CHAPITRE X.

Désespoir et joie de Fritz.--Cressida est rétabli.

On était à la fin d’octobre, et mon petit ami se préparait à retourner

à Paris comme les années précédentes pour y passer l’hiver. Mais

c’était sans regret qu’il abandonnait la campagne ; à quoi bon

désormais un si grand jardin puisque Cressida ne pouvait presque

plus marcher ! Le petit animal avait complétement perdu sa vivacité

d’autrefois, et demeurait des journées entières sans bouger dans son

écurie. Notre cher enfant faisait tristement ces réflexions lorsqu’il

vit arriver Fritz, qui, de retour seulement depuis la veille, n’avait

vu personne et ne savait rien. Le vieillard accourant, autant que le

permettaient ses pauvres jambes à moitié paralysées, tenait une lettre

à la main et demandait mon petit ami, qu’il appelait son bienfaiteur et

son sauveur.

Voyant qu’on ne le comprenait point, il voulait s’expliquer, mais il

était si ému qu’il ne pouvait y parvenir.

« Oh ! ma pauvre nièce, disait-il en pleurant, elle vous doit la

vie !... Mon Dieu ! est-ce possible !... un enfant si jeune !... Je

l’avais toujours pensé, que vous n’étiez point comme les autres....

C’était vrai pourtant !... A votre âge.... Cela ne s’était jamais

vu... Si on le disait, le monde ne le croirait pas.... Et cependant

rien n’est plus exact.... Vous avez sauvé la vie à une pauvre femme et

à ses trois petits enfants !.... »

Il embrassait Maurice, et après disait à Mme de Roisel :

« Madame, me permettez-vous de l’embrasser ?... Cela ne vous

offense-t-il point que je l’embrasse ?... »

Tout s’expliqua enfin. La jeune femme et les enfants de la grille du

Luxembourg étaient la nièce et les petits-neveux de Fritz, qu’ils

n’avaient jamais entendu nommer autrement que Keller, et n’avaient

pu reconnaître d’après le portrait vague que leur en avait fait mon

petit ami. Une fois arrivés en Amérique, ces braves gens, pénétrés de

reconnaissance, s’étaient empressés d’écrire à leur oncle le malheur

qui les avait frappés, et en même temps lui apprendre qu’ils avaient

été sauvés par un jeune enfant nommé Maurice de Roisel.

« Mais comment, demanda encore Fritz, comment avez-vous pu donner une

si grosse somme d’argent à des malheureux que vous ne connaissiez

point ?

-- Oh ! cela ne s’est pas fait tout seul.... J’ai malheureusement été

obligé de me séparer de Cressida....

-- Est-il possible, mon Dieu ! s’écria Fritz en se reculant, vous

l’avez vendu ? »

Il était devenu fort pâle et ses jambes chancelaient.

« Si cela n’était qu’une épreuve pour voir combien je lui suis attaché,

dit-il d’une voix brisée par la douleur, si cela n’était pas vrai,

vous auriez tort de me le dire.

-- Hélas ! mon pauvre Fritz, rien n’est plus vrai, répondit Maurice.

C’était le seul moyen de me procurer de l’argent....

-- C’est juste !... puisque c’était le seul moyen de vous procurer

de l’argent, vous avez bien fait.... Ma pauvre nièce !... Je suis un

barbare, moi.

-- C’est Eusèbe qui est barbare, s’écria Maurice ; il a tiré deux coups

de feu à bout portant sur Cressida.... Oh ! Fritz, si vous saviez dans

quel état je l’ai retrouvé !... Mon pauvre Cressida !...

-- Quoi ! s’écria le vieillard avec une joie enfantine, vous l’avez

retrouvé !... C’était par là qu’il fallait commencer... Pourquoi ne me

l’avez-vous pas dit tout de suite ?... Voyez donc, madame, Cressida est

retrouvé !... Et ma nièce a pu rejoindre son mari !... Combien j’avais

tort de me plaindre ; ma nièce, c’est presque ma fille !... Oh ciel !

tout à l’heure j’ai douté de la Providence, et pourtant tout cela est

son œuvre !... Évidemment, c’est la volonté de Dieu qui fait tout....

N’est-il pas vrai, madame, qu’il n’arrive rien en ce monde autrement

que par la volonté de Dieu ?... »

Jacques apporta Cressida.

« Ce ne sera rien, dit Fritz en l’examinant. Dans quelques jours je

vous le rendrai frais et bien portant comme il était l’an passé. Mais,

il faut que vous le sachiez, c’est une cure difficile et que moi seul

peux opérer. Si, lorsque je ne vivrai plus, il lui survient encore

quelque accident, personne ne pourra le rétablir. Veillez donc bien

sur lui. Du reste, il est robuste, et il ne fallait pas moins que deux

coups de feu pour le mettre en cet état. »

[Illustration]

Histoire d'un cheval de bois · 第 21 / 25 题