Un soi-disant enfant nerveux.--Jeanne.--Maurice se livre à des
comparaisons dangereuses.--Il remporte une victoire sur lui-même.
M. de Roisel avait une jeune sœur mariée à un riche propriétaire des
environs de Fontainebleau nommé Hector de Malassise. Tout naturellement
les deux ménages étaient liés d’intimité et se faisaient de fréquentes
visites. Au commencement de la saison, avant que Fritz n’eût donné
Cressida à mon petit ami, M. et Mme de Malassise, accompagnés de
leur fils Eusèbe, étaient venus passer quelque temps chez M. et
Mme de Roisel. Maintenant c’était le tour de ceux-ci de se rendre
à Malassise avec Maurice. Mais, il faut le dire, mon petit ami se
préparait sans plaisir à accompagner ses parents, car Eusèbe avait
un fort mauvais caractère, et il était difficile de vivre avec lui.
Cet enfant, gâté outre mesure, tranchait du despote et faisait, par
ses caprices, le désespoir de toute sa famille. Son papa et sa maman,
parfaitement élevés tous deux et remarquables par leur intelligence et
leur distinction, n’osaient point le corriger, ni même le gronder ;
un hasard malheureux avait voulu qu’on exprimât devant eux la crainte
qu’une maladie nerveuse, impossible à guérir, ne se déclarât chez lui
à la moindre contrariété. Un brave docteur campagnard avait dit cela
en l’air et tout à fait légèrement pour se débarrasser d’Eusèbe, qui,
un jour où le salon était plein de visiteurs, agaçait tout le monde
par une insistance inouïe à demander un objet que M. de Malassise
ne voulait point lui donner. Ce n’était pas du tout sérieux, comme
vous voyez, et l’excellent homme qui avait lancé si étourdiment cette
prédiction, essaya bien des fois, en voyant les conséquences funestes
qu’elle avait eues, de revenir sur ses paroles, mais ce fut en vain ;
le cœur des parents est toujours disposé à s’alarmer. Dès lors Mme de
Malassise se mit en devoir d’éloigner tout ce qui pouvait causer de la
colère à Eusèbe ou seulement le contrarier, et fit vœu de l’habiller
tout en blanc jusqu’à ce qu’il eût atteint sa huitième année.
Rien n’était plus étrange que de voir ainsi ajusté cet enfant ; un
gros et grand bonhomme aux cheveux noirs, aux yeux brillants, au teint
coloré, aux lèvres rouges et aux membres robustes. Il avait des allures
de polisson volontaire et décidé, qui contrastaient de la façon la
plus singulière avec son costume de fille,--car on était obligé de lui
faire porter des jupes,--et faisaient voir tout de suite aux étrangers
que Mme de Malassise avait tort de craindre à ce point une catastrophe
que rien ne faisait autrement prévoir. Tout naturellement les moindres
désirs d’Eusèbe devinrent des ordres souverains. Au plus léger
froncement de ses sourcils tout le monde tremblait, comme faisait, à
ce qu’on prétend, tout l’Olympe devant Jupiter,--un dieu païen qui ne
manquait pas non plus de caprices. En attendant cette tant redoutée
attaque de nerfs, et pendant que son papa et sa maman vivaient dans un
pénible état de préoccupation, il buvait, mangeait et dormait, malgré
son mauvais caractère, avec une tranquillité d’esprit sans pareille
et se portait à ravir. C’étaient, du reste, les seules choses qu’il
fît bien. Quoique du même âge que mon petit ami, il le dépassait de
plusieurs centimètres en hauteur et en épaisseur, et s’en montrait fier
comme d’un mérite personnel, ce qui ne laissait pas que de blesser
Maurice, lequel s’en plaignait à Jacques, n’osant faire part de ces
faiblesses à Mme de Roisel.
« Bah ! monsieur, répondait le jeune domestique avec une philosophie
qui lui était habituelle, ce n’est rien que cela. Dans une vingtaine
d’années il n’y paraîtra plus, et, s’il plaît à Dieu, ce sera peut-être
vous le plus fort. »
Eusèbe avait toujours des jouets magnifiques, et il se plaisait à
les montrer avec une intention offensante à mon petit ami, qui n’en
possédait jamais que d’ordinaires et d’un prix modeste.
