moment où, déjà général de brigade, il allait être promu
divisionnaire--à quarante-quatre ans;--il avait vingt-sept ans de
service, dix-neuf campagnes, six citations à l'ordre de l'armée, cinq
blessures.
Henry Souham est mort d'une attaque d'apoplexie, lieutenant-colonel de
cavalerie, chevalier de la Légion d'honneur.
Edgard de Vatry, obligé de quitter le service à la suite de douleurs
incurables gagnées à la dernière guerre, s'est donné la tâche de
traduire en français et de publier un ouvrage très célèbre en
Allemagne, du général de Clausevitz:--_Théorie de la grande
guerre_.--Cet ouvrage, commencé, dit-il, sans autre intention que de
tromper ses regrets en continuant à s'occuper des choses du métier, a
demandé treize ans d'un travail de traduction, et a reçu de l'Académie
un prix Montyon, comme ouvrage d'utilité publique.
Quant à Hélène, l'enfant que j'avais plus d'une fois rapportée sur un
bras à la maison de sa mère et qui annonçait une grande beauté,
promesse qu'elle a dit-on tenue,--je ne l'ai jamais revue;--elle a
épousé le prince Nicolas Bibesco, élève de l'école Polytechnique,
officier de la Légion d'honneur, chef d'escadron en France, au titre
étranger,--ayant fait la campagne de 1870 comme aide de camp du
général Trochu, et aujourd'hui membre de la Chambre des députés de
Roumanie.
Hélène est mère de trois ou quatre beaux enfants.
_P.-S._--Au livre III de l'_Énéide_, Virgile fait un récit qu'on peut
appliquer à notre situation. Les Troyens débarqués se préparent,
étendus sur des lits de gazon, à savourer un repas dont ils ont grand
besoin. Mais tout à coup du haut de la «montagne», _de montibus_, les
harpies fondent sur eux d'un effroyable vol, battant bruyamment des
ailes et poussant des cris sinistres; elle se jettent sur leur
nourriture, l'emportent, souillent tout de leur contact immonde, et
mêlent à leurs cris d'insupportables et fétides odeurs:--_Contacta
omnia foedunt_.
Mais peut-être cette comparaison empruntée au grand poète est-elle
trop noble pour la circonstance;--nos maîtres ne ressemblent-ils pas
davantage à ces fripouilles qui, sur le point d'être chassés d'un
«garni» qu'ils ont sali sans jamais payer le loyer, «déménagent à la
cloche de bois», c'est-à-dire s'en vont par la fenêtre, emportant les
meubles du logeur, brisant les vitres, arrachant les tentures, etc.
C'est ainsi qu'avant de partir ils ont achevé de déshonorer et de
détruire la «Légion d'honneur»; le gendre de M. Grévy vendait les
décorations, mais au moins il les vendait cher;--ceux-ci en ont fait
une monnaie de billon pour payer ou acheter de petits services et
donner des pourboires à leurs complices «subalternes». Le _Journal
officiel_ vient de publier une liste de décorations qui, dit le
_Figaro_, ne tiendrait pas dans les seize colonnes de ce journal.
M. Carnot sera-t-il assez «innocent», assez complice de M. Boulanger
pour affronter les élections avec le ministère actuel?
Beaucoup voient déjà le brav' général président de la République,
qu'il aura de son mieux tant contribué à détruire.--Quelque chose
comme le gardien de Pompéi ou d'Herculanum.
Le cas échéant, il est difficile de prévoir, il sera curieux de voir
le premier ministère du président Boulanger;--par allusion au coup de
1852, ça manque totalement de Morny;--ça aussi je l'ai dit, et je le
répète.
PANORAMA DU SIÈCLE
Rien n'est plus laid, plus absurde, plus bête, plus contraire à toute
idée de justice qu'un procès politique.
On y voit des vaincus jugés par des vainqueurs, qui viennent d'avoir
grand'peur et en ont encore un peu.
Il est incontestable que le général Boulanger et ses amis conspirèrent
et conspirent encore pour s'emparer du pouvoir et de toutes ses
douceurs, blandices et petits profits;--mais ils ont été jugés par des
gens qui conspirent pour le garder après avoir antérieurement conspiré
pour le prendre, et ont conspiré hier avec le même Boulanger contre
lequel ils conspirent aujourd'hui comme il conspire contre eux.
