CHAPITRE VIII.

Les caprices d’Eusèbe.--Sur les boulevards.--En fiacre.--Le

marchand de jouets.

Pendant que Jacques consolait son jeune maître à sa manière, Eusèbe,

fidèle à ses mauvais penchants, brisait ses plus beaux jouets et

donnait cours à son humeur irascible et changeante. A Jeanne, morte

depuis longtemps, avaient succédé des chiens, des oiseaux, un singe,

un agneau.... Que sais-je encore ! Tous les animaux inoffensifs du

Jardin des plantes lui eussent appartenu sans le contenter.

Un beau matin, c’était par une étouffante journée d’août, comme il

s’ennuyait à Malassise, qu’il était las de se jeter d’un fauteuil dans

un autre, de s’étendre sur les tapis, de grimper sur les tables et de

faire un nombre infini d’autres sottises, il exprima le désir de venir

passer plusieurs jours à Paris. M. de Malassise, ayant fini d’engranger

ses récoltes et libre de tout souci agricole, devait précisément

partir le surlendemain avec son fils et Mme de Malassise pour Dieppe,

où il avait loué une assez jolie habitation dans le but d’y rester

six semaines. Bien que les désirs d’Eusèbe fussent ordinairement

considérés comme des ordres, on se permit de faire quelques objections

à celui-là. Mais l’enfant joua la petite comédie qui lui réussissait

si bien, c’est-à-dire qu’il se jeta sur le parquet, s’y roula comme

un furieux, enfin fit tant qu’on le vit déjà atteint d’une maladie

incurable. Ses parents, effrayés, quittèrent le lendemain matin sans

retard les beaux ombrages de Malassise pour la poussière du boulevard

des Italiens, où ils se logeaient d’ordinaire lorsqu’ils venaient à

Paris.

Vers deux heures de l’après-midi, Eusèbe, qui ne savait que faire de sa

personne, pria son père de le conduire à pied, en se promenant, jusqu’à

la place de la Bastille, où il avait entendu dire que des bateleurs

jonglaient fort agréablement avec des poids de vingt-cinq livres. On

était en nage rien que d’y penser, mais il ne s’arrêtait pas pour si

peu. Bien plus, il se mit dans la tête que sa maman, une toute petite

femme blonde, jolie, élégante et d’une nature frêle et délicate, devait

l’accompagner aussi dans cette promenade. La faible mère, se résignant,

jeta sur ses épaules une écharpe de gaze, et partit en adressant au

ciel ou plutôt au soleil un regard désespéré, comme pour le supplier de

voiler ses rayons.

On s’était déjà arrêté plusieurs fois peur acheter à des marchands

forains des pistolets, des ballons rouges,--ce qui était d’une

niaiserie incroyable chez un si grand garçon,--et encore d’autres

jouets, lorsqu’à la hauteur de la porte Saint-Denis, un de ces

industriels s’approcha, proposant des montres, quoiqu’il en vît déjà

deux toutes neuves superbement étalées avec leurs chaînes sur la

poitrine d’Eusèbe, qui avait la bonhomie de trouver que cela lui

suffisait, et allait faire un détour pour s’éloigner du marchand,

lorsque celui-ci dit à voix basse :

« Ne voudriez-vous pas faire l’acquisition d’un beau cheval, mon

prince ? »

Ce titre de prince chatouilla délicieusement la vanité d’Eusèbe, et son

visage se couvrit d’un joli rose pourpré.

« Que me demandez-vous ? brave homme, dit-il avec un ton de

bienveillante protection.

-- Je demande à monseigneur s’il ne voudrait pas faire emplette d’un

magnifique cheval de bois ? »

Le marchand avait un accent italien des plus prononcés.

« Des chevaux, répondit Eusèbe, j’en ai chez moi de toutes les sortes

et en assez grand nombre pour meubler toute une écurie. »

C’était vrai. Seulement il aurait dû ajouter qu’ils étaient tous hors

de service, et, que les plus ingambes se trouvaient encore être ceux à

qui il ne manquait que les quatre jambes.

« Je n’en doute pas, Altesse, » fit l’homme.

Ce titre d’Altesse tourna tout à fait la tête à l’enfant, qui s’écria

avec un étonnement que rien ne justifiait, comme vous savez :

« Tiens ! vous me connaissez donc ? »

Mais si Eusèbe était vaniteux, le marchand était madré.

« Qui ne connaît monseigneur ? » dit-il.

