CHAPITRE V.

M. de Roisel est malade.--Une petite demoiselle très-riche.--Une

famille désolée.--Comment faire ?--Un savant providentiel.--On emmène

Cressida.--Désespoir de Maurice.

Quelques mois plus tard, vers la mi-février, par un soleil splendide et

une température tiède et tout imprégnée de parfums de violette, Maurice

se promenait avec Cressida au Luxembourg, où les enfants ravis d’une

si belle journée se livraient au jeu avec une ardeur toute nouvelle,

comme le printemps qui commençait à naître, et babillaient avec une

abondance et une facilité qu’on pouvait comparer au gazouillement des

petits oiseaux ; lui seul ne s’amusait pas. Cressida également, si vif

d’ordinaire, avait l’air triste et préoccupé. Jacques les accompagnait

en marchant silencieusement derrière son jeune maître. Hélas ! mes bons

petits lecteurs, vous serez, je n’en doute pas, péniblement affectés

vous-mêmes quand je vous aurai dit ce qui causait une si grande

tristesse à mon petit ami : M. de Roisel était gravement malade !...

[Illustration: Maurice avait assisté à la consultation.]

Le matin même, et sans qu’on remarquât sa présence, Maurice avait

assisté à la consultation que les deux illustres docteurs qui donnaient

leurs soins à son papa, avaient eue entre eux. Ce qui s’était dit

dans cette consultation lui revenait sans cesse à l’esprit avec un sens

sinistre ; et il pleurait tout seul, ne sachant comment s’y prendre et

ne trouvant pas d’expressions pour confier à personne le sujet de son

chagrin. Ah ! certes, s’il était venu au Luxembourg, ce n’était point

pour jouer, mais bien pour obéir à sa maman ; car, pour lui, il eût

préféré ne pas sortir.

Comme il se promenait rêveur et distrait, tenant avec nonchalance

les rênes de Cressida, qui baissait la tête et marchait au pas, ni

plus ni moins que les coursiers d’Hippolyte (un jeune héros de la

Grèce ancienne, fort célèbre par ses malheurs et avec qui vous ferez

connaissance dans quelques années d’ici), il s’aperçut qu’une petite

demoiselle un peu plus âgée que lui, cherchait à l’approcher, comme

si elle eût désiré lui parler. Elle était accompagnée d’une dame

très-simplement mise, mais fort distinguée de traits et de tournure, et

qu’on aurait pu croire sa maman si elle n’eût été trop jeune pour cela.

Maurice, entraîné par sa nature franche et spontanée, allait peut-être

parler le premier, mais la jeune demoiselle, dont la physionomie

dénotait un caractère vif et décidé, ne lui en laissa pas le temps.

« Monsieur, dit-elle sans préambule, vendez-moi votre cheval.

-- Vendre Cressida ! s’écria mon petit ami stupéfait, oh ! non.

-- Je vous le payerai avec dix pièces d’or que j’ai là dans mon

porte-monnaie.

-- Quoi ! vous-avez dix pièces d’or à vous ?

-- A moi !

-- Voyons-les ? » demanda Maurice, qui était curieux.

La petite ouvrit un fort joli porte-monnaie.

« Voyez ! dit-elle.

-- Que d’or ! s’écria mon petit ami ébloui. Et il avança la main pour

le toucher.

[Illustration: Non ! je ne veux pas vous vendre Cressida.]

-- Non, non, fit-il en la retirant presque aussitôt, je ne veux pas

vous vendre Cressida.... Mais qui donc vous a donné toutes ces pièces

d’or ?

-- C’est mon papa !... Hier c’était sa fête et je lui ai récité un beau

compliment que miss Henriette m’avait appris.--Miss Henriette, c’est

ma gouvernante, la jeune dame que vous voyez ici avec moi.--J’ai donc

récité à mon papa un beau compliment qu’elle m’avait appris. Alors

il m’a donné dix pièces d’or en me recommandant d’en faire ce que

je voudrais, de les dépenser selon ma fantaisie. « Pourtant, a-t-il

ajouté, tu me feras plaisir si tu les emploies à l’acquisition d’un

jouet remarquable ou d’un bijou que tu puisses porter. » Eh bien ! je

vous demande votre cheval parce qu’il me semble dans les conditions

voulues pour satisfaire mon papa.... Ma proposition vous paraît

peut-être étrange ?... S’il se fût agi d’un autre jouet, je ne vous

l’aurais point faite ; mais un cheval cela s’achète d’occasion, et je

vois tous les jours mon papa faire emplette de chevaux qui ont déjà

servi.

-- Mais je n’ai pas l’intention de vendre Cressida.

-- Il n’y a donc pas longtemps que vous l’avez ?

-- Je ne sais au juste.... huit à neuf mois peut-être.

-- Neuf mois !... C’est un siècle !... Jamais je n’ai gardé un jouet

neuf mois.

-- Qu’en faites-vous donc ?

-- Je les donne, je les brise, ils s’usent.... Enfin, ils sont

ordinairement hors de service avant ce temps.... Est-ce que cela ne

vous fatigue pas d’avoir toujours les mêmes jouets ?

-- Cressida est pour moi tout autre chose qu’un jouet ordinaire....

-- Il est très-beau, on ne peut le nier.... Je croyais, pour commencer,

que c’était un vrai cheval. Mais avec dix pièces d’or vous en achèterez

un autre..., un blanc, puisque celui-ci est noir.... Vous allez vous

décider....

-- Non, bien certainement.

-- Qui sait ?

-- Moi, j’en suis bien sûr....

-- Si vous me ressembliez, vous auriez grand tort d’affirmer une telle

chose. Jugez-en : hier, j’avais envie d’un service en porcelaine de

Sèvres pour ma poupée ; ce matin d’un collier de corail pour moi ;

tout à l’heure d’un manchon en hermine, et maintenant, je désire votre

cheval. Mais, lui, je le désire sérieusement, d’autant plus que je n’en

ai encore vu de semblable chez aucun marchand de jouets.

