Son fils Michel Ney est mort d'une mort terrible et mystérieuse, au

moment où, déjà général de brigade, il allait être promu

divisionnaire--à quarante-quatre ans;--il avait vingt-sept ans de

service, dix-neuf campagnes, six citations à l'ordre de l'armée, cinq

blessures.

Henry Souham est mort d'une attaque d'apoplexie, lieutenant-colonel de

cavalerie, chevalier de la Légion d'honneur.

Edgard de Vatry, obligé de quitter le service à la suite de douleurs

incurables gagnées à la dernière guerre, s'est donné la tâche de

traduire en français et de publier un ouvrage très célèbre en

Allemagne, du général de Clausevitz:--_Théorie de la grande

guerre_.--Cet ouvrage, commencé, dit-il, sans autre intention que de

tromper ses regrets en continuant à s'occuper des choses du métier, a

demandé treize ans d'un travail de traduction, et a reçu de l'Académie

un prix Montyon, comme ouvrage d'utilité publique.

Quant à Hélène, l'enfant que j'avais plus d'une fois rapportée sur un

bras à la maison de sa mère et qui annonçait une grande beauté,

promesse qu'elle a dit-on tenue,--je ne l'ai jamais revue;--elle a

épousé le prince Nicolas Bibesco, élève de l'école Polytechnique,

officier de la Légion d'honneur, chef d'escadron en France, au titre

étranger,--ayant fait la campagne de 1870 comme aide de camp du

général Trochu, et aujourd'hui membre de la Chambre des députés de

Roumanie.

Hélène est mère de trois ou quatre beaux enfants.

_P.-S._--Au livre III de l'_Énéide_, Virgile fait un récit qu'on peut

appliquer à notre situation. Les Troyens débarqués se préparent,

étendus sur des lits de gazon, à savourer un repas dont ils ont grand

besoin. Mais tout à coup du haut de la «montagne», _de montibus_, les

harpies fondent sur eux d'un effroyable vol, battant bruyamment des

ailes et poussant des cris sinistres; elle se jettent sur leur

nourriture, l'emportent, souillent tout de leur contact immonde, et

mêlent à leurs cris d'insupportables et fétides odeurs:--_Contacta

omnia foedunt_.

Mais peut-être cette comparaison empruntée au grand poète est-elle

trop noble pour la circonstance;--nos maîtres ne ressemblent-ils pas

davantage à ces fripouilles qui, sur le point d'être chassés d'un

«garni» qu'ils ont sali sans jamais payer le loyer, «déménagent à la

cloche de bois», c'est-à-dire s'en vont par la fenêtre, emportant les

meubles du logeur, brisant les vitres, arrachant les tentures, etc.

C'est ainsi qu'avant de partir ils ont achevé de déshonorer et de

détruire la «Légion d'honneur»; le gendre de M. Grévy vendait les

décorations, mais au moins il les vendait cher;--ceux-ci en ont fait

une monnaie de billon pour payer ou acheter de petits services et

donner des pourboires à leurs complices «subalternes». Le _Journal

officiel_ vient de publier une liste de décorations qui, dit le

_Figaro_, ne tiendrait pas dans les seize colonnes de ce journal.

M. Carnot sera-t-il assez «innocent», assez complice de M. Boulanger

pour affronter les élections avec le ministère actuel?

Beaucoup voient déjà le brav' général président de la République,

qu'il aura de son mieux tant contribué à détruire.--Quelque chose

comme le gardien de Pompéi ou d'Herculanum.

Le cas échéant, il est difficile de prévoir, il sera curieux de voir

le premier ministère du président Boulanger;--par allusion au coup de

1852, ça manque totalement de Morny;--ça aussi je l'ai dit, et je le

répète.

PANORAMA DU SIÈCLE

Rien n'est plus laid, plus absurde, plus bête, plus contraire à toute

idée de justice qu'un procès politique.

On y voit des vaincus jugés par des vainqueurs, qui viennent d'avoir

grand'peur et en ont encore un peu.

Il est incontestable que le général Boulanger et ses amis conspirèrent

et conspirent encore pour s'emparer du pouvoir et de toutes ses

douceurs, blandices et petits profits;--mais ils ont été jugés par des

gens qui conspirent pour le garder après avoir antérieurement conspiré

pour le prendre, et ont conspiré hier avec le même Boulanger contre

lequel ils conspirent aujourd'hui comme il conspire contre eux.

