Le fleuve est traversé par un grand nombre de ponts très bien

construits. A la porte de la ville de Cordoue il en est un grand

au-dessous duquel on voit des vestiges d'un autre pont. On prétend

que le plus bas est celui qu'établirent les Musulmans; détruit par

le courant, il y a environ dix ans aujourd'hui, les chrétiens ont

élevé un peu au-dessus un autre pont nouveau, composé de dix-sept

arches.

De Cordoue à une ville qu'on appelle El Carpio, on compte quinze

milles. C'est une petite ville située sur une élévation du

terrain, également à proximité du Guadalquivir. Sur le fleuve sont

installées des machines à irrigation (_dawâlîb_) et des norias

(_nawáʽîr_) qui font monter l'eau du fleuve jusqu'à des jardins

groupés au-dessous de la ville. Les habitants sont laboureurs et

agriculteurs; ce sont presque des nomades. Sur les deux rives du

fleuve on aperçoit un très grand nombre de hameaux et de villages.

De cette ville d'El Carpio à celle qu'on appelle Andujar, il y a

vingt et un milles[34]. Andujar est une ville ancienne où l'on

trouve des traces de civilisation. Elle est également située

sur la rive du Guadalquivir. Ce fleuve est traversé, près de la

ville, par un grand pont de l'époque des Musulmans. La plaine

(_fahs_) est couverte d'un nombre infini de champs d'oliviers, de

plantations, de jardins et de terres labourées. Ses habitants sont

laboureurs et agriculteurs. Selon toute probabilité, la population

d'Andujar est issue des Musulmans d'Espagne (_Andalos_), et le

plus grand nombre descend des _Oulâd es-Sarrâdj_ (Abencérages)

qui avaient embrassé le christianisme sous le règne du sultan

Hasan, dernier roi de Grenade. A ce que prétendent les chrétiens

et d'après ce qu'ils rapportent dans leurs chroniques, un des

Oulâd ebn Zekry, les Grenadins, à Grenade, avait dénoncé au roi un

des Oulâd es-Sarrâdj en l'accusant d'entretenir des conversations

et des relations avec la femme du fils du roi. Le roi étant entré

dans une violente colère contre les Oulâd es-Sarrâdj qui étaient

avec lui à Grenade en fit mettre à mort plusieurs d'entre les

chefs. Les Abencérages formaient jusqu'à cette époque la plus

forte armée des Musulmans. Andujar, leur ville, resta en leur

possession après la conquête de Grenade et de son territoire par

les infidèles: ils luttaient pour la défendre et repoussaient

les envahisseurs. Aussitôt qu'ils eurent reçu la nouvelle des

meurtres commis sur leurs frères à Grenade, poussés par le

sentiment de leur honneur outragé, par la honte, la colère et la

fureur, ils montèrent à l'instant même à cheval et se rendirent

auprès du prince (chrétien) alors régnant. Après avoir embrassé

le christianisme entre ses mains, ils sortirent de son palais, se

dirigeant vers Grenade qu'ils attaquèrent. Ils assistèrent ensuite

avec le roi aux batailles qui se livrèrent à Grenade et sur son

territoire. Que Dieu nous préserve de l'erreur après la croyance

véritable et de l'égarement après la vraie direction!

[Note 34: On compte par le chemin de fer quarante-neuf kilomètres.]