-- Je le crois bien !

-- Mais, vous comprenez, ce n’est qu’en attendant ; plus tard, l’année

prochaine peut-être, mon papa m’en donnera un autre, un vrai poney.

-- Il est donc riche ?

-- S’il est riche, mon papa ?... Oh ! je crois bien ! Il a des millions

et puis des millions qu’il a gagnés dans le commerce du vin en

gros..., sans compter ceux qu’il gagnera encore !... »

Cet entassement de millions fit ouvrir de grands yeux à mon petit ami.

« Comment donc vous appelez-vous ? demanda-t-il à la jeune fille.

-- Moi ?... je m’appelle Adrienne....

-- Adrienne.... comment ? »

La petite demoiselle rougit jusqu’aux yeux, et dit :

« Adrienne Fallachon, puisque vous désirez le savoir. Mais, reprit-elle

vivement, je ne m’appellerai pas toujours comme cela.

-- Vraiment ! Pourquoi donc ?

-- Ah ! pourquoi ?... Ecoutez : la semaine passée, aux Tuileries, où

j’allais tous les jours et où j’avais beaucoup d’amies pour jouer,

l’une d’entre elles me demande mon nom, le nom de mon papa. Je le dis,

et aussitôt toutes de rire, mais de rire !... Elles se tordaient !...

Fallachon !... Moi, je n’avais jamais remarqué que ce fût si drôle que

cela.... Elles prétendaient que c’était un nom de charcutier.... Je

ne savais pas non plus que les charcutiers fussent affligés de noms

ridicules.

-- Tiens ! fit Maurice, je l’ignorais aussi, et c’est la première fois

que je l’entends dire.

-- N’est-ce pas ?

-- Et vos amies avaient donc de bien beaux noms ?

-- Il paraît. L’une s’appelait Jeanne-Hubert des Cordeliers, l’autre

Marie du Jardin, l’autre encore.... mais je ne sais plus !... Oh !

j’ai pleuré, j’ai pleuré !... Ma pauvre bonne gouvernante a été obligée

de me prendre dans ses bras pour m’emporter jusqu’à notre voiture !...

Depuis, je n’ai plus voulu retourner aux Tuileries. En rentrant j’étais

malade ; on me mit au lit. Mon papa avait beaucoup de chagrin et il me

disait : « Qu’as-tu donc, ma mignonne ? » C’est ainsi qu’il m’appelle.

Moi, je ne voulais pas le lui dire, mais il me suppliait.... A la fin,

je lui ai tout confié. Alors il s’est emporté, il s’est mis en colère

et il leur a donné, à ces demoiselles, de vilains noms à leur tour. Il

les a appelées mijaurées ! péronnelles ! et peut-être autrement encore,

mais je ne m’en souviens pas. Puis il m’a prise dans ses bras et m’a

embrassée !... Oh ! je croyais qu’il allait m’étouffer et s’étouffer

avec moi !... Il pleurait, mon papa, de grosses larmes qui roulaient

comme des perles sur les poils de sa barbe !... Cela me faisait du

mal, mais aussi du bien, parce que je voyais à quel point il m’aimait.

Après il m’a fait asseoir sur ses genoux et il m’a dit : « Ma chère

mignonne, on t’a donc causé du chagrin ?... Mais sois tranquille, je

t’aime, moi !... Je t’aime pour deux depuis que tu as perdu ta

chère maman, et je me sens assez fort pour réparer le mal qu’on t’a

fait et celui qu’on te fera !... Ah ! il est ridicule de s’appeler

Fallachon !... Ma parole d’honneur, je l’ignorais ; jamais personne

ne me l’a dit. C’est probablement que les hommes sont moins méchants

que les petites demoiselles du beau monde ; ils auront craint de

m’affliger.... Moi, comme mon père, mon grand-père et tous les miens,

ont toujours été d’honnêtes gens, quoique de pauvres gens ; je portais

leur nom sans rougir..., et même avec un peu d’amour-propre.... Mais,

puisqu’il en est ainsi, je veux t’en gagner un autre... qui résonne

mieux aux oreilles de ces délicates.... J’entasserai millions sur

millions, et te ferai une dot de princesse.... Va, tu seras pour le

moins duchesse à dix-sept ans !.... » Voilà ce qu’il a dit ! N’est-ce

pas qu’il est bon, mon papa !

-- Oh ! oui, dit Maurice attendri, il est bon et je sens que je

l’aimerais bien.... Mais, en revanche, vos petites amies des Tuileries

sont bien méchantes !

-- N’est-ce pas ?... Je ne me rappelle cependant point leur avoir rien

fait ou rien dit de désobligeant.... »

Oui, vraiment, mes petits lecteurs, c’était un bon, un excellent homme

que M. Fallachon. C’était en outre un père tendre, mais aussi un père

aveugle. Il trouvait sa fille parfaite et se serait bien gardé de

la reprendre en quoi que ce fût. Il en avait fait une divinité ; la

tendresse qu’il lui portait ressemblait plutôt à de l’idolâtrie qu’à

de l’amour paternel, et ce qu’il voulait avant tout, c’était la voir

heureuse, c’est-à-dire qu’elle pût satisfaire toutes ses fantaisies.

Car pour lui, que des parents presque pauvres avaient élevé dans la

gêne, et dont les plus belles années avaient été prises par le travail

ou sacrifiées à de pénibles obligations, tout le bonheur était là.

