XLIII

Vers la fin de 1834 de graves ennuis tombèrent dans la vie du vieux

peintre. Hokousaï avait marié sa fille Omiyo, qu'il avait eue de sa

première femme, avec le peintre Yanagawa Shighénobou. Du mariage naquit un

vrai vaurien dont les escroqueries toujours payées par Hokousaï furent une

des causes de sa misère pendant ses dernières années. Même peut-être, par

suite d'engagements pris par le grand-père pour empêcher son petit-fils

d'aller en prison, engagements qu'il ne put tenir, il se trouva obligé de

quitter Yédo en cachette, de se réfugier à plus de trente lieues de là en

la province Sagami, dans la ville d'Ouraga, cachant son nom d'artiste sous

le nom vulgaire de _Miouraya Hatiyémon_, et même de retour à Yédo, n'osant,

dans les premiers temps, donner son adresse et se faisant demander sous

la dénomination du prêtre-peintre emménagé dans la cour du temple Mei-ô-in,

au milieu d'un petit bois.

Cet exil, qui dura de 1834 à 1839, nous a valu la publication de quelques

lettres intéressantes du peintre à ses éditeurs. Ces quelques lettres

nous font entrer dans les tribulations causées au vieil homme par les

coquineries de son petit-fils, nous peignent le dénuement de ce grand

artiste se plaignant, par un rude hiver de n'avoir qu'une seule robe pour

tenir chaud à son corps de septuagénaire, nous dévoilent ses tentatives

d'attendrissement des éditeurs par la mélancolique exposition de ses

misères illustrée de gentils croquetons, dévoilent quelques-unes de ses

idées sur la traduction de ses dessins par la gravure, nous initient à la

langue trivialement imagée avec laquelle il arrivait à faire comprendre

aux ouvriers chargés du tirage de ses impressions, le moyen d'obtenir des

tirages artistiques.

En 1834 Hokousaï adresse cette lettre à ses trois éditeurs, Kobayashi,

Hanabousa et Kakoumarouya:

_Étant en voyage, je n'ai pas le temps de vous écrire séparément, et vous

adresse à vous trois cette seule lettre que je vous prierai de lire tour

à tour. Je ne doute pas que vous voudrez bien accorder au vieillard les

demandes qu'il vous adresse, et j'espère que dans vos familles vous vous

portez tous bien. Quant à votre vieillard, il est toujours le même, la

force de son pinceau continue à augmenter et à faire, plus que jamais,

diligence. Quand il aura cent ans, il entrera dans le nombre des vrais

dessinateurs_.

Alors le vieux peintre signe longuement: _l'ancien Hokousaï_,

_le vieillard fou de dessin_, _le prêtre mendiant_, et sa lettre est pour

ainsi dire tout entière dans ce post-scriptum:

Pour le livre des GUERRIERS (sans doute le _Yéhon Sakigaké_, imprimé

et gravé par Yégawa), je vous prie, vous trois, de le donner à Yégawa

Tomékiti. Quant au prix, vous vous arrangerez directement avec lui.

La raison pour laquelle je tiens absolument que la gravure soit de

Yégawa, c'est que, soit la Mangwa, soit les Poésies, certes les deux

ouvrages sont bien gravés, mais ils sont loin d'avoir la perfection

des trois volumes du Fouzi-Yama, gravés par lui. Or, si mon dessin est

gravé par un bon graveur, ça m'encourage à travailler et, si le livre

est réussi, c'est aussi à votre avantage, parce qu'il vous rapporte

plus de bénéfices. De ce que je vous recommande si chaudement Yégawa,

n'allez pas croire que c'est pour toucher une commission: ce que

je recherche, c'est la netteté de l'exécution, et ce serait une

satisfaction que vous donneriez au pauvre vieillard qui n'a plus bien

loin à aller. (_Ici le peintre se dessine, sous l'aspect d'un vieillard

marchant appuyé sur deux pinceaux au lieu de béquilles_.) Quant à

l'HISTOIRE DE ÇAKYAMOUNI (publiée en 1839), Souzanbô m'a promis de la

faire graver par Yéyawa, et j'ai dessiné en me basant sur ce choix:

le tournant des cheveux chez les Indiens étant très difficile à graver,

et même la forme des corps, et il n'y a absolument que Yégawa qui

puisse exécuter ce travail.

