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BIBLIOTHÈQUE ORIENTALE ELZÉVIRIENNE

XXXVIII

VOYAGE EN ESPAGNE

ANGERS, IMPRIMERIE BURDIN ET Cie, RUE GARNIER, 4.

VOYAGE

EN ESPAGNE

d'un

AMBASSADEUR MAROCAIN

(1690-1691)

TRADUIT DE L'ARABE

PAR

H. SAUVAIRE

_Consul de France en retraite_.

PARIS

ERNEST LEROUX, ÉDITEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE

DE L'ÉCOLE DES LANGUES ORIENTALES VIVANTES, ETC.

28, RUE BONAPARTE, 28

1884

La traduction qui suit a été faite en partie sur le manuscrit de

la Bibliothèque nationale de Madrid coté Gg. 192, et en partie sur

un manuscrit appartenant à M. de Gayangos, et qui paraît n'être

qu'une copie du premier. Le manuscrit de la Bibliothèque est porté

au Catalogue avec cette mention: _Viaje á España de un Embajador

enviado por Muley Ismael á Carlos II, y observaciones que hace en

todo lo que vió. Viage hecho por los años 1680 á 1682_. La mort du

pape Alexandre VIII et la prise de Mons par les Français, pour ne

citer que ces deux événements relatés par l'ambassadeur marocain,

prouvent qu'il se trouvait en Espagne en l'année 1691. Il dut

s'embarquer à Ceuta avant la fin de 1690. Son nom nous est inconnu.

Robernier, par Montfort (Var),

le 31 mars 1884.

VOYAGE EN ESPAGNE

D'UN

AMBASSADEUR MAROCAIN

(1690-1691)

DU PORT DE LA MONTAGNE DE TAREQ[1]

[Note 1: _Djebel Târeq_, d'où nous avons fait Gibraltar.]

C'est la montagne appelée Mont de la Conquête, parce qu'elle fut

le point de départ de la conquête de l'Andalos lorsque Târeq, à

qui Dieu fasse miséricorde! y aborda. Le passage de Târeq dans

ce pays s'effectua après que Moûsa ebn Nosayr, Dieu lui fasse

miséricorde! eut expédié dans la péninsule des détachements de

cavalerie par l'ordre de l'émir El Walîd, fils d'ʽAbd el Malek.

Moûsa gouvernait alors l'_Ifriqiyah_[2] au nom d'El Walîd, et

Târeq commandait à Tanger pour Moûsa. Entre Youliân (Julien),

préfet de la partie de l'ʽ_adouah_[3] qui longe la mer, et

entre Moûsa avaient été échangés des rapports d'intimité et une

correspondance ayant pour objet d'inviter le général musulman

à franchir (le détroit) et à pénétrer dans l'île Verte. Moûsa

écrivit à El Walîd pour lui faire part de ces sollicitations.

«Rends-toi compte (de l'état) du pays au moyen de quelques

détachements de cavalerie,» lui répondit le khalife. Il conduisit

une expédition, fit un riche butin et des prisonniers et retourna

au pays de Barbarie, où la guerre contre les Berbers infidèles

réclamait sa présence. Quand ceux-ci eurent embrassé l'islamisme,

après un horrible pillage et la perte d'un grand nombre de leurs

femmes et de leurs enfants emmenés en captivité, les incursions

furent peu à peu dirigées contre les infidèles de l'Andalos.

Le premier détachement étant revenu sain et sauf et chargé

de butin, Moûsa s'occupa d'en faire passer un autre l'année

suivante. Le narrateur a dit: Lorsque Julien invita Moûsa à

envahir l'Andalos, on rapporte que le chef musulman se transporta

auprès du Commandeur des Croyants El Walîd, fils d'ʽAbd el Malek,

qu'il informa de cette démarche; mais le khalife lui défendit

d'y donner suite: «N'expose pas à l'aveugle les Musulmans.--Émîr

des Musulmans, reprit Moûsa, je n'enverrai que mon esclave Târeq

avec les Berbers. S'ils sont vainqueurs, nous profiterons de la

victoire; s'ils succombent, nous serons indemnes de tout dommage

envers eux.» El Walîd lui ordonna alors de partir et de mettre ce

projet à exécution.

[Note 2: L'Afrique proprement dite des Romains.]

[Note 3: Les Arabes donnent également le nom d'_ʽadouah_ (passage)

aux deux parties de l'Afrique et de l'Espagne bordant le bras de

mer que franchirent les conquérants musulmans. Ce terme désigne

aussi, d'une manière plus générale, tantôt l'Espagne et même le

continent européen et tantôt le Maroc.]

Quelque temps après, Julien arriva avec sa fille du château

de _Lodrîq_ (Rodrigue) à Ceuta; Moûsa se trouvait dans (la

capitale de) l'Ifriqiyah. S'étant rendu auprès de ce dernier, il

lui dépeignit l'état de l'Andalos, sa richesse, sa proximité;

lui parla avec mépris des habitants et fit valoir combien les

circonstances étaient favorables. «Je crois à ton conseil, lui

dit Moûsa; toutefois la religion me fait hésiter.» Julien prit

alors avec lui les hommes qui accompagnèrent Târeq et envahit à

leur tête le pays: ils revinrent avec un immense butin et sains et

saufs. Moûsa rassuré jugea à propos d'envoyer les Berbers sous le

commandement de Târeq.

Târeq effectua son passage du côté de Ceuta et descendit à

proximité de la montagne dont nous venons de parler, dans une

petite île qui fait face à la ville sise au pied. C'est une petite

île d'un seul mille de longueur et de largeur, et ayant pour

limite un grand fleuve qui descend des montagnes de Ronda et de

son territoire, montagnes nombreuses, très élevées, vis-à-vis

desquelles se dressent dans le pays de Barbarie, celles d'El Fahs,

d'El Habat et autres. Du nom de cette petite île, cette _ʽadouah_

est appelée île. Toutefois le pays de l'_ʽadouah_ n'est pas une

île, puisque son territoire s'étend sans interruption jusqu'au

pays turc et autres contrées des infidèles, telles que la Flandre

et le pays d'Italie. Il n'existe actuellement dans cette île ni

habitation, ni construction.

Le port de Gibraltar est un grand port avec une large embouchure.

A son entrée s'élève un château fortifié, très solidement

construit et plein de munitions et de canons; car comme il

domine entièrement le port, c'est le lieu où les guetteurs et

les gardiens veillent pendant la nuit. Une muraille s'étend

tout le bas de la montagne, allant du château jusqu'à la ville,

sur une longueur d'un mille environ, et longe le bord de la

mer, pour se terminer à la ville. Les navires arrivent jusqu'à

celle-ci. C'est une ville de moyenne grandeur, plutôt petite;

elle n'est habitée que par les soldats et les gens se rattachant

à l'administration militaire. Sa situation à une extrémité (de

la péninsule) et en face (du pays) de l'islamisme fait qu'il

n'y a ni grands commerçants, ni habitants, comme on en trouve

dans les villes civilisées où l'on va se fixer pour s'y établir.