Mais il faisait fausse route, et loin de préparer à Adrienne une vie

heureuse comme il en avait la volonté, il lui ménageait bien des

mécomptes et de nombreuses déceptions. Tout petits que vous êtes, je

suis sûr que vous allez me comprendre. Ainsi, par exemple, malgré

tout l’argent qu’il amassait pour elle, malgré l’empressement qu’il

mettait à réaliser ses moindres désirs, il n’avait pu empêcher

qu’elle fût humiliée par d’autres petites filles moins riches et, sans

aucun doute, moins jolies qu’elle.--Adrienne était douée d’une beauté

incomparable.--Cela, à votre avis, n’aurait-il pas dû lui prouver que

l’argent n’est pas tout-puissant en ce bas monde, et que s’il est

utile d’en gagner, il y a d’autres richesses qu’il n’est pas moins

indispensable de posséder ? Je veux parler de la sagesse, de la raison,

enfin de cette grandeur, de cette élévation morale qui, à l’admirable

privilége de nous rendre invulnérables aux coups de la jalousie et de

la méchanceté humaines, joignent celui de les faire aisément pardonner.

« Ces hautes vertus ne sont pas de notre âge, me direz-vous ? » C’est

vrai, mais il est de votre âge de commencer à les acquérir. Devenez

grands par l’esprit et surtout par le cœur, et vous verrez !

C’était donc là ce qu’il fallait donner à Adrienne, car de l’argent

elle en avait déjà trop, surtout pour l’usage qu’on lui apprenait à en

faire. Mais M. Fallachon n’en était pas capable, le cher homme ! et la

preuve, c’est qu’il ne trouva rien de mieux pour guérir l’amour--propre

blessé de sa fille que d’exalter encore cet amour-propre déjà si

susceptible. Lorsqu’il lui disait : « Je te vengerai en te faisant

riche ; il faut pour humilier tes amies que tu sois duchesse ! » il

était à peu près aussi sage que vous le seriez vous-mêmes si, vous

étant brûlés, vous appliquiez sur votre brûlure pour la cicatriser une

compresse d’huile bouillante. Tout cela est bien sérieux et ne vous

amuse guère, n’est-ce pas ? Il faut que vous m’excusiez en faveur

des sentiments qui m’animent et que vous me prêtiez encore un peu

d’attention. Il peut se trouver parmi vous quelque pauvre enfant que

de méchantes compagnes ont aussi cruellement humiliée, et je veux lui

dire ce que M. Fallachon n’avait pas su dire à sa fille ; une chose

tellement vraie, que vous allez me faire observer qu’elle est passée

depuis longtemps à l’état de lieu commun, à savoir : qu’on tire toute

sa valeur de son mérite personnel et non pas des avantages souvent plus

apparents que réels dont la Providence, dans ses vues impénétrables,

nous a gratifiés avant que nous ayons pu nous en montrer dignes. On

peut en dire autant des imperfections dont elle nous a affligés de la

même manière, nous n’en sommes pas responsables. Il n’est nullement

écrit que celui-ci qui a le nez trop gros soit un méchant homme,

celui-là qui a les yeux trop petits, un sot ; que cet autre, qui est

pauvre, ne soit pas un homme d’honneur, etc., etc. Il n’y avait donc

pas de raisons pour qu’un individu appelé Fallachon fût moins estimable

qu’un autre appelé des Cordeliers ou du Jardin. Que le nom de Fallachon

ait dans l’assemblage de ses syllabes quelque chose de ridicule au

premier abord, cela se peut. Mais Adrienne n’en était pas cause, et il

fallait que Mlles Jeanne et Marie fussent bien sottes et bien méchantes

pour en faire volontairement souffrir une aimable enfant comme elle,

qui ne leur avait fait aucun mal, et qui était assez heureusement

douée pour conserver, en dépit d’une déplorable éducation, l’excellent

caractère et le naturel charmant que la Providence lui avait donnés.

Maintenant jurez-moi que vous ne ferez jamais à vos petits amis de ces

blessures d’amour-propre si difficiles à cicatriser, et retournons avec

Adrienne et Maurice qui montaient, suivis de la jeune institutrice, la

grande allée du Luxembourg.

« Eh bien ! dit la fillette à mon petit ami, puisque vous aimez mon

papa, je vous propose d’être amis. Je viendrai tous les jours ici et

nous jouerons ensemble. Acceptez-vous ? »

Maurice ne se fit pas prier ; Adrienne lui plaisait infiniment.

« A votre tour, demanda-t-elle ; comment vous appelez-vous ?

-- Maurice de Roisel.

-- Maurice de Roisel ! C’est joli ! Avez-vous un titre ? Si vous avez

un titre, je vous épouserai lorsque vous serez grand.

-- Oh ! quant à cela, je n’en sais rien.... Mais je puis le demander à

maman....

-- C’est juste !... Il suffit que vous soyez duc, vous savez.... »

On se sépara sur cette observation, Adrienne pour jouer et mon petit

ami pour continuer sa promenade avec Jacques et Cressida.

Au moment où ils approchaient de la grille de l’Observatoire, le petit

cheval s’arrêta comme de lui-même et son jeune maître fut frappé par un

spectacle navrant.

[Illustration: C’était une douleur pleine de dignité.]

Tout près de la grille, hors du jardin, assis sur le trottoir ou

appuyés contre les bornes, se tenaient une jeune femme et trois beaux

enfants dans l’attitude de la désolation la plus profonde. C’était une

douleur pleine de dignité ; une douleur muette et cependant immense.

Ils pleuraient silencieusement, et les enfants avaient leurs jolis

visages couverts de larmes abondantes. L’aspect de ce désespoir remplit

de compassion le cœur déjà si triste de mon petit ami, et sa jeune

imagination en cherchait la cause probable. « Mon Dieu ! se disait-il,

c’est ainsi qu’on doit pleurer lorsqu’on a perdu son père !... »

Cependant il n’osait leur adresser la parole et se contentait de les

examiner, mais avec discrétion, à travers les barreaux de la grille. Un

des enfants le remarqua. C’était une charmante petite fille, elle jeta

sur lui un regard tout à la fois ami et désolé. Maurice se sentit assez

encouragé pour lui demander ce qui les désespérait de la sorte.