On a beau être bon et bien élevé, on n’aime pas à sentir chez autrui
la volonté de vous humilier, et les meilleurs caractères ne sont pas
sans caresser quelquefois des idées de représailles. En apprenant qu’il
allait à Malassise, Maurice résolut d’y emmener Cressida. Ce petit
orgueilleux d’Eusèbe, qui ne pouvait certainement pas avoir un cheval
aussi joli, allait être humilié à son tour, et lui, Maurice, prendrait
une bonne revanche. Malheureusement, M. de Roisel n’entendait point
ainsi les choses, et prétendit que Cressida ne les accompagnerait pas,
attendu que si Eusèbe en avait envie il faudrait le lui donner, ce qui
ne pouvait se faire sans causer beaucoup de chagrin à Fritz, à Maurice
également, et même au petit poney, lequel perdrait un bon maître et en
trouverait un mauvais. Mon petit ami, dont la jolie tête était fort
bien organisée et d’un accès facile à la raison, comprit parfaitement
son papa, et ce fut sans murmurer qu’il remit à une autre occasion le
projet de venger son amour-propre.
Il est superflu de vous apprendre qu’Eusèbe se lassait promptement
de ses jouets, et que chaque fois qu’on allait le voir, c’était
une inspection nouvelle à passer. Maurice le trouva en possession
d’une chèvre, non pas d’une chèvre en carton-pierre comme vous en
avez sans doute possédé plusieurs, mais d’une chèvre vivante autant
que celles qui vous promènent quelquefois dans une petite voiture
aux Champs-Élysées, seulement infiniment plus belle. On l’appelait
Jeanne, comme beaucoup de mes petites lectrices que ce rapprochement
n’effarouchera pas, surtout quand elles sauront que Jeanne était une
gracieuse créature aux formes élégantes, très-propre et très-soigneuse
de sa jolie personne. Ses longues soies, d’une blancheur immaculée,
brillaient au soleil avec de splendides reflets d’argent. Elle n’avait
point de cornes, c’est vrai, mais, après tout, ce n’était pas un si
grand malheur ; les animaux les plus doux étant trop souvent enclins
à se servir, pour blesser leurs meilleurs amis, des armes que la
nature ne leur a données que pour se défendre. Eusèbe, si tant est
qu’il fût le meilleur ami de Jeanne, n’avait donc rien à craindre
d’elle sous ce rapport.
[Illustration: La voiture aux chèvres.]
Certes, Jeanne était moins docile que Cressida ; par exemple, au lieu
de se laisser conduire par son maître, c’était souvent elle qui le
conduisait, l’entraînant du côté où il ne voulait point aller et le
forçant à courir lorsqu’il désirait marcher lentement. Mais ce n’en
était pas moins une bonne bête, d’intelligence fine, de manières
séduisantes et, au demeurant, pas trop capricieuse pour une chèvre.
Elle avait au cou un étroit collier rouge sur lequel son nom était
brodé en lettres d’or. Dans ce collier, Eusèbe passait une petite
corde de lin avec laquelle il la conduisait trois ou quatre fois par
jour dans une prairie dont elle broutait les fleurs avec une grâce
toute particulière et des délicatesses de jolie femme. Vous dire le
ravissement de mon petit ami en voyant marcher avec une aisance que la
nature seule peut donner, cette belle bête que suivaient en folâtrant
deux petits chevreaux de trois à quatre semaines, ne me serait pas
possible. S’il établissait quelque comparaison entre elle et Cressida,
tout l’avantage restait à ce dernier ; du moins, c’était la volonté
de Maurice qu’il y restât, mais le cher enfant ne se lassait point
de contempler Jeanne, de la regarder dans ses beaux yeux noirs. On
eût dit qu’elle pensait ! Cressida aussi, seulement ce n’était pas la
même chose. Elle aimait à se promener sur le bord des fossés les plus
profonds et marchait avec assurance où vous n’eussiez certainement pas
posé le pied sans tomber lourdement. Mon petit ami la vit un jour se
suspendre à la berge presque perpendiculaire d’un torrent pour brouter
les feuilles d’un rejet d’orme, qui n’avaient cependant pas la mine
fort appétissante. Cressida était un cheval solide sur ses jambes et
dont les genoux noirs et brillants n’avaient encore été déformés par
aucune chute, mais il n’aurait pas pu en faire autant. Dans la campagne
elle avait les yeux attentifs et semblait regarder de tous côtés à la
fois. Maurice la voyait prêter l’oreille à des bruits qu’il n’entendait
point. Cette petite oreille (petite pour une oreille de chèvre) était
d’une mobilité excessive et s’agitait dans toutes les directions,
comme pour ne rien laisser échapper de ce qu’elle pouvait entendre au
loin. Certes, Cressida avait de beaux yeux, on peut le dire ; il avait
aussi l’oreille petite et mobile, mais, il faut bien l’avouer, il ne
regardait pas comme Jeanne, il n’écoutait point non plus comme elle, et
saisissait avec moins de finesse les bruits lointains de la campagne.
