Eusèbe à vingt ans.--Adrienne est-elle duchesse ?--Le polytechnicien
Maurice.--Un mariage probable.
Quelque chose me dit, mes petits lecteurs bien-aimés, que vos frères et
vos sœurs aînés, des enfants que je m’imagine très-curieux de savoir
ce qui se passe dans les livres, ont parcouru celui-ci et se montrent
mécontents de l’auteur.
« Que prouve tout ceci ? nous disent-ils, et quelle moralité en
tirez-vous ? Votre Eusèbe, qui est bien le plus méchant sujet que nous
connaissions, est encore plus choyé et pas beaucoup moins heureux que
votre cher et bon Maurice.... Et Adrienne Fallachon sera-t-elle ou ne
sera-t-elle pas duchesse ?... Vous, qui faites la pluie et le beau
temps sur du papier qui ne peut s’en défendre, dites-nous donc un
peu ce que votre Providence réserve de bonheur au bon et de peine au
méchant ? »
Certes, si quelqu’un a le droit de se montrer difficile, c’est le
lecteur, homme ou enfant, qui veut bien accorder son attention à un
monsieur ou à une dame qui, pour commencer, lui promettent monts et
merveilles et souvent ne lui racontent que des histoires à dormir
debout. Mais il faut bien cependant que vous sachiez, mes jeunes
messieurs et mes jolies demoiselles, que la Providence, non pas la
nôtre, mais celle d’en haut, celle du bon Dieu, n’a pas institué de
récompenses spéciales pour la vertu, comme nous faisons nous autres
hommes ; de même qu’elle n’a pas une justice imitée de la nôtre pour
châtier les méchants. Et cependant elle est toujours juste. Il serait
antichrétien d’en douter. A celui qui fait le bien elle n’accorde
souvent d’autre récompense que celle d’être bon, et vraiment c’est bien
la plus belle qu’il ait à envier et la seule qu’il lui soit permis
d’attendre. Celui qui fait l’aumône pour que Dieu fasse prospérer ses
entreprises, n’est pas un homme charitable mais un spéculateur. On ne
peut lui faire un mérite de risquer quelque menue monnaie pour obtenir
la fortune ou quelque autre bien d’une valeur inappréciable.
D’un autre côté, on ne saisit pas toujours de quelle façon la
Providence frappe les méchants, car on en voit beaucoup qui prospèrent.
Mais elle n’a pas besoin, pour les punir, de les fustiger publiquement ;
presque toujours il lui suffit de les livrer à leur méchanceté, qui ne
saurait être pour eux qu’un compagnon cruel. Qu’importe que le méchant
soit riche, beau, comblé des biens de ce monde ? il est méchant !...
C’est-à-dire il fait souffrir les autres, et ressent de la haine pour
quiconque lui paraît calme et heureux. Mais il est lui-même la première
victime de sa méchanceté ; car celui à qui le bonheur d’autrui porte
ombrage est bien malheureux !... Comme toutes les choses redoutées, ce
bonheur il le voit partout, et c’est là sa punition. Il n’est donc pas
nécessaire, pour que la justice divine soit satisfaite, qu’un menteur
perde une dent toutes les fois qu’il fait un mensonge, ni qu’on gagne
cent mille francs à la loterie le jour où l’on a donné pour cinquante
écus de bons de pain aux pauvres ? Puisqu’il en est ainsi, ne trouvez
donc pas mauvais que notre Providence à nous ne vous fasse pas voir au
dernier tableau, comme à la fin des mélodrames, les bons ravis dans une
gloire céleste, et les méchants entraînés au fin fond des enfers par
des diables aux pieds fourchus.
Maintenant, pour compléter cette histoire, nous allons, si vous le
permettez, franchir d’un bond les quinze ans qui nous séparent du
commencement, et voir un peu ce que sont devenus nos petits personnages.
Voici d’abord Eusèbe. On le rencontre partout : aux courses, à l’Opéra,
au bois.... C’est ce monsieur qui se promène sur le boulevard un jonc
flexible à la main, une vitre sur l’œil, les cheveux et les favoris si
correctement taillés et séparés.
« Il est vêtu d’une façon ridicule, » dites-vous ?
[Illustration: Il a du chic.]