«Il n'y a pas, dit J.-J. Rousseau, de gouvernement si sujet aux

guerres civiles et aux agitations intestines que le démocratique,

parce qu'il n'y en a aucun qui tende si fortement et si

continuellement à changer de forme.»

Sous un gouvernement monarchique,--solidement appuyé sur les lois, sur

l'ancienneté, personne ne peut rêver de le renverser pour prendre sa

place,--et les ambitions ne peuvent s'agiter qu'au-dessous de lui et à

une certaine hauteur;--mais sous un gouvernement où on a vu la royauté

exercée par le vieil avocat Grévy, par tel petit journaliste comme

Yves Guyot, par tel vidangeur malheureux comme M. Constans, chacun se

dit: «Pourquoi pas moi!»--Et on met en usage pour les remplacer les

procédés qu'eux-mêmes ont employés pour se jucher au pouvoir.

Dans cette circonstance du procès Boulanger, la droite du Sénat s'est

conduite avec une adresse incontestable:--elle n'a voulu ni condamner

ni absoudre le «brav'général»; elle a laissé les soi-disant

républicains et les soi-disant révisionnistes se gourmer entre

eux;--le général a été condamné, les juges ont été pas mal

déshonorés;--cela pourrait se représenter, s'illustrer par deux rats

dans une cage qui se battent, se mordent, se déchirent, se mangent si

bien, qu'il finit par ne rester que les deux queues.

Oui, tant que nous conserverons cette forme de gouvernement soi-disant

démocratique, nous serons en guerre civile perpétuelle,--nous verrons

les acteurs se battre derrière la toile à qui aura les grands rôles,

et la pièce ne se jouera pas,--jusqu'à ce que les sifflets et les

pommes cuites aient eu raison des histrions.

Notez que le niveau des ambitions politiques va toujours descendant et

s'abaissant;--autrefois, du temps de Richelieu, de Mazarin, du

cardinal de Retz,--c'était l'orgueil, la vanité qui étaient en

jeu;--on voulait le «pouvoir», on voulait dominer;--aujourd'hui, ce

qu'on veut, c'est le profit, on veut l'argent, on veut s'enrichir, on

n'est pas ambitieux, on est avide,--ce n'est pas moins dangereux, ce

l'est plus et davantage, parce que le nombre des compétiteurs est plus

grand, mais surtout c'est beaucoup plus laid.

Cette forme de gouvernement est tellement antipathique au caractère

français qu'elle a notablement altéré et détérioré ce caractère, un

peuple autrefois bon, bienveillant, chevaleresque, heureux et

gai,--est devenu haineux, avide, malheureux et triste.

Jean-Jacques Rousseau disait: «La démocratie n'est possible que dans

un État très petit, où chaque citoyen puisse aisément connaître tous

les autres;--une grande simplicité de moeurs, peu ou point de luxe.»

Le prince de Ligne disait: «Je n'aime les républicains que dans

l'eau,--une petite île entourée par la mer,--au moins la liberté ne

peut gâter les autres pays,--et, alors, on pourra essayer et voir

comme ça marcherait en petit,--sauf à vérifier si, en agrandissant

l'échelle, la chose serait possible.»

On est de tempérament si peu républicain en France que, après s'être

servi de certaines maximes pour grimper au pouvoir, c'est la première

chose dont on se débarrasse aussitôt qu'on est arrivé, parce qu'il n'y

a point moyen de gouverner avec ces maximes;--ainsi l'absolue

souveraineté du peuple--rend inutiles et inapplicables toutes les

lois;--que devient l'arrêt du Sénat qui déclare le général Boulanger

inéligible--quand le peuple est le maître d'élire Boulanger et de

casser le Sénat?

Nous disions tout à l'heure que les conspirations sont aujourd'hui des

affaires;--voyez la conspiration de Boulanger contre Carnot,

Constans, Yves Guyot, Freycinet, etc.,--et la conspiration de ceux-ci

contre Boulanger.

Boulanger a des actionnaires,--les grosses sommes d'argent dont il

dispose en sont une preuve irréfutable; les actionnaires, «les gogos»

qui fournissent l'argent comptent bien rentrer dans leurs fonds avec

d'honnêtes ou de déshonnêtes bénéfices.

