CHAPITRE IX.

Eusèbe et son cheval à Dieppe.--Deux coups de feu.--Où et comment

Maurice retrouve Cressida.--Explications de M. de Malassise.--On

arrête enfin les voleurs.

Quelques jours après, on s’embarquait pour Dieppe, où il était

alors de grande mode d’aller prendre des bains de mer. Cressida

fut du voyage, parce que Eusèbe était désireux de le montrer aux

petits amis qu’il avait par là. Mais ce bel enthousiasme n’eut que

quelques jours de durée, et le méchant garçon se fatigua bien vite

de son joli poney. De son côté, le petit cheval s’irritait ; lui,

si docile avec Maurice,--qui ne lui demandait, il est vrai, que des

choses possibles,--ne l’était point du tout avec son nouveau maître.

N’obéissant pas à la violence, il refusait souvent d’avancer. Alors

Eusèbe le frappait à tort et à travers, lui arrachait les crins, et,

dans sa colère rageuse et froide, essayait méchamment de lui crever les

yeux. Ce qui pouvait arriver de meilleur au petit cheval, était que son

maître le délaissât ; mais cela ne devait pas se faire sans catastrophe.

Le jardin de la maison qu’occupaient M. et Mme de Malassise à Dieppe,

était décoré de grottes, de rochers, de cascades,... le tout en

miniature, dans des proportions qui les faisaient ressembler à des

jouets d’enfants. Eusèbe gravissait les rochers et sautait sur toutes

ces merveilles avec une aisance facile à concevoir. Un jour qu’il était

en belle humeur et avait déjà fait toutes sortes de sauts périlleux,

il voulut éprouver l’adresse de Cressida et l’amena au galop devant

une petite rivière, qu’il avait l’intention de lui faire franchir ;

quoiqu’elle ne fût pas deux fois large comme l’écharpe de soie qui

entoure si gentiment la taille de mes petites lectrices, le poney

refusa de passer outre, il s’arrêta court au bord du talus. Eusèbe

recommença deux ou trois fois ce manége, mais toujours inutilement ;

malgré les menaces et les coups qui ne lui furent pas épargnés, comme

vous pensez bien, Cressida refusa obstinément de sauter. Eusèbe

s’exaspéra. Selon son habitude, il criait comme un furieux ou un

fou, lorsque tout à coup dans sa colère, qui avait dépassé toutes

les limites du possible, il courut au cabinet de son père, mit, avec

une force qu’il puisait dans sa fureur, une chaise sur une table,

et, montant sur le tout, parvint à saisir un pistolet à deux coups,

accroché au mur avec d’autres armes. Il descendit lestement de cet

échafaudage improvisé et, toujours courant, rejoignit Cressida resté

tranquillement au bord de la rivière, et lui tira à bout portant les

deux coups du pistolet qui était chargé.

[Illustration: Au deuxième coup, Eusèbe tomba à la renverse.]

Au deuxième coup Eusèbe tomba à la renverse, jeté par la force de la

détonation ; de plus il avait la main gauche affreusement déchirée. Il

s’évanouit alors, et c’est en cet état qu’il fut relevé par son père,

accouru à ce bruit insolite de deux coups de feu tirés à pareille

heure dans le jardin.

M. et Mme de Malassise, au lieu de s’en prendre à leur fils, s’en

prirent au malheureux cheval, qui fut incontinent remis à un domestique

avec l’ordre de le briser et de le jeter au feu.

Eusèbe, qu’une grosse fièvre survenue à la suite de son accident avait

rendu assez gravement malade, garda le lit pendant quelques jours ; sa

bonne constitution le tira promptement de ce mauvais pas, et bientôt

il put se lever et sortir. Tout autre à sa place, ayant été si

cruellement puni, se fût certainement amendé. Certes, il aurait pu se

tuer ; mais la Providence, qui veillait visiblement sur lui, s’était

contentée de lui envoyer un rude avertissement. Elle voulait donc qu’il

se corrigeât. Il n’en fit rien. Au contraire, il mit à profit la

sollicitude dont on l’entourait, pour se montrer plus despote et plus

capricieux encore, s’il est possible.

