Dans ces hôtelleries (_fanâdeq_) disposées pour les voyageurs se

trouvent des chevaux préparés pour les agents en mission et les

courriers du gouvernement qui, en une heure, parcourent une grande

distance. Voici ce qui a lieu: A peine un courrier approche-t-il

dudit établissement, qu'ils appellent dans leur langue

_bentah_[39], qu'on fait sortir un cheval tout sellé et on le lui

amène à la porte de l'hôtellerie. On lui présente un verre de vin

et deux œufs de poule. Après avoir bu, le courrier échange son

cheval contre celui qu'on lui a amené. Le chef de l'établissement

le fait accompagner par un autre homme, également à cheval, de

telle sorte que, quand il se trouve à proximité de l'hôtellerie

suivante, il sonne de la trompette qu'il porte avec lui et qui lui

sert à donner le signal. Le courrier, à peine arrivé, trouve le

cheval préparé ainsi que le vin et le reste qu'il a l'habitude de

prendre. Il remet à son compagnon de route le cheval sur lequel

il est venu, pour qu'il le rende à son propriétaire, et en prend

un autre en emmenant également un autre homme. Il agit de même à

chaque deux ou trois étapes. C'est pourquoi il franchit en un seul

jour une distance considérable.

[Note 39: C'est le terme espagnol _venta_, hôtellerie isolée pour

les voyageurs.]

Pendant que nous nous trouvions dans la ville de San Lucar, sur

l'Océan[40], il nous arrivait de Madrid des lettres du cardinal et

des ministres d'Espagne, qui avaient trois jours de date. Nous

en étions émerveillés, la distance entre les deux villes étant de

plus de trois cents milles.

[Note 40: Litt., la grande mer.]

C'est de cette manière que les choses se passent dans les autres

pays d'Europe. Toutefois le courrier est obligé, à la première

étape, de produire une pièce signée par celui qui l'expédie,

attestant qu'il est envoyé dans tel pays, pour que l'hôtelier

lui donne le cheval et l'homme qui doit l'accompagner. Une fois

qu'il a remis ce certificat au premier hôtelier, ce que lui donne

celui-ci est comme une garantie et une caution, dans la crainte

qu'on n'ait affaire à quelqu'un qui s'enfuit à cause d'une

mauvaise action qu'il aurait commise ou d'un acte quelconque du

même genre, et contre lequel il est nécessaire de se prémunir.

Dans ce cas les hôteliers encourraient une peine ou seraient

taxés d'inexpérience. Le courrier n'a donc plus besoin, après la

première étape, ni de certificat, ni de constatation. Le loyer

du cheval et du domestique qui l'accompagne est fixé chez eux

pour chaque heure. L'hôtelier est tenu de pourvoir à tout le

nécessaire. Il acquitte une redevance déterminée entre les mains

de l'agent préposé aux perceptions de ce genre, lesquelles font

partie des droits d'octroi et revenus du roi. Le courrier paye

ce qu'il doit et l'hôtelier donne ce à quoi il est tenu pour ce

service particulier, qu'il afferme au commencement de chaque

année. La plupart des revenus des (gouvernements) européens

proviennent des droits d'octroi et autres semblables.

De cette maison située près de Socolana (nous nous dirigeâmes)

vers une autre hôtellerie disposée également pour le logement des

voyageurs et qu'on appelle _Venta de San Andrès_. Les voyageurs

y descendent suivant la coutume. Elle est située à proximité de

villages attenant les uns aux autres et de hameaux très peuplés.

Les habitants de ces hameaux, hommes et femmes, vinrent nous

trouver, et aussi leur gouverneur, père de grandes filles, très

belles et de fils en bas âge. Il les amena d'une distance de trois

milles. Ces gens sont plutôt nomades que civilisés, par suite de

leur éloignement des grandes cités, foyers de la civilisation.

A quatre milles de cette hôtellerie, on trouve un endroit où

il y a un petit fleuve, et une autre hôtellerie pour loger les

voyageurs, ainsi qu'une église à laquelle accourent les chrétiens

de toutes les localités, villages ou villes. Cette église possède

un merveilleux jardin contenant une source d'eau douce et occupant

un vaste espace à perte de vue. Dans cet espace se tient une fois

l'an un marché, le premier jour du mois de...[41]. Les voyageurs,

les commerçants et les trafiquants s'y rendent de tous côtés et

s'y réunissent de tous les points. Pendant quinze jours, le centre

de cette contrée est habité sans qu'on élève aucune construction;

puis on se disperse et il n'est de nouveau repeuplé que l'année

suivante au jour fixé du même mois. Ils appellent cela, dans leur

langue, une foire[42]; ce qui signifie «un marché.»