La plupart des descendants de ces (Musulmans) christianisés qui

sont à Andujar comptent parmi les nobles de la ville; toutefois

leur noblesse n'est pas considérée l'égale de celle qui passe

en héritage aux chrétiens de père en fils, comme les titres

de duc, de comte et autres semblables. Toute la noblesse dont

ils jouissent aujourd'hui consiste pour les descendants des

Abencérages devenus chrétiens à se transmettre par héritage

le privilège de porter sur l'épaule une croix dessinée sur le

vêtement dont ils s'enveloppent. Tel est le signe auquel se

distinguent les nobles parmi eux. Les fonctions dont sont investis

les restes de cette famille sont la secrétairerie, le gouvernement

des villes, la police et autres n'ayant ni une grande importance

ni une puissante autorité, telles que le commandement des armées

et le gouvernement des grandes provinces ou des villes capitales

comme Séville et autres du même rang. Quoi qu'il en soit, ces

gens-là sont très nombreux, dans ces districts: leur nombre est

incalculable. Parmi eux, les uns revendiquent cette généalogie

et d'autres, non. Il en est même qui ont horreur d'en entendre

parler. Ceux qui répudient cette descendance et se refusent à la

reconnaître se prétendent originaires des montagnes de la Navarre,

montagnes éloignées de la Castille et où s'étaient réfugiés les

débris des chrétiens lors de la conquête de l'Andalos par les

Musulmans. Ils s'enorgueillissent de rapporter leur origine

à ces montagnes et au territoire limitrophe. Les descendants

de ces anciens Musulmans actuellement investis d'une fonction

gouvernementale ne repoussent pas leur généalogie.

J'ai rencontré un jour à Madrid un personnage dont le nom

m'échappe en ce moment: il était dans une voiture lui appartenant

et plusieurs dames, les unes jeunes, les autres âgées, mais

toutes d'une grande distinction et d'une beauté remarquable,

l'accompagnaient. Il s'arrêta et, après nous avoir salués à

plusieurs reprises, il nous témoigna, ainsi que les dames qui

étaient avec lui, beaucoup d'affabilité et de prévenances. Nous

répondîmes comme nous le devions à sa courtoisie. Lorsqu'il voulut

partir, il se fit connaître, en disant: «Nous sommes de la race

des Musulmans, de la descendance des Oulâd es-Sarrâdj.» Dans la

suite je m'informai de lui et il me fut répondu qu'attaché au

ministère d'État en qualité de secrétaire, c'était lui qui était

chargé de lire les requêtes, les pétitions et autres pièces du

même genre.

De même un certain nombre d'habitants de Grenade, investis dans

cette ville de charges et de fonctions, avaient leur résidence

à Madrid. Ils venaient nous voir en compagnie de don Alonso,

un des descendants du roi de Grenade; ils faisaient remonter

leur origine à la race qui était à Grenade. La perversité s'est

emparée d'eux. Que Dieu nous en préserve! Parfois ils nous

posaient des questions sur la religion de l'islâm et sur des

points s'y rattachant. Quand ils entendaient nos réponses,

relativement aux dogmes religieux, aux lois de la purification,

base de l'islamisme, etc., ils étaient émerveillés de ce

qu'ils entendaient, y prêtaient la plus grande attention et en

faisaient l'éloge en présence des chrétiens, sans se préoccuper

de l'assistance. Ils ne cessèrent, durant notre séjour dans la

ville de Madrid, de nous faire de fréquentes visites et de venir

régulièrement nous voir. Ils nous montraient beaucoup d'amitié

et d'affection. Nous demandons à Dieu, qu'il soit exalté! de les

conduire dans la droite voie et de les guider vers la religion

solide.

De cette ville d'Andujar à une ville qu'on appelle Linarès, il y

a vingt-quatre milles. A une distance de trois ou quatre milles

de la ville d'Andujar, on se sépare du Guadalquivir, qu'on laisse

sur sa droite, au point où l'on descend des montagnes. Linarès

est une ville moyenne, ayant conservé des vestiges d'une ancienne

civilisation. La majeure partie de ses habitants se compose

des descendants des Andalos. En dehors de la ville existent de

nombreuses mines de plomb[35]; ce métal est transporté dans

beaucoup de villes d'Espagne.

[Note 35: Les importantes mines de sulfure de plomb et de cuivre

de Linarès appartiennent actuellement à l'Etat, qui les fait

exploiter.]

Quand nous arrivâmes à Linarès, les habitants vinrent au-devant

de nous, suivant la coutume, pour nous saluer. Nous vîmes aussi

venir plusieurs moines qui nous présentèrent leurs salutations et

nous demandèrent, au nom des religieuses, d'aller les visiter.