« Ce qui nous désespère ! s’écria-t-elle. Oh ! ciel !... C’est le plus

grand malheur qui pouvait nous frapper, celui que nous attendions le

moins ;... nous sommes à tout jamais séparés de notre père !... Pauvre

cher père ! pendant que nous nous désespérons ici dans l’impossibilité

d’aller le rejoindre, il nous attend à New-York pour nous conduire dans

un beau pays où nous aurions vécu tous ensemble riches et heureux....

Mon Dieu ! nous n’avons plus qu’à mourir !...

-- Oh ! mourir, fit mon petit ami que ce mot épouvantait, il ne faut

pas parler de cela ; c’est affreux !

-- Oui, c’est affreux. Nous sommes si jeunes et ma mère est si

bonne !... Mais nous n’y pouvons rien, c’est le sort qui nous était

réservé... Oh ! mon pauvre père !... quel chagrin vous attend !

-- Mais comment se fait-il que vous vous trouviez dans l’impossibilité

d’aller le rejoindre ?

-- Nous n’en avons plus le moyen ; nous sommes sans argent et sans

ressources....

-- De l’argent ? j’en ai, moi.... »

Maurice s’apprêtait à offrir le contenu de sa petite bourse, une somme

bien minime ; tout au plus cinq à six francs.

La petite fille l’arrêta.

« Gardez cela, dit-elle. Vous êtes un enfant charitable, mais vous ne

pouvez rien à notre malheur ; tout est fini pour nous.... Oh ! ma chère

maman !... »

La mère serra sur son cœur ses deux autres enfants, deux beaux petits

garçons dont l’un avait trois ans et l’autre quatre. Puis elle prononça

en allemand quelques mots que la jeune fille traduisit à mon petit ami.

« Ma mère dit, fit-elle, que vous avez un bon cœur et qu’elle vous

aime quoiqu’elle ne vous connaisse point. Mais elle souffre encore

davantage en voyant la part que vous prenez à notre chagrin ; et comme

elle se reprocherait de vous affliger à notre sujet, elle vous prie de

retourner près de vos parents qui s’inquiètent peut-être de ce que vous

restez si longtemps loin d’eux.

-- Mes parents ne sont pas ici, dit Maurice en pleurant ; mon père est

très-malade, et ma mère ne le quitte presque pas.... Je ne suis pas

moins malheureux que vous !... Le docteur a dit ce matin de mon père

qu’il était perdu....

-- Et c’est en votre présence qu’il a dit cela ?

-- Oh ! il ignorait que je l’entendisse.

-- Perdu ! répéta Maurice, je ne sais pas bien ce que cela signifie....

Mais il me semble que je le devine !... Bientôt peut-être, moi aussi,

je serai pour toujours séparé de mon papa !

-- Monsieur, dit Jacques, qui se tenait près de son jeune maître, votre

maman serait désolée si elle savait que vous vous affligez ainsi.

-- Dieu est tout-puissant, ajouta toujours en allemand la jeune mère,

il faut espérer en lui et le prier.

-- Je le prie tous les jours.

-- Oh ! il est le maître, dit-elle encore avec une résignation si

navrante que mon petit ami oublia pour un moment sa douleur. Il ne

pensait plus qu’au désespoir de ces pauvres gens.

-- Pourquoi n’acceptez-vous pas ce que je vous offre, demanda-t-il à la

jeune fille.

-- Parce que, répondit-elle, cela, tout en vous privant beaucoup, ne

nous serait d’aucun secours. Pour nous sauver il faut deux cents

francs. Personne au monde ne voudra nous les donner. C’est dix pièces

d’or.

-- Dix pièces d’or ! s’écria mon petit ami, attendez, je connais ici

quelqu’un qui les possède.... »

Il s’empressa d’attacher Cressida à la grille, et recommanda à Jacques

de ne point le quitter, puis courant au-devant d’Adrienne, il la prit

par la main et l’amena vivement près de ses protégés.

« Donnez votre or à ces braves gens, lui dit-il.

-- Non, vraiment, répondit Adrienne étonnée. Mon papa m’a dit de

l’employer à l’acquisition de quelque objet qui me plût et non de le

donner à des mendiants. Mais s’ils sont malheureux, qu’ils aillent le

voir, mon papa, il leur procurera des secours, ou de l’ouvrage s’ils

veulent travailler.... Il est généreux et fait beaucoup de bien, tout

le monde le sait. Quant à moi, je garde mon argent pour acheter le plus

beau cheval de bois que je trouverai, puisque vous ne voulez pas me

vendre le vôtre.

-- Pensez-vous, Adrienne, dit la jeune institutrice, que vous ne feriez

pas mieux de secourir vous-même cette malheureuse femme et ses petits

enfants ?

-- Non, miss, non, je ne le puis, cela désobligerait mon papa. Il m’a

dit, et vous avez pu l’entendre, que je devais lui envoyer les pauvres

auxquels je m’intéresserais et non les secourir avec mon propre argent.

Que ce soit lui ou moi qui leur vienne en aide, n’est-ce pas la même

chose ?

-- De cette façon, votre bienfaisance ne vous coûte aucun sacrifice.

-- Mais mon papa ne veut pas du tout que j’en fasse des sacrifices.

Il en a, dit-il, assez fait lui-même pendant sa jeunesse pour m’en

exempter à tout jamais. »

Adrienne, malgré les sollicitations de sa jeune gouvernante, ne voulut

point se défaire de ses dix pièces d’or, et Maurice dut chercher

ailleurs.

Il s’en alla trouver Jacques, qui, assis près de Cressida, lisait

tranquillement le journal.

« Prête-moi deux cents francs, lui dit-il.