Ceuta, à cause de sa proximité, car elle est la plus voisine des

villes du littoral africain (_ʽadouah_), pourvoit de vivres la

population de Gibraltar; ces deux localités ne sont séparées que

par une distance de quinze milles par mer. La surveillance et

l'attention de ce littoral (espagnol) sont dirigées surtout du

côté du pays barbaresque faisant face au Mont de la Conquête;

toute la vigilance des Espagnols, en effet, et leurs précautions

ont ce point pour objectif, l'étude de leurs chroniques leur ayant

donné la certitude que jamais invasion n'a été effectuée que de ce

côté: le littoral espagnol n'a été conquis en premier lieu, et,

plus tard, les souverains de notre Maghreb, que Dieu leur fasse

miséricorde! n'y ont abordé que du côté situé vis-à-vis du Mont

de la Conquête et en face de _Tarîf_ (Tarifa).

Voici ce qui a fait donner à cette ville le nom de _Tarîf_:

Pendant que Moûsa ebn Nosayr, à qui Dieu fasse miséricorde!

était gouverneur de l'Ifriqiyah au nom d'El Walîd, fils d'ʽAbd

el Malek, et que Târeq commandait à Tanger de la part de Moûsa,

le barbare[4] Julien arriva de l'île Verte. Moûsa en informa El

Walîd qui lui écrivit en réponse: «Envoie des corps détachés pour

connaître le pays et n'expose pas à l'aveugle les Musulmans dans

une contrée dangereuse.» Moûsa lui adressa une nouvelle lettre

dans laquelle il lui disait: «Il n'existe pas de canal dans ce

pays.» El Walîd répondit: «Fais-le explorer par quelques troupes

de cavaliers, quand même les choses seraient telles que tu les

décris.» En conséquence Moûsa expédia, à la tête de cent cavaliers

et de quatre cents fantassins, un homme d'entre les Berbers, qui

était du nombre de ses affranchis: il se nommait Tarîf et portait

le surnom d'Abou Zarʽah. Traversant (le détroit) sur quatre

navires, il descendit sur le littoral de la mer, dans l'Andalos,

à un endroit connu aujourd'hui sous le nom d'île de Tarîf; elle

fut ainsi appelée parce qu'il avait débarqué là. De cette île, il

fit une incursion sur le territoire limitrophe jusque du côté de

l'île Verte (Algésiras) et, après avoir pris des captifs et fait

un immense butin, il s'en revint sain et sauf.

[Note 4: _ʽEldj._ C'est le nom donné par les Arabes à tout homme

qui n'est pas de leur nation. Ce terme signifie âne sauvage, gros

et robuste. Il répond au _barbarus_ des Romains.]

La partie de notre pays qui fait face au Mont de la Conquête

est la montagne de Bolyoûnech (la Sierra Bullones), connue sous

le nom de _djébel Moûsa_ (la montagne de Moïse). Cette montagne

fut appelée Bolyoûnech du nom d'une ville qui s'y trouvait

anciennement et où il reste des vestiges de murailles et de

remparts. Les arbres qu'on y voit aujourd'hui encore sont une

preuve de sa puissance. Elle est à l'ouest de Ceuta, dont deux

milles environ la séparent. A l'ouest de Bolyoûnech on remarque

des sources d'eau douce connues autrefois sous le nom de Source

de la Vie; on prétend que c'est la Source de la Vie à laquelle

but le _Khedr_[5], sur qui soit le salut! En face de ces sources

est un rocher auprès duquel, affirment quelques historiens, le

servant de Moïse oublia le poisson. La construction qu'on aperçoit

en face de Tarîf est le petit château situé sur les frontières

du pays d'Andjarah; c'est de tous les points du détroit le plus

rapproché, la distance qui l'en sépare n'étant que de huit

milles. J'ajouterai que la prospérité de ces districts de la côte

espagnole est loin d'être comparable à la crainte et à la terreur

qu'éprouvent les infidèles; en effet, entre la ville du Mont de la

Conquête (Gibraltar) et celle de Tarifa s'étend un espace vide,

sans aucune habitation, et un territoire vaste et spacieux les

sépare.

[Note 5: Personnage mythique mentionné dans le Qor'ân et que les

musulmans croient être Elie ou saint Georges.]

Notre arrivée dans ce port eut lieu dans la soirée du mercredi

(au jeudi). Le jour de notre embarquement à la Qasbah d'Afrâg[6]

qui domine Ceuta, nous trouvâmes dans le port un navire tout

prêt, chargé de provisions et de soldats et de tous les engins

nécessaires. Il avait été envoyé par le duc résidant dans la ville

de San Lucar[7], sur l'ordre de son souverain. Ce duc, qui a le

commandement supérieur de toute cette côte, est un des grands

d'Espagne les plus notables, attendu que, chez cette nation, on

n'investit du commandement de la côte limitrophe de notre pays

qu'un personnage occupant un rang élevé dans la noblesse et

portant le titre de duc ou de comte, et personne autre. Ce grand

navire avait donc été envoyé par le duc précité par l'entremise

du gouverneur de Qâlès (Cadix); il avait jeté l'ancre devant

Ceuta, que Dieu en fasse de nouveau une demeure de l'islâm! Mais

comme le vent d'est soufflait et qu'avec ce vent les Espagnols ne

pouvaient tenir près de Ceuta ni sur la côte environnante, ils

avaient ramené le navire au port du Mont de la Conquête, où ils

restaient en attendant le vent qui leur permît de retourner au

port de Ceuta et d'y stationner jusqu'à ce qu'ils nous eussent

embarqués. Dès que nous fûmes descendus dans la plaine[8] de

Ceuta, les habitants de la ville sortirent à notre rencontre

en compagnie du fils du capitaine, et nous informèrent qu'on

attendait l'arrivée du bâtiment, qui était au Mont de la Conquête.

«Allez le chercher, leur dîmes-nous, ou bien nous traverserons

le détroit sur de petits bateaux qui, à cause de leur légèreté

et de la vitesse de leur marche, font rapidement le trajet.» Ils

nous préparèrent alors trois petits esquifs qu'ils installèrent

et chargèrent de soldats et de canons pour leur défense, et nous

nous embarquâmes. Nous voguâmes à la garde de Dieu et sous sa

protection pendant une demi-journée jusqu'à ce que nous arrivâmes

audit port, où l'on nous transféra des petits bateaux au grand

navire qui y avait été préparé pour nous. Le navire vint ancrer

tout près de la ville du Mont de la Conquête et nous passâmes la

nuit à bord. A minuit, le vent souffla avec violence et la mer

devint très agitée: les vagues se succédaient les unes aux autres;

le navire penchait sur tribord et roulait comme une bête de somme.