Nous leur promîmes notre visite pour le lendemain. Etant sortis

de la ville, dans la matinée, nous allâmes frapper au couvent

où elles étaient enfermées. Nous fûmes introduits: nous les

trouvâmes dans une maison contiguë à une église et séparée d'elle

par un grillage en cuivre, d'où elles pouvaient voir l'église

et entendre la messe. Ces religieuses sont extrêmement gardées

et enfermées. On y rencontre depuis la jeune fille de sept ans

jusqu'aux vieilles les plus âgées; toutes sont vierges. Leur

coutume à cet égard est que toute personne ayant envie de se faire

religieuse et d'embrasser la vie dévote entre dans le couvent

installé dans ce but, qu'elle soit jeune ou vieille, après avoir

juré et rendu témoignage qu'elle n'a choisi l'entrée dans cet

établissement qu'une fois éteints en elle tous désirs et besoins

mondains, et qu'elle n'éprouve aucune passion pour un homme, ni

velléité de voir, d'entrer ou de sortir. Elle est alors admise au

couvent et revêt un habillement grossier. Celles qui ont de la

fortune touchent leurs revenus par acompte; celles qui en sont

dépourvues servent les autres et vivent avec elles, ou bien elles

sont entretenues sur la dotation qui leur est affectée. Dans ce

couvent destiné aux religieuses, appelées en langue européenne

_monkâs[36]_, il ne pénètre absolument aucun homme. Elles ont des

vieilles chargées de les garder. Ainsi, l'une d'elles est-elle

atteinte d'une maladie qui nécessite la présence du médecin,

celui-ci est appelé et il n'arrive auprès de la malade qu'escorté

de quatre vieilles, l'une à sa droite, l'autre à sa gauche, la

troisième derrière et la quatrième devant lui. Elles l'entourent

aussitôt qu'il franchit la porte du couvent et ne le quittent

qu'à sa sortie. L'entrée d'une femme au couvent équivaut à sa

mort, attendu qu'elle n'a plus besoin de rien. Toutefois celle

d'entre elles qui entre encore jeune, avant la puberté, y reste

jusqu'à l'approche de l'âge pubère. Elle est alors consultée et

entièrement libre de choisir. Si elle préfère cet établissement,

qu'elle l'aime mieux et dise: «Je n'ai aucun désir de sortir ni

de me marier,» après qu'elle a été laissée seule pour réfléchir,

sa décision est constatée par témoins et on prend d'elle des

promesses et des engagements attestant qu'elle demeure là de son

propre gré et qu'il ne lui reste plus ni attachement ni sympathie

pour aucune des choses du monde. Aime-t-elle mieux sortir et se

marier, il n'est mis aucun empêchement à son choix et sa demande

est accueillie. Il en est qui préfèrent rester au couvent à

cause de l'habitude qu'elles en ont prise; d'autres, en agissant

ainsi, s'imaginent suivre la meilleure voie; d'autres encore

redoutent d'être blâmées et honnies pour être sorties après avoir

été considérées comme religieuses. Le motif le plus fort de leur

entrée au couvent est le manque de dot à donner à un mari. Il

est, en effet, dans la coutume des chrétiens que la femme fournit

la dot de chez elle. Il s'est établi sur ce point une telle

rivalité que, par suite, nombre de personnes ne peuvent la donner,

à l'exception de celles qui jouissent d'une grande opulence ou

acquièrent une grande succession, et elles entrent dans cet

établissement, fondé dans ce but, lorsqu'elles ne se trouvent pas

suffisamment riches. Parmi ces religieuses on rencontre aussi

des personnes appartenant à la plus haute noblesse et possédant

une fortune considérable: elles prétendent se consacrer à la vie

dévote et abandonner les biens de ce monde, leur rang, leurs

titres, qu'elles laissent à d'autres de leurs sœurs ou de leurs

parentes, pour entrer au couvent. La plupart d'entre elles sont

vierges. Il en est que leur père ou leur mère désire garder à

l'abri des dangers du monde et de l'opprobre des passions: on

les enferme donc dans ce couvent à l'effet de les sauvegarder

et de les préserver jusqu'au moment de leur mariage, et on les

fait alors sortir. C'est ainsi que j'ai vu dans une maison de

religieuses de la ville de Séville, une jeune fille remarquable

par son extrême beauté, sa taille bien proportionnée et son

gracieux et frais visage: elle avait quatorze ans ou à peu près.

Son costume différait de celui des religieuses. Comme je m'enquis

d'elle et dû motif de la différence de son costume, qui n'était

pas le même que celui des autres religieuses, elles me répondirent

qu'elle avait été mise là pour être gardée et préservée jusqu'à

son mariage. Son père la leur avait confiée pendant qu'elle était

encore à la mamelle, âgée de vingt mois. Ces religieuses ont des

opinions et des pratiques qui s'éloignent de celles des moines.