«Il n'y a pas, dit J.-J. Rousseau, de gouvernement si sujet aux
guerres civiles et aux agitations intestines que le démocratique,
parce qu'il n'y en a aucun qui tende si fortement et si
continuellement à changer de forme.»
Sous un gouvernement monarchique,--solidement appuyé sur les lois, sur
l'ancienneté, personne ne peut rêver de le renverser pour prendre sa
place,--et les ambitions ne peuvent s'agiter qu'au-dessous de lui et à
une certaine hauteur;--mais sous un gouvernement où on a vu la royauté
exercée par le vieil avocat Grévy, par tel petit journaliste comme
Yves Guyot, par tel vidangeur malheureux comme M. Constans, chacun se
dit: «Pourquoi pas moi!»--Et on met en usage pour les remplacer les
procédés qu'eux-mêmes ont employés pour se jucher au pouvoir.
Dans cette circonstance du procès Boulanger, la droite du Sénat s'est
conduite avec une adresse incontestable:--elle n'a voulu ni condamner
ni absoudre le «brav'général»; elle a laissé les soi-disant
républicains et les soi-disant révisionnistes se gourmer entre
eux;--le général a été condamné, les juges ont été pas mal
déshonorés;--cela pourrait se représenter, s'illustrer par deux rats
dans une cage qui se battent, se mordent, se déchirent, se mangent si
bien, qu'il finit par ne rester que les deux queues.
Oui, tant que nous conserverons cette forme de gouvernement soi-disant
démocratique, nous serons en guerre civile perpétuelle,--nous verrons
les acteurs se battre derrière la toile à qui aura les grands rôles,
et la pièce ne se jouera pas,--jusqu'à ce que les sifflets et les
pommes cuites aient eu raison des histrions.
Notez que le niveau des ambitions politiques va toujours descendant et
s'abaissant;--autrefois, du temps de Richelieu, de Mazarin, du
cardinal de Retz,--c'était l'orgueil, la vanité qui étaient en
jeu;--on voulait le «pouvoir», on voulait dominer;--aujourd'hui, ce
qu'on veut, c'est le profit, on veut l'argent, on veut s'enrichir, on
n'est pas ambitieux, on est avide,--ce n'est pas moins dangereux, ce
l'est plus et davantage, parce que le nombre des compétiteurs est plus
grand, mais surtout c'est beaucoup plus laid.
Cette forme de gouvernement est tellement antipathique au caractère
français qu'elle a notablement altéré et détérioré ce caractère, un
peuple autrefois bon, bienveillant, chevaleresque, heureux et
gai,--est devenu haineux, avide, malheureux et triste.
Jean-Jacques Rousseau disait: «La démocratie n'est possible que dans
un État très petit, où chaque citoyen puisse aisément connaître tous
les autres;--une grande simplicité de moeurs, peu ou point de luxe.»
Le prince de Ligne disait: «Je n'aime les républicains que dans
l'eau,--une petite île entourée par la mer,--au moins la liberté ne
peut gâter les autres pays,--et, alors, on pourra essayer et voir
comme ça marcherait en petit,--sauf à vérifier si, en agrandissant
l'échelle, la chose serait possible.»
On est de tempérament si peu républicain en France que, après s'être
servi de certaines maximes pour grimper au pouvoir, c'est la première
chose dont on se débarrasse aussitôt qu'on est arrivé, parce qu'il n'y
a point moyen de gouverner avec ces maximes;--ainsi l'absolue
souveraineté du peuple--rend inutiles et inapplicables toutes les
lois;--que devient l'arrêt du Sénat qui déclare le général Boulanger
inéligible--quand le peuple est le maître d'élire Boulanger et de
casser le Sénat?
Nous disions tout à l'heure que les conspirations sont aujourd'hui des
affaires;--voyez la conspiration de Boulanger contre Carnot,
Constans, Yves Guyot, Freycinet, etc.,--et la conspiration de ceux-ci
contre Boulanger.
Boulanger a des actionnaires,--les grosses sommes d'argent dont il
dispose en sont une preuve irréfutable; les actionnaires, «les gogos»
qui fournissent l'argent comptent bien rentrer dans leurs fonds avec
d'honnêtes ou de déshonnêtes bénéfices.
D'autre part, Freycinet, Constans, etc., prennent pour actionnaires
tous les Français, tous les contribuables,--et cela sans les
consulter, malgré eux;--leurs louis d'or et leurs pièces de cent sous,
produits par leur travail, deviennent des projectiles contre
Boulanger.