-- Deux cents francs ! s’écria Jacques. Et pour quoi faire, monsieur

Maurice ?

-- Pour ces malheureux qui en ont besoin.

-- Quoi, monsieur, vous voulez donner tant d’argent à des inconnus !

-- Ce ne sont pas des inconnus, dit mon petit ami avec chaleur, ce sont

des Allemands !

-- Comme vous voudrez, monsieur, mais je vous affirme que je n’ai pas

deux cents francs à vous prêter.

-- Tu ne les as pas ?... C’est donc une bien grosse somme deux cents

francs ?

-- Sans doute, monsieur Maurice ; il me faut travailler six mois pour

les gagner....

-- Alors conduis-moi près de maman, c’est à elle que je veux les

demander.... ou plutôt, va toi-même la trouver, raconte-lui ce qui

se passe.... Tiens, je voudrais qu’elle vît ces pauvres gens, cela

vaudrait encore mieux ; amène-la, si tu peux.... Voyons, va donc

vite !...

-- Je ne puis vous obéir, monsieur ; il m’est expressément défendu de

vous laisser seul.

-- Oh ! pour un moment !...

-- Je ne dois pas vous quitter.

-- Eh bien ! demande à la gouvernante d’Adrienne si elle veut que je

reste près d’elle. »

Miss Henriette, jeune Anglaise élevée en Amérique, était de tous points

une femme charmante ; elle n’avait ni morgue, ni roideur et son abord

était facile. Elle fit bon accueil à la demande de mon petit ami et

Jacques partit comme un trait.

« Monsieur, dit la jeune miss à mon petit ami, vous faites preuve d’un

bon cœur en cherchant à venir en aide à cette pauvre femme ; mais avant

je crois que vous feriez bien de la questionner, de vous informer de ce

qui l’a jetée dans un tel dénûment.... C’est un conseil d’amie que je

vous donne, mon cher enfant ; je pense que vous pouvez le suivre sans

blesser les malheureux à qui vous vous intéressez.... »

Maurice reconnaissait la sagesse de cet avis, cependant il n’osait le

suivre ; il lui semblait humiliant pour la jeune mère, qui avait l’air

fort décent et ressemblait plutôt à une petite bourgeoise de province

qu’à une personne réduite à implorer la charité d’autrui, d’être

interrogée par un enfant comme lui.

« Si vous le trouvez utile, dit miss Henriette, je vous encouragerai de

ma présence et me tiendrai près d’eux avec vous. »

Mon petit ami s’empressa d’accepter et s’approcha de ses protégés avec

la jeune institutrice qui lui donnait la main.

« Monsieur, commença de répondre la petite fille, nous sommes

Allemands, comme vous avez déjà pu vous en apercevoir, et de

Nuremberg....

-- De Nuremberg, interrompit Maurice ; alors vous connaissez Fritz.

Fritz est aussi de Nuremberg.

-- Quel Fritz ?...

-- Un de mes bons amis, qui est très-vieux, très-vieux....

-- Je ne connais qu’un homme très-âgé ; c’est mon grand-oncle Keller,

mais il ne demeure point à Nuremberg.... Ce n’est sans doute pas de lui

que vous voulez parler.... Mon père, je vous l’ai dit, reprit-elle,

nous attend à New-York. Comme il est lié avec le capitaine du navire

qui doit nous prendre, il lui a remis d’avance le prix de notre

passage. Il ne nous restait donc à payer que notre voyage sur le

continent. Nous ne sommes pas des mendiants, monsieur ; ma mère avait

placé une somme assez importante, le produit de tout ce que nous

possédions en Allemagne, dans une petite valise où se trouvait aussi

renfermé le linge qui nous était indispensable pour aller de Paris à

Nantes, nos bagages ayant été expédiés de Nuremberg avant notre départ.

Arrivés ce matin à un hôtel qu’on nous avait indiqué dans les environs

de la gare d’Orléans, nous nous sommes aperçus que nous n’avions plus

notre valise. Elle nous a été enlevée, ou nous l’avons perdue dans la

foule en descendant de wagon. Il y avait peut-être des réclamations à

faire, mais ma mère est étrangère et ne sait à qui s’adresser, puis

elle ne parle pas le français. Nous pouvions encore écrire à des amis

que nous avons en Allemagne, mais à quoi bon ? Notre navire part

demain soir ; ils n’auraient pas eu le temps de nous répondre. »

Pendant que la jeune Allemande racontait ainsi, et avec un

découragement que nous ne pouvons pas rendre, le malheur qui les avait

frappés, Adrienne, parfaitement insensible aux peines d’autrui, jouait

au cerceau avec une petite fille qu’elle avait recrutée un peu au

hasard, et dont elle avait fait tout de suite une amie, et ne songeait

même point à se demander pourquoi sa gouvernante et Maurice demeuraient

si longtemps près des malheureux pour lesquels elle s’était montrée si

indifférente, si dure même, ni ce qu’ils pouvaient se dire les uns aux

autres. Et pourtant l’accent de vérité et de simplicité qui régnait

dans tout ce récit était vraiment capable de convaincre un sceptique

et d’attendrir un bourreau, un tigre même si vous le préférez.

Mon petit ami était profondément ému.

« Eh bien ! fit-il en s’adressant à miss Henriette, lorsque la petite

fille eut cessé de parler.

-- Suivez votre inspiration, mon cher enfant, répondit la jeune miss,

ce sont d’honnêtes gens. Je voudrais être assez riche pour prendre une

part dans votre bienfait.... »

En ce moment, Jacques arrivait. Le brave garçon avait pleuré ; cela se

voyait.

« Et maman ? demanda Maurice.

-- Monsieur, je ne l’ai pas vue ; elle était auprès de M. votre

père....»