Hanabousa, lors de sa visite, il y a déjà quelque temps, m'a dit,

en me commandant les GUERRIERS, qu'il ne me laisserait plus dans

l'inoccupation, et je lui rappelle sa bonne parole.

Vous avez commandé à ma fille une illustration des CENT POÈTES, mais

j'aime mieux dessiner ce livre, que j'entreprendrai moi-même après

avoir fini les GUERRIERS. Pour le prix, nous nous entendrons, tant

par poète, mais n'est-ce pas? il est convenu d'avance que ce sera

Yegawa qui gravera le livre.

Et la lettre se termine par un croqueton où il salue ses éditeurs.

Une autre lettre d'Hokousaï, adressée à l'éditeur Kobayashi, et qui serait

datée du dixième mois de l'année 1835:

Je suis resté sans vous demander de vos nouvelles, mais je suis

heureux de savoir que vous êtes en bonne santé. Quant à moi, j'ai vu

le délinquant, l'incorrigible qui va retomber sur moi. Et depuis il

m'a fallu réunir des conseils d'amis et de famille; enfin j'ai

trouvé un répondant (_quelqu'un qui a pris la responsabilité de le

surveiller_). Nous allons lui faire tenir une boutique de poissons,

et nous lui avons aussi trouvé une femme qui va arriver ici dans deux

ou trois jours. Mais tout cela est toujours à mes frais. C'est par ces

empêchements que je suis en retard, pour dessiner le SOUÏKODÉN et

TÔSHISÉN (les poésies des Thang), dont j'ai commencé seulement les

esquisses; je vous enverrai cependant, quelques dessins, et dans ce

cas-là je compte sur... _Ici, le peintre dessine une main tenant une

pièce d'argent_.

Une autre lettre sans date, adressée à l'éditeur Kobayashi:

Dans les tons clairs de l'encre de Chine, je supprime toutes les

dégradations. Car, si ça va tout seul au bout du pinceau, pour le

peintre, l'ouvrier tireur des planches peut à peine faire deux cents

exemplaires dégradés: au delà de ce nombre c'est impossible sur le

même bois. Et pour ce ton de l'encre claire, faites-le le plus clair

possible: la tendance au foncé rendant le tirage désagréable à l'oeil.

Dites à l'ouvrier que le ton de l'encre claire doit être de même que

la soupe aux coquilles c'est-à-dire claire comme tout. Maintenant,

pour le ton de l'encre demi-foncée, si on tire trop clair, ça ôte de

la puissance à la teinte et c'est le cas de dire à l'ouvrier tireur

que la teinte demi-foncée doit avoir une tendance épaisse, un peu

semblable à la soupe aux haricots. En tout cas, j'examinerai les

essais mais, dès à présent je recommande ces détails parce que je veux

arriver à avoir une bonne cuisine de mes dessins.

Une dernière lettre d'Hokousaï, écrite au commencement de l'année 1836, et

adressée à l'éditeur Kobayashi d'Ouraga. Cette lettre, écrite à propos du

Jour de l'An, a en tête un croqueton où le peintre en costume officiel,

entre deux branches de sapin, fait une grande révérence.

Il y a plusieurs portes où je dois exprimer mes souhaits du Jour de

l'An, donc je reviendrai un autre jour, et au revoir, au revoir...

Mais, en attendant, pour ce qui regarde les dessins à graver,

adressez-vous pour les détails à Yégawa, toutefois vous trouverez

plus loin une recommandation pour les autres graveurs.

