CHAPITRE I.

Dans lequel on fera connaissance avec de braves gens, un bon petit

garçon et un cheval de bois fort joli.

Il y avait une fois, dans le bon vieux temps, c’est-à-dire il y a

bien une quinzaine d’années, ce qu’on peut traduire par un siècle et

demi pour vous, mes petits lecteurs, qui n’avez pas encore perdu une

seule de vos jolies dents de lait ; il y avait donc une fois, dans la

délicieuse vallée de l’Orge, entre Long-Pont et Savigny, à quelques

lieues de Montlhéry, dont on apercevait la vieille tour à l’aspect

sinistre, une charmante maison de campagne entourée d’un petit bois que

bordait la capricieuse rivière. Je dis capricieuse, parce qu’elle se

permet de hausser et de baisser tout comme la Seine ou la Loire. C’est

pitoyable, mais il ne faut point nous en étonner ; n’est-ce pas le

faible des petits de vouloir imiter les grands !

La maison dont je vous parle était décorée du titre pompeux de

château par les paysans de l’endroit. A vrai dire, ce n’était qu’une

maisonnette, mais une maisonnette propre et bien tenue, quoique de

construction ancienne. Malgré son grand âge, que faisaient aisément

reconnaître son toit brisé et les châssis resserrés de ses fenêtres,

elle avait une physionomie souriante et rappelait à l’esprit l’image

de ces aimables et bonnes grand’mamans que votre gentillesse rend si

heureuses.

Entrons maintenant ; je veux vous présenter un petit camarade que,

je l’espère, vous aimerez beaucoup. Il se tient avec sa petite maman

dans un modeste salon, qu’une porte-fenêtre, ouverte toute la journée

lorsque le temps est beau, fait communiquer, en descendant quelques

marches, avec un très-beau jardin. En ce moment même, il récite une

fable un peu difficile à apprendre pour un si jeune enfant, mais bien

jolie, car elle montre que l’orgueil est un vilain défaut, et qu’on ne

doit point exciter l’envie dans le cœur des malheureux, ni prendre

avec eux des airs protecteurs et hautains, que la Providence, du reste,

se charge quelquefois de rabattre à propos. Cette fable, vous l’avez

deviné, c’est _le Chêne et le Roseau_.

Mon petit ami se nomme Maurice, un joli nom, doux à prononcer et point

prétentieux. Son attention, d’abord partagée entre la réponse digne et

sensée du roseau, et un magnifique cheval de bois attaché par la bride

à un arbuste du jardin, est bientôt tout entière acquise au cheval.

C’est fâcheux, parce que Maurice n’assistera pas à la punition du chêne

et perdra la morale de la fable ; mais enfin c’est comme cela, et nous

nous garderons bien d’être plus sévère que sa maman, qui ne paraît

point trop fâchée. D’ailleurs, qui n’a pas de distraction ? surtout

pendant l’étude.

Maurice a cinq ans et demi. Je ne veux pas tomber dans le travers

ordinaire des mamans, qui crient sur les toits : Mon fils est le plus

bel enfant du monde ! et se perdent en des descriptions où il n’est

question que de cheveux blonds trop soyeux, d’yeux bleus trop grands et

de bouches roses trop petites. Mon Dieu ! non. Ce n’est pas qu’au fond

du cœur nous ne le trouvions un chef-d’œuvre de la nature ; mais nous

aurons la sagesse de ne point nous arrêter à ces détails, et de vous

apprendre en peu de mots qu’il a les cheveux châtains, le front haut et

une physionomie intelligente.

[Illustration: Ceux de mes petits lecteurs qu’on a le travers

d’habiller en turcos ou en zouaves.]

Ceux de mes petits lecteurs qu’on a le travers d’habiller en turcos ou

en zouaves de la garde, et celles de mes petites lectrices à qui on ne

fait porter que de la soie ou du velours, s’intéresseront peut-être à

la mise de mon petit ami et voudront connaître la forme et la couleur

de ses vêtements. Nous ajouterons donc que sa maman, qui ne veut pas

qu’il soit gêné dans ses exercices et ses jeux par la richesse ou la

délicatesse de ses habits, lui fait porter, tant que dure la belle

saison, une blouse et un pantalon en toile de lin. Mais à l’hiver ?