J'ai raconté autrefois l'histoire d'un voyageur qui rencontre deux
Hurons accroupis et jouant avec des cailloux à un jeu de hasard,--il
les regarde et finit par prendre, sans savoir pourquoi, intérêt à un
des deux joueurs;--la partie terminée, il félicite le gagnant pour
lequel il avait fait des voeux et s'enquiert de l'enjeu.
Homme blanc, lui dit un des «Peaux-Rouges», en te voyant venir de loin
nous avons joué à qui te mangerait, et c'est moi qui aurai cette joie.
C'est l'histoire du peuple français s'intéressant à telle ou telle
coterie,--et pariant pour elle,--Constans ou Boulanger;--quel que
soit le gagnant, il sera mangé.
Pas de démocratie--sans ostracisme,--les vertus y sont aussi
inquiétantes que les vices;--faute d'être assez grands, les démocrates
doivent diminuer les plus grands qu'eux au moins de la tête,--il faut
exiler Alcibiade et faire mourir Socrate--et bannir Aristide, parce
que cela ennuie de l'entendre appeler le juste; ça n'est pas joli,
mais c'est comme ça,--cela a, cependant, souvent des mérites; entre
autres, celui de nous épargner l'écoeurant spectacle d'un semblant de
justice et des réquisitoires de cancans, de potins, de ramages,--de
_on-dit_,--il _paraît_,--on _croit que_--comme l'oeuvre de M. de
Beaurepaire, qui a l'air d'avoir été tricotée par une vieille
portière.
Nous allons un peu jaser, si vous le voulez bien, du
_Panorama-histoire du siècle_.
Je dois commencer par remercier MM. Stevens et Gervex de ne pas avoir
oublié dans leur intéressant ouvrage--un homme qu'à tout autre, il
était facile et permis d'oublier; un homme qui a toujours vécu loin de
tout et de tous,--qui n'a jamais fait partie de rien,--qui ne s'est
jamais affilié ni à un parti, ni à une école, ni à une secte, ni à
une coterie, et qui n'est pas même gendelettres.
Ce devoir accompli avec justice et plaisir,--je vais parler du
panorama:
Tout le monde est d'accord sur la grandeur et la noblesse de l'idée,
sur l'habileté, l'intelligence, le goût avec lesquels les personnages
sont groupés,--sur la frappante ressemblance d'un si grand nombre de
portraits, sur les brillantes et rares qualités de l'exécution.
Cette oeuvre présentait deux grandes difficultés: la première, de
n'oublier aucun de ceux qui avaient droit d'y figurer;--la seconde, de
ne pas se laisser influencer et circonvenir par des importunités, des
obsessions, des exigences, des camaraderies, des pressions, pour
donner à certaines personnes dans le panorama une place qu'elles n'ont
pas occupée ou n'occupent pas dans le siècle ni même dans la vie,--de
gens qui n'existent que dans le panorama, et qu'il s'agissait non de
reproduire, mais de produire.
Nous allons commencer par le premier point--et signaler aux éminents
auteurs de l'oeuvre quelques oublis involontaires, quelques
erreurs--qu'il leur sera facile de réparer;--aussi et tout à l'heure,
nous leur en dirons les moyens; probablement je me contenterai
d'avoir indiqué le second point.
Je commence par une critique,--l'homme chargé, une baguette à la main,
d'énumérer les personnages,--l'homme chargé de la préface, de la
notice, de la brochure explicative,--n'aurait pas dû être un
homme se mêlant de politique, affilié, qui plus est, à une
coterie;--cette exhibition ne pouvait être faite qu'avec une complète
impartialité,--une parfaite sincérité, comme les peintres en donnaient
si bien l'exemple; cette notice devait être une notice comme le
promettait son titre, et non une oeuvre de politique boursouflée.
Elle devait s'adresser à tous les visiteurs du panorama et ne pas
imposer des opinions, des appréciations qui ne seront acceptées que
par un petit nombre.
M. Reinach--lui, je crois d'ailleurs, figure parmi les illustrations
du siècle,--déclare Necker _probe et austère_;--eh bien, tout le monde
n'est pas d'accord sur le droit à ces épithètes du financier genevois.
