Une soirée entre amis.--Ce qu’Adrienne a fait de ses dix pièces
d’or.--Visiteurs inattendus.
Longtemps, longtemps après, au moins dix-huit mois, Maurice avait près
de huit ans, Eusèbe aussi, et Adrienne Fallachon était une grande
demoiselle de neuf à dix ans. Tous trois se trouvaient réunis chez
Mme de Roisel où ils avaient dîné, Eusèbe accompagné de ses parents,
et Adrienne de son père et de sa bonne et charmante institutrice. On
avait imaginé pour la soirée un singulier passe-temps. Chacun devait
confesser ses travers et raconter sans détour les méprises ou les
mauvaises actions qu’ils lui avaient fait commettre. Il était bien
entendu que les personnes âgées de plus de quinze ans ne parleraient
que de leur enfance. M. Duberger, qui n’arriva qu’au milieu de la
soirée, raconta, avec un entrain charmant et plein de bonhomie, une
foule de sottises qu’il avait commises avec la plus complète innocence,
par négligence ou par distraction. Tout le monde rit de bon cœur.
Eusèbe fut le seul qui n’eut rien à raconter ; il ne se connaissait
point d’imperfection. On eut beau l’aider, il ne trouva rien ; sa
mémoire ne lui rappelait que des actions héroïques. Ce qui ne laissa
pas de causer, je vous prie de le croire, un léger étonnement à la
société.
Adrienne, qui se trouvait moins parfaite, parla de sa légèreté et
de son égoïsme, et ne craignit pas de s’avouer la cause de tous les
malheurs arrivés à Cressida.
« Et qu’avez-vous fait de vos dix pièces d’or ? lui demanda M. Duberger.
-- Monsieur, pour vous le dire, il faudrait sortir de notre programme,
répondit miss Henriette.
-- Et Adrienne s’en garderait bien, ajouta Maurice. Mais je le sais,
moi, et si vous le permettez, je vais vous l’apprendre en deux mots. En
retournant chez son père, elle reçut de miss Henriette des reproches
sévères sur sa dureté de cœur. Il faut croire qu’elle les sentit
vivement, puisqu’au moment où elle rentrait, voyant sur un brancart
un pauvre homme qui s’était broyé les jambes en descendant de lourds
tonneaux d’une voiture, elle déclara qu’elle se chargeait d’élever
l’enfant que ce pauvre homme laissait orphelin, car lui aussi, comme M.
Fallachon, il était veuf. Depuis ce temps Adrienne est mère de famille,
et elle m’a dit tout à l’heure qu’elle avait donné un beau bonnet à sa
petite fille le jour où elle l’avait appelée petite maman.
-- Rien n’est plus vrai, dit M. Fallachon attendri. Mais je n’en aurais
jamais parlé, Adrienne me l’avait défendu. »
Miss Henriette embrassa son élève, qui, sous bien des rapports, hélas !
se montrait encore enfant gâtée. Jugez-en : lorsque Maurice eut fini
son histoire, elle se pencha à son oreille et lui dit à voix basse :
« Quel dommage que vous ne soyez point duc et que je ne puisse vous
épouser ! »
En ce moment, Jacques, tout effaré, vint parler à voix basse à Mme de
Roisel.
« Eh bien ! faites-les entrer, lui dit la jeune femme.
-- Mais, madame, ils sont cinq !...
-- N’y a-t-il pas de la place ici pour cinq personnes de plus ?... »
Il obéit et annonça M. et Mme Léopold Kirchner et leurs enfants, c’est
ainsi qu’ils s’étalent annoncés eux-mêmes. Quoique n’étant des inconnus
pour aucune des personnes présentes, puisqu’on venait de parler d’eux,
ils n’étaient pas attendus, il s’en fallait, et leur présence causa
de la surprise. Ces braves gens, qu’intimidaient outre mesure leur
toilette, qui, malgré des soins récents, se ressentait encore des
fatigues et des négligences d’un long voyage, et l’heure à laquelle ils
se présentaient, n’osaient avancer. M. et Mme de Roisel, saisissant
parfaitement le sentiment qui les faisait agir et devinant que cette
visite était leur première démarche depuis leur arrivée à Paris,
allèrent obligeamment au-devant d’eux.
« Oh ! mon père, s’écria tout à coup la petite fille, voilà M. Maurice,
je le reconnais quoiqu’il ait beaucoup grandi depuis deux ans ! »
Maurice dut se laisser embrasser tour à tour et sur les deux joues par
tous les membres de cette brave et reconnaissante famille.
[Illustration: Maurice dut se laisser embrasser.]
« C’est à Dieu, dit avec une émotion profonde Léopold Kirchner à
mon petit ami, qu’il appartient de récompenser les actions comme celle
que vous avez faite en me rendant ma femme et mes enfants. Quant à
nous, nous ne pouvons que mettre nos personnes et notre fortune à votre
disposition. Monsieur, nous vous appartenons corps et bien, et nous
ne serons jamais plus heureux que lorsque vous voudrez bien mettre à
profit l’offre que je vous fais en mon nom et au nom de ma famille....
Maintenant il me reste encore un service à vous demander ;... nous
avons un second bienfaiteur.
-- Mon ami Duberger, s’empressa d’interrompre Maurice en présentant le
savant..., le voici !...
-- Monsieur, lui dit Léopold Kirchner, je ne suis pas surpris de vous
rencontrer ici. Mon oncle Fritz Keller, qu’on appelait Fritz seulement
en ce pays, m’a parlé de vous dans les lettres qu’il m’écrivait au
sujet de M. Maurice de Roisel et nous a appris que vous étiez devenu
son ami et celui de ses parents. Cela nous semble tout naturel, car
nous savons que les bonnes actions ont pour effet d’unir les honnêtes
gens et les bons cœurs. Permettez-moi de vous faire la même offre qu’à
votre jeune ami, et d’espérer que vous ne dédaignerez pas d’en user. »
Quoique n’étant pas ce qu’on appelle des gens du monde, Léopold
Kirchner et sa femme avaient des manières très-dignes, et M. de Roisel
les trouva si grands dans leur reconnaissance qu’il ne vit que de
l’honneur à se lier avec eux.
On parla de Fritz, que Dieu avait rappelé à lui au commencement de
l’hiver, et Maurice montra Cressida à ses nouveaux amis. Il avait
appris de M. Duberger que c’était un des plus remarquables automates
qu’on eût jamais exécutés, et il ne s’en servait plus comme d’un jouet.
En voyant Cressida, Eusèbe, qui ne s’était pas amusé de la soirée,
exprima le désir de s’en aller ; il ne pouvait, sans ressentir de la
colère, entendre parler du joli petit cheval qu’il regrettait toujours
de n’avoir pas détruit lui-même.
[Illustration]