Je vous remercie de vos prêts fréquents. Je pense qu'au commencement

du second mois de l'année je serai épuisé de papier, de couleurs, de

pinceaux, et que je serai forcé d'aller à Yédo, en personne, alors je

vous rendrai visite en cachette et je vous donnerai, de vive voix,

tous les détails dont vous pouvez avoir besoin. Par cette rude saison,

surtout dans mes voyages, que de choses dures, et entre autres, passer

ce grand froid avec une seule robe, à mon âge de 76 ans. Je vous prie

donc de songer aux tristes conditions dans lesquelles je me trouve;

mais mon bras (_ici un croqueton de ce bras_) n'a nullement faibli,

et je travaille avec acharnement. Mon seul plaisir c'est de devenir

un habile artiste.

Ici, sa lettre finie, il la date du dix-septième mois, et se représente,

dans un croquis microscopique, saluant humblement entre son chapeau et son

dessin posés à terre.

Mais Hokousaï aime les _post-scriptum_, et la lettre continue:

Je recommande au graveur de ne pas ajouter la paupière en dessous

quand je ne la dessine pas; pour les nez, ces deux nez sont miens

(_ici le dessin d'un nez de profil et de face_) et ceux qu'on a

l'habitude de graver sont des nez d'Outagawa que je n'aime pas du tout,

et qui sont contraires aux règles du dessin. Il est aussi de mode de

dessiner les yeux ainsi (_et ce sont des dessins d'yeux avec un point

noir au milieu_), mais je n'aime pas plus ces yeux que les nez.

Hokousaï termine sa lettre par cette phrase: _Comme ma vie, dans ce moment,

n'est pas au grand jour, je ne vous écris pas ici mon adresse_.

Enfin une lettre de 1842, adressée aux éditeurs Hanabousa Heikiti et

Hanabouza Bounzô, après son retour à Yédo où il continue à se tenir caché:

Je vous remercie mille fois de votre dernière visite amicale, et aussi

de ne pas abandonner le vieillard, et encore de vos bonnes étrennes.

Depuis le printemps dernier, mon débauché de petit-fils a eu une

conduite déplorable, et j'ai dû, tous les jours, m'occuper à nettoyer

les suites de sa sale vie, et j'étais au moment de le mettre à la

porte. Mais il s'est trouvé, comme toujours, des personnages bien trop

indulgents qui m'ont fait patienter jusqu'au jour d'une dernière et

plus grosse faute. Toutefois, au commencement de cette année, j'ai dû

le faire prendre par son père Yanagawa Shighenobou et conduire dans la

province de Montzou (_une province du Nord_) mais il est bien capable

de s'être échappé en route. En attendant, ça me donne à respirer un

peu. Voici les raisons qui m'ont empêché d'aller vous remercier du

livre de SOGA MONOGATARI (_livre ancien prêté_). Ce nouvel an, je n'ai

ni sou ni vêtement, et j'arrive seulement à me nourrir tant bien que

mal, ne voyant mon vrai nouvel an de cette année qu'au milieu de son

second mois.

Au deuxième mois de l'année dernière, quand Yeiboun est venu me voir,

j'avais déjà deux volumes terminés du SOUIKO (_roman en 90 volumes

commencé en 1807_), mais je n'ai pu avancer davantage. En somme, j'ai

perdu une année tout entière grâce à mon coquin de petit-fils, et je

regrette cette précieuse année perdue.

Je garde longtemps votre SOGA MONOGATARI, mais je vous prierai de

me laisser jusqu'au second mois, où je vous rendrai visite. Autre

recommandation. Envoyez-moi, le plus tôt possible, la soie pour peindre

la déesse Daghinitén (_la déesse représentée montée sur un renard_)

car le temps passe rapide comme la flèche, et vous m'avez demandé que

cette peinture vous soit livrée dans le second mois.

Si le texte de GWADÉN est prêt, envoyez-le-moi, et quand vous

m'enverrez la soie, joignez-y le prix de l'illustration des deux

volumes de GWADÉN. Quand vous viendrez, ne demandez pas Hokousaï, on

ne saurait pas vous répondre, demandez le prêtre qui dessine et qui

est emménagé récemment dans le bâtiment au propriétaire Gorobei,

dans la cour du Temple Mei-ô-in, au milieu du buisson (_petit bois

d'Asakousa_).

Hokousaï L'art japonais au XVII Siècle · 第 55 / 154 题