Jacques ne put dire cela sans que sa voix trahît l’émotion dont il

était agité ; le jeune domestique avait appris qu’il ne restait plus à

M. de Roisel que peu de jours à vivre.

« Comme tu dis cela ! s’écria mon petit ami en se jetant dans les bras

de Jacques, mon cher papa serait-il plus mal ?

-- Ne vous désolez donc pas ainsi, monsieur Maurice.

-- Dis-moi la vérité..., le reverrai-je ?

-- Certes, monsieur ! Mais il peut se guérir ; rien n’est impossible à

Dieu.

-- Oh ! je le sais.... Comme le disait cette pauvre femme, Dieu est

le maître.... Mais, dis-moi, un père qui a perdu ses enfants n’est

pas moins à plaindre qu’un enfant qui... n’a plus son père, n’est-ce

pas ?... Oh ! je sens bien cela aujourd’hui, et je voudrais rendre

à cette pauvre famille le bonheur que je suis menacé de perdre

moi-même.... Mais je ne le puis.

-- Il vous sera tenu compte de votre bonne intention....

-- Jacques, sais-tu ce que maman me dit tous les jours ?

-- Non, monsieur.

-- Qu’une bonne action, toute petite et toute simple, est plus agréable

à Dieu que les plus belles intentions du monde lorsqu’elles n’amènent

aucun résultat.

-- Je ne comprends pas très-bien....

-- Moi non plus, je ne comprenais pas. Mais maman m’a expliqué cela en

me disant que les gens à bonnes intentions ressemblent à un jardinier

qui, voyant les plantes de son jardin souffrir de la sécheresse, se

contenterait de dire, au lieu de les arroser : « Je voudrais pouvoir

à mon gré disposer des orages et les faire tomber sur mon jardin ;

mes pauvres fleurs ne manqueraient plus jamais d’eau. » Si tu étais

le maître d’un tel jardinier, lui tiendrais-tu compte de ses bonnes

intentions, toi, Jacques ?

-- Moi, monsieur, je commencerais par le chasser.

-- Tu vois. Il ne suffit pas d’avoir le désir de faire le bien, il faut

encore le faire. »

Miss Henriette, vivement intéressée aux braves gens dont elle

connaissait maintenant la détresse, essaya encore une fois d’exciter en

leur faveur la compassion de son élève, mais ce fut en vain.

« Non, répondit celle-ci, je ne donnerai point mes dix pièces d’or.

Cela désobligerait mon papa. Je vous aime bien, miss, et je ferai tout

ce que vous voudrez, excepté un tel sacrifice. Si cela peut vous

contenter, nous allons envoyer ces malheureux à mon père. Il en prendra

soin. »

Henriette se souvint que M. Fallachon s’était le matin même absenté

pour plusieurs jours, et elle le dit à Adrienne.

« Bon, répondit celle-ci, ce n’est rien. Je leur ferai donner une

chambre et tout ce qu’il leur faudra en attendant qu’il soit de retour.»

Il n’y avait réellement rien à faire avec cette enfant, qui ne

comprenait pas, ou du moins comprenait mal la charité. La jeune miss ne

la tourmenta pas davantage.

« Oh ! disait mon petit ami à Jacques, je connais un moyen de me

procurer de l’argent, mais je n’ai pas le courage de m’en servir....

-- Lequel donc, monsieur ?

-- Je puis vendre Cressida....

-- Que dites-vous là ? M. Maurice.... Vous savez bien que c’est

impossible !... Et Fritz ?

-- Fritz m’a permis de m’en défaire dans le cas où il se présenterait

une grande infortune à secourir.... Cette pauvre femme et ses petits

enfants sont bien malheureux....

-- C’est vrai.... Mais Cressida que vous avez refusé avec tant de

courage à monsieur votre oncle.... Cette fois, ce serait une séparation

véritable !...

-- Je le sais.... Aussi je te dis que je n’ai pas la force d’y

penser.... Cela me brise le cœur !... Ah ! mon Dieu !.... mon pauvre

Cressida !...

-- Monsieur, s’écriait Jacques, monsieur, je vous en prie, ne le vendez

point !... Quoi, pour des étrangers ?... Après tout, monsieur, s’ils

sont malheureux vous n’y êtes pour rien ; ce n’est point de votre

faute !... Non, vous ne pouvez faire un tel sacrifice !...

-- Tu veux donc que je les laisse mourir ?

-- Ils ne mourront pas, monsieur,... Pourquoi mourraient-ils ?... Le

père de cette petite demoiselle s’occupera d’eux.

-- Il est en voyage, dit miss Henriette, qui était revenue près de

Maurice.

-- Il s’en occupera lorsqu’il sera de retour....

-- Et il sera trop tard, fit mon petit ami.... Qui sait si leur père

pourra supporter le chagrin de ne point les voir arriver par le

bâtiment qui devait les conduire à New-York....

-- Il les croira perdus, fit observer miss Henriette..., et ils le

seront en effet pour lui..., car il est à craindre, s’ils survivent les

uns et les autres à ce malheur, qu’ils ne puissent jamais se rencontrer.

-- Qu’ils écrivent au capitaine, dit Jacques.

-- Ils ne le connaissent point, je viens de leur en parler ; son nom et

son adresse se trouvaient aussi dans la valise. C’est lui d’ailleurs

qui doit aller les attendre à l’arrivée du train....

-- Oh ! c’est désespérant !... »

On ne pouvait point alors, mes petits lecteurs, envoyer de dépêche

télégraphique comme aujourd’hui.

« Bien plus, dit encore miss Henriette, le seul train qu’il leur soit

possible de prendre, part ce soir à dix heures. Il n’y a pas de temps à

perdre.... »

Si les acteurs de cette scène eussent été moins vivement préoccupés,

ils auraient certainement remarqué un monsieur d’un certain âge qui se

promenait de long en large à quelques pas d’eux et cherchait évidemment

à entendre ce qu’ils disaient.