D'autre part, Freycinet, Constans, etc., prennent pour actionnaires

tous les Français, tous les contribuables,--et cela sans les

consulter, malgré eux;--leurs louis d'or et leurs pièces de cent sous,

produits par leur travail, deviennent des projectiles contre

Boulanger.

J'ai raconté autrefois l'histoire d'un voyageur qui rencontre deux

Hurons accroupis et jouant avec des cailloux à un jeu de hasard,--il

les regarde et finit par prendre, sans savoir pourquoi, intérêt à un

des deux joueurs;--la partie terminée, il félicite le gagnant pour

lequel il avait fait des voeux et s'enquiert de l'enjeu.

Homme blanc, lui dit un des «Peaux-Rouges», en te voyant venir de loin

nous avons joué à qui te mangerait, et c'est moi qui aurai cette joie.

C'est l'histoire du peuple français s'intéressant à telle ou telle

coterie,--et pariant pour elle,--Constans ou Boulanger;--quel que

soit le gagnant, il sera mangé.

Pas de démocratie--sans ostracisme,--les vertus y sont aussi

inquiétantes que les vices;--faute d'être assez grands, les démocrates

doivent diminuer les plus grands qu'eux au moins de la tête,--il faut

exiler Alcibiade et faire mourir Socrate--et bannir Aristide, parce

que cela ennuie de l'entendre appeler le juste; ça n'est pas joli,

mais c'est comme ça,--cela a, cependant, souvent des mérites; entre

autres, celui de nous épargner l'écoeurant spectacle d'un semblant de

justice et des réquisitoires de cancans, de potins, de ramages,--de

_on-dit_,--il _paraît_,--on _croit que_--comme l'oeuvre de M. de

Beaurepaire, qui a l'air d'avoir été tricotée par une vieille

portière.

Nous allons un peu jaser, si vous le voulez bien, du

_Panorama-histoire du siècle_.

Je dois commencer par remercier MM. Stevens et Gervex de ne pas avoir

oublié dans leur intéressant ouvrage--un homme qu'à tout autre, il

était facile et permis d'oublier; un homme qui a toujours vécu loin de

tout et de tous,--qui n'a jamais fait partie de rien,--qui ne s'est

jamais affilié ni à un parti, ni à une école, ni à une secte, ni à

une coterie, et qui n'est pas même gendelettres.

Ce devoir accompli avec justice et plaisir,--je vais parler du

panorama:

Tout le monde est d'accord sur la grandeur et la noblesse de l'idée,

sur l'habileté, l'intelligence, le goût avec lesquels les personnages

sont groupés,--sur la frappante ressemblance d'un si grand nombre de

portraits, sur les brillantes et rares qualités de l'exécution.

Cette oeuvre présentait deux grandes difficultés: la première, de

n'oublier aucun de ceux qui avaient droit d'y figurer;--la seconde, de

ne pas se laisser influencer et circonvenir par des importunités, des

obsessions, des exigences, des camaraderies, des pressions, pour

donner à certaines personnes dans le panorama une place qu'elles n'ont

pas occupée ou n'occupent pas dans le siècle ni même dans la vie,--de

gens qui n'existent que dans le panorama, et qu'il s'agissait non de

reproduire, mais de produire.

Nous allons commencer par le premier point--et signaler aux éminents

auteurs de l'oeuvre quelques oublis involontaires, quelques

erreurs--qu'il leur sera facile de réparer;--aussi et tout à l'heure,

nous leur en dirons les moyens; probablement je me contenterai

d'avoir indiqué le second point.

Je commence par une critique,--l'homme chargé, une baguette à la main,

d'énumérer les personnages,--l'homme chargé de la préface, de la

notice, de la brochure explicative,--n'aurait pas dû être un

homme se mêlant de politique, affilié, qui plus est, à une

coterie;--cette exhibition ne pouvait être faite qu'avec une complète

impartialité,--une parfaite sincérité, comme les peintres en donnaient

si bien l'exemple; cette notice devait être une notice comme le

promettait son titre, et non une oeuvre de politique boursouflée.

Elle devait s'adresser à tous les visiteurs du panorama et ne pas

imposer des opinions, des appréciations qui ne seront acceptées que

par un petit nombre.

M. Reinach--lui, je crois d'ailleurs, figure parmi les illustrations

du siècle,--déclare Necker _probe et austère_;--eh bien, tout le monde

n'est pas d'accord sur le droit à ces épithètes du financier genevois.