Inutile de vous dire qu’il savait fort bien que cet orgueilleux gamin

n’était pas plus prince que vous et moi. Il le suivait depuis quelque

temps déjà et avait eu tout le loisir de s’assurer que ce n’était qu’un

enfant capricieux et volontaire, c’est-à-dire un garnement de la pire

espèce ; défauts qui cependant, il faut bien que je le reconnaisse avec

vous, si je ne veux pas que vous le reconnaissiez tout seul, ne sont

pas absolument incompatibles avec la qualité de prince. Il aurait même

pu l’appeler par son nom de famille, car M. de Malassise avait été

rencontré par un ami qui l’avait nommé plusieurs fois à haute voix.

« Voilà une belle occasion de vendre mon cheval, se dit le marchand ;

si je ne suis pas assez habile pour amener ce jeune sot à me l’acheter,

je ne pourrai jamais m’en défaire, car la police a les yeux sur moi, et

il ne serait pas prudent de le proposer à tout le monde.... »

Jusqu’alors M. et Mme de Malassise, tout entiers à une conversation qui

les intéressait, ne s’étaient pas aperçus qu’un étranger parlait à leur

fils ; mais à la fin celui-ci, qui donnait la main à son père, restant

en arrière et se faisant par trop tirer, M. de Malassise se retourna.

« Qu’est-ce donc ? demanda-t-il.

-- Un beau cheval, monsieur, répondit le marchand à voix basse, un

cheval de bois qui marche et se meut de lui-même comme un cheval

véritable !

-- Laissez-nous tranquilles.... et passez votre chemin !...

-- Vous le regretterez, mon noble monsieur, il est si joli et d’un noir

si brillant !...

-- Où est-il ?

-- Chez moi, à deux pas d’ici....

-- Éloignez-vous.... Vous êtes un filou ! »

Cette manière de se débarrasser des gens était loin d’être polie, et

c’est sans doute pour cela que l’homme rougit légèrement ; mais il

n’obéit point.

« Mon bon monsieur, dit-il, voyez-le toujours.... Cela ne vous engage à

rien....

-- Oui, papa, voyons-le, dit Eusèbe.

-- C’est inutile ; cet homme veut nous attraper.

-- Papa, je veux le voir !...

-- Non.

-- Si, papa, je le veux.

-- Cela ne se peut pas..., il fait trop chaud.

-- Papa, je le veux....

-- Et moi, je ne le veux pas.

-- Si, si, si, je le veux, je le veux. »

Et Eusèbe se mit à crier.

« Pourquoi le contrarier, dit Mme de Malassise, puisqu’il le veut ?...

-- Là, papa, vous entendez bien, il ne faut pas me contrarier. Hi ! hi !

hi !...

-- Mon ami, cédez, je vous en prie ; s’il avait une attaque de nerfs

ici, que deviendrions-nous ?

-- Papa, si vous ne cédez pas, je vais avoir une attaque de nerfs tout

à l’heure....

-- Allons ! dit M. de Malassise avec une résignation de mauvaise grâce

au marchand, est-ce loin ?

-- A quelques pas du boulevard dans le faubourg Saint-Denis.... Nous

pouvons y être en cinq minutes.... »

On suivit le marchand, qui fit d’abord avec assurance une centaine de

pas, puis montra de l’hésitation.

« Monsieur, dit-il enfin, je crois que vous feriez bien de prendre une

voiture.... Il fait très-chaud et madame n’est peut-être pas assez

forte pour nous suivre jusque-là....

-- Ah çà ! où est-ce donc ?...

-- A deux pas ; mais madame....

-- Que cela ne vous inquiète pas, interrompit Mme de Malassise,

continuez....

-- C’est moi que cela fatigue, dit Eusèbe, et j’aimerais mieux aller en

voiture....

-- A quoi bon, puisque ce n’est qu’à deux pas ? fit M. de Malassise.

-- Nous serons arrivés dans cinq minutes, mon cher enfant, ajouta la

jeune femme.

-- Oh ! maman, je voudrais aller en voiture....

-- Tu voudrais t’enfermer dans un sale et mauvais fiacre ?...

-- En fiacre, oui, c’est cela ; prenons un fiacre, papa.

-- Mais que ferons-nous de notre guide ?

-- Il montera avec le cocher....

-- Allons ! » dit M. de Malassise en se résignant encore une fois.

Et l’on s’entassa dans une mauvaise voiture de place que le marchand

avait fait approcher.

« Et l’adresse ? demanda Mme de Malassise.

-- Je la donnerai, » répondit l’homme.

Bien en avait pris à Eusèbe de demander une voiture, car il n’aurait

jamais pu atteindre le but de sa course. On avait traversé tout le

faubourg Saint-Denis et dépassé le boulevard extérieur, et ce n’était

pas encore là. Il fallait toujours marcher. Mais tout à coup le fiacre

s’arrêta.