De temps en temps les petits chevreaux se mettaient à téter avec une
ardeur folle et donnaient de furieux coups de tête dans les mamelles
de la pauvre mère, qui, au lieu de les punir, se contentait de les
regarder avec un air de doux reproche. Mais les polissons n’en tenaient
aucun compte ; à un certain moment ils la firent tant souffrir qu’elle
ne put retenir un petit bêlement de douleur ; un cri tout à la fois si
tendre et si plaintif que mon petit ami en eut le cœur serré jusqu’aux
larmes.
[Illustration: Bientôt Jeanne familiarisée se laissa caresser par lui.]
Bientôt Jeanne familiarisée se laissa caresser par lui. Elle lui
léchait les mains et s’approchait le plus possible de son visage
pour qu’il l’embrassât. Cressida était bien le cheval le plus
convenable, le meilleur et le mieux doué qu’il y eût au monde, mais il
n’avait jamais fait tant d’avances à son jeune maître. Enfin, il avait
beau courir et galoper, il ne s’échauffait jamais. Ses flancs, si beaux
et si luisants, étaient toujours immobiles, tandis qu’à la moindre
course ceux de Jeanne s’agitaient avec force ; on voyait pour ainsi
dire battre son cœur dans sa poitrine, et c’était plaisir, lorsqu’on
lui passait la main sur le corps, d’en sentir la douce chaleur.... Un
soir vint où mon petit ami, au lieu de jouer selon son habitude aux
dominos avec Eusèbe, s’assit près de sa maman et resta plusieurs heures
comme absorbé dans des réflexions profondes.
Le lendemain il parla beaucoup de Cressida et fit son éloge à tout
le monde et à propos de tout, mais il ne quitta point Jeanne de
toute la journée. L’envie allait peut-être se glisser dans son cœur
lorsqu’Eusèbe lui dit :
« Je commence à me fatiguer de Jeanne ; il faut toujours la conduire
aux champs et cela m’ennuie. Si tu veux, nous ferons un échange.
-- Comment cela ?
-- Tu me donneras Cressida avec qui je serais bien aise de faire
connaissance, et, moi, je te donnerai cette chèvre que tu trouves si
jolie.
-- Je ne te donnerai point Cressida.
-- Tu préférerais avoir les deux ; mais si tu prends Jeanne, je veux
ton cheval.
-- Je ne la prends pas.
-- Ah ! tu ne la prends pas ? Et pourquoi ne la prends-tu pas ?
-- Parce que !...
-- Parce que ?... Te moques-tu de moi ?
-- Non. Mais je ne veux pas me séparer de Cressida.
-- C’est-à-dire que tu trouves qu’elle ne le vaut point. Alors ce n’est
donc pas vrai qu’elle est jolie ? Tu mens donc lorsque tu le dis ?
-- Non, je ne mens pas....
-- Si, tu mens. Elle est laide.... N’est-ce pas qu’elle est laide ?
-- Eusèbe !... Es-tu donc fou ?
-- Oui, elle est laide. Depuis deux jours, je la trouve affreuse. Ah !
la laide bête ! Je la tuerai.... Tiens, tiens, tiens, voilà toujours en
attendant pour la punir d’être si laide !... »
Et il donna à la pauvre chèvre de grands coups de cravache sur la tête.
« Eusèbe, s’écria mon petit ami, tu es un méchant.
-- Un méchant ?... Pour quelques coups de cravache !... »
Maurice s’aperçut que des larmes coulaient des yeux de Jeanne ; il les
fit voir à Eusèbe, qui haussa ironiquement les épaules et n’eut point
honte de sa cruauté.
«Écoute, dit mon petit ami, laisse-la tranquille ; je connais quelqu’un
qui t’en débarrassera volontiers.
-- Et ce quelqu’un, c’est ?...
-- Mon père.
-- Et ton poney, me le donnera-t-il ?
-- Il voudrait te le donner qu’il ne le pourrait pas. C’est à moi que
Cressida appartient, à moi seul, entends-tu ? et seul j’ai des droits
sur lui. Du reste, si les choses sont ainsi, c’est du consentement de
mon père lui-même.
