CHAPITRE III.

Voyage et installation à Paris.--Maurice reçoit des visites

intéressées.--Cressida au Luxembourg.

Le reste de la belle saison se passa dans un ravissement que rien ne

vint troubler ; mais quand arriva le mois de novembre, il fallut dire

adieu à la campagne et retourner à Paris, où l’on avait coutume de

passer l’hiver. Mon petit ami ne songeait pas sans chagrin à faire

demeurer Cressida dans un appartement situé au premier étage d’une

maison fort belle, il est vrai, mais peu commode à habiter pour un

cheval. Force fut de se résigner cependant, et l’on partit. On se

rendit en voiture à la station de Savigny, où l’on prit place dans

un coupé de première classe que M. de Roisel avait retenu d’avance.

Cressida y fut hissé ; Maurice ayant exprimé le désir de se rendre à

cheval à Paris. Au signal donné, le convoi se mit en marche et mon

petit ami, ferme sur sa selle, commença vaillamment son voyage. Une

demi-heure après, une calèche emportait toute la famille, y compris

Cressida, rue de l’Ouest, où demeuraient les parents de Maurice,

lequel, il faut bien l’avouer, ne laissait pas que de se trouver un peu

fatigué ; c’était la première fois qu’il faisait une si longue course

à cheval.

Du reste cela ne l’empêcha point de présider lui-même à l’emménagement

de Cressida, dont il voulait que l’écurie fût placée dans sa chambre

même. C’était une écurie comme il n’y en a pas beaucoup et tout à fait

digne de figurer dans un appartement aussi confortable que celui de

M. et Mme de Roisel. Imaginez une tente carrée tout en coutil blanc,

brodé d’arabesques bleues, adossée à une paroi de la chambre et ouverte

devant par une portière, dont les doubles rideaux sont retenus dans des

embrasses également brodées de bleu. A l’intérieur au fond, un râtelier

et une mangeoire en ébène ; à gauche, un coffre, aussi en ébène, divisé

en deux compartiments contenant l’un, une provision d’avoine, l’autre

tous les objets nécessaires à la toilette de Cressida. Enfin à droite

étaient accrochées une selle en cuir de Russie, une bride en maroquin

et deux ou trois cravaches. Ajoutons qu’une belle peau de mouton, fine

et blanche comme du duvet de cygne, tenait lieu de litière, et vous

connaîtrez aussi bien que nous la nouvelle demeure du joli poney.

Lorsqu’on sut que Maurice avait un cheval merveilleux qui, tout en

étant de bois, marchait, hennissait et secouait la tête comme un

cheval ordinaire, il reçut de nombreuses visites et ses amis envièrent

son bonheur. Quelques-uns lui proposèrent traîtreusement d’échanger

Cressida contre des jouets superbes, tels qu’une mule avec ses grelots,

comme on en voit en Espagne ; un très-joli bateau à voile, destiné à

naviguer sur les bassins des Tuileries ; une boîte contenant tous les

objets nécessaires pour faire des tours aussi étonnants que ceux de

Robert-Houdin ; un mouton, voire même tout un troupeau avec le berger ;

une petite fille alla jusqu’à proposer sa plus belle poupée, une poupée

qui avait la tournure d’une reine et possédait un trousseau tout de

batiste et de dentelles, et un mobilier de bois de rose. Qu’étaient,

je vous le demande, les plus beaux jouets du monde en comparaison

avec Cressida. Mon petit ami, qui avait si courageusement résisté à

la tentation de l’échanger contre Jeanne, n’eut pas même besoin de

se rappeler son serment pour dédaigner ces propositions, et c’est en

souriant qu’il les refusa. Il les trouvait avec raison enfantines et

inconsidérées.

Quelques jours après l’installation de M. et de Mme de Roisel à Paris,

le temps devint superbe ; on se trouvait dans l’été de la Saint-Martin.

Maurice en profita pour conduire Cressida au Luxembourg. Cela fait

peut-être sourire celles de mes petites lectrices qui tiennent à ne

se montrer que dans les promenades à la mode, lorsque nous disons

que Maurice conduisit Cressida au Luxembourg. « Le Luxembourg, cela

ne vous semble-t-il pas être au fond d’une province reculée ? C’est

presque aussi loin que le nouveau monde, et, en cherchant bien, on y

découvrirait peut-être des terres non encore explorées et des forêts

vierges ! »--Laissez à d’autres, mes belles petites lectrices, ces

plaisanteries de mauvais goût. Le Luxembourg est un magnifique jardin

et vous avez grand tort de ne pas vous y promener quelquefois. Les

jolies demoiselles élégantes comme vous n’y sont pas en majorité,

certainement. On y rencontre plus d’une robe et d’un manteau à la mode

de l’an passé. Les petits commerçants et même les ouvriers y amènent

volontiers leurs enfants, et, le soir, lorsque la journée de travail

est finie, on rencontre là beaucoup de ces hommes aux manières un peu

rudes, aux mains durcies par le contact du bois ou du fer, aux membres

alourdis par l’habitude de porter des fardeaux trop pesants ; ils ont

dans les bras de gros bébés, qu’ils tiennent gauchement, c’est vrai,

mais avec tant de sollicitude !

[Illustration: C’est moins coquet à voir que les nourrices.]

C’est moins coquet à voir que les nourrices, si fraîches et si bien

tenues, de vos petits frères, mais c’est plus touchant.... Venez donc

admirer cela de temps en temps !

Mon petit ami, à qui des parents sages ne laissaient germer aucun

sot préjugé dans l’esprit, ne méprisait point le voisinage de ces

braves gens, et, comme beaucoup d’autres charmants enfants de notre

connaissance, il venait volontiers se promener au Luxembourg. Donc, dès

que le temps le permit, il s’empressa d’y amener Cressida, et c’est

dans la grande avenue, une avenue très-belle et très-majestueuse,

qu’il le conduisit. Tous deux y firent sensation. Et non-seulement

les enfants, mais encore les mamans, des mamans très-sérieuses, des

mamans âgées d’au moins vingt-cinq ans, admirèrent beaucoup le joli

cheval. Les messieurs qui se trouvaient là ne dédaignèrent point non

plus d’exprimer leur surprise. Beaucoup de personnes crurent d’abord

que Cressida était un poney ordinaire. On m’a dit, mais je ne puis

certifier le fait, qu’un gardien s’étant approché de Maurice le somma

de sortir, attendu qu’il n’était point permis de se promener à cheval

dans le jardin du Luxembourg, et que cela avait excité un rire général

parmi les promeneurs. On ajouta que la méprise du brave gardien fut

relatée dans le _Journal des enfants_ deux jours après, mais je ne m’en

souviens point. Quant à Guignol, il put se vanter de n’avoir fait ce

jour-là que le quart de sa recette ordinaire.

[Illustration: La méprise du bon gardien.]

Après avoir inauguré, avec tant de bonheur, ses promenades de l’hiver,

mon petit ami revint toutes les fois que le temps le permit, et il put,

grâce à la bonté de son cœur et au caractère toujours égal de Cressida,

goûter pendant une longue suite de jours une satisfaction que rien ne

semblait devoir jamais troubler. Mais qui oserait répondre de l’avenir ?

[Illustration]

Histoire d'un cheval de bois · 第 12 / 25 题