En 1814 paraît une illustration d'Hokousaï qui mérite d'être signalée à
part et décrite pièce par pièce. C'est le _Shashin gwafou_, ÉTUDES D'APRÈS
NATURE[15], publié en 1814, avec une préface de Hirata, sans nom d'éditeur,
ce qui ferait supposer qu'il a été dessiné et gravé en couleur pour une
société d'amateurs. Un livre composé de quinze planches où Hokousaï
donne quinze échantillons divers de son talent multiple, au moment de
sa plus grande puissance, dans les légères et délicates colorations des
sourimonos: un livre dont les beaux exemplaires complets sont de la plus
grande rareté et se vendraient en vente de douze cents à deux mille francs.
[Note 15: _Sha:_--copier; _shiu:_--vérité; _gwa:_--dessin;
_fou:_--album.]
I. Hotei fumant. Le dessin caricatural du dieu de l'enfance, au triple
menton, au ventre bedonnant, ramassé à terre, la tête renversée dans la
jubilation de la fumerie d'une longue pipe.
II. Contemplation de deux papillons par un Japonais. Un disciple du
philosophe chinois Sôshû, son éventail tombé à terre, près d'un bol de
saké vide, les deux coudes sur un escabeau et les deux mains croisées sous
le menton, suit des yeux le vol de deux papillons dans une rêverie qui lui
fait regarder la vie humaine comme la vie éphémère de ces insectes d'un
jour.
III. Un peintre de _tori-i_. Un homme, la tête en bas, une brosse dans
une main, une écuelle pleine de noir dans l'autre, enduit de couleur la
base d'un pilastre, le corps plié en deux, les reins cassés dans une
dislocation toute-puissante.
Ces deux dessins, le philosophe et le peintre de _tori-i_, ont une parenté
extraordinaire avec le beau _faire_ brutal de Daumier et avec ses
indications à la fois vigoureuses et comiques du muscle dans ses
anatomies.
IV. La déesse Kwannon sur un dragon. Cette déesse, dont les prières ont
pour but de faire arriver à la rive des bienheureux, les âmes pécheresses
retenues de l'autre côté du fleuve, est représentée dans une glorieuse
image avec la sérénité bouddhique de son visage se détachant d'un nimbe
d'or pâle, et toute volante dans sa robe d'un rose mourant éparpillée sur
la nuit du fond.
V. Paysage couvert de neige, avec une montagne dans le fond, et au premier
plan un sapin s'élevant au-dessus des habitations rustiques de Tsoukouba
dans la baie de Yédo[16].
[Note 16: M. Bing possède des épreuves, tirées à part de cette planche
et de la suivante, tout à fait extraordinaires.]
VI. Une branche de prunier rose sur une pleine lune indiquée seulement par
un gaufrage presque invisible.
VII. Une branche de cerisier double au coeur de la fleur jaune; une espèce
où les feuilles viennent en même temps que les fleurs et qui est appelée
au Japon _Shiogama_.
VIII. Une tige de navet à l'élégant déchiquetage lyré de la feuille,
employée souvent au Japon comme motif décoratif et vers laquelle vole une
guêpe qui est un vrai trompe-l'oeil.
IX. Deux pivoines dans un panier, dessinées avec ce style que les Japonais
mettent à la fleur; un style parent du style que nos vieilles écoles de
peinture de l'Europe mettaient à la représentation de l'humanité.