-- Eh bien ! donne-le-moi, ce fameux cheval.
-- Cela ne se peut pas ; j’ai juré de ne jamais m’en défaire.
-- Oh ! un serment !... la belle raison !... J’en fais tous les soirs
et j’y manque tous les matins..., à mon grand avantage, mon cher.
-- Comment cela ?
-- Dam ! tous les soirs maman me dit : « Mon petit Eusèbe, mon cher
trésor, jure-moi que tu ne te mettras plus en colère, que tu ne me
désobéiras plus, jure-moi cela et je te donnerai du chocolat praliné,
des bonbons à la crème. » Moi, tout naturellement, je jure. Et
puis le matin, sous prétexte que je ne dois rien prendre avant mon
déjeuner, elle refuse de m’en donner de nouveau ; alors, comme je suis
très-friand de bonbons à la crème, je me mets en colère bien vite pour
en avoir, voilà tout.
-- Tu as grand tort de te conduire ainsi, et tout cela ne prouve guère
en ta faveur. Mais tes serments ne sont pas sérieux.
-- Et ceux que tu fais ?
-- Ceux que je fais ? Ils le sont, et je les tiens.
-- Parce qu’on t’a dit que les hommes tenaient les leurs. Tu es
orgueilleux, toi !... Mais les hommes sont comme moi, vois-tu ; ils
font des serments pour obtenir ce qui leur plaît, puis ils y manquent
pour se défaire de ce qui leur déplaît. Je le sais bien, moi ; papa le
disait l’autre jour à maman, c’était imprimé dans un gros livre. Voilà !
c’est pour nous attraper qu’on nous dit à nous autres enfants : Ne
mentez pas, soyez justes, respectez vos serments.... Oh ! je ne suis
pas si crédule que toi, et sais bien mieux à quoi m’en tenir sur tout
cela. »
Je ne vous dirai point, mes petits lecteurs, que le monde n’est peuplé
que d’honnêtes gens, et qu’il n’est question dans les livres que
d’hommes irréprochables. Ce serait vous tromper. Mais les parjures sont
partout méprisés, et si on parle d’eux, si on écrit leur histoire, ce
ne peut être que pour montrer combien il faut les haïr. Eusèbe, guidé
par un instinct déplorable, en avait jugé autrement et trouvait bon de
les admirer et les imiter. C’était un malheur, car un tel penchant ne
présageait rien de bon pour l’enfant dans l’avenir.
« Oui, dit-il à Maurice, tu te trompes joliment, lorsque tu te crois
forcé à garder ton cheval.
-- A tes yeux, peut-être ; moi, je suis certain du contraire. Ainsi ne
parlons plus de cela.
-- Tu n’auras point Jeanne.
-- Je ne l’aurai point. »
Ce soir-là encore, mon petit ami refusa de jouer aux dominos.
Le lendemain on commençait les vendanges dans les vignobles de M. de
Malassise. Eusèbe, qu’amusait beaucoup le va-et-vient, le désordre
qu’amenèrent avec eux de nombreux vendangeurs, n’eut pas le temps de
s’occuper de Jeanne. Elle y gagna d’être mieux soignée, de manger à des
heures régulières et de ne point recevoir de coups de bâton. Cela dura
trois jours, assez pour qu’elle se crût délivrée de son bourreau. Mais
ce n’était qu’une trêve. Au bout de ce court laps de temps, Eusèbe,
déjà fatigué des vendanges et surtout des vendangeurs, qui ne se
laissaient point battre, revint la martyriser. Maurice le raisonnait et
cherchait, mais inutilement, à l’attendrir.
« Eh bien ! s’écria le mauvais sujet, si tu la trouves tant à plaindre,
prends-la et donne-moi ton cheval.
-- Tu sais que cela ne se peut pas.
-- Alors, de quoi te mêles-tu ? Elle m’appartient, n’est-ce pas ?
-- Sans doute.
-- Je puis donc en faire ce qui me plaît ; la vendre, la battre, et
même la tuer !
-- Mais ton papa s’y opposerait !
-- Lui ? Oh ! non, par exemple !... Il en serait bientôt puni.
-- Je voudrais bien savoir comment ?
