Eusèbe et son cheval à Dieppe.--Deux coups de feu.--Où et comment
Maurice retrouve Cressida.--Explications de M. de Malassise.--On
arrête enfin les voleurs.
Quelques jours après, on s’embarquait pour Dieppe, où il était
alors de grande mode d’aller prendre des bains de mer. Cressida
fut du voyage, parce que Eusèbe était désireux de le montrer aux
petits amis qu’il avait par là. Mais ce bel enthousiasme n’eut que
quelques jours de durée, et le méchant garçon se fatigua bien vite
de son joli poney. De son côté, le petit cheval s’irritait ; lui,
si docile avec Maurice,--qui ne lui demandait, il est vrai, que des
choses possibles,--ne l’était point du tout avec son nouveau maître.
N’obéissant pas à la violence, il refusait souvent d’avancer. Alors
Eusèbe le frappait à tort et à travers, lui arrachait les crins, et,
dans sa colère rageuse et froide, essayait méchamment de lui crever les
yeux. Ce qui pouvait arriver de meilleur au petit cheval, était que son
maître le délaissât ; mais cela ne devait pas se faire sans catastrophe.
Le jardin de la maison qu’occupaient M. et Mme de Malassise à Dieppe,
était décoré de grottes, de rochers, de cascades,... le tout en
miniature, dans des proportions qui les faisaient ressembler à des
jouets d’enfants. Eusèbe gravissait les rochers et sautait sur toutes
ces merveilles avec une aisance facile à concevoir. Un jour qu’il était
en belle humeur et avait déjà fait toutes sortes de sauts périlleux,
il voulut éprouver l’adresse de Cressida et l’amena au galop devant
une petite rivière, qu’il avait l’intention de lui faire franchir ;
quoiqu’elle ne fût pas deux fois large comme l’écharpe de soie qui
entoure si gentiment la taille de mes petites lectrices, le poney
refusa de passer outre, il s’arrêta court au bord du talus. Eusèbe
recommença deux ou trois fois ce manége, mais toujours inutilement ;
malgré les menaces et les coups qui ne lui furent pas épargnés, comme
vous pensez bien, Cressida refusa obstinément de sauter. Eusèbe
s’exaspéra. Selon son habitude, il criait comme un furieux ou un
fou, lorsque tout à coup dans sa colère, qui avait dépassé toutes
les limites du possible, il courut au cabinet de son père, mit, avec
une force qu’il puisait dans sa fureur, une chaise sur une table,
et, montant sur le tout, parvint à saisir un pistolet à deux coups,
accroché au mur avec d’autres armes. Il descendit lestement de cet
échafaudage improvisé et, toujours courant, rejoignit Cressida resté
tranquillement au bord de la rivière, et lui tira à bout portant les
deux coups du pistolet qui était chargé.
[Illustration: Au deuxième coup, Eusèbe tomba à la renverse.]
Au deuxième coup Eusèbe tomba à la renverse, jeté par la force de la
détonation ; de plus il avait la main gauche affreusement déchirée. Il
s’évanouit alors, et c’est en cet état qu’il fut relevé par son père,
accouru à ce bruit insolite de deux coups de feu tirés à pareille
heure dans le jardin.
M. et Mme de Malassise, au lieu de s’en prendre à leur fils, s’en
prirent au malheureux cheval, qui fut incontinent remis à un domestique
avec l’ordre de le briser et de le jeter au feu.
Eusèbe, qu’une grosse fièvre survenue à la suite de son accident avait
rendu assez gravement malade, garda le lit pendant quelques jours ; sa
bonne constitution le tira promptement de ce mauvais pas, et bientôt
il put se lever et sortir. Tout autre à sa place, ayant été si
cruellement puni, se fût certainement amendé. Certes, il aurait pu se
tuer ; mais la Providence, qui veillait visiblement sur lui, s’était
contentée de lui envoyer un rude avertissement. Elle voulait donc qu’il
se corrigeât. Il n’en fit rien. Au contraire, il mit à profit la
sollicitude dont on l’entourait, pour se montrer plus despote et plus
capricieux encore, s’il est possible.