Il eût fallu désigner au moins avec respect Louis XVI, qui va être
assassiné par un semblant de justice et ne pas dire, en croyant faire
de l'esprit: «Louis XVI, bon, doux et gros.»
Il ne fallait pas appeler «l'Autrichienne» cette reine assassinée,
comme son époux, après avoir été l'idole des Parisiens. Il ne fallait
pas appeler «la Belle dame» madame de Lamballe, aussi assassinée et
dont le cadavre fut si odieusement profané.
Il fallait dire comme MM. Gervex et Stevens:
Le roi Louis XVI--la reine Marie-Antoinette--la princesse de Lamballe.
Voici David; M. Reinach constate qu'il a peint avec le même talent--et
Marat et Napoléon Ier,--qu'il a été républicain farouche et
humble courtisan;--et, voulant ajouter une épithète au nom du
peintre,--l'auteur de la notice tombe malheureusement,--quand il avait
tant d'adjectifs à sa disposition, sur l'épithète la moins juste, la
moins appropriée au sujet,--il l'appelle peintre _impeccable_.
Il paraît que c'est son mot pour les peintres;--il appelle également
_Ingres l'impeccable_.--Décidément la peinture n'est pas généreuse
pour lui en adjectifs;--il appelle Horace Vernet le «fantassin de la
peinture»; peut-être n'a-t-il jamais vu les magnifiques chevaux de
front s'élancer hors du cadre de la Prise de la Smala d'Abdel-Kader;
pourquoi «fantassin», ce peintre qui aimait tant les chevaux et en a
fait tant de chefs-d'oeuvre?
Pourquoi _Berlioz_ est-il appelé _divin_ au milieu d'Auber, d'Halévy,
d'Adam sans épithètes?
Quant à _Daguerre_ «qui arrache à la nature ses secrets», nous en
reparlerons tout à l'heure, à MM. Gervex et Stevens. Décidément, c'est
une grande difficulté, que M. Reinach surmonte rarement, que de
s'imposer le devoir de mettre une adjectif à chaque nom. Ainsi, il
appelle les esprits riants, les plus gais, les plus doux de notre
temps--le _sombre_ Gérard de Nerval, et Morny également était loin
d'être un homme _sombre_, quoi qu'en dise l'auteur de la notice. De
même,--Victor Hugo n'est pas un «républicain vaincu», nous en
reparlerons également tout à l'heure, lorsque je m'adresserai à MM.
Gervex et Stevens.
De quel droit M. Reinach--aux acheteurs de la brochure qui veulent
simplement qu'on leur désigne les si nombreux personnages du
panorama--prétend-il leur donner, leur imposer des appréciations comme
celle-ci:
«Le grand Gambetta et M. de Freycinet--font sortir des armées de terre
et les organisent.»
Tandis que beaucoup de visiteurs de panoramas--ont leur opinion faite
sur ces deux dictateurs,--auxquels--Thiers a reproché publiquement
d'avoir, par leur incapacité et leur outrecuidance, coûté à la France
la moitié de ses pertes en hommes, en territoire et en argent.
MM. Stevens et Gervex--se contentent de dire: «Voici Gambetta, voici
M. de Freycinet,»--et tout le monde est d'accord pour applaudir le
talent des artistes.
M. Reinach--annonce que «la France renaît et étonne le monde par la
rapidité de sa régénération, par le règne de la liberté».
Eh bien, il est des gens qui ne voient pas ni liberté ni régénération,
sous le gouvernement de MM. Constans, Rouvier, de Freycinet, etc., et
au moins une grande partie du monde s'étonne du degré d'abaissement où
ce grand et noble pays est tombé.
Ce que les acheteurs de cette notice demandent, c'est un catalogue
explicatif,--une notice pour reconnaître une figure,--et non des
opinions toutes faites sur les hommes et sur les choses, et non les
opinions et les idées de M. Reinach.
Depuis quelque temps, il est à la mode d'assigner à Victor Hugo une
place plus haute et plus large encore, dans l'histoire du siècle, que
celle qui lui appartient légitimement, et qui déjà est bien belle.
Cette apothéose est due en très grande partie au zèle et à
l'enthousiasme nouveau des républicains et soi-disant républicains,
qui l'accablaient de tant d'injures et d'avanies en 1828, lorsqu'il
était légitimiste; en 1830, lorsqu'il était orléaniste; en 1848,
lorsqu'il était bonapartiste;--je me rappelle qu'en 1830, et 1848, _le
National_, qui était alors à la tête du parti républicain, ayant
découvert que Victor Hugo était vicomte disait: «Il ne manquait à M.
