« Mon ami, lui dit la jeune femme à l’oreille, à votre place, je
donnerais vingt francs à ce malheureux et lui laisserais son cheval.
-- Je crois que nous ferions mieux encore de ne lui rien donner
du tout, répondit M. de Malassise également à voix basse, et de
le lui laisser tout de même. Les histoires qu’il nous fait me
paraissent suspectes. Il y aurait là-dessous des aventures de police
correctionnelle et même de cour d’assises, que je n’en serais pas
surpris.
-- Oh ! mon ami !
-- Croyez-moi, on sent dans l’air qu’on respire ici un arrière parfum
de prison....
-- Vous avez le cœur dur, Hector ; ce pauvre homme a dit vrai. Voyez
plutôt son désespoir. »
Le marchand s’était assis sur le carreau et se couvrait le visage de
ses mains. Son attitude exprimait un chagrin mortel.
Eusèbe, que cette scène ennuyait profondément, regardait tour à tour
son père, sa mère, le cheval et l’homme. Ce qu’on lisait le plus
clairement dans son regard était cette phrase peu polie :
« Est-ce que ça ne va pas bientôt finir ?
-- Vous avez raison, dit M. de Malassise à sa femme, n’achetons pas ce
cheval.
-- Oh ! mais si, papa, achetons-le, s’écria Eusèbe....
-- Oh ! dit l’homme d’un ton larmoyant, cela me ferait beaucoup moins
de mal de m’en séparer si je le savais entre les mains d’un bon petit
monsieur qui, comme vous, me rappelle tant les chers enfants que j’ai
perdus !...
-- Vous l’entendez, mon ami ! fit Mme de Malassise avec prière.
-- Venez, je vous en prie, retirons-nous.... Cela vaut mieux....
-- Papa, cria Eusèbe, je ne m’en vais pas d’ici que vous n’ayez acheté
ce cheval.
-- Voyons, ma chère, donnez vingt francs à cet homme, puisque vous le
croyez à plaindre, et partons, insista M. de Malassise.
-- Oh ! je vous en prie, ma bonne dame, emportez mon petit cheval avec
vous ;... je ne trouverai peut-être plus à le vendre !...
-- Hector, soyez humain !... il est des misères si affreuses !... »
Eusèbe commençait à s’arracher les cheveux et piétinait en poussant des
cris de furieux :
« Hi ! hi ! hi ! Je veux le cheval, moi, je veux le cheval !
-- Eusèbe, dit M. de Malassise, avec bonté, je t’en donnerai un
autre..., un plus beau....
-- Non, non, je veux celui-là, moi, je veux celui-là !...
-- Pour vous, mon noble monsieur, dit l’homme, qu’est-ce que
quatre-vingts francs ? Oh ! quand j’étais riche, je ne comptais pas
l’argent lorsqu’il s’agissait d’épargner des pleurs à mes beaux petits
enfants !
-- Oh ! mon Dieu ! criait Eusèbe, oh ! mon Dieu ! je sens que je vais
tomber !... »
Et il tournait sur lui-même en trépignant avec rage.
« Eusèbe, mon enfant chéri ! fit Mme de Malassise effrayée, pour
l’amour de Dieu, calme-toi !
-- Je veux le cheval, je veux le cheval !...
-- Tu l’auras....
-- Je le veux tout de suite !...
-- Voyons, mon ami, dit M. de Malassise, ce que tu fais là est indigne
d’un grand garçon comme toi.... Cesse donc de crier....
-- Et le cheval ?
-- Il t’appartient..., puisque tu le veux.... »
Eusèbe se calma comme par enchantement ; il n’avait pas versé une
larme, mais sa figure était toute déformée.... Il avait les yeux
rouges de les avoir frottés et ses cheveux présentaient un désordre
inexprimable.
« Allons, embrasse-moi, lui dit M. de Malassise....
-- Oui, papa.... Mais je vous ferai remarquer que j’ai failli deux fois
aujourd’hui avoir une attaque de nerfs par votre faute.... »
Les choses ainsi arrangées, tout alla pour le mieux. Le marchand toucha
ses quatre-vingts francs avec une telle satisfaction qu’il en oublia
ses beaux petits enfants.