Il existe parmi elles un ordre appelé _Al Amakâlsoûs_. Leur règle

monacale est de ne gagner et thésauriser ni une pièce de cuivre,

ni une monnaie d'or. Elles vivent d'aumônes que les chrétiens

prétendent être la (véritable) aumône.

[Note 36: C'est l'espagnol _monjas_.]

De même, il existe un ordre de femmes ayant une règle de vie

ascétique très rigoureuse; elle consiste en ce que, dès son

entrée dans le couvent connu pour appartenir à cet ordre, la

femme prend les engagements les plus formels et jure qu'elle

renonce absolument au monde et à tout intérêt terrestre, et

qu'elle ne regardera plus personne autre que ses compagnes du

couvent, au point que, si son père ou sa mère désire la voir,

elle doit se couvrir le visage d'un voile qui l'empêche de les

regarder. Contrairement à ce qui se passe dans les autres ordres,

ces religieuses sont méprisées et vivent dans la misère. Même

les fenêtres grillées qui les séparent de l'église et d'où elles

entendent l'impiété, sont excessivement étroites et dans un lieu

obscur; en outre, la fenêtre est garnie extérieurement, du côté

de l'église, de fers crochus, de pointes acérées et de nombreux

clous qui empêchent d'en approcher, quoique le grillage soit très

serré, de peur que personne ne s'avance jusque-là. La fenêtre

est petite et placée dans un endroit obscur afin que de là elles

ne voient rien et ne soient point vues. Les religieuses de cet

ordre établies dans la ville de Carmona demandèrent à nous voir

et le gouverneur nous pria de nous rendre auprès d'elles. Nous

les trouvâmes dans l'état que je viens de décrire, plongées dans

la malpropreté et la misère. Quand la conversation se fut établie

entre nous et que nous voulûmes partir, l'une d'elles dit: «Que

signifie cette phrase: _Que Dieu nous conduise ainsi que vous

dans la voie du salut_? Ne savons-nous pas certes où l'on nous

conduit[37]?» A la géhenne, lui répondis-je? Quel détestable

dénouement!»

[Note 37: Qor'ân, surate LVIII, verset 9.]

Cet ordre vit dans la malpropreté et est voué à la vie monacale la

plus sévère. Quant aux autres religieuses, elles passent leur vie,

il est vrai, emprisonnées, ne sortent jamais ni ne se marient,

sont réglées dans leur costume et subissent d'autres privations

mondaines. Néanmoins il y a loin de ces ordres à l'ordre rigide

dont nous parlons. Les autres religieuses suivent les pratiques

des moines en ce qui regarde la malpropreté et la richesse. Il

est tel moine, en effet, que tu trouves ayant embrassé cet état

comme un moyen d'arriver aux biens de ce monde et de les amasser;

car, s'il a quelque influence auprès du gouvernement, il touche

sur les revenus de la dotation des milliers (d'écus) destinés,

suivant lui, à le faire vivre. Il en est qui ont pris l'habit pour

se reposer des peines et des fatigues du monde; le repos leur

suffit. D'autres s'en servent en guise de bouclier qui les cache

et les protège, en même temps qu'il les met à l'abri des propos

des gens, attendu que personne ne peut dire quoique ce soit d'un

moine, ni l'accuser d'une vilaine action, en eût-il été le témoin

et l'eût-il constatée. Ces hommes sont les égarés, les pauvres,

les dévoyés du chemin de la vérité. Ils se sont égarés et ont

égaré les autres. Que Dieu en débarrasse la terre et la remplisse

de l'invocation perpétuelle de son nom! Les circonstances nous ont

entraîné à ces réflexions.

Revenons maintenant à la description de la ville de Linarès

où nous avons vu ces religieuses. Ainsi que nous l'avons dit,

c'est une ville de moyenne grandeur et conservant des vestiges

de civilisation. Ses habitants sont affables. Par suite de leur

affabilité et de leurs habitudes hospitalières, tous, hommes

et femmes, se rassemblèrent et apportèrent des instruments de

musique. Ils ont coutume de danser, homme et femme ensemble.

