victoire, comme
on n'en avait pas vu depuis longtemps. Le jour de cette expédition
bénie, le sultan succomba à une maladie dont il avait été atteint
pendant la route, lorsqu'il se mit en marche pour aller au-devant
des chrétiens, à la nouvelle de leur départ. Les chrétiens citent
sa bravoure et son énergie et disent que, tout malade qu'il était,
il combattit avec son sabre jusqu'à ce que la maladie l'ayant
terrassé, elle lui enlevât la force qui le poussait au combat.
Il mourut donc, que Dieu lui fasse miséricorde! En ce même jour,
mourut le fils de son frère, Mohammad ebn ʽAbd Allah, qui fut
tué ainsi que Sébastien. Tous les chrétiens qui l'accompagnaient
périrent; il ne s'en sauva qu'un petit nombre, si petit qu'il
n'y a pas à en tenir compte. Le nombre des chrétiens s'élevait,
comme on le sait chez nous, à quatre-vingt mille. Les chrétiens
prétendent que l'armée commandée par Sébastien dans cette campagne
se composait de dix-huit mille hommes, savoir: douze mille
Portugais, trois mille Anglais, qu'il avait reçus comme secours en
vertu du traité de paix et d'alliance conclu avec l'Angleterre,
et trois mille Espagnols que son neveu Philippe II lui avait
fournis. Le premier chiffre mentionné, qui est celui établi chez
les musulmans, est le vrai. Pour ne pas avoir accueilli le conseil
de son neveu et s'être exposé en pays arabe, le roi de Portugal
est traité d'imbécile, et on l'accuse de légèreté d'esprit. Cette
expédition bénie est la cause de l'affaiblissement de la nation
portugaise jusqu'à ce jour. Que Dieu l'anéantisse!
[Note 56: Erreur répétée souvent depuis. La bataille de
Saint-Quentin est du 10 août 1557, jour de la fête de saint
Laurent. De là le vœu et l'Escurial. (_Note de l'éditeur_).]
[Note 57: _L'Art de vérifier les dates_ porte que la bataille fut
gagnée le jour de la fête de saint Laurent.]
Quand Sébastien eut été tué et que les Portugais eurent essuyé un
désastre pareil, leur roi n'avait pas de fils pour lui succéder
sur le trône. Il avait, à ce qu'on prétend, deux frères: l'un
était cardinal; l'autre régna après lui pendant peu de jours et
mourut sans postérité. La race de leurs rois s'étant conséquemment
éteinte par la mort de ces deux frères, Philippe II hérita du
trône de Portugal du fait de sa mère Isabelle[58], suivant les
lois et règlements qui appellent chez eux la femme à hériter du
trône en l'absence d'héritier mâle.
[Note 58: Elisabeth de Portugal.]
C'est aussi pendant le règne de Philippe II que les débris des
_Andalos_ restés après la victoire remportée sur eux par les
chrétiens, se révoltèrent à Grenade et dans ses dépendances[59],
à la nouvelle qu'il était arrivé d'Alger des navires amenés par
Habîb-réïs, qui était descendu sur le territoire d'Almériyah;
ils s'imaginaient qu'il les défendrait. Or il embarqua sur les
navires tout ce qu'il put d'habitants d'Almériyah et de ses
environs et repassa dans son pays. Les Andalos révoltés se
trouvaient dès lors impuissants à lutter contre les chrétiens, qui
les taillèrent en pièces. Un grand nombre d'entre eux embrassa
le christianisme par force, après la fuite de ceux qui purent
s'échapper. Ils demeurèrent dans cette situation, chrétiens et
vaincus, quarante ans environ, jusque sous le règne de Philippe
III[60], fils de Philippe II. On a soutenu que le roi des Turcs
écrivit alors une lettre au ministre de Philippe III en lui
demandant de s'employer à faire sortir de cette _ʽadouah_ les
survivants de ceux qui avaient été vaincus, bon office qu'il
considérerait comme un témoignage d'amitié. Le ministre, usant
de finesse, conseilla à son souverain d'expulser les survivants
des Andalos qui avaient abandonné depuis peu leur religion. «La
plus grande partie d'entre eux (dit-il) est actuellement encore
en vie et leur nombre dépasse celui des chrétiens; nous ne sommes
pas sûrs qu'ils ne se soulèvent une autre fois. Le mieux est
donc qu'ils soient expulsés de cette _ʽadouah_ pour que nous
n'entendions plus parler d'eux, et qu'on leur fasse passer la
mer afin qu'ils se dispersent dans les États Barbaresques. Leur
séjour dans le pays où ils ont été élevés est un danger.» Le roi
accueillit favorablement le conseil de son ministre et ordonna de
les rassembler et de leur faire passer la mer, à l'exception de
ceux qui avaient embrassé le christianisme de leur propre gré,
lesquels étaient plus nombreux que ceux christianisés de force,
et à l'exception de ceux qui s'étaient cachés, ou avaient imploré
la protection de quelqu'un, ou que l'on ne connaissait pas. Quoi
qu'il en soit, comme ils étaient en grand nombre, on ne poussa
pas très loin les recherches dans toute l'_ʽadouah_, parce qu'ils
étaient mêlés et avaient oublié l'islamisme. La plus grande partie
de ceux qui sortirent de l'Espagne à cette époque se composait des
habitants de Grenade et de son territoire qui s'étaient révoltés.
Leur nombre était considérable. Les chrétiens, à cause du conseil
donné par le ministre à son souverain de faire sortir tous ces
gens après qu'ils s'étaient faits chrétiens et avaient embrassé
le christianisme en si grande quantité, le taxent de judaïsme;
suivant eux, il n'a pas donné un conseil conforme à leur religion
en faisant sortir ce grand nombre d'habitants, après qu'ils
avaient été considérés comme chrétiens.