C'est au point que nous fûmes saisis de frayeur et d'épouvante

jusqu'au lever de l'aurore. Nous autorisâmes alors le capitaine à

nous reconduire à l'embouchure du port, par où nous étions entrés,

cet endroit étant garanti des vents et la mer y ressemblant à

un bassin. Nous jetâmes l'ancre sous le château, abrités par le

Mont de la Conquête. Nous passâmes là huit jours, attendant que

soufflât le vent d'est qui devait nous permettre de gagner Cadix,

but de notre traversée et où les chrétiens s'étaient préparés

pour nous recevoir et réunis en masse.

[Note 6: Afrag (_tente_), ville ou bourg qui dominait la ville de

Ceuta et qui occupait probablement l'emplacement de la citadelle.

(De Slane.)]

[Note 7: San Lucar de Barrameda, à l'embouchure du Guadalquivir.]

[Note 8: Litt., dans le creux (_fahs_).]

Durant notre séjour dans le port de Gibraltar, le qâïd

(gouverneur) de la ville venait fréquemment nous rendre visite

et avait soin de nous apporter chaque jour des fruits frais ou

secs, en s'excusant de ne pouvoir faire davantage. Enfin un

de nos compagnons sentit souffler le vent d'est le mercredi à

minuit; il y avait huit jours que nous étions dans le port. Notre

dit compagnon ayant souvent voyagé sur mer se connaissait en

navigation. En ce moment le capitaine du navire était profondément

endormi. Nous le réveillâmes et lui fîmes savoir que le vent

soufflait. Immédiatement nous nous mîmes en route et sortîmes

de l'endroit où nous nous trouvions. Au lever de l'aurore, nous

étions par le travers de la ville de Tarifa, ville de moyenne

grandeur, sur le bord de la mer, dans une plaine étendue. Elle

a reçu son nom de Tarîf, qui y descendit, ainsi que cela a été

mentionné ci-devant. Le point de notre pays qui lui fait face est

le _qasr_ (château) dont nous avons parlé.

Nous continuâmes à voguer pendant la moitié de la journée jusqu'au

moment de la prière de midi. Nous aperçûmes alors la ville de

Cadix, qui est une grande cité, sise sur une presqu'île, sur la

mer. Une de ses parties s'étend jusqu'à la terre ferme; elle

est environnée par la mer sur environ les sept huitièmes de

son périmètre. Elle possède un grand port, si vaste qu'il est

impossible d'en évaluer l'étendue, et qui contient un nombre

incalculable de grands et de petits navires. Comme c'est une

ville considérable, il s'y rend de tous côtés des voyageurs et

des commerçants; tous les vents y conduisent. Les chrétiens y

viennent de tous les villages et de toutes les villes, situés dans

son voisinage ou à proximité, pour y vendre, acheter, faire leurs

provisions ou servir. Là se réunissent en quantité innombrable de

petits navires qui y apportent des denrées et des vivres, grains,

fruits, etc.

Lorsque le gouverneur (hâkem) de la ville vit ce jour-là souffler

le vent qui nous amènerait, de nombreuses dispositions furent

prises pour notre réception et l'on fit de grands préparatifs: on

réunit l'infanterie et la cavalerie de la garnison et, sur mer

comme sur terre, les canons furent chargés. Tout le monde sortit

sur le rivage pour attendre notre arrivée.

Dès que nous fûmes près de la ville, à la distance de deux milles

environ, un capitaine arriva vers nous dans une embarcation du

gouverneur qu'il avait ornée de toutes sortes de tapis de soie

et de brocart, et sur laquelle il avait arboré un des pavillons

du roi. Étant monté à bord, il (nous) salua de la part de son

supérieur et présenta pour excuse (de son absence) les préparatifs

de notre réception. Nous descendîmes du grand navire dans la

chaloupe et nous dirigeâmes vers la ville. Nous trouvâmes le

gouverneur de la ville debout sur le bord du rivage; avec lui

était accourue la population entière, hommes, femmes et enfants.

Il n'avait pas laissé dans la ville un seul chanteur ou musicien

qu'il ne l'eût amené; tant sur les remparts de la ville qu'à bord

des grands navires, il n'y avait pas un canon qu'il ne fît tirer.

Ledit gouverneur nous accueillit avec la plus grande courtoisie

et se montra extrêmement heureux de notre venue. Tous les

prisonniers (musulmans) que renfermait la ville de Cadix, hommes,

femmes et enfants, vinrent aussi à notre rencontre; transportés

d'allégresse, ils proclamaient à haute voix la profession de

foi musulmane et appelaient les bénédictions de Dieu sur le

prophète, que Dieu le bénisse et le salue! en faisant des vœux

pour la victoire de notre seigneur El Mansoûr billah (le secouru

par Dieu). Nous leur donnâmes des conseils et leur promîmes que

notre maître, que Dieu l'assiste! ne les abandonnerait pas, tant

qu'il jouirait de la faveur divine. Ce jour fut pour eux une fête

à cause de la bonne nouvelle qu'ils reçurent de leur délivrance

que Dieu allait leur accorder par l'entremise du seigneur El

Mansoûr billah, d'autant plus qu'il était devenu certain pour

eux que notre maître, que Dieu l'assiste! n'avait d'autre but et

d'autre intention en rassemblant tous les chrétiens qui étaient

dans les fers, que de délivrer les Musulmans des mains de l'ennemi

infidèle, puisse Dieu l'anéantir et prolonger l'existence de notre

souverain!

Le gouverneur nous ayant conduits à la ville, nous mena dans une

grande maison qu'il avait préparée pour notre installation; il

l'avait fournie de toutes sortes de provisions variées. Il ne

cessa pas de veiller à tous nos besoins ainsi que les notables

de la ville qui l'accompagnaient, pendant cette journée et toute

la nuit jusqu'au lendemain. Il se mit ensuite à nous questionner

sur le but de notre voyage et nous demanda si nous avions besoin

de rester chez lui pour nous reposer quelques jours. Nous lui

répondîmes: «Il nous est impossible de nous arrêter nulle part,

tant que nous ne serons pas arrivés dans la ville où nous allons

et auprès du roi vers qui nous devons nous rendre.» Il nous dit

que telle était aussi la volonté de son maître et souverain. «Il

est prévenu, ajouta-t-il, de votre heureuse arrivée et vous

attend dans le plus bref délai.» Il fut donc convenu que nous

partirions dès le lendemain. Ayant fait alors venir deux voitures,

il nous fit parcourir la ville, qu'il nous montra quartier par

quartier. Cadix est une ville grande et peuplée; ses marchés

sont pleins de commerçants, d'artisans et de gens qui vendent ou

achètent. Elle n'a pas de muraille si ce n'est du côté du port;

des autres côtés, la mer lui sert de rempart; comme elle y est peu

profonde et qu'il s'y trouve beaucoup de rochers, les navires ne

peuvent entrer.

