nette, concise, disant tout, sans un seul mot de trop, formant une
image qui frappe l'imagination, s'imprime, s'incruste dans la mémoire.
C'est un travail qui ressemble à celui d'un naturaliste
conchyliologiste qui a trouvé dans la mer une coquille dont il ne fait
qu'entrevoir ou deviner la beauté, enveloppée qu'elle est par la vase
durcie--qu'on appelle le «drap marin». Au moyen de certains acides et
d'une patience obstinée, il arrive à la nettoyer, à la débarrasser du
«drap marin», à la «décaper», et alors il lui est permis de la
contempler dans tout son éclat.
Cette jouissance extrême, il m'a été donné de l'éprouver trois ou
quatre fois dans ma vie,--et de trouver des formules qui ont été
acceptées comme aphorismes, axiomes--et mêmes proverbes;--ce qui
n'arrive que lorsque l'auteur a disparu, lorsque la chose est tombée
dans le «domaine public», que chacun en prend possession et s'en sert
comme d'une chose à lui.
Comme sur certains points j'ai résumé, condensé, parfois, un travail
assez long, et exprimé en quelques mots ce qu'il serait facile de
délayer en vingt pages, je considère le sujet comme suffisamment
étudié; d'autres peut-être feraient mieux, mais pas moi.--J'ai dit
tout ce que [je] sais, et, lorsque se représentent de nouveau le
mensonge, l'erreur ou la bêtise que j'ai voulu combattre, je reproduis
sans scrupule ma réponse déjà faite aux mensonges, erreurs ou bêtises
déjà combattus.
J'ai ma poudrière et mon sac à plomb garnis, et je ne me crois pas
obligé, pour chaque coup de fusil, de fabriquer de nouvelle poudre et
de fondre de nouvelles balles.
Quand un bûcheron veut abattre un arbre, il donne de nouveaux coups
précisément dans l'entaille que sa hache a faite au premier coup.
Quand le marin veut atteindre, accoster telle île ou telle
embarcation, il donne des coups d'aviron répétés,--égaux, mesurés,
cadencés, et d'autant plus puissants qu'ils sont toujours les mêmes.
J'ai, depuis longtemps, des principes fixes, des idées arrêtées sur
les hommes et sur les choses, moins variés qu'on ne croit, formant un
cercle, tournant en rond et se reproduisant les uns après les
autres.--J'appelle par son nom chaque homme, chaque mensonge, chaque
bévue, chaque infamie, à mesure que chacun ou chacune repasse.
Certes, il me serait plus facile de varier mes formules si j'avais un
certain nombre de fois modifié mes principes, mes opinions, mes
jugements.
On vient de discuter, pour la vingtième fois, plusieurs questions à la
Chambre des députés.--Eh bien, ces questions, je les ai laborieusement
étudiées, je me suis formé des sentiments qui n'ont pas changé et ne
changeront pas.
Sur la question des vagabonds, par exemple, et des mendiants, je ne
puis que répéter ce que j'ai dit plus d'une fois: Il faut distinguer
le «pauvre» par vieillesse, par maladie, par manque de travail,--le
pauvre de situation,--du pauvre de profession, qui, dans la mendicité,
a trouvé des ressources plus fortes que ne pourrait lui en donner le
travail.--Ces pauvres de profession sont les parasites des vrais
pauvres; par leur effronterie, par leurs importunités opiniâtres, ils
interceptent la charité et l'empêchent d'arriver aux vrais
pauvres.--Ces pauvres de profession, ces mendiants audacieux, ces
vagabonds sont les voleurs et les assassins de demain.
Eh bien, que chaque commune garde ses pauvres;--elle saura ceux qui ne
_peuvent pas_ travailler et gagner leur vie, par la vieillesse, par
l'infirmité, par la maladie,--par le manque d'ouvrage;--elle verra si
cette situation cesse et quand elle cessera,--si la commune est pauvre
elle-même, elle sera soutenue par le département.
Il vient de se faire une campagne contre le Laboratoire de Paris, qui
ne réprime qu'une partie des fraudes des marchands de vins;--je ne
sais si l'administration du directeur a été parfaitement correcte,
mais les attaques visaient l'institution, et non pas lui; les
marchands de vins, qui sont aujourd'hui un des pouvoirs de l'Etat,
voulant détruire une surveillance incommode qui les gêne dans une
industrie qui consiste à voler et à empoisonner les populations,--il
faut pourtant, puisque cette question se représente, que je répète ce
que j'ai déjà dit tant de fois.