[Note 59: Cette révolte eut lieu en 1569. Les hostilités cessèrent
en 1571, par la fuite d'une partie des rebelles, qui passa en
Afrique, et la soumission des autres.]
[Note 60: Philippe III, par un édit du 9 décembre 1609, ordonna,
sous peine de mort, à tous les Maures établis dans le royaume
de Valence de sortir de ses états. La rigueur de cet édit fut
étendue, le 10 janvier suivant, à tous les Maures d'Espagne. Plus
d'un million de sujets laborieux, commerçants et industrieux
quittèrent l'Espagne à cette occasion, laissant des provinces
entières dépeuplées. La plupart de ces malheureux fugitifs se
retirèrent en Asie et en Afrique. (_Art de vérifier les dates._)]
Quelques chrétiens sont soupçonnés de judaïsme. C'est pourquoi
il existe à Madrid un tribunal composé de plusieurs docteurs de
leur religion; tous sont des vieillards. On appelle leur tribunal
l'inquisition. Ils s'enquièrent de quiconque est soupçonné
de judaïsme, fût-ce même sous le plus léger prétexte. Ils se
saisissent de lui et le mettent en prison, après avoir pris
ses biens, tous ses effets et ses trésors, qu'ils se partagent
immédiatement entre eux. Ils le laissent une année en prison et
l'interrogent alors sur ce dont il est soupçonné. Lorsqu'il nie,
ils lui disent: «Le signe de ta véracité est que tu désignes celui
qui t'a desservi ou accusé.» Il les leur cite un à un jusqu'au
troisième. Si celui qui l'a desservi est un des trois qu'il a
nommés, et qu'ayant ajouté: «Il y avait entre un tel et moi de
l'inimitié à telle époque, pour telle cause» sa supposition et ses
soupçons se trouvent fondés, il lui est délivré une pièce pour
faire le procès et se disculper. Son procès traîne en longueur
devant ce tribunal jusqu'à ce qu'on oublie l'imputation dont il a
été l'objet; il ne désirait par ce moyen qu'obtenir sa délivrance.
On le fait alors sortir de prison. Dans le cas où ce dont il a été
accusé est prouvé ou qu'il en fasse l'aveu, on l'oblige à abjurer
le judaïsme et à embrasser la religion chrétienne. Si, abjurant sa
religion, il se fait chrétien, on l'extrait (de la prison), on le
promène et on l'expose dans les marchés avec une croix jaune sur
l'épaule, ce qui signifie qu'il appartenait à la religion juive
et qu'il est devenu chrétien. Il conserve cette croix pendant six
mois à l'expiration desquels il l'enlève: il fait alors partie
de la masse des chrétiens. Lorsqu'il a avoué être juif ou que le
fait a été établi par témoins et qu'il n'abjure pas sa croyance,
on le brûle sur un bûcher, sans accepter aucune intercession en
sa faveur. C'est là le motif pour lequel aucun juif n'entre en
Espagne ni en Portugal.
Le dit tribunal est celui désigné pour faire les enquêtes sur
cette question et autres semblables dans le but de connaître ceux
qui suivent leur religion et ceux qu'on soupçonne d'y porter la
moindre atteinte. Personne ne peut diriger une attaque contre ces
juges ni les accuser d'erreur ou de passion: ils trouveraient
un moyen pour le perdre et un chemin pour s'emparer de lui.
Personne, pas même le roi, n'a le pouvoir de délivrer quelqu'un
d'entre leurs mains. Quand quelqu'un est sous le coup d'une de
ces imputations et qu'il se réfugie auprès du roi pour obtenir
sa protection, le souverain ne peut le sauver ni le soustraire à
leurs poursuites. C'est au point qu'un de ses ministres, de ses
serviteurs ou de ses officiers sur le compte duquel ils auraient
un soupçon serait dans l'impossibilité de leur échapper: ils le
prendraient partout où ils le trouveraient, fût-ce auprès du
roi, dans l'église ou ailleurs. Pendant notre séjour à Madrid,
ils accusèrent un des officiers particuliers du roi et de ses
ministres d'appartenir à la religion juive: ils se sont emparés de
lui et l'ont emprisonné à Tolède, où il est encore actuellement.
De même ils ont accusé un autre personnage pendant que nous nous
trouvions à Madrid; c'était un des fonctionnaires préposés à une
branche des revenus particuliers du roi; ils l'ont saisi lui, sa
femme, ses enfants, toute sa famille et ses serviteurs et les ont
jetés en prison où ils sont jusqu'à présent. Ils ont mis la main
sur les biens et sur tous les effets que contenait la maison de ce
fonctionnaire dont la fortune est considérable.
Un des membres de ce tribunal est délégué par le pape qui est
à Rome, que Dieu l'anéantisse! Il est envoyé en qualité de son
représentant pour ces sortes d'affaires et autres semblables. Les
Espagnols l'appellent dans leur langue _el nuncio_ (le nonce).
Les gens accusés de judaïsme parmi ces nations sont nombreux;
la majorité appartient à la nation portugaise. Ils descendent,
pour la plupart, des juifs qui habitaient ces pays à l'époque
des Maures, en vertu d'un pacte et d'un traité de protection que
ceux-ci leur avaient accordés. Lors de la défaite des musulmans,
ils se réfugièrent du côté du Portugal et s'y cachèrent en se
faisant passer pour chrétiens. Il en existe, dit-on, beaucoup en
Portugal; un plus grand nombre qu'en Espagne.