Le lendemain, le gouverneur et ceux qui l'accompagnaient

s'occupèrent de bonne heure des préparatifs de notre départ. Comme

d'habitude, tout ce qu'il y avait dans la ville de soldats, de

cavaliers et d'autres gens sortirent encore pour nous reconduire.

Le gouverneur avait envoyé en avant, à Chantamaria[9], un de ses

officiers chargé de prévenir de notre arrivée dans cette ville,

afin qu'on nous préparât un logis.

[Note 9: Puerto de Santa Maria.]

Dans la matinée du jour où nous sortîmes de Cadix et pendant

que nous nous occupions du départ, voilà qu'entra chez nous

un prêtre chrétien de Turquie, qui avait été élevé au pays de

Constantinople[10]: il nous informa de la victoire remportée,

grâce à la faveur divine, par l'armée des Musulmans et nous apprit

que le sultan Solyman, puisse-t-il être assisté de Dieu! avait,

avec l'aide du Tout-Puissant, délivré Belgrade ainsi que toute

la province et les alentours[11]; qu'il était fier d'en avoir

renversé les remparts et s'occupait de restaurer les murailles qui

avaient été détruites: il avait mis des ouvriers chargés de la

reconstruction et des aides-maçons, au nombre de douze mille. Nous

nous réjouîmes de la victoire que Dieu, qu'il soit exalté! avait

accordée aux Musulmans. Les chrétiens regardaient comme un haut

fait d'armes du Sultan d'avoir conquis cette ville et de l'avoir

reprise par la force, et lui décernaient les plus grands éloges.

[Note 10: Litt., de la grande Constantine.]

[Note 11: La prise de Belgrade par les Turcs eut lieu en 1690.]

Nous sortîmes dans la direction de la mer et trouvâmes à la même

place l'embarcation avec laquelle nous avions quitté le bord. Nous

étant embarqués sous la sauvegarde de Dieu, nous nous dirigeâmes

vers Chantamaria par mer. La distance qui sépare les deux villes

est de six milles, de sorte qu'en moins d'une heure de traversée

nous avions la ville sous nos yeux. Nous y trouvâmes une troupe

de cavaliers au nombre de plus de cent, qui étaient venus nous

recevoir: ils manifestèrent beaucoup de joie et d'allégresse. Dès

que nous eûmes jeté l'ancre devant la ville de Santa Maria, nous

trouvâmes sur le rivage de la mer une foule nombreuse d'hommes,

de femmes et d'enfants. Le gouverneur et le qâdy (juge) de la

ville étaient sortis à notre rencontre; ils avaient fait venir

deux voitures pour notre transport. A peine les eûmes-nous

accostés qu'ils nous firent l'accueil le plus gracieux et le plus

courtois. Nous entrâmes dans la ville et ils nous promenèrent

à travers l'ensemble de ses rues, de ses habitations et de ses

marchés. C'est une ville grande, vaste, aux maisons spacieuses,

et couvrant une grande étendue de terrain. Toutes ses rues sont

pavées en pierres. C'est une des villes civilisées de l'Espagne

et des plus fréquentées dans un but de trafic et de commerce.

Avec cela, aucune muraille ne sépare la ville de la mer; il en

est de même de la partie qui l'entoure du côté du continent. A

son extrémité, dans la direction de la mer, on voit une grande

maison dont la porte d'entrée a été bouchée; c'est la maison

où descendit Ech-Cheikh, fils du sultan Ahmad _Ed-Dahaby_[12],

qui entra en Espagne. Elle n'a été habitée par personne depuis

lors, la coutume des chrétiens étant de respecter le logis où est

descendu un roi quelconque et d'en murer la porte, de façon que

personne ne l'habite plus. La porte murée indique l'événement

dont il s'agit. Ils ont fait de même à Madrid pour une maison,

aujourd'hui inhabitée depuis le règne de Charles-Quint. Ayant

fait la guerre au roi des Français et l'ayant vaincu et fait

prisonnier, il l'amena jusque dans sa capitale et sa résidence

souveraine Madrid, et lui donna pour demeure cette maison.

(François Ier) resta quelque temps en son pouvoir jusqu'à ce qu'il

lui donnât la liberté et lui fît grâce; la maison qu'il habitait a

été laissée en l'état et la porte en a été murée: elle est connue

et célèbre[13].

[Note 12: Ech-Cheikh, frère d'Abou Fârès et de Zidân, tous les

trois fils du chérif du Maroc Abou'lʽAbbâs Ahmad el Mansoûr mort

en 1603 et surnommé _Ed-Dahaby_ parce qu'il avait continuellement

aux portes de son palais des milliers d'hommes occupés à battre

monnaie. Ech-Cheikh ne pouvant lutter contre ses frères passa en

Espagne pour demander des secours à Philippe III, qui ne lui en

accorda qu'après s'être fait offrir en échange le port et la place

de Larache.]

[Note 13: Cette maison existe encore à l'extrémité de la Calle

Mayor, près de la _cuesta_ de la Véga; elle est connue sous le nom

de _casa de los Guzmanes_.]

Quand nous fûmes installés dans notre logis à Santa Maria, les

habitants et les notables de la ville vinrent nous saluer et

nous souhaiter la bienvenue. Nous rencontrâmes en eux plus

d'enjouement, un accueil plus affectueux et des visages plus

riants que partout ailleurs. Le gouverneur et l'alcade se

succédèrent sans cesse auprès de nous et nous rendirent visite,

jusqu'à ce que la nuit étendît ses voiles et _laissât tomber ses

colliers sur le col d'Orion_.

Dès le lendemain matin nous reçûmes la visite d'un des principaux

(officiers) du duc investi du commandement de cette côte, et dont

la résidence était San Lucar; il apportait les excuses du duc,

qu'une maladie avait empêché de venir; nous les agréâmes.

