En 1834 paraît le premier livre des CENT VUES DU FOUZI-YAMA, _Fougakou
Hiakkei_, un premier livre suivi d'un second, d'un troisième volume et où
Hokousaï a apporté dans ses dessins une science, un art, une observation
humoristique tout à fait supérieure, et dont les gravures, exécutées par
Yégawa, le graveur préféré par Hokousaï, sont de petits chefs-d'oeuvre.
Cette célébration par l'illustration du grand artiste de la montagne
vénérée du Japon, de la montagne aux 12 450 pieds, n'est pas tant une
représentation des ascensions qui ont lieu, chaque année, pendant les
grandes chaleurs, que cent fois la montre de la montagne, vue de Yédo, et
des campagnes au nord, au sud, à l'est, à l'ouest du Fouzi-yama.
La première planche est la figuration de la déesse du Japon,
Konohana-Sakouya-himé (_princesse de la fleur épanouie_), la divinité du
Fouzi-yama: dessinée sa noire chevelure épandue dans le dos et tenant
d'une main un miroir, de l'autre une branche d'arbuste, dans une ample
robe dont les cassures font à ses pieds comme des vagues.
La seconde planche nous fait voir des groupes de Japonais accroupis ou
agenouillés, se montrant dans la stupéfaction la grande montagne, là où il
n'y en avait pas: planche faisant allusion au jaillissement de la montagne
sous l'empereur Kôrei (285 ans avant Jésus-Christ), au moment où, à cent
lieues de là, se creusait le lac Biwa.
Dans la troisième planche, c'est le premier ascensionniste de la montagne,
le prêtre bouddhique Yennoguiôja, tenant contre un bras le bâton à la
poignée noire, ayant l'autre enlacé dans un chapelet, et représenté dans
les nuages du sommet de la montagne.
Et commencent les planches de la première série. Dans celle-ci, la montée
en une gorge étroite d'une armée de pèlerins dont on ne voit que les
grands chapeaux de jonc, portant deux caractères signifiant Fouzi et, dans
celle-là, leur descente vertigineuse sur les grands bâtons en une
dégringolade mouvementée.
C'est suivi d'une planche représentant, avec une furia extraordinaire, une
éruption de 1707 semblable à l'explosion d'une mine, et jetant dans le
noir du ciel des poutres, des tonneaux, des cadavres brisés.
Cette éruption qui a fait pousser sur la droite du Fouzi-yama un petit
mamelon, amène une planche caricaturale où un Japonais explique à un
Japonais, affligé d'une énorme loupe à la joue, qu'il est arrivé à la
montagne ce qui est arrivé à sa joue. Et cela est dit dans un groupe de
Japonais qui se tordent de rire.
Puis des planches où commence la représentation de vues actuelles: la vue
du Fouzi-yama vu dans le brouillard, une planche merveilleuse d'effet,
comparable à la planche du brouillard de Gakoutei. Et c'est la vue du
Fouzi-yama à travers le grêle feuillage de saules pleureurs,--la vue du
Fouzi-yama, entrevue une fois du petit balcon existant sur le toit de
toutes les habitations de Yédo pour observer les incendies, entrevue au
milieu d'un ciel coupé par les banderoles de la fête des Étoiles; entrevue,
une autre fois, d'une rue de Yédo, emplie de la promenade joyeuse des
Manzaï, un premier Jour de l'An;--la vue du Fouzi-yama, d'Ohmori, de la
baie de Yédo, au-dessus des roseaux de la Soumida;--la vue du Fouzi-yama,
d'une hutte de la campagne pour surveiller et éloigner les oiseaux;--la
vue du Fouzi-yama, avec le coucher d'un soleil, au rayonnement remplissant
le ciel;--la vue du Fouzi-yama, parmi la floraison des cerisiers du
printemps sous lesquels, à la porte d'une maison de thé, une Japonaise
fait de la musique au milieu d'une collation en plein air;--la vue du
Fouzi-yama, à travers les champs de riz de l'automne.
Dans le second volume, il est des compositions où des noirs rembranesques,
admirablement rendus par le graveur, en font des planches du plus grand
caractère. Ainsi, la navigation dans un de ces curieux bateaux primitifs
sur un lac de la province de Shinano, ainsi, l'ascension du dragon montant
au ciel pendant l'orage, ainsi «la Vague» avec, pour ainsi dire, les
griffes de sa crête, ainsi le faucon étripant un faisan, ainsi l'averse
avec un éclair mettant son zigzag dans la nuée qui va crever, ainsi le
Fouzi-yama dans la nuit, au-dessus d'un chien hurlant à la lune.