me demandera-t-on. A l’hiver, la toile est remplacée par du drap ou

toute autre étoffe également modeste. Et peut-être bien, mes petites

lectrices et mes petits lecteurs trop élégamment vêtus, que si vous le

rencontriez aux Tuileries ou au Luxembourg, vous refuseriez de jouer

avec lui parce que son manteau n’est point bordé de fourrure d’Astrakan

et encore moins de martre zibeline, et, qu’au lieu d’une plume de

soixante francs, son chapeau n’a pour tout ornement qu’un nœud de

velours. Ce n’en est pas moins un bon petit garçon, bien né et bien

élevé. Bien né, parce que sa famille est honorable,--je n’entends point

par là riche et titrée, mais honnête et jouissant d’une considération

méritée,--et bien élevé, parce qu’il ne reçoit de ses chers parents que

de sages leçons et de bons exemples. Vous auriez donc grand tort de ne

point accepter l’offre qu’il vous fait de jouer avec son cerceau, ou de

ne pas lui prêter votre ballon élastique.

Lorsqu’il eut répété sans le comprendre le dernier vers de la fable,

Maurice ne fit qu’un bond du salon dans le jardin. En un tour de main

il eut détaché le cheval, puis lestement il mit le pied dans l’étrier

et partit en disant de sa petite voix également douce et décidée :

« Hop ! Cressida ! hop ! hop ! mon vieil ami ! »

Cressida, après avoir humé l’air avec force, et secoué sa belle

crinière, se mit à galoper en déployant ses fines jambes le plus

gracieusement du monde. Parce que je vous ai dit que Cressida était

un cheval de bois, vous vous figurez peut-être qu’il ressemblait à

tous les chevaux de bois que vous avez vus jusqu’à présent ? De jolis

chevaux, je ne dis pas non, mais qui ne peuvent marcher qu’à l’aide

d’une mécanique que vous êtes obligés de faire mouvoir à tours de bras,

ce qui vous fatigue beaucoup et vous empêche de jouir des charmes de

l’équitation. Détrompez-vous. Cressida levait ses jambes l’une après

l’autre, et avec une grâce et une élégance égales à celles de nos

plus célèbres purs-sang anglais ; ou plutôt bien supérieurs, car j’ai

remarqué que nos plus renommés coureurs envoient quelquefois leurs

jambes au dehors, à droite et à gauche, ni plus ni moins que ceux de

leurs jockeys qui ont les genoux cagneux. Ce qui est une fort vilaine

façon d’avoir les genoux.

C’était un cheval bien remarquable que Cressida ! non qu’il ressemblât

à celui que les Grecs firent entrer par ruse de guerre dans les murs

de Troie, et qui pouvait contenir dans ses flancs un certain nombre de

guerriers munis de leurs armures. Vous pensez bien qu’un tel cheval

devait être d’une grosseur fabuleuse, et Cressida n’était pas plus haut

qu’un beau lévrier de taille ordinaire. Quant à ses flancs, ils étaient

fort bien faits et à coup sûr trop peu larges pour contenir aucune

créature humaine, fût-ce même un guerrier de dix-huit mois.

Oui, certes, pour un cheval de bois, c’était un beau cheval ! Il

avait la croupe gracieusement arrondie, une belle queue bien fournie

de soyeux crins noirs ; quant à ses sabots, ils brillaient comme vos

souliers vernis lorsqu’ils sont neufs. Ses épaules ne laissaient point

voir de grossiers ossements, comme il arrive pour les chevaux mal bâtis

ou d’origine vulgaire. Mais Cressida était de noble race, cela se

reconnaissait à ses muscles bien apparents, à sa fine encolure, à sa

petite tête, à ses jolies oreilles et à ses yeux pleins d’ardeur. Tout

cheval de bois qu’il était, il avait une belle robe noire très-lisse et

très-soyeuse. Ajoutez que chaque fois qu’on lui passait la main avec

bienveillance sur le col, il hennissait joyeusement et qu’il obéissait

au mors comme le plus docile cheval arabe à la voix de son maître.

Il avait encore beaucoup d’autres qualités précieuses ; si je vous

les énumérais toutes, elles ne tiendraient pas dans ce livre, et

il me faudrait faire un second volume. Je dois cependant vous dire

qu’il joignait à la noblesse et à l’élégance du cheval, la sobriété

du chameau, et qu’il pouvait rester sans prendre de nourriture aussi

longtemps que les circonstances l’exigeaient. De plus, son écurie était

toujours propre, et il aurait pu sans inconvénient avoir un tapis

d’hermine pour litière.

