M. de Malassise allongea la tête de son côté.

« Et dire, s’écria-t-il avec un accent qui tenait de la rage et du

désespoir, qu’il n’y a pas une seule voiture de place dans ce maudit

pays ! »

Mais ce contre-temps paraissait charmer Eusèbe, qui trouva le moment

propice pour s’écrier :

« Oh ! que je m’amuse !... Je regrette seulement que nous ne soyons pas

en Sicile, car, bien sûr, il viendrait de beaux brigands pour nous

arrêter.... Comme dans ce petit livre que vous m’avez donné.... Vous

vous rappelez, maman ?... »

Il voulait sans doute parler de quelque récit de voyage. Quoi qu’il

en soit, à cette remarque aussi extravagante qu’inattendue, Mme de

Malassise, qui était encore une très-jeune femme, partit d’un fou rire

et M. de Malassise lui-même fut désarmé.

« Voyons, dit-il au cocher, puisqu’il faut capituler, je vous prends à

l’heure. Faites votre prix.

-- Cinq francs, répondit l’autre avec une audace qu’il croyait capable

d’en imposer énormément à des bourgeois.

-- Allons, c’est pour rien, fit en riant M. de Malassise, et vous

n’êtes pas à beaucoup près aussi exigeant que des brigands calabrais

le seraient à votre place.

-- Oh ! mais, papa, c’est qu’il est aussi beaucoup moins beau, fit

observer Eusèbe avec un sérieux d’amateur. »

A cette nouvelle remarque la bonne humeur de M. et Mme de Malassise

revint complétement ; et comme ils étaient riches, ils n’eurent pas de

peine à se persuader que la perte de quelques pièces de cinq francs

n’était pas un malheur irréparable.

Si, au lieu d’être de charmants enfants, candides et ingénus, vous

étiez des hommes, j’essayerais de vous raconter comment la subite

gaieté de M. et Mme de Malassise eut pour effet de rabattre l’insolence

du cocher et de donner à sa laide physionomie une expression de dépit

des plus amusantes à contempler pour des gens qu’il avait eu la

prétention de _faire aller_. Mais vous avez bien le temps de faire

connaissance avec les mauvais côtés du cœur humain. Pour mon compte, du

moins, je ne vois rien là qui presse. Laissons donc ce rustre suivre

maussadement sa route, dont le terme approchait enfin. Bientôt on

quitta la grande rue de La Villette pour entrer dans l’impasse que le

marchand avait nommée ; une impasse ignoble, où le ruisseau contenait

des eaux ménagères qui semblaient y séjourner de toute éternité. On

entra dans une maison basse et petite, ou, pour mieux dire, une masure,

car elle tombait en ruines. Je ne vous dirai point combien l’intérieur

en était malpropre. Il vous suffira de savoir que Mme de Malassise dut

rester debout parce que le maître du logis, c’est-à-dire le marchand,

n’avait à lui offrir qu’une chaise boiteuse de deux pieds au moins.

Cet homme ouvrit un placard scellé dans le mur et en sortit un joli

cheval noir, gros à peu près comme le chien de chasse de votre papa,

et en tout semblable à Cressida. Mais bien qu’il en eût entendu parler

dans le temps à Maurice, Eusèbe n’avait jamais eu l’occasion de voir

Cressida et il ne le connaissait point. M. de Malassise ne venait à

Paris pour y séjourner assez longtemps que deux fois dans le courant

de l’année. Il y passait habituellement les quinze ou vingt derniers

jours d’octobre, lorsqu’on avait terminé les semailles d’automne, et

les six semaines qui suivaient la fermeture de la chasse. Or cette

année-là précisément, Maurice n’avait quitté la campagne qu’au mois

de novembre, et la chasse, s’il m’en souvient, était encore ouverte

lorsque M. Duberger avait emmené Cressida. Les autres voyages de M. de

Malassise, presque toujours suscités par des affaires ou les caprices

d’Eusèbe, duraient rarement plus de trois à quatre jours. Comme on

ne peut employer un temps si court à faire des visites, c’était

alors Maurice qui se dérangeait pour aller voir son cousin. Et tout

naturellement il n’y conduisait point Cressida.