Vers cette époque, M. et Mme de Roisel vinrent s’installer pour
quelque temps à Dieppe, et Eusèbe n’était pas encore complétement
rétabli lorsque mon petit ami vint le voir. Les trop faibles parents
racontèrent avec des gémissements l’accident arrivé à leur fils et
n’omirent d’autres détails que ceux qui lui étaient défavorables : «
Le cher petit n’avait été qu’imprudent. C’était pour faire peur au
cheval et nullement pour le blesser qu’il lui avait tiré deux coups
de pistolet à bout portant. Du reste, on devait regarder cela comme
un pur enfantillage ; on sait bien qu’un cheval de bois ne peut ni
souffrir ni avoir peur. » Cette cruauté indigna mon petit ami, à qui un
pressentiment obstiné faisait voir Cressida dans la victime d’Eusèbe.
* * * * *
A quelque temps de là, par une belle journée de septembre, Maurice se
promenait avec ses parents dans la campagne. Ils traversaient un hameau
dont nous avons oublié le nom, lorsque tout à coup des cris et des
jurons, proférés par des voix enfantines, frappèrent désagréablement
leur oreille.
« Hue donc ! hue, paresseux ! disait-on.
-- Il est trop chargé !...
-- Il ne démarrera pas !...
-- Je te dis que si.
-- Je te dis que non.
-- Tu vas voir !... Hue ! hue !... Marcheras-tu, maudite haridelle ?
Hue ! nom de nom !... hue ! donc !... »
Et le bruit d’une volée de coups de fouet, rudement appliqués sur le
dos d’un pauvre animal, parvint jusqu’à Maurice, qui, sans prendre le
temps de réfléchir, courut de toute la vitesse de ses jambes de sept
ans dans la direction du bruit. Il s’arrêta dans la cour d’une métairie
où cinq ou six gamins et autant de fillettes étaient groupés autour
d’un objet qu’il n’aperçut pas d’abord. Mais il s’approcha et put enfin
distinguer un tout petit cheval, sur lequel se prélassait un grand
garçon de huit ans, accompagné d’une petite fille montée en croupe.
[Illustration: La pauvre bête n’en pouvait plus et baissait
la tête d’une façon pénible à voir.]
Un troisième individu, gros marmot de deux ans et demi, au visage
tout barbouillé de fromage mou, se tenait, une tartine à la main, à
califourchon sur le col même du cheval. La pauvre bête n’en pouvait
plus et baissait la tête d’une façon pénible à voir. Trois autres
garçons la tiraient à l’aide d’une longe, et la maltraitaient parce
qu’elle ne _démarrait_ pas. Elle s’y employait cependant avec courage
et faisait des efforts surhumains, mais inutiles parce que ses pieds
s’enfonçaient dans le fumier. D’ailleurs une épaule disloquée et une
jambe brisée au-dessus du genou ajoutaient encore à l’impossibilité où
elle se trouvait d’avancer. Maurice cherchait à reconnaître la couleur
de ce misérable cheval, mais ce n’était point chose facile ; quelques
mèches de crin restées à la tête faisaient cependant présumer qu’il
avait été noir. Quant au reste du corps, il était littéralement couvert
de plaies et d’ordures.
« N’êtes-vous pas honteux, s’écria mon petit ami, de monter trois sur
un cheval infirme ?... Voulez-vous bien descendre ? »
Les gamins étaient fortement tentés de répondre par quelques sottises ;
mais ayant aperçu M. et Mme de Roisel, ils sautèrent lourdement sur le
fumier. Alors le pauvre animal se sentant libre releva la tête et fixa
sur son protecteur un regard dans lequel celui-ci crut d’abord voir de
la reconnaissance.
« Oh ! s’écria tout à coup mon petit ami, immobile de stupeur, c’est
Cressida ! »
Puis, s’arrachant à sa surprise, il courut au-devant de ses parents
pour leur faire part de sa découverte. Mais au lieu de s’expliquer, il
ne put dire que :
« Venez,... venez vite !... »
Il avait pris sa mère par le bras, mais elle était obligée de le
soutenir, ses jambes se dérobaient sous lui, tant il était ému.
