Voyage à Nice.--Retour.--Eusèbe vient en poste.
Au mois d’avril, M. de Roisel était rétabli, mais pas aussi
complétement que le désirait sa famille. On lui conseilla, pour fuir
les variations atmosphériques si brusques et si dangereuses en cette
saison sous le ciel parisien, de se rendre à Nice et d’y attendre que
les beaux et longs jours d’été nous fussent revenus. Et il partit avec
sa femme et son fils dans l’espoir d’être de retour deux mois plus tard.
Je ne vous raconterai pas ce voyage, qu’aucun incident ne vint rendre
intéressant. Il fut en tout semblable aux autres voyages de ce genre.
Un matin, on s’entassa du mieux qu’on put dans une voiture de voyage,
et, après avoir rapidement parcouru deux cents et quelques lieues,
tant en chemin de fer que sur la grand’route, on descendit à Nice, où
on s’installa confortablement dans une villa ravissante, qui avait vue
d’un côté sur la mer et de l’autre sur des jardins magnifiques, dans
lesquels mon petit ami fut fort surpris de trouver en pleine floraison,
les rosiers, les lilas et tous les arbustes qui, à Paris, commençaient
à peine à bourgeonner. Notre cher enfant se plut infiniment dans cette
délicieuse ville, où le ciel était toujours pur, le soleil toujours
chaud et la mer limpide et transparente comme les yeux d’un jeune
enfant.
Le séjour en fut très-favorable à la santé de M. de Roisel, et au lieu
de deux mois on y résida près de quatre. Ce fut seulement vers les
premiers jours d’août qu’on vint retrouver les ombrages plus sombres,
mais aussi plus frais, de la vallée de l’Orge. Maurice, malgré tout
le plaisir qu’il avait eu dans ce voyage, faillit pleurer de joie en
revoyant le toit respectable de sa petite maison ; puis son grand
jardin qui lui appartenait en propre, et où il avait adopté un carré
pour y faire lui-même des plantations ; puis sa petite rivière un peu
verdâtre et, par endroits, encombrée de plantes aquatiques, mais où il
faisait si bon le soir à pêcher des écrevisses ; puis enfin son village
dont presque tous les habitants lui étaient connus ; et les champs déjà
plus d’à moitié dépouillés de leurs moissons, et les prés qu’on allait
faucher pour la deuxième fois.
« Ah ! vous voilà, monsieur Maurice, lui disaient les paysans qu’il
rencontrait. On nous a dit que vous aviez fait, avec votre papa et
votre maman, un voyage en _étranges pays_ (en pays étrangers), _c’est-y
vrai_ ? »
Et Maurice de leur raconter les splendeurs des côtes de Provence.
« Oh ! lui répondaient-ils avec une incrédulité naïve et mal déguisée
qui le faisait sourire, des roses à Pâques, cela ne s’est jamais vu, et
si ce n’était point vous qui nous le disiez, nous ne le croirions pas.»
Mon petit ami, dès le premier jour de son arrivée, courut jusque chez
Fritz qu’il croyait de retour ; mais la maison du brave homme était
encore fermée. On ne savait point dans le village ce qu’il était
devenu ; personne depuis son départ n’avait entendu parler de lui.
Maurice, quoique réellement inquiet de l’absence prolongée de Fritz,
n’en ressentait pas moins une sorte de satisfaction ; il espérait être
assez heureux pour racheter Cressida avant que le vieillard fût revenu
et par là lui épargner le chagrin d’apprendre ce qui s’était passé.
Du reste, la somme était complète, et M. de Roisel avait écrit le
matin même à M. Duberger pour lui rappeler que le 12, il aurait, comme
c’était convenu, l’honneur de se rendre chez lui avec Maurice.
[Illustration: Un grand fracas de coups de fouets et de grelots
se fit entendre.]
Donc le 12 au matin, mon petit ami se préparait à partir avec son
père, lorsqu’un grand fracas de coups de fouets et de grelots se fit
entendre, et une voiture conduite par des postillons vint s’arrêter au
bas du vestibule. Il en vit descendre Eusèbe et M. de Malassise. On ne
les attendait pas ; personne n’avait été prévenu de leur arrivée. M.
de Malassise commença par s’excuser et raconta qu’Eusèbe, ayant appris
la veille au soir le retour de Maurice, avait décidé de venir le voir
le lendemain même. Il n’avait pas été possible d’obtenir à l’exécution
de ce désir une remise de quelques jours ; il fallut se décider à
partir, autrement Eusèbe aurait pu avoir une attaque de nerfs.... Enfin
c’était an point qu’on avait dù prendre des chevaux de poste ; ceux
de M. de Malassise étant occupés à rentrer les grains (M. de Malassise
faisait valoir) et trop fatigués pour faire une longue course. Certes,
il fallait bien s’avouer que c’était là un contre-temps fâcheux, et que
jamais visiteurs n’avaient été moins désirés, cependant rien n’était
perdu ; Cressida pouvait sans inconvénient rester quarante-huit heures
de plus chez M. Duberger, à qui M. de Roisel envoya immédiatement un
exprès pour le prévenir que leur visite se trouvait forcément retardée
de deux jours.
* * * * *
Le lendemain soir, M. de Malassise remmenait Eusèbe, qui s’était fort
amusé et partait enchanté de lui, parce qu’il avait trouvé l’occasion
de se mettre en colère une dizaine de fois et de rendre tout le monde
malheureux, particulièrement mon petit ami qu’il se plaisait toujours à
taquiner et à faire pleurer.
[Illustration]