On le fit remonter sur le siége pour revenir à Paris. Il était six
heures lorsque M. et Mme de Malassise rentrèrent chez eux.
« Nous avons trois heures, dit M. de Malassise au cocher.
-- Peste ! fit insolemment celui-ci, pour un bourgeois vous avez une
montre qui va bien lentement.... Trois heures, comme vous y allez !...
C’est quatre heures, s’il vous plaît, qu’il me faut.... Sans compter
le pourboire que je laisse à votre générosité le soin de fixer
elle-même.... Il me serait bien encore dû quelque chose pour les
injures que j’ai reçues du Savoyard qui était avec vous. Mais je veux
être bon enfant et vous montrer qu’un cocher de fiacre n’est pas un
Arabe, nous n’en parlerons pas. »
Monsieur de Malassise paya les quatre heures demandées. Seulement
lorsqu’il fut rentré, il vit des fenêtres de son appartement le cocher
qui partageait l’argent reçu avec le marchand.
Je suis bien sûr, mes petits lecteurs, que vous avez déjà reconnu le
petit cheval noir, et que plus d’un parmi vous l’a déjà nommé. En
effet, c’était Cressida. Mais comment se trouvait-il entre les mains
d’un misérable marchand de montres ? C’est ce que nous découvrirons
plus tard. Je m’en doute bien un peu dès à présent, et vous aussi,
j’en répondrais. Mais ne faisons pas de conjectures, ne perdons point
notre temps en bavardages inutiles. Nous serions bien malheureux si
tout cela ne s’éclaircissait pas un jour ou l’autre. D’ailleurs, tout
vient à point à qui sait attendre.--Pardonnez-moi ce proverbe ; c’est
le premier que je me sois permis.--Donc, pour attendre patiemment, nous
allons retourner avec Eusèbe, qui, tout entier à sa joie, n’en cherche
pas si long et ne songe point à se demander d’où vient ce bel animal.
Au premier moment, Mme de Malassise put croire que le caractère de
son fils allait enfin changer, car il ne parlait à Cressida et ne le
caressait qu’avec une douceur charmante. Il prenait, pour le conduire
et diriger ses mouvements, des précautions qu’on ne lui avait jamais
vu prendre avec ses autres jouets. Cressida, oublieux comme presque
tous les animaux, paraissait devoir aimer ce nouveau maître presque
autant que mon petit ami. Il faut lui chercher des excuses dans les
mauvais jours qu’il avait passés avec le marchand de montres, et aussi
peut-être dans sa cervelle de cheval de bois, trop dure sans doute pour
que les impressions s’y pussent graver très-profondément.
Eusèbe, qui avait déjà fait une douzaine de fois le tour du salon à
cheval, exprima tout à coup le désir de retourner sur-le-champ à
Malassise. Quoique habitués à ces revirements subits, ses parents
ressentirent quelque surprise de celui-ci ; il avait été convenu qu’on
irait le soir même au Cirque Napoléon. Le lendemain on devait se rendre
au Cirque de l’Impératrice ; le surlendemain, dans l’après-midi, à
l’Hippodrome, et dans la soirée, chez Robert-Houdin. M. de Malassise
avait déjà dans son portefeuille des billets pour ces théâtres, et
il les avait payés fort cher, car il avait voulu que son fils fût
bien placé. On le dit doucement à Eusèbe, qui demeura insensible aux
attentions paternelles, et prétendit qu’il faisait trop chaud pour
rester plus longtemps à Paris. La température était accablante, tout le
monde le reconnaissait. Cependant ce désir inopiné de partir n’était
pas fait pour plaire à M. et à Mme de Malassise. Leurs dispositions
étaient prises pour rester, ils avaient permis à leurs domestiques
de passer la soirée au dehors ; plusieurs étaient déjà partis. On
expliqua toutes ces choses à Eusèbe, comme on l’eût fait à une personne
raisonnable. Il ne voulut rien entendre. Il avait, pour confondre
les explications de ses parents, un argument dont il connaissait la
puissance : sa fameuse attaque de nerfs. Il fallut bien que M. et
Mme de Malassise cédassent selon leur habitude. On dîna à la hâte et
immédiatement après l’on partit. Les domestiques reçurent l’ordre de
revenir dans la nuit.
[Illustration]