Quant à Adrienne, elle jouait toujours, le plaisir empourprait

ses joues, la brise, si tiède ce jour-là, soulevait ses cheveux

blonds, elle riait comme une folle et ses yeux brillaient d’un éclat

magnifique. Du moment qu’elle était certaine de ne point désobliger son

papa, le reste lui était indifférent. L’univers aurait pu crouler sans

qu’elle s’en émût ; son bonheur fut complet lorsqu’elle sut que mon

petit ami consentait enfin à lui vendre Cressida. Elle embrassa miss

Henriette, elle embrassa Maurice, elle embrassa le petit cheval, peu

s’en fallut qu’elle n’embrassât Jacques lui-même.

« J’ai une prière à vous adresser, lui dit Maurice....

-- C’est ?

-- De ne point vous défaire tout de suite de Cressida.... de le garder

le plus longtemps possible.

-- Oh ! certainement, je le garderai.... tant qu’il sera en bon état ;

et il me paraît bien portant.... Mais vous pouvez être tranquille, si

par hasard je ne le trouvais plus convenable pour moi, je n’aurais

pas la cruauté de le donner au premier venu, j’en ferai présent aux

enfants de ma nourrice, de gros bébés de village qui ont les joues

semblables à des pommes d’api. Des enfants superbes et qui ne sont pas

difficiles, je vous prie de le croire.... Cressida avec deux ou trois

jambes de moins serait encore un objet très-susceptible d’exciter leur

admiration, et les amuserait infiniment. »

Cette déclaration destinée à rassurer mon petit ami, manqua

complétement son but.

En ce moment le monsieur que nous avons remarqué, cessant de se

promener de long en large, s’approcha de Maurice.

« Il paraît, lui dit-il, que vous voulez vendre ce joli cheval.

-- Oui, monsieur, répondit l’enfant qui pleurait.

-- Et que cela vous fait beaucoup de peine.... Mais pourquoi le

vendez-vous ? »

En peu de mots mon petit ami raconta ce qui se passait.

« Vous êtes un brave enfant, dit le monsieur, je m’en doutais....

Écoutez, moi aussi je voudrais faire quelque chose pour cette pauvre

femme.

Voulez-vous m’associer à votre bonne action ? Il ne vous en reviendra

pas moins de mérite....

-- Je ne pensais point à cela, dit Maurice.

-- Vous aviez raison. La charité exclut toute idée de personnalité,

c’est-à-dire que pour la pratiquer selon l’esprit de Dieu, il faut

s’oublier complétement soi-même.

-- Vous êtes encore trop jeune pour comprendre cela.... C’est égal, ne

l’oubliez point. Ces mots grandiront dans votre esprit comme un jeune

arbre dans un terrain bien préparé, et comme lui encore un jour ils

donneront des fruits. Mais revenons à notre association. Il vous faut

deux cents francs. J’en avancerai une moitié pour votre part et je

donnerai l’autre pour la mienne. Seulement, au lieu de vendre votre

cheval à Mlle Fallachon, qui en trouvera aisément un autre, vous me le

laisserez en gage de la somme que je vous aurai avancée.... Votre maman

vous donne quelquefois de l’argent, n’est-ce pas ?

-- Oui, monsieur.

-- Eh bien ! vous mettrez cet argent de côté jusqu’à ce que vous ayez

amassé cent francs. Alors, ces cent francs vous me les apporterez et

je vous rendrai votre joli poney. Supposons que votre maman vous donne

cinq francs par semaine, cela ne durera pas bien longtemps..., six mois

à peine.... C’est aujourd’hui le douze février, si vous voulez, nous

fixerons au douze août l’échéance de votre dette ?

-- Et si je n’ai pas la somme ?

-- Oh ! soyez tranquille, vous l’aurez. Je n’ai qu’une crainte, c’est

que vos parents ne vous la laissent pas amasser vous-même. Mais je

les préviendrai, je leur ferai connaître mes intentions ; s’ils les

approuvent, ils ne vous donneront pas un centime de plus. Seulement il

vous faudra pendant six mois renoncer aux friandises et aux jouets que

vous achetez ordinairement dans vos promenades. »

Je vous laisse à penser, mes petits lecteurs, avec quel empressement

Maurice accueillit une proposition si avantageuse. Adrienne, vivement

déçue, essaya de bouder ; mais sa bonne humeur habituelle reprit le

dessus, et cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que déjà elle avait

oublié Cressida et trouvé un autre emploi de ses dix pièces d’or.

En lisant au bas d’une reconnaissance en règle que lui remit le

monsieur, le nom de Duberger, mon petit ami demeura stupéfait. M.

Duberger était un des membres les plus distingués de l’Académie des

sciences, il jouissait d’une célébrité universelle, et Maurice avait

entendu prononcer cent fois son nom qui se trouvait sur toutes les

lèvres.

Je ne me dissimule pas qu’en vous faisant connaître M. Duberger comme

un homme bon et charitable, je dois renverser toutes vos idées sur les

savants qu’on vous a peut-être représentés égoïstes et indifférents aux

souffrances d’autrui. Vous comprendrez qu’il n’y a rien de ma faute là

dedans. Il aurait pu tout aussi bien et sans inconvénient pour moi être

poëte, artiste, homme de lettres, négociant ou simple bourgeois, comme

M. Prud’homme, dont vous avez sans doute entendu parler. C’était un

savant, il faut bien que je le dise.

Quoique M. Duberger fût déjà familiarisé avec la gloire, il se montra

enchanté de l’effet que son nom produisit sur mon petit ami, qu’il

embrassa à plusieurs reprises. Quant à Maurice, comme il n’en avait

jamais entendu parler qu’en termes admiratifs, il le contemplait avec

une curiosité naïve qui n’avait cependant rien d’indiscret.

[Illustration: C’était un savant, il faut bien que je le dise.]