Nous quittâmes la ville. Les habitants étaient encore accourus

pour nous faire leurs adieux. Le gouverneur et le juge, ainsi que

le capitaine de la cavalerie avec sa troupe, sortirent et nous

accompagnèrent pendant trois milles jusqu'à ce que nous arrivâmes

à une limite connue chez eux et qui divise leur province de celle

de la ville de Charich[14]. Les notables mirent alors pied à terre

avec tous ceux qui étaient venus nous reconduire et nous firent

leurs adieux, après s'être excusés de ne pouvoir aller plus loin.

«Cette limite, dirent-ils, est celle servant de séparation entre

nous et le gouverneur de l'autre ville qui nous fait face. S'il

nous était possible d'aller plus avant, nous aurions voyagé avec

vous la journée entière en témoignage de notre considération et de

notre respect pour celui qui vous envoie. _Pour une seule personne

on en honore mille._»

[Note 14: Jerez de la Frontera.]

Nous prîmes congé d'eux et ils s'en retournèrent. Après avoir

voyagé pendant quelque temps, nous atteignîmes la ville de Jerez.

La ville est située au milieu d'un pays étendu, complanté d'arbres

et arrosé par des rivières; on y voit des plantations d'oliviers,

des jardins, des vignobles et toutes sortes d'arbres, en nombre

incalculable. Jerez est une ville grande, vaste et qui porte

des traces d'une ancienne civilisation. Il reste des vestiges

de ses remparts; mais la plus grande partie est effacée ou en

ruines, attendu que les chrétiens ne se soucient pas de construire

des remparts, ni de fortifier les villes, si ce n'est dans les

localités qui avoisinent la mer: telles sont Cadix, du côté du

port, et la ville du _Mont de la Conquête_ (Gibraltar). Cette

dernière est en effet fortifiée et munie d'une muraille peu élevée

parce qu'elle est construite dans la mer. La ville de Jerez dont

nous parlons est surnommée Jerez de la Frontera, ce qui signifie

opposée; ils entendent par cette expression qu'elle est opposée au

pays de l'islâm, que Dieu l'exalte! La plus grande partie de sa

population tire son origine des _Andalos_ (musulmans d'Espagne)

et de leurs notables qui embrassèrent le christianisme: ils sont

cultivateurs et laboureurs.

Nous traversâmes cette ville dans la matinée et continuâmes notre

voyage ce jour-là jusqu'à ce que nous atteignîmes, dans la

soirée, une ville qu'on appelle El Bridjah (Lebrija). C'est une

petite ville, plutôt habitée par des nomades. Les vestiges de ses

remparts sont également en ruines et effacés. Le gouverneur et le

juge vinrent à notre rencontre. On nous installa dans une maison

appartenant à un de leurs grands et toute la population accourut

pour nous saluer.

Dans cette ville, quelques habitants nous confirmèrent dans

l'idée qu'ils descendaient des _Andalos_, à certain signe caché

qu'on ne peut énoncer qu'à l'aide d'un langage couvert. Le plus

certain c'est que la plupart des habitants tirent leur origine des

Musulmans d'Espagne (_andalos_). Toutefois le temps s'est écoulé,

et ils ont été élevés dans les ténèbres de l'impiété; par suite,

l'état d'abjection, que Dieu nous en préserve! a prévalu chez eux.

Le lendemain nous nous mîmes en route vers une ville nommée

_Otrîrah_ (Utrera), séparée de la dernière par une contrée vaste,

spacieuse, couverte de métairies et de troupeaux. La plupart des

moutons de l'Andalos sont sauvages. A gauche, en allant de Lebrija

à Utrera, à la distance de deux ou trois milles, on voit le _Wâdy

'l kabîr_ (le Guadalquivir), qui descend de Séville et dans lequel

se jettent d'autres rivières de l'Andalos. Sur le Guadalquivir

voyagent les navires venant de l'Océan[15], jusqu'à ce qu'ils

parviennent à Séville, après un parcours de quarante milles depuis

la dite mer.

[Note 15: Litt., la grande mer.]

Cette ville d'Utrera est une ville moyenne, ni petite, ni grande.

La plupart de ses habitants sont des descendants des _Andalos_.

Nous y arrivâmes dans la soirée de ce jour. La population entière

était sortie pour demander à Dieu de la pluie. Tous, tant qu'ils

étaient, portaient une croix sur l'épaule. Ils nous rencontrèrent

en cet état, car ils ne pouvaient rebrousser chemin. Nous logeâmes

dans la ville dans une maison qui en dominait la majeure partie.

Après avoir déposé leurs croix, les habitants arrivèrent également

pour nous saluer; ils étaient passablement joyeux et contents.

La population est composée de hauts personnages. Ce qui domine

chez eux, dans l'un et l'autre sexe, c'est la beauté; j'y ai vu

deux jeunes personnes, l'une, fille du gouverneur de la ville et

l'autre, du juge: elles étaient extrêmement belles et parfaites à

tous égards. Jamais mes yeux n'ont rencontré, dans toute l'étendue

si vaste de l'Espagne, deux beautés plus achevées. Ce sont deux

filles issues des _Andalos_ et de la famille du dernier roi de

Grenade qui fut vaincu et perdit cette ville: ce roi est connu

chez eux sous le nom d'_el rey el chico_[16], ce qui veut dire le

petit sultan.

[Note 16: La prise de Grenade par Ferdinand le Catholique sur ʽAbd

Allah Zaghal (_es saghîr_) eut lieu le 2 janvier 1492. _Saghîr_

signifie petit, de même que _chico_.]

Nous avons été informés dans la ville de Madrid par un personnage

nommé don Alonso, petit-fils de Moûsa, frère du sultan vaincu

à Grenade, que les deux jeunes filles qui se trouvent à Utrera

sont du sang de ce prince. Ce don Alonso est doué d'un excellent

naturel; c'est un beau jeune homme dont la force et le courage

sont renommés chez les chrétiens; il est compté parmi leurs plus

braves guerriers. Il s'élance sur le champ de bataille et au

milieu de la mêlée comme capitaine d'une troupe de cavaliers.

Les chrétiens font l'éloge de sa bravoure. Avec cela, il a de

l'inclination pour les sentiments qu'il rencontre chez les

partisans de l'islamisme, cite sa généalogie et se plaît à

entendre parler de l'islamisme et des Musulmans. Il nous a

raconté comme le tenant de sa mère que celle-ci, pendant qu'elle

était grosse de lui, eut envie de manger du _Couscousou_[17].

«Peut-être, lui dit le père, cet enfant que tu portes est-il un

petit Musulman.» Il lui adressait ces paroles par plaisanterie,

car personne ne leur reprochait leur descendance, qui était

parfaitement connue, et on savait qu'ils étaient issus de la

famille royale. Que Dieu nous préserve de l'abandon et de

l'égarement! Nous lui demandons la (bonne) direction.