Il était aussi précieux pour la douceur de son caractère que pour

les agréments de sa personne ; cependant il fallait le ménager, le

conduire avec sagesse. Le maladroit qui se serait avisé de lui enfoncer

brutalement les éperons dans le ventre eût été bien vite payé de son

imprudence. Cressida avait l’épiderme susceptible, et à la moindre

piqûre il se cabrait et jetait son cavalier par terre.

Si maintenant vous désiriez des détails précis sur sa naissance,

sur son éducation, sur les particularités qui ont dû signaler son

enfance, je ne saurais vous en donner. Il serait même impossible de

s’en procurer, car la seule personne qui en eut jamais, le vieillard

qui fit don de Cressida à mon petit ami, n’est plus de ce monde. Nous

ne savons que fort peu de choses de ce vieillard lui-même. Il était,

paraît-il, de Nuremberg, une vieille ville d’Allemagne, à laquelle on

attribue l’honneur d’avoir inventé les montres, il y a quelques trois

cents ans et plus. Il paraît encore qu’il passait dans son pays pour

un mécanicien distingué, et qu’il en fut chassé par un bourgmestre

riche et puissant qui avait un goût très-vif pour les mathématiques

appliquées, et s’était fait mécanicien pour son plaisir, tout comme

Louis XVI s’était fait serrurier. Ce bourgmestre avait la prétention

d’être un inventeur. Il en fut un en effet ; mais un inventeur

malheureux, car il ne put jamais compléter une œuvre. Sa meilleure,

un automate superbe qui marchait, souriait et minaudait comme une

vraie femme, était incapable de prononcer un seul mot d’allemand. Le

vieux Fritz,--jeune alors,--s’était livré de son côté à un travail

analogue et avait créé, non pas une belle dame comme l’automate du

bourgmestre, mais une jeune paysanne qui disait avec une grâce et une

modestie incomparables : Bonjour, mein Herr ! demandait aux gens des

nouvelles de leur santé, leur en donnait de celle de Fritz, et baissait

modestement les yeux lorsqu’un jeune garçon lui prenait la main. Le

succès de Fritz porta ombrage au bourgmestre. Il s’établit entre eux

une rivalité qui finit par obliger Fritz à s’éloigner.

Lorsque mon petit ami le connut, il n’avait pas moins de

soixante-quinze ans ; du reste, il était si vieux qu’il ne pouvait

plus marcher qu’à l’aide d’un bâton, ses cheveux étaient tout blancs

et sa tête tremblait un peu. Il vivait pauvrement dans une chaumière,

située à une centaine de mètres de la maison qu’habitaient les parents

de Maurice. Mon petit ami, lorsqu’il passait par là, ne manquait

jamais de lui souhaiter un aimable bonjour et de causer un instant avec

lui. Fritz, fort sensible à ses attentions, se prit tout doucement

d’une affection profonde pour Maurice, lequel ne demeura pas en reste

d’amitié. Son instinct d’enfant lui disait que Fritz était bon et

malheureux, et qu’il fallait le plaindre et l’aimer. Et en effet le

pauvre homme était à plaindre ; la bonté de son cœur n’avait jamais été

comprise. Parmi ceux qui auraient pu devenir ses amis, c’est-à-dire

parmi ses compagnons de travail, il n’avait rencontré que des êtres

grossiers, incapables d’apprécier la dignité de son caractère, et

toujours prêts à railler ses bons sentiments et sa tenue réservée. Au

déclin de sa vie, il n’était pas plus heureux ; les paysans du village

qu’il avait choisi pour y finir ses jours, blessés sans doute par la

distinction un peu froide de ses manières, le traitaient d’aventurier

et de vieil original, ce qui dans leur esprit signifiait caractère

insupportable. Les gamins de l’endroit, jeunes vauriens remarquablement

mal élevés et malfaisants, couraient après lui pour l’insulter,

l’appelaient, en imitant son accent tudesque, et, faisant semblant

de s’intéresser à sa santé, lui demandaient s’il ne pensait pas à se

guérir d’un rhume de cerveau qui l’obligeait à parler du nez depuis si

longtemps.

Au milieu d’une belle soirée que les parents de mon petit ami passaient

au jardin pour jouir de la fraîcheur de l’air et du parfum des

fleurs, on entendit sonner à la grille, et bientôt Jacques, le jeune

domestique, introduisit auprès de ses maîtres Fritz, qui conduisait

par la longe un joli petit cheval noir. En quelques mots le vieillard

expliqua le motif de sa visite. Il voulait, avant de quitter ce monde,

faire don à Maurice du cheval de bois qu’il avait amené avec lui. Un

cheval de bois ! Tout le monde se récria, car on avait pris Cressida

pour un poney véritable.