[Note 41: Le nom du mois est resté en blanc dans les deux mss.]

[Note 42: En espagnol _feria_.]

De l'endroit de ce marché (nous arrivâmes) à une ville nommée

Almenbrilla. C'est une ville qui témoigne d'une ancienne

civilisation. La plupart de ces villes portent aujourd'hui le

nom de village, parce que les habitants sont devenus nomades et

qu'elles ont perdu la signification attachée au mot de ville; en

effet, comme les chrétiens, que Dieu les extermine! ne prennent

aucun soin de construire des remparts et ne les réparent point

lorsqu'ils tombent en ruines, il n'est plus resté aux villes

que le nom de village. Le territoire d'Almenbrilla se compose

de terres labourables et cultivables. Elle a très peu d'eau, à

l'exception des _sâqiah_ qui se trouvent dans ses jardins.

A un mille de cette ville on en rencontre une autre qu'on appelle

Manzanarès. Ses jardins touchent ceux d'Almenbrilla. Elle est

plus civilisée que cette dernière. Quand nous en fûmes proche, il

arriva à notre rencontre des gens d'entre les habitants notables

d'une ville nommée Almagro, située à neuf milles de Manzanarès.

C'étaient les gendres du chrétien Alépin, l'interprète venu de la

part du roi d'Espagne en qualité d'ambassadeur. Ils arrivèrent

de leur susdite ville et descendirent dans la maison d'un clerc,

leur cousin. Le clerc chez les chrétiens est l'étudiant qui a lu

leurs sciences, mais qui n'est pas moine. Toutefois le clerc est

aussi assimilé au moine en ce qu'il ne se marie pas. Son costume

diffère de celui des moines et des autres chrétiens. Ce sont ces

clercs qui disent les messes, ce qui signifie les prières, jouent

de l'instrument de musique dans les églises[43] et récitent les

livres de leurs prières en chantant. Il en est parmi eux qu'on

a mutilés pour rendre leur voix plus belle et plus douce. J'ai

vu à Madrid, chez le roi, deux jeunes étudiants qu'on avait

soumis à la mutilation: ils étaient attachés au palais pour

chanter les prières avec accompagnement de musique, ce que les

Espagnols aiment beaucoup. Ces gens qui arrivèrent d'Almagro

étaient des notables de la ville, où ils jouissaient d'une grande

considération. Ils venaient à notre rencontre. Après nous avoir

salués et nous avoir souhaité la bienvenue, ils nous emmenèrent

à la maison de leur cousin. Ils avaient préparé un autre logis

pour les chrétiens qui nous accompagnaient. Ils dépensèrent pour

la circonstance une somme considérable. A notre arrivée dans la

ville, nous trouvâmes celle-ci jolie. A son extrémité est une

petite _qasbah_ fortifiée et munie d'un mur élevé et de tours; ce

mur est entouré d'une seconde muraille, et le tout, d'un fossé

servant de défense et habilement creusé. La ville elle-même n'a

pas de muraille.

[Note 43: Litt., dans les mosquées.]

Nous entrâmes donc dans la maison du clerc, qui nous témoigna une

grande joie et nous montra tous les tableaux et autres objets

du même genre qu'il avait et dont il était grand amateur. Il

nous pria et nous supplia de boire avec lui du vin dont il nous

fit un pompeux éloge, nous assurant qu'il était chez lui depuis

longtemps et vieux de nombre d'années. Nous lui répondîmes:

«Dans notre religion il ne nous est pas licite de boire du vin

et notre doctrine religieuse ne nous le permet pas.» Il se mit

alors à s'apitoyer sur ce que nous buvions de l'eau froide toute

pure. Nous passâmes la nuit chez lui: il avait fait venir ses

parentes telles que ses cousines et ses sœurs, attendu qu'il était

célibataire. Le lendemain ses cousins sortirent avec nous pour

nous reconduire. Après être parvenus jusqu'au dehors de la ville,

ils retournèrent dans leurs maisons et leur pays.