[Note 17: C'est le mets national, comme le pilau chez les Turcs

et le _coubbeh_ en Syrie, des habitants des Etats barbaresques,

de l'Algérie et du Maroc. Il se compose de semoule préparée d'une

certaine façon et cuite à la vapeur d'eau avec du beurre; pour le

rendre meilleur on y ajoute des volailles, des pigeons, etc.]

Une des plus grandes marques de gracieuseté que nous donnèrent

les habitants d'Utrera fut qu'ils amenèrent chez nous, pendant la

nuit que nous passâmes dans leur ville, les moines qui excellent

à chanter dans leurs églises. Ils tenaient des instruments de

musique, un entre autres qu'ils appellent harpe; il est garni d'un

grand nombre de cordes et ressemble à un métier de tisserand.

Ils prétendent que c'est là l'instrument dont jouait le prophète

David, que sur lui et sur notre prophète soient la prière et le

salut! J'en ai vu un de cette forme que tenait une de ces statues

qu'ils placent dans leurs appartements et dans leurs maisons et

qu'ils disent représenter le prophète David, sur qui soit le

salut! Tous leurs récits historiques, en effet, et leurs dogmes

religieux sont empruntés à la religion des enfants d'Israël et

à l'Ancien Testament, à ce qu'ils prétendent, sauf toutefois

ce qu'ils ont ajouté et qui forme la séparation entre eux et

les juifs, les chrétiens s'étant prononcés à l'unanimité pour

le Messie, d'où est venue l'inimitié qui existe entre les deux

sectes. Depuis cette époque ils n'ont cessé de raconter dans leurs

dogmes religieux, dans leurs croyances corrompues et dans leur

égarement ce que leur relate le pape qui est à Rome, que Dieu

l'envoie rejoindre (en enfer) les grands de sa nation!

De cette ville d'Utrera à la ville de _Marchînah_ (Marchena),

il y a vingt milles[18]; elles sont séparées par un pays vaste,

spacieux, étendu et en plaine. Il n'existe dans cette partie de

l'Espagne d'autres montagnes que celles que le voyageur aperçoit

sur sa droite, à l'horizon, comme les montagnes d'Er-Rondah et

celles qui viennent après. Entre Utrera et Marchena est une

large rivière[19] sur laquelle est posé un grand pont dont la

solide construction remonte à l'époque des Musulmans. C'est sur

(les bords de) cette rivière qu'eut lieu la célèbre bataille

d'_Ez-Zallâqah_[20], et l'on y trouve une petite église où l'on

voit figurée sur les murs la représentation de cette bataille.

Marchena est aussi une ville de moyenne grandeur et portant des

traces d'ancienne civilisation. Aujourd'hui elle se rapproche

plutôt de l'état nomade. Ses habitants sont des gens affables;

il en est parmi eux qui rapportent leur origine aux Musulmans

d'Espagne.

[Note 18: On compte d'Utrera à Marchena par chemin de fer,

quarante-quatre kilomètres.]

[Note 19: Le Guadaira.]

[Note 20: _Error grande_, porte en note le ms. de M. de Gayangos.]

De Marchena à la ville d'_Azîkhah_ (Ecija) il y a vingt-un

milles[21]. La contrée qui les sépare est étendue, spacieuse,

pleine de jardins et de vergers. L'olivier y est l'arbre dominant.

Depuis Marchena, dans la direction d'_Ysika_ (Ecija) jusqu'à la

distance de huit milles, tout est complanté d'oliviers. Chaque

bois d'oliviers contient une maison pour enfermer les olives et

servir d'habitation aux gens qui leur donnent leurs soins. De

même dans la partie qui suit Ysika, sur le chemin de Marchena,

on trouve encore des oliviers sur un parcours de huit autres

milles, à droite, à gauche, derrière, devant; car l'Andalousie

est la partie de l'Espagne où l'on rencontre le plus d'arbres et

d'oliviers. Près de la ville d'Ysika, au sommet d'une colline

qui domine la ville, se trouvent des vestiges d'une ancienne

construction assez importante: on a prétendu que c'était le

tombeau d'un dévot musulman auquel on attribuait une grande

puissance de miracle, et c'est pourquoi l'on n'y avait pas touché.

[Note 21: Quarante-quatre kilomètres par chemin de fer.]

Lorsque des hauteurs où nous nous trouvions nous aperçûmes la

ville d'Ecija, nous jouîmes d'un spectacle dont la beauté et la

splendeur ne sont égalées par aucune autre des villes d'Espagne.

Elle est située dans une plaine, sur le bord d'une rivière

appelée _Wâdy Chanîl_ (le Genil) et à laquelle les chrétiens

continuent à donner son premier nom accoutumé. C'est une grande

rivière qui descend de Wâdy Ach (Guadix); le _Wâdy Chanîl_

passe à travers le territoire et les montagnes de Grenade. Ses

bords sont couverts d'un nombre incalculable de maisons de

plaisance, de jardins, de vergers, de moulins et de toutes sortes

de plantations. Dans le reste de l'Espagne, nous n'avons pas

découvert de spectacle plus ravissant. La ville, sise sur le bord

de cette rivière, avec les jardins, les lieux de plaisance et les

maisons placées au milieu des jardins, ressemble à un firmament

entouré de ses étoiles. En admirant la beauté de cette rivière

et son merveilleux et ravissant aspect, je me suis rappelé ces

vers de Hamdah l'andalouse, la femme poète, que Wâdy Ach a vu

naître[22].

[Note 22: Ebn el Khatîb (ms. de M. de Gayangos, fol. 125. rect.)

consacre un article à cette femme sous le titre de _Hamdah_,

_fille de Zyâd el Mokaitab_: «Elle habitait le Wâdy'l djommah,

dans le village de Bâdy, dépendant de Wâdy Ach. Abou'l Qâsem a

dit d'elle qu'elle était très belle, poète et écrivain. Voici un

fragment célèbre de ses poésies (les cinq vers ci-dessus et un

sixième). Abou'l Hasan ebn Sa'ïd a dit, à propos de Hamzah (lisez

Hamdah) et de sa sœur Zaynab: C'étaient deux femmes poètes très

versées dans la littérature, belles, riches, instruites, chastes;

toutefois l'amour des belles-lettres les portait à fréquenter les

littérateurs, mais elles conservèrent une chasteté reconnue et une

pureté incontestée.»]

«Mes larmes ont dévoilé mes secrets sur un Wâdy qui porte des

traces visibles de beauté.

«Quel fleuve circule dans chaque jardin! De quel jardin est bordé

chaque fleuve!