A cette époque, M. Duberger était un homme jeune encore.... pour un

savant, c’est-à-dire qu’il n’avait pas beaucoup plus de quarante-cinq

ans. Quoique sa mise fût légèrement négligée, il était fort digne et

sa personne inspirait tout à la fois du respect et de la sympathie.

Ses cheveux longs et déjà grisonnants encadraient à merveille son

visage, dont l’expression de bonté intelligente vous eût séduits comme

elle séduisit mon petit ami. Après avoir recommandé à Jacques de

raconter à M. et Mme de Roisel comment les choses s’étaient passées,

il s’éloigna, laissant à Maurice la satisfaction de remettre lui-même

les deux cents francs à la jeune mère. Celle-ci, qu’une profonde

reconnaissance n’empêchait point d’être un peu confuse d’accepter une

telle somme d’un enfant si jeune, fit quelques observations que la

petite fille s’empressa de traduire. Jacques se joignit à Maurice pour

la rassurer, et leur apprit qu’ils avaient un second bienfaiteur à

bénir.

« Monsieur Duberger, Maurice de Roisel, répéta plusieurs fois la jeune

fille, deux noms que j’apprendrai à mes petits frères à prononcer

et que nous n’oublierons jamais, car ils nous sont maintenant aussi

chers que ceux de nos propres parents. Nous, monsieur, ajouta-t-elle

en s’adressant à Maurice, nous nous appelons Kirchner. Notre père est

Léopold Kirchner, de Nuremberg. C’était un forgeron renommé pour son

adresse et son courage ; maintenant il est propriétaire d’un grand

domaine aux États-Unis d’Amérique, un pays situé au delà des mers et

bien loin d’ici. »

La jeune femme prit les deux mains de Maurice et prononça quelques mots.

« Ma mère dit, expliqua la jeune fille, que vous êtes né avec la

divine charité dans le cœur, et prie Dieu de vous mener par la main,

toute votre vie, dans le chemin qui conduit au ciel. Elle lui demande

en outre d’étendre sur ceux qui vous sont chers le bonheur que vous

méritez.

-- Demandez-lui surtout, répondit mon petit ami, profondément touché,

de rendre la santé à mon père. »

Le soir, lorsqu’il rentra dans sa petite chambre, la vue de l’écurie de

Cressida le fit fondre en larmes. Jacques le consolait comme il pouvait.

« Et mon père ? demanda l’enfant.

-- Il vous attend, monsieur, mais il ne faut pas qu’il vous voie

pleurer, cela lui donnerait à penser qu’il est plus malade qu’on ne le

lui dit.

-- Je pleure malgré moi, répondit mon petit ami en essuyant ses yeux à

plusieurs reprises ; c’est mon cœur qui m’étouffe ; va, Jacques, j’ai

beaucoup de chagrin et je suis bien malheureux ! »

Après une heure employée à le calmer, le jeune domestique le conduisit

chez M. de Roisel. La nuit était presque venue, mais le malade, dont

les yeux affaiblis ne pouvaient supporter la lumière, avait défendu

qu’on allumât. C’était à peine si on pouvait l’apercevoir sur son

lit, où il paraissait sommeiller. Maurice saisi par le silence et

l’obscurité qui régnaient dans la chambre, s’avança avec précaution

vers sa mère qui priait intérieurement.

« Mon Dieu, disait en elle-même la jeune femme, retirez-nous la

fortune que vous nous avez donnée ; je travaillerai avec courage, je

supporterai avec reconnaissance les privations qu’il vous plaira de

nous imposer, mais laissez-moi mon cher, mon bien-aimé Félix ! Ayez

pitié de mon petit Maurice, qui vous aime de tout son cœur, et ne lui

prenez pas son père !»

En voyant mon petit ami, elle le prit dans ses bras et le pencha sur

monsieur de Roisel, qui le serra contre sa poitrine en disant avec une

émotion navrante :

« Mon enfant, mon pauvre cher enfant ! »

Maurice se laissait embrasser. Il pleurait en silence, mais son père

s’en aperçut.

« Pourquoi pleures-tu, mon cher ange ? lui dit-il ; tu me crois

donc bien malade ? Pauvre chéri !... Mais tu t’alarmes à tort....

Rassure-toi.... Dieu, qui est tout puissant, peut me sauver !... Va, ce

ne sera rien.... Je me guérirai bien vite pour aller, lorsqu’il fera

beau, me promener au Luxembourg avec toi et Cressida !... Il va bien,

Cressida ? »

Mon petit ami, non préparé à cette question, ne sut que répondre.

« Voyons, reprit M. de Roisel, ne pleure pas comme cela, tu te fais

trop de mal.... Donne-moi des nouvelles de Cressida ! »

Heureusement Jacques était resté dans la chambre. Il comprit

parfaitement que le moment n’était pas venu de donner une explication

de ce qui s’était passé au Luxembourg, et répondit pour Maurice que

Cressida allait bien.

« Ah ! il ne se doute de rien, lui, fit M. de Roisel, il est bien

heureux !... »

On emmena mon petit ami, que l’émotion avait brisé, et le pauvre père,

à moitié évanoui, retomba sur son oreiller. Dans la soirée, le docteur,

venu pour faire une dernière visite à son malade, se pencha sur lui

pour écouter sa respiration.

« Eh bien ? demanda Mme de Roisel avec anxiété.

-- Espérez ! répondit-il.

-- Jacques, dit Maurice à son jeune domestique en s’éveillant le

lendemain matin, j’ai rêvé de Fritz cette nuit..., je l’ai vu.... Je

n’osais le regarder, craignant qu’il ne me demandât ce que j’avais

fait de Cressida ; mais lui m’a pris dans ses bras et m’a embrassé. Il

m’appelait son cher enfant, son bienfaiteur. »

[Illustration]

Histoire d'un cheval de bois · 第 14 / 25 题