« Venez, répétait-il, marchons plus vite... ! »
On demanda le propriétaire du malheureux Cressida ; c’était un des
polissons présents. Mais la mère, qui travaillait non loin de là,
devinant qu’il allait se passer quelque chose d’avantageux pour elle,
s’approcha curieusement. Au désir qu’exprima M. de Roisel d’acheter le
petit cheval, elle répondit qu’elle le vendrait volontiers.
« Combien en voulez-vous ?
-- Vous m’en donnerez ce qu’il vous plaira, monsieur.
-- Un louis, est-ce assez ?
-- C’est beaucoup trop, car il ne m’a rien coûté, à moi, que la peine
de le demander.... Mais si c’est votre bon plaisir....
-- D’où vous vient ce cheval ?
-- En deux mots, voici la chose, monsieur, tout comme elle s’est
passée. Je vais deux fois par jour à la ville porter le lait de mes
vaches à des bourgeois. Une après-midi que je me trouvais dans une
riche maison, j’entendis qu’on ordonnait à un domestique de jeter au
feu cette petite bête, qui était dans ce temps-là fort gentille encore.
Ce qui ne valait plus rien pour des enfants de bourgeois était encore
très-bon pour les miens ; je priai le domestique de me la donner,
il n’y vit pas d’inconvénient.... Et voilà comment je l’ai obtenue
sans débourser un centime.... Nous ne sommes pas assez fortunés, nous
autres, pour acheter des chevaux de bois à nos enfants. »
M. de Roisel donna encore quelque menue monnaie à la brave femme pour
son petit garçon, et elle, confondue de tant de générosité, faisait
des révérences à n’en plus finir en répétant de nombreux :
« Que Dieu vous protége, mon bon monsieur. »
Elle ne comprenait rien à sa bonne fortune, et se demandait s’il n’y
avait pas un trésor caché dans le ventre de ce petit cheval.
Lorsque Eusèbe revit Cressida, il se montra furieux et voulut faire
chasser sur-le-champ le domestique qui ne l’avait pas détruit.
Le soir une explication fut donnée par M. de Malassise à M. de Roisel.
Il lui apprit dans quelles circonstances il avait acheté ce petit
poney, et les soupçons que lui avait inspirés le marchand de montres.
On arrêta cet industriel le lendemain même. Il avait un complice sur
lequel on ne tarda pas à mettre la main. C’était un prétendu marchand
forain qui parcourait les environs de Paris avec une balle de mouchoirs
sur le dos. Sous prétexte de faire du commerce, il s’introduisait
dans les maisons et préparait les vols que l’autre venait l’aider à
commettre. Le cocher de fiacre fut aussi arrêté, mais on découvrit que
ce n’était qu’un mauvais drôle, et qu’il n’était pour rien dans le
crime en question. On le renvoya après lui avoir fait une semonce dont
il dut se souvenir longtemps. Nous aimons à croire qu’il ne recommença
avec personne la scène d’escroquerie qui lui avait trop bien réussi
avec M. de Malassise.
Il est inutile que j’entre dans de longs détails pour vous expliquer
comment ces misérables avaient pris Cressida. Un soir, l’un d’eux,
celui qui vendait des mouchoirs, s’était présenté à la vieille
Marianne en lui offrant de fort beaux foulards pour un prix infime ;
la bonne dame, mise en belle humeur par cette bonne fortune,
bavarda, bavarda sur son maître et sur tout le monde ; elle raconta
minutieusement les habitudes de M. Duberger, les siennes et celles
du vieux Michel.... Deux jours après, le crime était commis.... M.
Duberger ne retrouva qu’une partie de ses objets d’art. On ne sut
jamais si le reste avait été détruit ou vendu.... Mais il se consola
aisément de cette perte, assez importante cependant, lorsqu’il sut que
Maurice était rentré en possession de Cressida.
[Illustration]