«Au milieu des jeunes faons, une antilope des sables a captivé mon

âme; elle avait déjà ravi mon cœur.

«Elle a un regard qu'elle assoupit pour quelque chose, et ce

quelque chose m'empêche de dormir.

«Lorsqu'elle laisse flotter sur elle sa chevelure, je vois la

pleine lune au milieu de noirs nuages[23].»

[Note 23: Ebn-el-Khatîb ajoute à ces vers qui contiennent quelques

variantes, celui-ci: «On dirait que le matin a perdu un frère et

que, dans sa douleur, il éclaire lentement sa marche solitaire.»]

Cette Hamdah est une des poétesses de l'ʽAndalos; sa biographie

est connue et tient sa place parmi celles des poètes et des

poétesses de _l'ʽAdouah_. C'est elle qui a composé ces vers:

«Et quand les intrigants ont tout refusé, à l'exception de notre

mort, car ils n'ont à redouter ni ma vengeance, ni la tienne;

«Qu'ils ont lancé leurs bandes pour saisir nos entretiens, et que

mes défenseurs et mes soutiens se sont alors trouvés en trop petit

nombre;

«Je les ai vaincus avec mon regard par les larmes, et de moi-même

avec le sabre, le carnage et l'incendie[24].»

[Note 24: Ces vers sont également donnés par Ebn el Khatîb avec

des variantes.]

Témoin de la beauté de cette ville et de son magnifique panorama,

j'ai ajouté aux deux vers d'El Djazîry, qui m'ont servi de modèle,

deux autres vers de ma composition:

«J'ai juré, quand j'ai vu les beautés de cette ville, que

l'imagination ne pouvait s'en représenter une pareille.

«On dirait un firmament dont les astres se meuvent tout autour.

Elle s'élève au milieu de la terre habitée par les nomades et par

les peuples policés.

«Que Dieu la délivre, afin que la religion du Gardien par

excellence (Dieu), l'objet des désirs les plus élevés, y soit

pratiquée,

«(Qu'il la délivre) par la main de quelqu'un qui répartit

exactement les récompenses, est agréable à Dieu et tire son

origine de la plus éminente des créatures[25].»

[Note 25: L'ambassadeur exprime ce vœu en faveur du sultan du

Maroc, descendant d'El Hosayn, fils d'ʽAly et de Fâtémah, fille de

Mahomet.]

Quand nous nous trouvâmes près de la ville, le gouverneur sortit

dans une voiture[26], accompagné de ses fils et de quelques-uns

des officiers, montés sur de petits chevaux lui appartenant et

qu'il prétendait--prétention bien contraire à la vérité--être

des meilleurs et des plus rapides de l'Andalos. Il vint à notre

rencontre hors de la ville et nous souhaita la bienvenue avec

infiniment de courtoisie et d'amabilité. Nous ayant conduits en

ville, il nous promena à travers ses marchés, ses places et ses

rues. C'est une ville civilisée, ni petite ni grande; elle est

très propre et les habitants sont doués de bonté et de beauté.

Au milieu se dresse la mosquée-cathédrale qu'elle renferme. Ce

monument, de moyenne dimension, admirable de formes, solidement

construit et dont le parvis est complanté d'orangers, remonte au

temps des Musulmans et est encore tel qu'il était. Le gouverneur

de la ville nous conduisit ensuite à sa demeure, grande et vaste

maison, où il nous reçut très bien et nous prodigua les marques de

considération, ne manquant à aucune de ses obligations soit dans

sa conduite correcte, soit dans son langage. Nous passâmes cette

nuit chez lui.

[Note 26: _Kodcheh_, c'est le mot espagnol _coche_.]

Le lendemain nous quittâmes la ville et, à son extrémité, nous

trouvâmes un pont merveilleux sur lequel s'élève la porte de cette

ville. Sous le pont l'on voit des moulins et des constructions en

grand nombre. De cette ville nous arrivâmes à Cordoue.

Cordoue est une grande cité, une des capitales de l'Espagne. Elle

était autrefois une résidence royale. C'est là que résidaient les

gouverneurs de l'Andalos, avant l'entrée d'ʽAbd er-Rahman[27],

fils de Moʽâwiah. En l'année 168, ʽAbd er-Rahman se transporta

d'Er-Résâfah[28], où il habitait, à Cordoue, et fit de cette

dernière ville le siège de son empire et la capitale de sa

souveraineté et de son khalifat; elle fut la résidence des princes

Omayyades depuis le règne d'ʽAbd er-Rahman _ed dâkhel_ et d'autres

parmi ses prédécesseurs et ses successeurs. La ville est située

au pied d'une montagne qui s'appelle _Sierra Morena_ et sur la

rive du fleuve nommé le _Wâdy'l Kabîr_ (Guadalquivir) qui descend

des montagnes de _Bayâsa_ (Baeça), des montagnes de _Djayân_

(Jaen) et d'autres. Les chrétiens donnent au fleuve le même nom

qu'il portait pendant la domination musulmane. C'est le plus grand

de l'Andalos entière; tous s'y réunissent. Il passe à Séville

et se jette dans la mer à San Lucar. Au dehors de la ville de

Cordoue, on voit un nombre incalculable de vergers, de jardins et

de toutes sortes de vignobles.

[Note 27: ʽAbd er-Rahman Ier régna de l'année 138 à l'année 172 de

l'hégire (756-788 J. C.)]

[Note 28: Le _Marâsed_ orthographie ce nom _Er-Rosâfah_. Plusieurs

localités ont été ainsi appelées, entre autres la Rosâfah de

Cordoue, ville que construisit ʽAbd er-Rahman ebn Moʽâwiah ebn

Héchâm à Cordoue.]

Quand nous fûmes près de la ville, les habitants sortirent à notre

rencontre, ainsi que tous les prisonniers qu'elle renfermait et

qui proclamaient à haute voix la profession de foi musulmane

et faisaient des vœux de victoire pour notre maître El Mansoûr

billah. Les enfants des Chrétiens répétaient les mêmes cris que

les Musulmans. Lorsque nous eûmes pénétré dans l'intérieur, nous

trouvâmes une cité grande, populeuse et où s'exerçaient toutes

sortes d'arts et de métiers. La plupart des marchands sont des

femmes. Nous logeâmes dans la maison du gouverneur.

Le lendemain nous quittâmes Cordoue après avoir examiné en détail

sa grande mosquée-cathédrale si célèbre et dont la renommée

s'étend au loin. C'est une mosquée immense, très solidement bâtie

et dont la construction est d'une grande beauté. Elle contient

trois cent soixante colonnes, toutes en marbre blanc; entre

chaque deux colonnes est un arc surmonté d'un autre arc. Elle a

actuellement quatorze portes; beaucoup d'autres ont été bouchées.