Il eût fallu désigner au moins avec respect Louis XVI, qui va être

assassiné par un semblant de justice et ne pas dire, en croyant faire

de l'esprit: «Louis XVI, bon, doux et gros.»

Il ne fallait pas appeler «l'Autrichienne» cette reine assassinée,

comme son époux, après avoir été l'idole des Parisiens. Il ne fallait

pas appeler «la Belle dame» madame de Lamballe, aussi assassinée et

dont le cadavre fut si odieusement profané.

Il fallait dire comme MM. Gervex et Stevens:

Le roi Louis XVI--la reine Marie-Antoinette--la princesse de Lamballe.

Voici David; M. Reinach constate qu'il a peint avec le même talent--et

Marat et Napoléon Ier,--qu'il a été républicain farouche et

humble courtisan;--et, voulant ajouter une épithète au nom du

peintre,--l'auteur de la notice tombe malheureusement,--quand il avait

tant d'adjectifs à sa disposition, sur l'épithète la moins juste, la

moins appropriée au sujet,--il l'appelle peintre _impeccable_.

Il paraît que c'est son mot pour les peintres;--il appelle également

_Ingres l'impeccable_.--Décidément la peinture n'est pas généreuse

pour lui en adjectifs;--il appelle Horace Vernet le «fantassin de la

peinture»; peut-être n'a-t-il jamais vu les magnifiques chevaux de

front s'élancer hors du cadre de la Prise de la Smala d'Abdel-Kader;

pourquoi «fantassin», ce peintre qui aimait tant les chevaux et en a

fait tant de chefs-d'oeuvre?

Pourquoi _Berlioz_ est-il appelé _divin_ au milieu d'Auber, d'Halévy,

d'Adam sans épithètes?

Quant à _Daguerre_ «qui arrache à la nature ses secrets», nous en

reparlerons tout à l'heure, à MM. Gervex et Stevens. Décidément, c'est

une grande difficulté, que M. Reinach surmonte rarement, que de

s'imposer le devoir de mettre une adjectif à chaque nom. Ainsi, il

appelle les esprits riants, les plus gais, les plus doux de notre

temps--le _sombre_ Gérard de Nerval, et Morny également était loin

d'être un homme _sombre_, quoi qu'en dise l'auteur de la notice. De

même,--Victor Hugo n'est pas un «républicain vaincu», nous en

reparlerons également tout à l'heure, lorsque je m'adresserai à MM.

Gervex et Stevens.

De quel droit M. Reinach--aux acheteurs de la brochure qui veulent

simplement qu'on leur désigne les si nombreux personnages du

panorama--prétend-il leur donner, leur imposer des appréciations comme

celle-ci:

«Le grand Gambetta et M. de Freycinet--font sortir des armées de terre

et les organisent.»

Tandis que beaucoup de visiteurs de panoramas--ont leur opinion faite

sur ces deux dictateurs,--auxquels--Thiers a reproché publiquement

d'avoir, par leur incapacité et leur outrecuidance, coûté à la France

la moitié de ses pertes en hommes, en territoire et en argent.

MM. Stevens et Gervex--se contentent de dire: «Voici Gambetta, voici

M. de Freycinet,»--et tout le monde est d'accord pour applaudir le

talent des artistes.

M. Reinach--annonce que «la France renaît et étonne le monde par la

rapidité de sa régénération, par le règne de la liberté».

Eh bien, il est des gens qui ne voient pas ni liberté ni régénération,

sous le gouvernement de MM. Constans, Rouvier, de Freycinet, etc., et

au moins une grande partie du monde s'étonne du degré d'abaissement où

ce grand et noble pays est tombé.

Ce que les acheteurs de cette notice demandent, c'est un catalogue

explicatif,--une notice pour reconnaître une figure,--et non des

opinions toutes faites sur les hommes et sur les choses, et non les

opinions et les idées de M. Reinach.

Depuis quelque temps, il est à la mode d'assigner à Victor Hugo une

place plus haute et plus large encore, dans l'histoire du siècle, que

celle qui lui appartient légitimement, et qui déjà est bien belle.

Cette apothéose est due en très grande partie au zèle et à

l'enthousiasme nouveau des républicains et soi-disant républicains,

qui l'accablaient de tant d'injures et d'avanies en 1828, lorsqu'il

était légitimiste; en 1830, lorsqu'il était orléaniste; en 1848,

lorsqu'il était bonapartiste;--je me rappelle qu'en 1830, et 1848, _le

National_, qui était alors à la tête du parti républicain, ayant

découvert que Victor Hugo était vicomte disait: «Il ne manquait à M.