Si l'acheteur glissait au marchand de vins de fausses pièces de cent
sous, il serait arrêté, emprisonné, frappé de grosses amendes comme
voleur,--peut-être mis aux travaux forcés comme faux monnayeur.
Si le chaland mettait dans la marmite de l'épicier ou du marchand de
vins de l'arsenic ou tout autre substance toxique, il serait arrêté
et jugé comme empoisonneur, et subirait les peines édictées par la
loi.
Eh bien, le marchand de vins et l'épicier qui volent et empoisonnent
l'acheteur font juste ce que ferait l'acheteur qui volerait ou
empoisonnerait l'épicier et le marchand de vins. Pourquoi des
synonymes atténuants et doucereux? pourquoi vente à faux poids,
sophistication, etc.,--pourquoi ne sont-ils pas également punis des
mêmes peines?
M. Pelletan, député, en pleine Assemblée, vient de faire le
panégyrique des féroces assassins de l'ingénieur Watrin, de
Decazeville, et d'insulter à la mémoire de la victime, prétendant
qu'il fallait amnistier ces pauvres assassins et ne pas les exaspérer.
«Les amnistier, s'est écrié un autre député, M. de Lanjuinais; que MM.
les assassins commencent!»
Cette fois, ce n'est pas moi qui me suis répété.
Je vois entre parenthèses. (_Rires_); c'était cependant ce qui s'était
dit de plus raisonnable et de plus sérieux dans cette scandaleuse
réunion.
Eh bien, supposons que la chose et l'homme en valussent la peine, que
je cherche et probablement trouve un mot, un terme, une formule qui
exprimerait combien a été odieux, absurde, criminel et bête le
discours de M. Pelletan. Supposons qu'un de ces jours, il recommence,
en vue d'une ignoble popularité, à proférer des élucubrations ou des
discours analogues, je n'hésiterai pas répéter le terme dont je me
serais servi si, du premier coup, il avait suffisamment exprimé ma
pensée.
A ce propos, lors de l'horrible catastrophe de Saint-Étienne, deux
ingénieurs se sont fait intrépidement descendre dans le puits et en
ont été retirés plus d'à moitié morts.
M. Basly, l'ex-cabaretier,--s'est écrié tout de suite que c'était la
faute des patrons et des ingénieurs.--On ne dit pas quelle part de ses
vingt-cinq francs il a donné pour les familles des victimes;--les
ministres Guyot et Constans se sont portés sur les lieux et,
lâchement, n'ont pas oser décorer les deux ingénieurs.--Quant aux
ouvriers, ce n'est pas ces deux hommes qui se sont si intrépidement,
si noblement dévoués pour les secourir,--qu'ils aimeront, qu'ils
écouteront, auxquels, le cas échéant, ils donneront leurs voix pour
les représenter à la Chambre: ce sera à M. Basly.--Eh bien, quand
j'aurai dit une fois que M. Basly, l'ex-cabaretier, l'entrepreneur,
l'impresario de grèves et d'émeutes est un animal dangereux, une bête
puante et enragée, surtout pour le malheur des ouvriers!--chaque fois
que reparaîtra M. Basly, je répéterai que M. Basly est un animal
dangereux et une bête puante et enragée, qu'il serait juste et
salutaire de jeter au fond d'un puits, en plein grisou, avec autant de
calme que le «divin» Homère répète et donne sans cesse à Achille le
nom d'Achille aux pieds légers [Grec: podas ochus]--et Agamemnon celui
de roi des hommes [Grec: anax andrôn].
Pour finir sur ce point, j'adresse mes remerciements à ceux qui ont
remarqué mes répétitions; car c'est une preuve qu'ils m'ont lu au
moins pendant deux fois.
Quand le procès Boulanger sera fini,--s'il est destiné à finir, il y
en a un autre tout prêt--qui demandera moins de temps et moins de
peine à la commission et aux magistrats chargés de l'instruction.
C'est celui de M. Constans, aujourd'hui ministre de l'intérieur.
Lorsque Verrès revint de Sicile chargé de dépouilles, on ne le fit pas
consul. Cicéron dévoila ses forfaitures, ses concussions, ses
pillages, ses crimes de tous genres, et il dut disparaître.
M. Constans, qui, il n'est plus permis d'en douter, depuis qu'on a
publié le rapport de Richaud, a joué au Tonkin le petit Verrès; pour
prix de ses déprédations, de ses exactions, a été choisi pour ministre
par M. Carnot.