Son _mehráb_[29] est resté tel quel, sans changement; rien n'y

a été changé comme construction par les Chrétiens, si ce n'est

qu'au-dessus ils ont établi une fenêtre grillée en cuivre et que

devant ils ont placé une croix. Personne n'y pénètre que ceux

chargés du soin de cette croix. Rien, soit peu, soit beaucoup, n'y

a été ajouté tant dans l'intérieur qu'à son mur. Cette mosquée

a une très grande cour avec un bassin au milieu; tout autour de

la cour sont plantés cent dix-sept orangers. A l'emplacement du

_mehráb_ fait face, dans la cour, le minaret de la mosquée. C'est

un grand minaret tout bâti en pierres; il n'est pas aussi haut

cependant que ceux de Tolède et de Séville. Il est construit

au-dessus de l'une des portes de la mosquée qui fait face à

l'emplacement _de la chèvre_ (_ʽanzah_). Le plafond et les portes

de cette mosquée sont restés dans leur état primitif, sans autres

constructions nouvelles que celles commandées par la nécessité

telles que les réparations ayant pour but d'empêcher le plafond

de s'écrouler et autres du même genre. Les Chrétiens ont fait une

innovation au milieu de la mosquée. A l'opposite du _mehráb_,

ils ont construit une grande pièce carrée surmontée d'une coupole

et ornée de fenêtres grillagées en cuivre jaune. A l'intérieur

de cette salle, ils ont placé une de leurs croix et les livres

de leurs prières qu'ils chantent avec accompagnement de musique,

et autres (objets) semblables. Les portes de la mosquée sont

telles qu'elles étaient, avec leur construction primitive et leurs

inscriptions arabes sculptées. En face de cette mosquée s'élève

la grande _qasbah_, qui servait de palais au roi de Cordoue et du

reste du royaume de _l'ʽadouah_, alors que celui-ci était réuni

sous un même sceptre et avant l'avénement des petits dynastes

(_moloûk et-tawâïf_). Nous demandons à Dieu, qu'il soit exalté!

d'en faire de nouveau une demeure de l'islâm par les mérites de

son prophète, sur qui soit le salut! Les murs de la _qasbah_

se sont conservés aussi beaux que par le passé; ils sont aussi

élevés et se dressent dans les airs à la hauteur de la mosquée.

La construction de cette mosquée est si élancée et ses murailles

montent si haut dans l'espace qu'on a étayé l'extérieur des murs

au moyen de piliers construits en pierres et placés en dehors du

mur même. Entre chaque deux piliers est un intervalle (plein) de

dix coudées, destiné à consolider les murailles de la mosquée et à

les soutenir. Tout autour de la mosquée s'élève une construction

à hauteur d'homme faisant saillie comme un balcon et préservant

le mur. Cette mosquée est une des plus belles de l'islamisme; la

célébrité dont elle jouit nous dispense de nous étendre sur sa

description. Elle a, a-t-on dit, les dimensions du _Mesdjed el

aqsa_[30]. J'ai copié dans le livre intitulé _Nozhat el mouchtâq

fî dekr el amsâr wa'l beuldân wa'l madáïn wa'l afâq_[31] le

passage dans lequel l'auteur fait mention du _Mesdjed el aqsa_

et où il décrit ce monument, jusqu'à ces mots: «Il n'y a pas

dans l'univers entier de mosquée aussi grande, si ce n'est la

mosquée-cathédrale qui se trouve à Cordoue, dans l'Andalos. A

ce qu'on rapporte, le plafond de la mosquée de Cordoue dépasse

dans ses dimensions celui de la mosquée _el aqsa_; et la cour du

_Mesdjed el aqsa_ occupe en superficie deux cents brasses de long

sur cent quatre-vingts brasses de large[32].»

[Note 29: On sait que le _mehráb_ (de la racine _haraba_) est la

niche vers laquelle se tournent les Musulmans quand ils disent la

prière dans les mosquées; il indique la direction de la Mekke.

Dans le _Guide en Espagne_, M. de Lavergne, peu versé dans la

religion et la langue des Mahométans, dit que ce mot «est une

corruption du vocable arabe _min Ruhh_ qui signifie à peu près, la

demeure de l'esprit de Dieu ou du Prophète»!]

[Note 30: A Jérusalem. Cf. ma traduction de Moudjîr ed-dîn:

_Histoire de Jérusalem et d'Hébron_. Paris, Leroux, 1876.]

[Note 31: Hâdji Khalîfah donne à cet ouvrage, qui est sans doute

celui que nous connaissons sous le nom de _Géographie d'Edrisi_,

le titre de _Nozhat el mouchtâq fî ekhtérâq el afâq_.]

[Note 32: Cette citation ne se trouve pas dans la traduction

d'Edrisi par Jaubert.]

Dans les environs de la ville de Cordoue, sur la rive du fleuve,

existent en nombre incalculable, des champs de culture et des

pâtures (_ʽazâïb_) pour l'élève des chevaux; car les chevaux

du territoire de Cordoue et de ses environs dans la contrée

andalousienne sont, aux yeux des Chrétiens, les plus beaux de

l'Espagne entière avec toute son étendue. C'est pour ce motif que

le monarque espagnol défend d'y faire couvrir les juments par des

ânes, et un châtiment sévère attend celui qui contreviendrait à

cette défense: ses biens seraient confisqués ou bien il serait

emprisonné ou subirait une autre peine. La production des mulets

a lieu chez eux dans une contrée connue sous le nom de Manche,

ce qui veut dire signe (_ʽalâmah_). La Manche est un très vaste

pays, de six jours de marche. Le sol en est rude, pierreux; il ne

produit que l'absinthe (_Chîh_) et autres plantes sèches. Cette

contrée sépare l'Andalousie de la Nouvelle-Castille. Les mulets y

ressemblent ou à peu près à ceux de la Syrie.

La population de Cordoue est adonnée au labourage et à

l'agriculture. Le pays andalousien tout entier est peu fourni

d'eau à l'exception des fleuves susmentionnés qui le traversent.

Les habitants ne se donnent pas la peine d'établir des

_sâqiah_[33] et de tirer l'eau, toutes leurs cultures se faisant

en terrains qui n'exigent pas l'irrigation artificielle. Nous

entendons dire toutefois qu'à Grenade et dans ses environs les

eaux abondent et courent de tous côtés.

[Note 33: Roue mue par une bête de somme et qui, munie de godets,

fournit en tournant l'eau pour arroser. Il en existe un grand

nombre en Egypte.]

Voyage en Espagne d'un Ambassadeur Marocain (1690-1691) · 第 1 / 10 段