Hugo que ce ridicule.»
Je répondis au _National_: «Soyez plus indulgent, ce n'est pas sa
faute, c'est de naissance.»
Et combien connaissez-vous de gens ayant assez de modestie ou
d'orgueil pour laisser trente ans au hasard, qui vous l'a fait
découvrir, la révélation de cette _tare_?
Victor Hugo est un grand poète, un très grand poète, un des grands
poètes dont s'honore la France;--mais il n'est que cela.--Certes c'est
beaucoup, et cela assigne une haute place et fait une belle destinée.
Mais ce ne fut jamais ni un caractère, ni un philosophe, ni un grand
homme.
Lamartine--qui n'a droit qu'au second rang comme poète, en 1848, de
grand poète monta grand homme et héros.
Pour expliquer, pour justifier toutes les mobilités opposées des
principes et des opinions de Victor Hugo, il faut comparer la nature
de son génie à un beau lac dont les eaux limpides réfléchissent comme
un miroir, les arbres et les palais qui l'entourent devant, derrière à
droite et à gauche--et aussi le ciel et les formes changeantes des
nuages qui voguent dans l'azur, et les splendides couleurs de l'aurore
et du couchant--le tout avec calme inconscience, sans préférence et
sans choix.
Causons maintenant avec MM. Stevens et Gervex.
Vous avez représenté M. Daguerre comme l'inventeur de la photographie,
de l'héliographie, etc.
Eh bien, on vous a trompés.--M. Daguerre n'est nullement
l'inventeur--et voici l'histoire irrécusable de l'inventeur;
L'inventeur est M. Nicéphore Niepce--qui avait obtenu les premiers
résultats.--M. Daguerre, qui faisait des recherches à ce sujet, abusa
de la candeur, de la naïveté d'un homme de génie--et l'amena à
l'associer avec lui, sous prétexte de perfectionnements alors inconnus
et des avantages que lui donnait sa position pour propager
l'invention.--Voici, du reste, le traité qui fut fait entre eux.
Article premier.--Il y aura entre MM. Niepce et Daguerre une société
sous la raison Niepce et Daguerre pour coopérer aux perfectionnements
de la découverte inventée par M. Niepce et perfectionnée par M.
Daguerre.
Art. 2.--M. Niepce apporte son invention et M. Daguerre une nouvelle
combinaison de chambre noire, ses talents et son industrie, et les
bénéfices seront partagés entre M. Niepce pour son invention et M.
Daguerre, pour ses perfectionnements.
M. Daguerre, grâce à la protection d'Arago, qu'il trompa,--se
substitua à Niepce,--qui mourut ruiné.--M. Daguerre escroqua la gloire
et aussi les profits, la rosette d'officier de la Légion d'honneur, et
je crois, une pension. Je ne sais par quelle finesse, quelle influence
il obtint du fils de Niepce, malgré les conventions formelles du
traité,--peut-être pour un peu d'argent à l'héritier sans
héritage--l'autorisation de donner son nom de Daguerre à l'invention
de Niepce.
Voilà donc une figure à changer--et vous ferez justice. On vous a
laissé oublier Frédéric Sauvage l'inventeur des hélices;--moi qui ai
eu l'honneur de défendre Sauvage contre l'oppression et d'être son
hôte pendant deux ans dans ma petite maison de Sainte-Adresse, je
sais ce qu'il y a subi et courageusement supporté de luttes, de
mauvais vouloir, de tentatives d'escroquerie--de misères.
On vous a laissé oublier Pradier, le grand sculpteur, dont on disait
alors que c'était Praxitèle ayant changé la dernière syllabe de son
nom, et aussi Carrier-Belleuse.
Gudin, le grand peintre de marine dont tant de tableaux sont à
Versailles.
Ary Scheffer,--l'auteur de _Saint Augustin et Sainte Monique_, de
_Francesca de Rimini_,--les _Femmes souliotes_, etc.
Scheffer, que le duc d'Orléans allait familièrement visiter dans son
atelier.--Un jour, le fils de Louis-Philippe venant le voir, fut
arrêté par le portier. «Monsieur, vous allez chez M. Scheffer?--Oui,
mon ami.--Est-ce que vous auriez la complaisance de lui monter son
pantalon, qu'il m'a donné à raccommoder, et faute duquel vous allez le
trouver au lit?--Très volontiers.» Et le duc porta le pantalon.