Vers cette époque, M. et Mme de Roisel vinrent s’installer pour

quelque temps à Dieppe, et Eusèbe n’était pas encore complétement

rétabli lorsque mon petit ami vint le voir. Les trop faibles parents

racontèrent avec des gémissements l’accident arrivé à leur fils et

n’omirent d’autres détails que ceux qui lui étaient défavorables : «

Le cher petit n’avait été qu’imprudent. C’était pour faire peur au

cheval et nullement pour le blesser qu’il lui avait tiré deux coups

de pistolet à bout portant. Du reste, on devait regarder cela comme

un pur enfantillage ; on sait bien qu’un cheval de bois ne peut ni

souffrir ni avoir peur. » Cette cruauté indigna mon petit ami, à qui un

pressentiment obstiné faisait voir Cressida dans la victime d’Eusèbe.

* * * * *

A quelque temps de là, par une belle journée de septembre, Maurice se

promenait avec ses parents dans la campagne. Ils traversaient un hameau

dont nous avons oublié le nom, lorsque tout à coup des cris et des

jurons, proférés par des voix enfantines, frappèrent désagréablement

leur oreille.

« Hue donc ! hue, paresseux ! disait-on.

-- Il est trop chargé !...

-- Il ne démarrera pas !...

-- Je te dis que si.

-- Je te dis que non.

-- Tu vas voir !... Hue ! hue !... Marcheras-tu, maudite haridelle ?

Hue ! nom de nom !... hue ! donc !... »

Et le bruit d’une volée de coups de fouet, rudement appliqués sur le

dos d’un pauvre animal, parvint jusqu’à Maurice, qui, sans prendre le

temps de réfléchir, courut de toute la vitesse de ses jambes de sept

ans dans la direction du bruit. Il s’arrêta dans la cour d’une métairie

où cinq ou six gamins et autant de fillettes étaient groupés autour

d’un objet qu’il n’aperçut pas d’abord. Mais il s’approcha et put enfin

distinguer un tout petit cheval, sur lequel se prélassait un grand

garçon de huit ans, accompagné d’une petite fille montée en croupe.

[Illustration: La pauvre bête n’en pouvait plus et baissait

la tête d’une façon pénible à voir.]

Un troisième individu, gros marmot de deux ans et demi, au visage

tout barbouillé de fromage mou, se tenait, une tartine à la main, à

califourchon sur le col même du cheval. La pauvre bête n’en pouvait

plus et baissait la tête d’une façon pénible à voir. Trois autres

garçons la tiraient à l’aide d’une longe, et la maltraitaient parce

qu’elle ne _démarrait_ pas. Elle s’y employait cependant avec courage

et faisait des efforts surhumains, mais inutiles parce que ses pieds

s’enfonçaient dans le fumier. D’ailleurs une épaule disloquée et une

jambe brisée au-dessus du genou ajoutaient encore à l’impossibilité où

elle se trouvait d’avancer. Maurice cherchait à reconnaître la couleur

de ce misérable cheval, mais ce n’était point chose facile ; quelques

mèches de crin restées à la tête faisaient cependant présumer qu’il

avait été noir. Quant au reste du corps, il était littéralement couvert

de plaies et d’ordures.

« N’êtes-vous pas honteux, s’écria mon petit ami, de monter trois sur

un cheval infirme ?... Voulez-vous bien descendre ? »

Les gamins étaient fortement tentés de répondre par quelques sottises ;

mais ayant aperçu M. et Mme de Roisel, ils sautèrent lourdement sur le

fumier. Alors le pauvre animal se sentant libre releva la tête et fixa

sur son protecteur un regard dans lequel celui-ci crut d’abord voir de

la reconnaissance.

« Oh ! s’écria tout à coup mon petit ami, immobile de stupeur, c’est

Cressida ! »

Puis, s’arrachant à sa surprise, il courut au-devant de ses parents

pour leur faire part de sa découverte. Mais au lieu de s’expliquer, il

ne put dire que :

« Venez,... venez vite !... »

Il avait pris sa mère par le bras, mais elle était obligée de le

soutenir, ses jambes se dérobaient sous lui, tant il était ému.