Eusèbe ne le connaissait donc pas et même il n’avait jamais pu,

sur les descriptions de mon petit ami,--descriptions enthousiastes

cependant,--se figurer un cheval aussi merveilleux que celui qu’il

avait sous les yeux. Le marchand, à force de chercher, découvrit

dans un coin de la chambre un vieux chiffon de laine ; il en brossa

le petit cheval, dont le pelage fin et soyeux se mit, le soleil

aidant, à briller comme la belle robe de satin noir que porte votre

grand’maman l’hiver. M. et Mme de Malassise stupéfaits se montrèrent

plus émerveillés qu’il n’était de leur intérêt de le paraître. Quant

à Eusèbe, il se mit en selle et, à sa grande surprise, le petit poney

marcha tout naturellement, de lui-même, sans avoir été excité de la

voix ou de l’éperon ; et, chose plus surprenante encore, il laissa

échapper un hennissement sonore et joyeux lorsque l’enfant, ayant saisi

les rênes d’une main, lui caressa de l’autre ses beaux et soyeux crins

plus noirs que du jais.

« D’où vous vient ce cheval ? demanda M. de Malassise au marchand avec

un accent où perçaient des soupçons qui n’eussent pas laissé que

d’être offensants pour une personne un tant soit peu fière.

[Illustration: « Mon noble monsieur, » répondit l’autre.]

-- Mon noble monsieur, répondit l’autre avec humilité, il m’a été donné

en présent par un de mes bons amis.

-- Voilà un ami bien généreux !

-- Hélas ! j’aurais grandement besoin d’en avoir beaucoup comme cela,

car ma misère est affreuse !... »

Cela se voyait de reste, et il n’y avait pas d’objection à faire.

« Combien demandez-vous de ce cheval ?

-- Quatre-vingts francs.... C’est pour rien.... »

C’était pour rien en effet. M. et Mme de Malassise firent un geste de

surprise qui éclaira le marchand. Il rougit.

« Je sais qu’il vaut beaucoup plus que cela, dit-il ; si j’en demande

si peu, c’est qu’il faut absolument que je le vende. »

De nouveau, des soupçons envahirent l’esprit de M. de Malassise.

« L’avez-vous déjà offert à quelqu’un ? demanda-t-il.

-- Personne n’en veut donner un prix assez élevé....

-- Est-ce qu’il est en votre possession depuis longtemps ?

-- Depuis quelques jours.... Je veux dire quelques mois, reprit-il en

se troublant.

-- Où donc demeure l’ami qui vous l’a donné ?

-- Je vois bien, mon noble monsieur, dit l’homme avec un redoublement

d’humilité, qu’il faut vous dire la vérité ; vous avez trop de

perspicacité pour croire à un mensonge, et, moi, je manque d’audace

pour le soutenir. Autrefois j’étais riche et je vendais des jouets

dans un beau magasin sur le boulevard. De toute ma fortune, qu’un

concours de circonstances malheureuses m’a fait perdre, il ne m’est

resté que ce cheval. J’y tenais et ne voulais à aucun prix m’en

séparer ; mes petits enfants, de jolis enfants qui ressemblaient à M.

votre fils, et que le bon Dieu m’a repris, jouaient avec lui tous les

jours. C’est à ce titre seulement qu’il m’est précieux. Je m’étais juré

à moi-même de le garder toujours, toujours, tant que le monde serait

monde.... Mais la faim, mon noble monsieur !... Oh ! c’est à cause

d’elle que je manque à mon serment. »

Il s’essuya les yeux du revers de la main.

« Pauvre homme ! fit Mme de Malassise avec attendrissement.

-- Je ne voulais point dire cela, reprit le marchand ; plus on est

malheureux, plus aussi on est fier !... Madame la marquise, qui

ressemble à un ange de charité, comprend ce que je veux dire, j’en suis

bien sûr. »

Histoire d'un cheval de bois · 第 18 / 25 题