Ainsi, l'homme qui désire danser se lève et choisit sa danseuse,

jeune ou âgée; il la salue en ôtant le chapeau qu'il a sur la tête

et lui donne la main en signe d'accord; elle ne peut absolument

refuser. Les habitants de cette ville sont pour le plus grand

nombre adonnés au labourage et à l'agriculture. Il n'y existe

aucune maison de commerce, ni aucun objet de trafic, car elle

n'est pas comptée parmi les cités civilisées.

De cette ville de Linarès (nous nous dirigeâmes) vers le hameau

de _Torry Kouân Abân_ (Torre Juan Abad), qui est un grand hameau

dont les habitants sont plutôt nomades. Leur genre de vie est

semblable à celui de nos Berbers qui habitent les montagnes de

Fahs et leurs environs. Ils sortirent à notre rencontre le jour

de notre arrivée chez eux; une bande de leurs femmes tenaient à

la main des espèces de guitares (_mazâhîr_) et des tambours de

basque, suivant la coutume des Berbers de notre pays. Leur chant

diffère de celui des chrétiens qui habitent les villes civilisées.

Nous fîmes notre entrée dans ce hameau le jour de notre départ de

Linarès, jour où nous quittâmes la contrée appelée Andalousie pour

entrer dans la Manche, dont nous avons déjà parlé et qui est un

pays rude, montagneux, plein de pierres et de sentiers raboteux,

de marais aux épais fourrés, d'arbres et de rivières desséchées;

car cette région nommée Manche est une contrée très sèche où il ne

pousse que de l'absinthe. C'est surtout un pays sec relativement à

l'Andalousie; il est presque entièrement dépourvu d'eaux, sa terre

est rouge et ses villes sont dans un état primitif, contrairement

à ce qu'on trouve dans l'Andalousie.

Du hameau de Torre Juan Abad, le mot _torre_ veut dire «tour,»

nous arrivâmes à une maison disposée pour recevoir les voyageurs,

près d'une ville qu'on appelle _Chokalânah_ (Socalana); car

celle-ci est située au pied d'une montagne et écartée de la route.

Telles sont les coutumes espagnoles dans toute cette province

d'Andalousie et autres lieux du pays de l'_ʽadouah_: à chaque

deux ou trois étapes, ils établissent un _fondoq_ (hôtellerie)

ou une maison propre à loger les hôtes et les voyageurs. Quand

le voyageur arrive dans l'un de ces établissements, il y descend

et trouve telle nourriture qu'il désire, à des prix variés,

suivant ses moyens de fortune; il trouve aussi du fourrage pour

ses montures et un lit pour lui. Il mange, se repose et nourrit

ses bêtes, si c'est pendant le jour. Si la nuit est venue, il n'a

qu'à parler et à faire connaître ce qu'il préfère et désire. Quand

il veut partir, la femme ou la fille de celui qui est chargé du

_fondoq_ ou de la maison installée pour les voyageurs vient à lui

tenant à la main une note sur laquelle elle a calculé le prix de

sa nourriture et de l'entretien des bêtes de somme, le loyer de

la chambre et du lit. Il ne peut refuser de donner tout ce qu'on

lui a compté, sans éplucher la note, le maître de l'hôtellerie

ou de l'établissement payant au roi pour cette installation une

redevance déterminée. Aussi ne rencontre-t-on aucun voyageur en

ce pays, son trajet soit-il court ou long, qui passe la nuit en

pleine campagne ou qui fasse la sieste là où l'envie l'en prend.

Le voyage ne s'accomplit que dans un temps donné, pour un parcours

fixé, attendu qu'en partant il sait qu'il fera la sieste dans

tel endroit et passera la nuit dans tel autre. Le voyageur ne

porte avec lui, pendant la durée de son voyage, ni provisions,

ni aliments quelconques; il n'a besoin que de se munir d'argent

pour ses dépenses. Ces dépenses sont très fortes à cause des prix

toujours élevés. Ainsi tu rencontres en Espagne tel homme désirant

vivre sans aucun excès dans le boire ni le manger et recherchant

l'économie sans prodigalité. Eh bien! malgré tous ses efforts,

un écu ne lui suffit pas. Quant à ceux qui aiment à faire bonne

chère, leurs dépenses sont très grandes, et ils ont besoin de

beaucoup d'argent.