Hugo que ce ridicule.»

Je répondis au _National_: «Soyez plus indulgent, ce n'est pas sa

faute, c'est de naissance.»

Et combien connaissez-vous de gens ayant assez de modestie ou

d'orgueil pour laisser trente ans au hasard, qui vous l'a fait

découvrir, la révélation de cette _tare_?

Victor Hugo est un grand poète, un très grand poète, un des grands

poètes dont s'honore la France;--mais il n'est que cela.--Certes c'est

beaucoup, et cela assigne une haute place et fait une belle destinée.

Mais ce ne fut jamais ni un caractère, ni un philosophe, ni un grand

homme.

Lamartine--qui n'a droit qu'au second rang comme poète, en 1848, de

grand poète monta grand homme et héros.

Pour expliquer, pour justifier toutes les mobilités opposées des

principes et des opinions de Victor Hugo, il faut comparer la nature

de son génie à un beau lac dont les eaux limpides réfléchissent comme

un miroir, les arbres et les palais qui l'entourent devant, derrière à

droite et à gauche--et aussi le ciel et les formes changeantes des

nuages qui voguent dans l'azur, et les splendides couleurs de l'aurore

et du couchant--le tout avec calme inconscience, sans préférence et

sans choix.

Causons maintenant avec MM. Stevens et Gervex.

Vous avez représenté M. Daguerre comme l'inventeur de la photographie,

de l'héliographie, etc.

Eh bien, on vous a trompés.--M. Daguerre n'est nullement

l'inventeur--et voici l'histoire irrécusable de l'inventeur;

L'inventeur est M. Nicéphore Niepce--qui avait obtenu les premiers

résultats.--M. Daguerre, qui faisait des recherches à ce sujet, abusa

de la candeur, de la naïveté d'un homme de génie--et l'amena à

l'associer avec lui, sous prétexte de perfectionnements alors inconnus

et des avantages que lui donnait sa position pour propager

l'invention.--Voici, du reste, le traité qui fut fait entre eux.

Article premier.--Il y aura entre MM. Niepce et Daguerre une société

sous la raison Niepce et Daguerre pour coopérer aux perfectionnements

de la découverte inventée par M. Niepce et perfectionnée par M.

Daguerre.

Art. 2.--M. Niepce apporte son invention et M. Daguerre une nouvelle

combinaison de chambre noire, ses talents et son industrie, et les

bénéfices seront partagés entre M. Niepce pour son invention et M.

Daguerre, pour ses perfectionnements.

M. Daguerre, grâce à la protection d'Arago, qu'il trompa,--se

substitua à Niepce,--qui mourut ruiné.--M. Daguerre escroqua la gloire

et aussi les profits, la rosette d'officier de la Légion d'honneur, et

je crois, une pension. Je ne sais par quelle finesse, quelle influence

il obtint du fils de Niepce, malgré les conventions formelles du

traité,--peut-être pour un peu d'argent à l'héritier sans

héritage--l'autorisation de donner son nom de Daguerre à l'invention

de Niepce.

Voilà donc une figure à changer--et vous ferez justice. On vous a

laissé oublier Frédéric Sauvage l'inventeur des hélices;--moi qui ai

eu l'honneur de défendre Sauvage contre l'oppression et d'être son

hôte pendant deux ans dans ma petite maison de Sainte-Adresse, je

sais ce qu'il y a subi et courageusement supporté de luttes, de

mauvais vouloir, de tentatives d'escroquerie--de misères.

On vous a laissé oublier Pradier, le grand sculpteur, dont on disait

alors que c'était Praxitèle ayant changé la dernière syllabe de son

nom, et aussi Carrier-Belleuse.

Gudin, le grand peintre de marine dont tant de tableaux sont à

Versailles.

Ary Scheffer,--l'auteur de _Saint Augustin et Sainte Monique_, de

_Francesca de Rimini_,--les _Femmes souliotes_, etc.

Scheffer, que le duc d'Orléans allait familièrement visiter dans son

atelier.--Un jour, le fils de Louis-Philippe venant le voir, fut

arrêté par le portier. «Monsieur, vous allez chez M. Scheffer?--Oui,

mon ami.--Est-ce que vous auriez la complaisance de lui monter son

pantalon, qu'il m'a donné à raccommoder, et faute duquel vous allez le

trouver au lit?--Très volontiers.» Et le duc porta le pantalon.