Et, opposées à ces planches de nuit et de pénombre, les jolies planches
de clarté lumineuse, comme celle qui a pour titre: _Les trois blancs_;
le blanc du Fouzi-yama, le blanc d'une grue, le blanc de la neige sur les
sapins.
Et encore le paysage du dessous des grands bambous, le paysage des sept
ponts, le paysage maritime de Shimada-ga-hana aux pilotis pittoresques si
spirituellement croqués; enfin la planche curieuse où bien certainement
Hokousaï s'est représenté en train de peindre le Fouzi-yama, accroupi sur
un carton pendant que deux de ses compagnons ouvrent des caisses et qu'un
troisième fait chauffer du saké dans un chaudron accroché à trois bambous
noués dans le haut.
Et au milieu de ces paysages, de savantes études d'hommes et de femmes;
l'étude des bûcherons attachés par le milieu du corps à des branches
d'arbres qu'ils coupent au-dessus de leurs têtes; l'étude de ces deux
Japonais dont l'un montre à l'autre par un châssis relevé une vue du
Fouzi-yama, étude qui a pour titre: _La première idée d'un kakémono_;
l'étude des pèlerins dans une des grottes du haut du Fouzi-yama servant
d'endroit à coucher pour l'ascension; l'étude du poète antique s'inspirant
devant la célèbre montagne et assis sur un terrain à la végétation de
fantaisie toute différente du réel paysage du fond; l'étude puissante de
Nitta tuant le sanglier monstre; enfin l'étude charmante de ce Japonais
fatigué de la lecture, regardant, la tête renversée entre l'étirement de
ses deux bras, la reposante montagne.
Et toutes ces représentations vous donnant à voir, dans chaque planche, le
Fouzi-yama de tous les côtés, et à travers des filets, des grillages, une
toile d'araignée, et non seulement dans son altitude droite, mais encore
dans le renversement de cette altitude. Ainsi, dans le premier volume, une
planche le montre, la tête en bas dans les eaux d'un lac où une troupe
d'oies sauvages est en train de prendre son vol. Dans ce second volume,
ce renversement a fourni à l'imagination du peintre un motif tout à fait
joli. Un Japonais qui va boire une coupe d'eau s'arrête un moment étonné
et charmé devant le microscopique cône de la montagne reflété dans l'eau
qu'il porte à ses lèvres.
La première planche du troisième volume, c'est la lutte corps à corps, au
IIe siècle, des deux guerriers, Kawazou et Matano, en vue du Fouzi-yama.
Et tout le volume continue à être la représentation de la montagne, à
l'aube, par la pluie, par la brume, par la tombée de la neige, et vue de
la grande cascade, et vue d'un monument sinthoïste où jaillit du creux
d'un arbre l'eau pour la purification de la prière, et vue de
l'observatoire de Yédo, et vue enfin, de la Corée.
Et dans ces planches: le beau dessin d'un cerf bramant; le dessin
mouvementé de la cavalcade de l'ambassade coréenne apportant son tribut;
le dessin curieux de ces deux gigantesques sapins de la province Yashiû
se rejoignant dans le ciel, et sur la tête desquels, par la neige, se fait
un chemin parcouru par des voyageurs trouvant au milieu de la route une
auberge; et la dernière planche, comme le dit l'inscription en tête:
c'est le _Fouzi-yama fait d'un seul coup de pinceau_.
Le premier volume de la première édition appelée l'édition à _la plume de
faucon_, par suite de la représentation d'une plume de cet oiseau sur la
couverture, édition rare, a paru en 1834, le second volume en 1835. De
cette édition on ne connaît pas le troisième volume.
Cette première édition était tirée en noir, mais peu de temps après
paraissait une édition alors composée des trois volumes où le tirage en
noir était teinté d'une teinte bleuâtre dont le léger azurement sur le
papier crème du Japon fait le passage le plus harmonique des blancs aux
noirs des gravures.
Les deux éditions sont signées: _la Vieillard fou de dessin, précédemment
Hokousaï-I-itsou âgé de 75 ans_.