De cette ville appelée Manzanarès (nous nous dirigeâmes) vers

une autre ville qu'on nomme Mora, c'est-à-dire «Musulmane.» Le

motif de cette appellation est, si je ne me trompe, que peut-être

elle embrassa le christianisme plus tard que les villes de son

voisinage. L'espace compris entre les deux villes est complanté

d'un nombre incalculable de vignes; nous voyageâmes, en effet,

la majeure partie de cette journée au milieu de vignobles, car

dans la plupart de ces districts il n'y a d'autres arbres que les

vignes, et cela à cause de la proximité où les habitants de cette

contrée se trouvent de Madrid. Ils en ont multiplié la plantation

parce que les habitants de la capitale en font une consommation

constante, de tous les moments, et quand ils prennent leurs repas.

Le vin est leur principale boisson. Tu trouves dans ce pays bien

peu de gens buvant de l'eau. Et cependant, malgré la quantité de

vin qu'ils absorbent, tu ne rencontres aucun d'eux pris de vin,

ou ivre, ou ayant perdu la raison. Celui qui en boit beaucoup au

point de s'enivrer est méprisé et n'est compté chez eux absolument

pour rien. Ce vin qu'ils boivent, les uns le mélangent avec de

l'eau; d'autres le boivent pur en petite quantité. A cause de

la prodigieuse consommation qu'ils en font et de la population

considérable que renferme Madrid, population composée tant des

habitants que de ceux qui y viennent pour séjourner, se fixer ou

faire le commerce, le vin s'y vend à un prix très élevé. Il est

frappé, à la porte de la ville, d'un droit égal aux deux tiers de

sa valeur, mais les gens n'y font pas attention, parce qu'ils ne

peuvent en aucun temps se passer de vin, habitués qu'ils sont tous

à en faire usage, hommes, femmes et enfants des deux sexes, grands

et gens du peuple, religieux, prêtres, diacres, moines, etc. Tout

le monde en boit; personne ne s'en prive.

Mora est une ville de moyenne grandeur, plutôt petite. Les

habitants sont au même degré de civilisation que ceux de

Manzanarès et leur ressemblent. Quand nous eûmes quitté la ville

de Mora, après y avoir passé une nuit, et que nous eûmes fait

environ quinze milles, nous arrivâmes sur les bords d'un grand

fleuve qu'on appelle le _Wâdy Takho_ (Tajo, le Tage); c'est celui

qui passe devant la ville de Tolède, située à environ six milles

sur la gauche du chemin que nous suivons. La ville s'aperçoit de

ce point, à l'horizon, étant située sur une colline qui domine

ce fleuve. En cet endroit du fleuve, par lequel nous passâmes,

est un grand palais appartenant au roi et où il descend quand

il vient chasser sur les bords du fleuve et aux alentours. En

effet en passant on a à sa droite, des deux côtés du fleuve, des

marais et des fourrés d'arbres. L'accès en est prohibé et ils sont

gardés pour la chasse du roi; c'est pourquoi personne ne peut y

pénétrer, ni y chasser. Comme ce chemin est celui que l'on suit

pour aller à Madrid, dans la Castille et ailleurs, et qu'il n'y a

pas de pont sur le fleuve pour le franchir, on a placé de grandes

poutres reliées les unes aux autres et on y a attaché des cordes

aux deux rives. Lorsqu'il arrive une caravane, une troupe de gens,

une voiture ou un convoi de charrettes[44], le bac est approché du

rivage du fleuve et les bêtes de somme y descendent sans peine ni

fatigue. Un seul homme tire le bac de l'autre bord. Pendant qu'on

est dans sa voiture ou sur sa monture, on n'a pas le temps de

s'apercevoir (de rien) qu'on a déjà traversé le fleuve et atteint

la rive opposée avec la plus grande facilité. On paye pour le

passage un prix minime, sans importance. Ce fleuve est d'un aspect

grandiose; il occupe un grand espace et coule à larges bords.

Ses rives sont occupées par des constructions, des hameaux, des

moulins en grand nombre, des métairies en quantité incalculable.

On y pêche du poisson, en très petite quantité toutefois.

[Note 44: _El ghalayrah men el qarârît._]

A la distance de six milles de ce fleuve est un village nomade,

sans civilisation, que l'on appelle _Bentas_. Les habitants

portent sur eux pour la plupart le cachet de leur état nomade.