« Venez, répétait-il, marchons plus vite... ! »

On demanda le propriétaire du malheureux Cressida ; c’était un des

polissons présents. Mais la mère, qui travaillait non loin de là,

devinant qu’il allait se passer quelque chose d’avantageux pour elle,

s’approcha curieusement. Au désir qu’exprima M. de Roisel d’acheter le

petit cheval, elle répondit qu’elle le vendrait volontiers.

« Combien en voulez-vous ?

-- Vous m’en donnerez ce qu’il vous plaira, monsieur.

-- Un louis, est-ce assez ?

-- C’est beaucoup trop, car il ne m’a rien coûté, à moi, que la peine

de le demander.... Mais si c’est votre bon plaisir....

-- D’où vous vient ce cheval ?

-- En deux mots, voici la chose, monsieur, tout comme elle s’est

passée. Je vais deux fois par jour à la ville porter le lait de mes

vaches à des bourgeois. Une après-midi que je me trouvais dans une

riche maison, j’entendis qu’on ordonnait à un domestique de jeter au

feu cette petite bête, qui était dans ce temps-là fort gentille encore.

Ce qui ne valait plus rien pour des enfants de bourgeois était encore

très-bon pour les miens ; je priai le domestique de me la donner,

il n’y vit pas d’inconvénient.... Et voilà comment je l’ai obtenue

sans débourser un centime.... Nous ne sommes pas assez fortunés, nous

autres, pour acheter des chevaux de bois à nos enfants. »

M. de Roisel donna encore quelque menue monnaie à la brave femme pour

son petit garçon, et elle, confondue de tant de générosité, faisait

des révérences à n’en plus finir en répétant de nombreux :

« Que Dieu vous protége, mon bon monsieur. »

Elle ne comprenait rien à sa bonne fortune, et se demandait s’il n’y

avait pas un trésor caché dans le ventre de ce petit cheval.

Lorsque Eusèbe revit Cressida, il se montra furieux et voulut faire

chasser sur-le-champ le domestique qui ne l’avait pas détruit.

Le soir une explication fut donnée par M. de Malassise à M. de Roisel.

Il lui apprit dans quelles circonstances il avait acheté ce petit

poney, et les soupçons que lui avait inspirés le marchand de montres.

On arrêta cet industriel le lendemain même. Il avait un complice sur

lequel on ne tarda pas à mettre la main. C’était un prétendu marchand

forain qui parcourait les environs de Paris avec une balle de mouchoirs

sur le dos. Sous prétexte de faire du commerce, il s’introduisait

dans les maisons et préparait les vols que l’autre venait l’aider à

commettre. Le cocher de fiacre fut aussi arrêté, mais on découvrit que

ce n’était qu’un mauvais drôle, et qu’il n’était pour rien dans le

crime en question. On le renvoya après lui avoir fait une semonce dont

il dut se souvenir longtemps. Nous aimons à croire qu’il ne recommença

avec personne la scène d’escroquerie qui lui avait trop bien réussi

avec M. de Malassise.

Il est inutile que j’entre dans de longs détails pour vous expliquer

comment ces misérables avaient pris Cressida. Un soir, l’un d’eux,

celui qui vendait des mouchoirs, s’était présenté à la vieille

Marianne en lui offrant de fort beaux foulards pour un prix infime ;

la bonne dame, mise en belle humeur par cette bonne fortune,

bavarda, bavarda sur son maître et sur tout le monde ; elle raconta

minutieusement les habitudes de M. Duberger, les siennes et celles

du vieux Michel.... Deux jours après, le crime était commis.... M.

Duberger ne retrouva qu’une partie de ses objets d’art. On ne sut

jamais si le reste avait été détruit ou vendu.... Mais il se consola

aisément de cette perte, assez importante cependant, lorsqu’il sut que

Maurice était rentré en possession de Cressida.

[Illustration]

Histoire d'un cheval de bois · 第 20 / 25 题