Les deux Johannot,--qui ont _illustré_ de si charmants dessins toutes
les oeuvres du romantisme:--Walter Scott et Cooper, _Faust_, de
Goethe, Molière, _Don Quichotte_, _le Diable Boiteux_, _Paul et
Virginie_ et des tableaux dont plusieurs sont à Versailles; je
relèverai d'Alfred,--l'_Entrée de Mademoiselle de Montpensier à
Orléans_,--_Saint Martin donnant la moitié de son manteau à un
pauvre_,--_Don Juan naufragé_, etc. Et de Thony, le _Fleuve
Scamandre_,--l'_Enfance de Duguesclin_,--_Un soldat auquel une femme
donne à boire_.
Quant au magnifique tableau d'après le roman de Walter Scott--_la
Marée d'équinoxe sur la falaise_--je ne sais plus de qui il
était;--peut-être des deux, car ils travaillaient souvent
ensemble--c'étaient de vrais frères.
Raffet, le peintre militaire de tant de talent; Montgolfier, dont le
nom est attaché à l'invention des aérostats, appelés longtemps
montgolfières. Parmentier, l'introducteur de ce pain tout fait appelé
pomme de terre--et qu'on a appelé parmentière tant que le légume
précieux ne fut pas adopté,--malgré la protection de Louis XVI, qui
porta tout un jour à la boutonnière un bouquet de fleurs violettes de
ce tubercule.
Vous avez oubliez les Roqueplan.
L'aîné, peintre si gracieux, l'auteur du _Lion amoureux_ et du
_Cerisier_ de Jean-Jacques.
Le second, le Parisien par excellence,--le fondateur du _Figaro_.
En même temps que vous faisiez les portraits de Béranger, de
Désaugiers et de Pierre Dupont, vous négligiez celui de Frédéric
Bérat, le premier qui publia tant de romances et de chansons, dont,
le premier après Jean-Jacques Rousseau, il faisait les paroles et la
musique: _Ma Normandie_,--_la Lisette de Béranger_,--_Viv' la joie et
les pomm's de terre_;--_Monsieur l'écrivain_, etc.
Et Gustave Nadaud,--qui agrandit le cadre de Bérat par une douce
philosophie,--auteur également des paroles et de la musique,--de
_Cheval et Cavalier_, de _la Valse des adieux_,--_la Mouche de M.
Letortut_. En parlant de Cavaignac et de Charras, vous avez oublié
Tourret, le seul ministre de l'agriculture que j'aie connu depuis que
je suis au monde.--Notons, en passant, que pas un des ministres de
Cavaignac ne fut accusé ni soupçonné de la moindre improbité;--la
calomnie n'eût même pu les attaquer.
A côté de Bonjean assassiné par la Commune, j'aurais voulu voir le
fils de la victime, par une inspiration sublime, consacrant sa
fortune, son intelligence et sa vie à sauver les enfants abandonnés ou
coupables, les enfants des assassins de son père, par une éducation
honnête et paternelle.
Parmi les braves marins qui ont combattu les Prussiens et la Commune
avec tant d'énergie, de dévouement, je ne vois pas chez vous
Jauréguiberry, l'intrépide amiral qui eût représenté la part
admirable que prirent nos marins à la guerre de 1870.
Au nombre des grands comédiens dont vous avez admis des moyens et des
petits, pourquoi ne voit-on pas Dorval, Georges, Duchesnois, Potier,
Bouffé;--les Brohan, la mère et les filles, Jenny Vertpré. Mais vous
oubliez aussi des grandes cantatrices? Et cet intrépide et dévoué
Ducatel qui fit entrer l'armée de Versailles dans Paris, où les
communards répandaient le sang et mettaient le feu.
D'autres figures sans doute encore ont échappé à vos si patientes
recherches, à vos si louables études;--il en est, j'en suis certain,
pour ne parler que de celles que je viens de vous signaler, que vous
seriez heureux d'admettre dans ce panthéon, dans cette oeuvre qui
gardera sa place et avec vos noms dans le siècle que vous avez voulu
glorifier.
Et il serait triste de répondre aux légitimes réclamations comme font
les conducteurs d'omnibus: _Complet!_ Il n'y a plus de place.