C'est là que nous passâmes la nuit, lorsque nous eûmes traversé

le fleuve, et c'est de ce village que nous nous mîmes en route le

jour qui fut celui de notre entrée à Madrid, cette dernière n'en

étant séparée que par une distance de vingt milles. En deçà de la

ville de Madrid, à six milles, est une grande ville qu'on appelle

Getafé; elle est très grande; néanmoins à cause de sa proximité

de la capitale Madrid, c'est celle-ci qui est actuellement la

capitale. Là demeurent jusqu'à présent les rois d'Espagne. La

civilisation de cette ville de Getafé et d'autres parmi toutes les

grandes cités de l'Espagne s'est transportée à Madrid.

Nous arrivâmes à Getafé au milieu du jour. Nous y trouvâmes un

des principaux serviteurs du roi, nommé Carlos del Castillo[45]

et portant le titre de comte. Il était dans une voiture du roi

lui-même, qui l'avait envoyé au-devant de nous, ce comte étant le

fonctionnaire chargé par lui d'aller à la rencontre des ambassades

qui lui sont adressées des États musulmans et autres. Tel est

l'office de ce comte; il n'en a pas d'autre. Cette charge lui vaut

trois mille écus par an. Lorsqu'il nous rencontra, il mit pied

à terre, nous salua au nom de son souverain et nous fit monter

dans la voiture qui l'avait amené, après nous avoir souhaité la

bienvenue et témoigné la plus grande politesse. Il voyagea avec

nous dans la direction de Madrid. Quand nous en fûmes à un mille

environ, nous aperçûmes une foule nombreuse de gens accourus

à notre rencontre, les uns en voiture, les autres à pied ou à

cheval, etc. Nous arrivâmes à la ville. Elle est située sur une

élévation, au bord d'un grand fleuve qui descend de montagnes

couvertes de neige; ces montagnes sont celles qui séparent cette

région de la Castille appelée Vieille Castille. Madrid se trouve

dans la Castille qui porte le nom de Nouvelle-Castille. Le fleuve

a beaucoup d'eau pendant l'hiver à cause des neiges qui tombent

sur ces montagnes; on l'appelle Manzanarès. Il est traversé

par deux grands ponts dont l'un est admirablement construit.

L'autre avait été détruit par le courant: on est en train de

réunir les matériaux pour sa reconstruction. Les piliers sont

déjà achevés, et l'on a établi par-dessus des poutres solides

sur lesquelles peuvent passer les voitures, les charrettes et

autres véhicules, ainsi que les gens. Nous entrâmes donc dans

la ville. C'est une ville grande, bien bâtie, vaste, spacieuse

et renfermant une population considérable. Nous y trouvâmes des

prisonniers (musulmans) joyeux et contents, proclamant à haute

voix la profession de foi et la bénédiction sur le prophète, que

Dieu le bénisse et le salue! et faisant des vœux de victoire pour

notre maître El Mansoûr billah. Les enfants chrétiens répétaient

leurs cris. Nous passâmes, en entrant, devant le palais du roi.

Nous l'aperçûmes debout à une fenêtre et regardant de derrière la

vitre. «C'est celui-là (le roi),» nous dit-on. Les prisonniers

nous accompagnaient, continuant à pousser leurs cris de joie. On

nous fit passer par de larges rues, toutes dallées en pierres,

jusqu'à ce que nous arrivâmes à une maison située près de celle

du roi. C'est une grande maison qu'il réserve pour y loger (les

ambassadeurs) qui arrivent des États éloignés et d'une nation

autre que les chrétiens. Pour ceux-ci, en effet, la coutume est

qu'ils descendent chez le roi durant trois jours et se pourvoient

eux-mêmes d'une maison d'habitation, s'ils viennent avec

l'intention de résider et d'habiter; car il est dans les habitudes

des souverains européens de s'adresser des envoyés qu'on appelle

ambassadeurs et qui servent là d'intermédiaires entre eux et les

souverains pour la correspondance et les autres affaires qu'ils

ont les uns avec les autres. Ceux qui arrivent sans appartenir à

ces nations descendent dans cette maison jusqu'à ce qu'ils s'en

aillent, comme l'ambassade des Turcs qui vint en Espagne il y a

quarante ans. On a prétendu qu'elle arrivait de Constantinople,

mais la vérité est qu'elle avait été envoyée par un de ces fous

qui voudraient créer des embarras au sultan de Constantinople. Il

y a trois ans, il en est venu une de la Moscovie, pays éloigné,

situé du côté du pôle nord. Ces ambassadeurs arrivèrent auprès

du roi d'Espagne pour demander à sa mère la main d'une de ses

nièces[46] qui se trouvait en Allemagne; le roi de Moscovie

voulait l'épouser. Mais comme les parents de la jeune fille ne

désiraient pas ce mariage, on le fit dépendre de la décision que

prendrait sa tante maternelle et on fit partir les ambassadeurs

pour l'Espagne. Telle est la cause de la venue de l'ambassade

moscovite auprès du roi, d'après ce que l'on a raconté.