Pas du tout ; il porte la mode de l’année prochaine. Il doit cet
avantage à son tailleur qui le tient en grande considération parce que,
pour parler le langage de ces gens-là, il a du chic ; c’est-à-dire
qu’il ressemble à un mannequin habillé. En y regardant de près, vous
verrez qu’il a de la poudre de riz sur le visage, et peut-être aussi
que le coloris de ses lèvres est factice. Cela vous fait hausser les
épaules ?... Et à moi donc ?...
« Mais que fait-il ? »
Rien. C’est la seule chose dont il soit capable. Il ne sait pas
s’amuser parce qu’il manque d’esprit et de naturel, et il n’a pas
d’amis parce qu’il n’a pas de cœur.
« Mais, dites-vous, il appelle mon cher et mon bon tous les jeunes gens
qu’il rencontre, et ne parle que théâtre, steeple chase et soupers. »
C’est une manière de parler qui ne prouve rien. Croyez-moi, il a
le cœur et l’esprit vide et il s’ennuie comme un malheureux. Cette
tant redoutée attaque de nerfs qu’il a été toute sa vie sur le point
d’avoir, l’a empêché de travailler au collége, et un beau jour il s’est
trouvé qu’il ne savait rien et qu’il n’était bon à rien. Cela paraît
lui suffire.... On n’est pas moins difficile !... Ah ! j’oubliais :
il a une occupation, et une occupation pénible qui fera le malheur
de sa vie : en sa qualité d’incapable il est envieux. Il jalouse les
gloires les plus honorablement acquises, fait tout son possible pour
les ternir ; il trouve surtout un grand plaisir à se moquer de ceux de
ses anciens camarades qui se livrent avec succès à l’étude des sciences
et des arts.
« Peut-on se crétiniser de la sorte ! » dit-il en parlant d’eux.
Comment le trouvez-vous ? Ah ! s’il pouvait !... comme tout ce
qui parmi nous a du génie, du talent ou seulement de l’esprit,
disparaîtrait de la surface de la terre !... Il ne resterait plus que
des sots, et il en pourrait être le roi !...
« Et Adrienne Fallachon, est-elle duchesse ? »
Non, pas du tout. Plus sage que son père, elle a voulu se marier selon
son cœur et a épousé son cousin Étienne Fallachon, qu’elle aimait et
dont elle était aimée. Un jeune homme que vous ne connaissiez pas, ni
moi non plus. C’est tout à la fois, il paraît, un homme d’esprit et un
homme de bien. On le cite déjà parmi nos plus célèbres avocats. Et je
vous prie de croire que Jeanne-Hubert des Cordeliers et Marie du Jardin
ne se tordent plus de rire lorsqu’elles entendent prononcer ce nom de
Fallachon qui leur semblait si ridicule autrefois. Étienne a refusé
de les épouser l’une et l’autre. Elles sont coquettes, impérieuses,
frivoles et ignorantes. Adrienne, grâce à son heureux naturel et aussi
à l’influence de sa bonne et sage institutrice qui est restée sa
meilleure amie, est devenue une charmante jeune femme, au cœur simple
et droit, et à l’esprit remarquablement cultivé. Elle est pour son mari
une compagne aimante et dévouée, et pour ceux qu’elle honore de son
amitié une sœur affectueuse et indulgente.
[Illustration: Conclusion.]
« Et Maurice ? »
Oh ! Maurice, nous l’avons gardé pour la fin, pour la bonne bouche.
Il va sortir cette année de l’École polytechnique, où, grâce à
l’application avec laquelle il a étudié les mathématiques, il est
entré avec un bon numéro. Mais sa vocation l’appelle ailleurs ; plus
tard il travaillera pour se faire recevoir docteur ès lettres. Du
reste, c’est de ce côté que son goût l’entraîne, et on dit qu’il
joint à une connaissance approfondie des langues anciennes un talent
d’écrivain déjà remarquable. Son oncle, le marin, qui est aujourd’hui
contre-amiral, veut absolument que M. et Mme Kirchner, dont la
fortune est devenue immense en Amérique, élèvent pour lui une petite
fille qu’ils ont eue depuis leur retour en Allemagne, et qui est déjà
charmante quoique âgée seulement d’une douzaine d’années.