En dépit de cette prospérité et du grand nombre de hameaux,

villages et villes qui existent en Espagne, personne ne peut

voyager seul pendant la durée des travaux agricoles dans la Sierra

Morena et dans toute la province de la Manche, tant est grande

la crainte qui y règne, tant il y a de brigands. Les chrétiens

qui étaient chargés du soin de nous conduire prenaient leurs

précautions et se tenaient prêts, dès que nous parvînmes dans

cette région. Ils n'aimaient pas qu'aucun de nos compagnons et

de nos gens allât en avant ou restât en arrière, de peur des

accidents. Rencontrions-nous trois ou quatre individus, nous leur

demandions pourquoi ils passaient par petits groupes. «C'est que,

disaient-ils, de pareilles gens sont à redouter, car quand ils

en trouvent l'occasion, dans ces régions peu sûres, ils agissent

comme les brigands et il est impossible de découvrir même leur

trace. Quant aux brigands, il n'y en a là que rarement.»

Je rencontrai à Torre Juan Abad, pendant que je revenais de

Madrid, un homme d'un village appelé Qousara, distant de quelques

milles dudit Torre. M'ayant salué et souhaité la bienvenue, il

me dit qu'il était lié de grande amitié avec don Alonso, le

petit-neveu du roi de Grenade, et prétendit qu'il lui avait écrit

de Madrid une lettre dans laquelle il lui imposait l'obligation

de nous accompagner dans cet endroit dangereux, et le pressait

de ne pas nous quitter pendant notre trajet à travers ce pays,

où l'on s'attend constamment à quelque attaque. Cet homme était

du nombre des brigands de cette montagne. Il était très fort et

très courageux. On raconte qu'à l'époque où il se livrait au

brigandage, le roi d'Espagne envoya un jour un détachement de

trois cents archers pour le saisir. Il se cacha dans un coin

de ces montagnes, et les hommes s'en retournèrent sans avoir

pu mettre la main sur lui. Il revint alors dans sa maison à

Qousara et, aujourd'hui, il y habite sans rien craindre ni pour

sa personne, ni pour ses biens. Cependant il désirerait obtenir

du roi un sauf-conduit au moyen duquel il serait en sûreté et

qu'il garderait en signe de réhabilitation et de grâce. Quant à

lui, pour sa personne, il n'a peur de rien. Nous avons vu ses

pâturages (_ʽazâïb_) et ses chevaux paissant librement sur une

grande étendue de terrain, près de la ville. Ils étaient laissés

en liberté au milieu des pâturages. Lui-même nous a cité les

actes de brigandage qu'il a commis dans cette montagne; mais

actuellement il en témoigne du repentir. «Si j'étais prêt pour le

voyage, me dit-il, je me rendrais avec toi chez Mouley Ismaʽïl[38]

et lui demanderais une lettre de recommandation pour le roi

d'Espagne afin qu'il m'accorde ma grâce et que mon esprit soit

tranquille. Si, dans la suite, quelqu'un arrivait dans ce pays, je

l'accompagnerais et viendrais avec lui.» Lorsqu'il voulut mettre à

exécution le projet pour lequel il était venu, c'est-à-dire nous

accompagner, nous lui dîmes: «Nous n'avons pas besoin que tu nous

accompagnes; il vaut mieux que tu t'en retournes chez toi.» Nous

insistâmes pour le renvoyer; mais il refusa et voulut absolument

venir avec nous et nous tenir compagnie. Nous le laissâmes donc

faire, tant pour qu'il satisfît son désir qu'à cause de l'amitié

de don Alonso dont il se prévalait. Il nous accompagna une journée

ainsi qu'un de ses amis, et nous quitta après avoir pris de nous

l'engagement de retourner à sa demeure.

[Note 38: Mouley Ismâʽîl, que l'ambassadeur désigne plus

généralement sous le titre honorifique d'El Mansoûr billah, est

le deuxième sultan de la seconde dynastie (Filély) des Chérifs du

Maroc, encore régnante. Ce prince, dont le long règne dura de 1672

à 1727, chassa les Anglais de Tanger en 1684. Aidé par Louis XIV,

il reprit en 1689 Larache aux Espagnols, auxquels il avait déjà

enlevé Mahdiyah huit ans auparavant. Mais il assiégea vainement

Ceuta.]

Voyage en Espagne d'un Ambassadeur Marocain (1690-1691) · 第 2 / 10 段