[Note 45: Introducteur des ambassadeurs.]

[Note 46: Fille de sa sœur.--La mère de Charles II, Marie-Anne

d'Autriche, fille de l'empereur Ferdinand III, mourut le 16 mai

1696.]

En entrant dans ce logis, nous trouvâmes une maison très grande;

elle avait été garnie de tapis, de tableaux et de tous les

approvisionnements. Nous y trouvâmes aussi un serviteur qui

veillait à son entretien; c'était un des serviteurs chargés du

lit du roi. Il nous transmit les salutations de son souverain,

après nous avoir souhaité la bienvenue à plusieurs reprises.

Nous demeurâmes là douze jours. Notre entrée à Madrid eut lieu

le samedi, septième jour du mois de _rabiʽ_ de notre prophète.

Durant ces douze jours, nous recevions la visite du comte qui

était chargé de nous, du serviteur de la maison et d'autres

personnages de distinction. Ils venaient matin et soir nous saluer

de la part de leur maître. «Le roi, nous disaient-ils, désire que

vous vous reposiez des fatigues du voyage; il se prépare à vous

donner audience et fait les plus grands apprêts pour que votre

réception ait lieu en grande pompe.» Aussitôt que les douze jours

furent écoulés, le comte chargé de nous vint nous informer que son

souverain était prêt à nous recevoir.

Il se mit à nous questionner sur la manière dont nous saluerions,

afin d'en donner avis au roi avant notre entrée, attendu que nous

étions les premiers de notre nation, que Dieu l'exalte! à être

reçus par lui. Nous lui fîmes connaître quel était notre salut

entre coreligionnaires et celui que nous donnions aux personnes

n'appartenant pas à notre religion. Celui-ci était ainsi conçu:

«Que le salut soit sur celui qui suit la droite voie,» sans une

parole de plus. Il s'en alla informer son maître de notre réponse.

Le roi fut tout étonné de cette formule de salutation à laquelle

il n'était pas habitué et qu'il ne pouvait qu'accepter, sachant

bien que nous étions fermement résolus à ne pas y ajouter un

mot. Le comte revint tenant à la main un papier sur lequel on

avait écrit la manière dont nous entrerions, quels personnages

étaient désignés pour nous rencontrer à la porte et qui était

leur chef, afin que nous fissions attention à l'étiquette les

concernant. Il ajouta que le majordome,--ce qui signifie _wakîl_

(préposé),--serait à telle porte accompagné de tels et tels hauts

dignitaires et ayant avec lui tels et tels soldats de la garde;

qu'à telle porte, il y en aurait tant et tant. «Et à telle porte,

nous dit-il, les principaux seigneurs de la noblesse, ducs et

autres, viendront au-devant de vous.»

Le lendemain, il arriva chez nous à l'heure fixée; son souverain

s'était préparé pour la réception. Il nous conduisit vers le

palais. Nous trouvâmes les gens de la ville tous rassemblés,

femmes et hommes, et ce ne fut qu'avec de grands efforts et

beaucoup de peine que nous pûmes y atteindre, tant la foule

était considérable. Quand nous fûmes à proximité de la porte,

nous rencontrâmes le majordome, _wakîl_, accompagné des grands

personnages et des soldats. Il salua et nous souhaita la

bienvenue. Étant entrés dans la maison qu'ils appellent en leur

langue «palacio,» mot qui signifie _mechouar_, nous commençâmes

à défiler devant les groupes de hauts personnages et de grands

seigneurs qui nous saluaient. Chacun d'eux se tenait debout à la

place qui lui avait été assignée. Puis nous pénétrâmes dans une

grande salle surmontée d'une coupole et à la porte de laquelle

nous rencontrâmes le secrétaire du grand Conseil. C'est un

homme âgé, que la vieillesse a voûté. Il nous fit le meilleur

accueil. Il était entouré de plusieurs ducs et comtes. Il nous

introduisit dans une autre salle à coupole. Nous trouvâmes

alors le roi debout, le cou orné d'une chaîne d'or. Telles sont

les coutumes des rois européens. Cette chaîne, chez eux, tient

lieu de couronne. A sa droite était une table d'or incrustée de

pierreries. Il l'avait fait disposer et placer, pendant notre

séjour, après notre arrivée, pour y déposer la lettre du sultan,

par respect pour celui qui l'avait envoyée, que Dieu l'exalte!