Les deux Johannot,--qui ont _illustré_ de si charmants dessins toutes

les oeuvres du romantisme:--Walter Scott et Cooper, _Faust_, de

Goethe, Molière, _Don Quichotte_, _le Diable Boiteux_, _Paul et

Virginie_ et des tableaux dont plusieurs sont à Versailles; je

relèverai d'Alfred,--l'_Entrée de Mademoiselle de Montpensier à

Orléans_,--_Saint Martin donnant la moitié de son manteau à un

pauvre_,--_Don Juan naufragé_, etc. Et de Thony, le _Fleuve

Scamandre_,--l'_Enfance de Duguesclin_,--_Un soldat auquel une femme

donne à boire_.

Quant au magnifique tableau d'après le roman de Walter Scott--_la

Marée d'équinoxe sur la falaise_--je ne sais plus de qui il

était;--peut-être des deux, car ils travaillaient souvent

ensemble--c'étaient de vrais frères.

Raffet, le peintre militaire de tant de talent; Montgolfier, dont le

nom est attaché à l'invention des aérostats, appelés longtemps

montgolfières. Parmentier, l'introducteur de ce pain tout fait appelé

pomme de terre--et qu'on a appelé parmentière tant que le légume

précieux ne fut pas adopté,--malgré la protection de Louis XVI, qui

porta tout un jour à la boutonnière un bouquet de fleurs violettes de

ce tubercule.

Vous avez oubliez les Roqueplan.

L'aîné, peintre si gracieux, l'auteur du _Lion amoureux_ et du

_Cerisier_ de Jean-Jacques.

Le second, le Parisien par excellence,--le fondateur du _Figaro_.

En même temps que vous faisiez les portraits de Béranger, de

Désaugiers et de Pierre Dupont, vous négligiez celui de Frédéric

Bérat, le premier qui publia tant de romances et de chansons, dont,

le premier après Jean-Jacques Rousseau, il faisait les paroles et la

musique: _Ma Normandie_,--_la Lisette de Béranger_,--_Viv' la joie et

les pomm's de terre_;--_Monsieur l'écrivain_, etc.

Et Gustave Nadaud,--qui agrandit le cadre de Bérat par une douce

philosophie,--auteur également des paroles et de la musique,--de

_Cheval et Cavalier_, de _la Valse des adieux_,--_la Mouche de M.

Letortut_. En parlant de Cavaignac et de Charras, vous avez oublié

Tourret, le seul ministre de l'agriculture que j'aie connu depuis que

je suis au monde.--Notons, en passant, que pas un des ministres de

Cavaignac ne fut accusé ni soupçonné de la moindre improbité;--la

calomnie n'eût même pu les attaquer.

A côté de Bonjean assassiné par la Commune, j'aurais voulu voir le

fils de la victime, par une inspiration sublime, consacrant sa

fortune, son intelligence et sa vie à sauver les enfants abandonnés ou

coupables, les enfants des assassins de son père, par une éducation

honnête et paternelle.

Parmi les braves marins qui ont combattu les Prussiens et la Commune

avec tant d'énergie, de dévouement, je ne vois pas chez vous

Jauréguiberry, l'intrépide amiral qui eût représenté la part

admirable que prirent nos marins à la guerre de 1870.

Au nombre des grands comédiens dont vous avez admis des moyens et des

petits, pourquoi ne voit-on pas Dorval, Georges, Duchesnois, Potier,

Bouffé;--les Brohan, la mère et les filles, Jenny Vertpré. Mais vous

oubliez aussi des grandes cantatrices? Et cet intrépide et dévoué

Ducatel qui fit entrer l'armée de Versailles dans Paris, où les

communards répandaient le sang et mettaient le feu.

D'autres figures sans doute encore ont échappé à vos si patientes

recherches, à vos si louables études;--il en est, j'en suis certain,

pour ne parler que de celles que je viens de vous signaler, que vous

seriez heureux d'admettre dans ce panthéon, dans cette oeuvre qui

gardera sa place et avec vos noms dans le siècle que vous avez voulu

glorifier.

Et il serait triste de répondre aux légitimes réclamations comme font

les conducteurs d'omnibus: _Complet!_ Il n'y a plus de place.

La Maison de l'Ogre · 第 15 / 16 段