« Monsieur, demanda le cocher d’un ton bourru et impoli, m’avez-vous

pris à l’heure ou à la course ?

-- Mais à la course, il me semble, répondit M. de Roisel.

-- Alors, je ne vais pas plus loin.

-- Et pourquoi ?

-- Nous ne sommes plus dans Paris, et je ne suis pas obligé pour

vingt-cinq sous (dans ce temps-là on avait un fiacre pour vingt-cinq

sous) de vous conduire jusqu’en Flandre.

-- Qui vous parle d’aller en Flandre ? Nous devons être à peu près

arrivés.... On vous donnera un bon pourboire. »

Le cocher se retourna sans répondre et allongea sur son cheval de

droite un de ces grands coups de fouet qui n’atteignent jamais que les

harnais.

[Illustration: « Hue ! » fit-il avec humeur.]

« Hue ! » fit-il avec humeur.

On roula cinq minutes comme cela et sur un pavé semé de fondrières, où

les roues de la voiture semblaient prendre un malin plaisir à tomber

l’une après l’autre. Ces cinq minutes écoulées, le cocher fit de

nouveau arrêter ses chevaux, ce qui ne fut pas difficile, comme vous

pensez bien. Dans l’intervalle il avait allumé une de ces pipes courtes

et trapues que ces gens-là appellent brûle-gueule (je serais vraiment

désolé de vous avoir appris un si vilain mot si je n’avais la certitude

que vous ne le répéterez pas). Il se retourna, et sans retirer de la

bouche le meuble élégant que vous savez :

« Ah çà ! dit-il, on se moque du pauvre monde ici, et ça prend la

tournure d’une mauvaise plaisanterie. Mais la patience d’un cocher

de fiacre a des limites !... Voilà, je pense, assez longtemps que je

vous trimbale pour rien.... et par un soleil à faire crever tous les

chameaux du désert, merci !... C’est assez de générosité comme cela....

trêve de dévouement !... Mes chevaux ont soif..., et moi aussi....

Cela veut dire que vous allez descendre ici et me compter trois francs

cinquante centimes, à savoir : deux francs pour ma course et le reste

pour nous rafraîchir le gosier.... Mes bêtes et moi, nous ne l’avons

pas volé !... »

On vous dira peut-être, mes petits lecteurs, que ce langage est

grossier et indigne d’être mis sous les yeux d’enfants bien élevés

comme vous. Certes, oui, il est grossier, mais qu’y faire ? Si je

l’avais déguisé sous des formes élégantes, et enguirlandé de fleurs de

rhétorique, il n’aurait rien dit de ce qu’il doit dire, et vous, avec

votre bon sens tout jeune et tout naïf, vous l’auriez trouvé absurde.

S’il se rencontre dans notre histoire un cocher de fiacre malhonnête

et brutal, à qui la faute, je vous le demande ? Il aurait pu tout

aussi bien s’en rencontrer un qui fût doux et probe, car il y en a

certainement.... Mais enfin, il faut bien croire qu’il y en a d’autres

aussi.

M. de Malassise, peu endurant d’ordinaire lorsqu’il ne s’agissait

pas d’Eusèbe, et déjà impatienté par la longueur imprévue de cette

promenade à travers des rues si mal pavées, sentit le rouge de la

colère lui monter au visage.

« Voyons, demanda-t-il brusquement au marchand, une fois pour toutes,

où nous conduisez-vous ?

-- Mon noble monsieur, ne vous fâchez point ! Je ne m’étais jamais

aperçu que ce fût si loin. Je fais ce chemin tous les jours à pied en

moins de temps que cet animal n’en a mis à nous amener en voiture.

-- Eh ! le savoyard, animal vous-même ! cria le cocher.

-- Ce n’est pas là ce qu’on vous demande, reprit M. de Malassise, mais

le nom de la rue où vous nous conduisez et si c’est encore loin ? »

L’homme nomma une impasse démolie aujourd’hui.

« On voit la maison d’ici, ajouta-t-il, et si Mme la comtesse veut

descendre, elle y arrivera en deux minutes à pied.

-- Ça une comtesse ! grommela le cocher, pus souvent ! »

Mme de Malassise ouvrit la portière pour regarder, mais elle ne vit

rien qu’une longue file de charrettes emportant les ordures ramassées

le matin dans les rues de Paris. Il s’en échappait une odeur infecte

qui l’obligea à se rejeter vivement au fond de la voiture.

Histoire d'un cheval de bois · 第 17 / 25 题