« Ce n’est pas une créature du bon Dieu, dit Fritz, ce n’est qu’un

cheval de bois. Mais par une faveur particulière, que je ne vous

expliquerai point, il est doué, sous le rapport de l’agilité, comme le

cheval le plus merveilleux. Quant à son caractère, vous l’apprécierez.

Cressida est ce que je possède de plus précieux ; si je me suis décidé

à m’en séparer, c’est parce que j’aime votre petit garçon et que je

le sais digne de posséder un objet auquel je tiens plus qu’au peu de

jours qui me restent à vivre. »

[Illustration: Il lui apprit à monter à cheval.]

Alors, prenant Maurice en particulier, il lui donna quelques

renseignements sur les habitudes de Cressida, lui montra la manière de

le faire obéir, et comment il fallait le diriger. Il s’empara de la

petite main de l’enfant et la posa doucement sur le col du poney, qui

hennit de plaisir. Puis il lui apprit à mettre le pied dans l’étrier

et à monter à cheval avec la désinvolture d’un gentleman accompli.

Tout cela ne fut que l’affaire de quelques instants, car mon petit

ami se montrait aussi intelligent que docile. Enfin Fritz lui ayant

permis de partir, l’enfant pressa doucement avec ses genoux les flancs

de Cressida, et le petit cheval, un peu rétif d’abord, fila comme une

flèche, emportant son cavalier, dont le cœur battait bien un peu

plus fort que de coutume, mais qui cependant se tint ferme et acheva sa

course, sans avoir éprouvé d’accident. Tout le monde était émerveillé.

La maman de Maurice ne savait comment témoigner sa reconnaissance au

vieux Fritz, car c’était un homme à qui on ne pouvait point offrir de

l’argent. Elle le priait d’abandonner sa chaumière et de venir demeurer

avec eux. Mais Fritz répondit que cela ne lui était pas possible. Il

devait quitter le village dans peu de jours et ne savait pas s’il y

reviendrait : A son âge, il ne lui était plus permis de nourrir des

projets dont l’exécution ne pouvait être prochaine. Alors il prit congé

de ses nouveaux amis et leur dit qu’il retournait en Allemagne pour

embrasser une dernière fois sa nièce.

« Elle et ses trois petits enfants, ajouta-t-il, c’est tout ce qui

me reste de famille. Poussé par l’ambition, son mari a émigré l’année

dernière. Il est aux États-Unis, où il la presse d’aller le rejoindre

avec ses enfants. Mais elle veut encore attendre quelques mois. Pauvre

Gretchen ! elle est modeste et aurait préféré, j’en suis sûr, se

contenter de peu et vivre toujours à Nuremberg. »

Avant de quitter Maurice, Fritz lui fit promettre de ne jamais se

défaire de Cressida.

« A moins, dit-il, qu’il ne s’agisse de secourir une grande infortune,

ou de sauver votre vie ou celle de quelqu’un qui vous soit cher. »

Mon petit ami passait toutes ses récréations avec son cheval. Il en

avait fait son compagnon, presque son ami. On construisit une écurie

pour Cressida dans la maison même, et Maurice, refusant de le confier

à un palefrenier, se chargea de le panser. C’était une tâche qu’il

fallait remplir avec exactitude : aussi se levait-il tous les jours

dès six heures du matin pour procéder à la toilette de son petit

cheval, lequel se montrait fort docile et exécutait avec une précision

remarquable tous les mouvements qui devaient faciliter cette délicate

opération.

Peut-être bien, mes petits lecteurs, que vous désirez connaître le

nom des parents de Maurice. J’aurais dû vous le dire tout d’abord,

mais j’avoue ma négligence, je n’y ai pas pensé. C’est impardonnable !

J’espère cependant que vous ne m’en ferez pas un crime et que nous

resterons bons amis. Le père de mon petit ami se nommait M. Félix de

Roisel, et sa maman s’appelait Julie ; un nom que vous trouverez, je

n’en doute pas, très-doux et très-joli quand vous saurez qu’elle-même

était la plus douce et la plus jolie petite maman qu’on pût voir. Il

ne faut pas vous figurer, d’après cela, que c’était une maman faible

et facile à tromper. Point du tout. Mme de Roisel savait être sévère

lorsqu’il le fallait. Mais il ne le fallait pas souvent ; c’était un si

aimable enfant que mon petit ami !

[Illustration]

Histoire d'un cheval de bois · 第 10 / 25 题