A la droite de la table se tenait un de ses ministres appelé le

_condestable_ (connétable); c'est son ministre qui a en mains

les revenus et les dépenses ainsi que l'intendance du palais et

de tout ce qui regarde particulièrement le roi, sa famille et sa

maison. C'est un des hauts fonctionnaires du Conseil. Ce ministre

avait à sa droite la reine, qu'entouraient en grand nombre les

femmes et les filles des grands seigneurs. A la gauche du roi

se tenaient d'autres ministres. Quand nous fûmes entrés dans

l'appartement où il se trouvait, il nous souhaita la bienvenue

et se montra gai et de bonne humeur, nous témoignant beaucoup de

politesse et d'égards. Il nous demanda à plusieurs reprises des

nouvelles de notre maître El Mansoûr billah et, en prononçant

son nom, il ôta, en signe de respect et d'honneur, le chapeau

qu'il avait sur la tête. «Il va très bien, grâce à Dieu,» lui

dîmes-nous, et nous lui présentâmes la lettre du sultan, après

l'avoir baisée et mise sur notre tête. Il la prit de sa main,

la baisa et la déposa sur la table préparée à cet effet; il

s'était de nouveau découvert. Ensuite il se mit à nous adresser

des questions sur notre voyage et sur la fatigue et les ennuis

que nous avions éprouvés en route. Nous lui répondîmes: «(Nous

avons accompli le voyage) très bien.» Nous le remerciâmes de ce

qu'il avait fait et de ce qu'avaient fait ses serviteurs qui nous

avaient escortés pendant la route. Il en fut content et satisfait,

et, après que nous eûmes échangé encore quelques paroles, il

ajouta: «Louange à Dieu qui vous a fait arriver en bonne santé!

Nous reparlerons de l'objet de votre voyage une autre fois.» Et

nous sortîmes de chez lui accompagnés par ceux qui l'entouraient

et qui vinrent nous reconduire jusqu'à notre demeure.

Ce roi est un homme encore jeune; il est âgé d'environ trente

ans[47]. Son teint est blanc; sa taille, petite; son visage est

allongé et son front large. Il se nomme Carlos _checondo_, ce qui

signifie «second». Les Espagnols entendent par là qu'il est le

second de sa famille portant ce nom. Originaire de la Flandre, en

Hollande, il n'est pas de la race des rois d'Espagne qui firent

la guerre aux musulmans et s'emparèrent de l'Andalousie, de la

Castille et d'autres provinces de ce pays. En effet, le premier de

ces rois-là portait le nom de Saint-Ferdinand[48] et c'est celui

qui s'empara de Grenade et de tous les musulmans qui restèrent

sur le territoire de cette ville. Il avait fixé sa résidence

à Séville, que Dieu en fasse de nouveau une cité musulmane!

Lorsqu'il mourut, il laissa un fils appelé Ferdinand comme son

père et surnommé le Catholique[49]. Il occupa le trône, après son

père, durant peu d'années, et mourut sans laisser d'enfant mâle. A

sa mort, la royauté fut exercée par sa femme _Zábîl_ (Isabelle),

fille du roi d'Aragon. Aragon est une des capitales de cette

_ʽadouah_ et une résidence royale.

[Note 47: Charles II naquit le 6 novembre 1661.]

[Note 48: C'est Ferdinand III, roi de Castille et de Léon, qui

porte le titre de saint. Il mourut le 30 mai 1252. Il s'empara

de Cordoue en 1236, de Séville en 1248, de Xérès, de Cadix, de

San Lucar, etc., en 1250. Le roi de Grenade Abou Saïd se rendit

son vassal et lui abandonna Jaën. Ferdinand III fut canonisé l'an

1671.]

[Note 49: Ferdinand V le Catholique était fils de Jean II, roi

de Navarre et d'Aragon; il épousa en 1469 Isabelle de Castille,

qui mourut en 1504; lui-même ne mourut qu'en 1516; mais en 1505,

Philippe Ier, dit le _Beau_, et mari de l'infante Jeanne, prit le

titre de roi de Castille.]

Voyage en Espagne d'un Ambassadeur Marocain (1690-1691) · 第 3 / 10 段