-- J’aurais une attaque de nerfs, parbleu !... »
Maurice était malheureux. Quoi qu’il fît pour se persuader le
contraire, il reconnaissait à Jeanne une supériorité réelle sur
Cressida, et pour un peu il eût cédé au désir d’Eusèbe. Mais il se
rappelait avec quel ton solennel Fritz lui avait fait promettre de ne
jamais se défaire du petit cheval ; et tout jeune enfant qu’il était,
il avait compris combien sérieusement un serment engage celui qui le
prête et la nécessité d’y rester fidèle. Las de lutter, il prit enfin
une résolution héroïque, une résolution que malheureusement trop peu de
personnes ont le courage de prendre dans des circonstances semblables.
Il fit ce que ferait l’oiseau fasciné qui s’en vient tout doucement et
de lui-même s’engouffrer dans la gueule béante du serpent, si, d’un
coup d’aile énergique, il s’envolait dans l’air libre et reprenait la
disposition de lui-même ; il rompit le charme qui l’entraînait vers
Jeanne au préjudice de Cressida. Il vint à son père et lui dit :
« Mon cher papa, je voudrais m’en aller d’ici.
-- Et pourquoi ?... N’y es-tu donc pas bien ?
-- Oh ! pardonnez-moi.... Je suis bien partout où vous êtes
vous-même....
-- Eh bien ! mon ami ?
-- Je crois que je serais très-heureux de.... de revoir Cressida.
-- Je n’en doute pas. Cependant, si tu t’amuses à Malassise ?
-- Certainement, je m’amuse beaucoup.... Mais je désire que vous
m’emmeniez....
-- Serais-tu fâché avec Eusèbe ?
-- Oh ! pas précisément ;... je lui cède toujours....
-- Toujours ?...
-- Toujours,... lorsque ce qu’il exige est possible.
-- A la bonne heure.... Il ne faut pas céder toujours à un mauvais
sujet comme celui-là qui doit te demander beaucoup de choses injustes.
-- Vous le connaissez bien. En ce moment, il veut que je lui donne
Cressida....
-- Vraiment ? Et.... pour rien ?...
-- Oh non ! il me donnerait Jeanne.
-- Qu’est-ce que Jeanne ?
-- Une jolie chèvre blanche,... et deux beaux petits chevreaux.
-- Et cela ne te tente point ? demanda M. de Roisel, qui se doutait un
peu de ce qui se passait dans le cœur de son fils.
-- Oh ! si, cela me tente, mais bien malgré moi, car je sais que je ne
puis disposer de Cressida, ni l’échanger contre quoi que ce soit....
Mais Jeanne n’est pas une chèvre de bois ; elle vit comme vous et
moi.... C’est une bête fort intelligente ; elle connaît les personnes
qui s’occupent d’elle, et témoigne beaucoup de reconnaissance lorsqu’on
lui fait quelque caresse. Si vous saviez comme elle aime ses petits
enfants !...
-- Mais Cressida, il me semble, est aussi un animal fort intelligent !
-- Oui, sans doute.... Mais c’est pénible à voir, comme depuis quelques
jours Eusèbe la fait souffrir, il menace de la tuer....
-- Écoute, puisqu’il en est ainsi, il ne faut pas la lui laisser plus
longtemps ; qu’il te la donne ; moi, je lui ferai un cadeau d’une
valeur équivalente.
-- Il ne veut la céder qu’en échange de Cressida....
-- Ah ! mais c’est donc un petit monstre de méchanceté que ce
gamin-là !... va, mon enfant, rassure-toi ; demain nous quitterons
Malassise de grand matin, et ce furieux d’Eusèbe ne te fera plus
souffrir de sa cruauté. »
Rentré dans la maison de ses parents, Maurice ne pensa plus à Jeanne.
Si vous l’accusez d’inconstance, mes petits lecteurs, je vous répéterai
cette parole du Christ : « Que celui d’entre vous qui est sans péché,
lui jette la première pierre. » Faites, je vous prie, un petit retour
sur vous-mêmes, et dites-moi seulement ce que sont devenues vos
impressions d’hier ? Tout porte à croire qu’il n’en reste pas plus
de traces que du passage d’un moineau sur le sable de votre jardin.
Dieu me garde de vous en faire un crime ; c’est le propre de votre âge
de ressentir vite et d’oublier de même. Maurice n’était pas sous ce
rapport autrement doué que vous, et en compagnie de Cressida il oublia
Jeanne, comme vous l’auriez probablement oubliée vous-mêmes. Je ne
prétends pas qu’il en perdit jusqu’au souvenir, mais tout simplement
qu’il n’eut plus le désir d’en faire l’acquisition.
[Illustration]