Le procès doit être fait non seulement à M. Constans, mais aussi à ses
collègues, qui connaissaient les rapports du malheureux Richaud;--et à
M. Carnot, qui n'ignorait pas les bruits qui couraient et qui sont
tellement confirmés aujourd'hui, que l'opinion publique, exaspérée,
commence à émettre des doutes sur le choléra qui aurait frappé
Richaud, à la mort duquel M. Constans avait tant d'intérêt.--Je ne
répète ce bruit que «sous toutes réserves», comme disent les journaux.
M. Carnot est «honnête»; mais cela ne suffit pas, il faut qu'il ne
s'entoure que d'honnêtes gens;--sans cela, il manque essentiellement à
son devoir.--Cadet Roussel (ça, c'est encore une chose que j'ai déjà
dite et que je répète), Cadet Roussel était bon enfant, mais on
n'avait pas songé à en faire le chef d'une grande nation, le président
de la République française.
Comment M. Carnot a-t-il pu choisir d'abord et conserver ensuite un
homme comme M. Constans, dont on peut dire avec vérité:
Ce qu'il y a de plus propre dans sa vie, c'est d'avoir été vidangeur.
Ce n'était pas au moment où on appelait et attirait le monde entier à
Paris par les splendeurs de l'Exposition qu'il fallait lui présenter
un pareil ministère, comme spécimen de ce que peut produire la France
en honnêtes gens et en hommes d'État.
Puisque que je suis «entré dans la voie des aveux», il n'en coûtera
pas davantage à mes lecteurs, à mes juges, de me pardonner une
infraction de plus.
Je vais me «répéter», reproduire quelques courts passages d'un livre
que j'ai publié il y a une vingtaine années et qui a pour titre: ON
DEMANDE UN TYRAN.
Ce livre contient des prédictions dont la plus grande partie ne s'est
déjà que trop réalisée.
«On proclamait l'amnistie, et on allait en grande pompe recevoir aux
frontières et dans les ports tous les citoyens, tous les
«martyrs»;--ils «rentraient dans leurs droits», et étaient non
seulement électeurs, mais candidats acclamés plutôt qu'élus. M.
Gambetta n'était nommé qu'à une faible majorité.--On voyait pêle-mêle
entrer à la députation, d'abord tous les condamnés, déportés, etc.,
puis les plus compromis des «socialistes», puis tous les piliers
d'estaminet, les orateurs de taverne, les forts au billard, etc.»
On redémolissait la maison de M. Thiers, on supprimait _le
Rappel_,--on donnait des avertissements à _la République française_,
le _Journal officiel_ s'appelait _la Carmagnole_, on élevait des
statues aux martyrs de la Commune, assassinés par les Versaillais,--la
propriété étant décidément le vol, on faisait rendre gorge aux
propriétaires.
Mais bientôt ce ministère était déclaré traître et l'Assemblée
réactionnaire:--nouvelle dissolution,--nouvelles élections,--avènement
d'une nouvelle couche sociale.
Entrent alors à l'Assemblée, les souteneurs de filles, les marchands
de chaînes de sûreté,--les croupiers des trois cartes,--les _victimes_
de la police correctionnelle et les _martyrs_ de la cour d'assises.
Le ministère se compose de _Polyte_, de _Gugusse_ et d'un fils naturel
de _Troppmann_;--on déclare _Ça ira_ l'air national,--mais ce
gouvernement est bientôt à son tour traité de réactionnaire, _Polyte_,
_Gugusse_ et _Troppmann fils_ se trouvent bien au pouvoir, s'y
défendent par la force et se déclarent triumvirs.
Alors,--de mon rêve,--je ne me rappelle qu'une confusion de gâchis, de
boue et de sang, des fuites, des exils, des pillages, des incendies,
des pendaisons, des têtes coupées.
Puis je vis les murs de Paris couverts d'affiches:
ON DEMANDE UN TYRAN
et il se trouve qu'un tyran régnait sur la France; venait-il d'en
haut, venait-il d'en bas? Je l'ignore, les rêves sont parfois aussi
incohérents, aussi invraisemblables que la vie.
Toujours est-il que celui-ci régnait,--qu'on lui obéissait...
Voici le discours qu'il avait prononcé le premier jour de sa prise de
possession:
«Tas de coquins d'un côté, tas d'imbéciles et de jobards de l'autre.
»Trois fois vous avez fait semblant de vous mettre en
république;--pour cette troisième fois, comme pour les deux autres,
alliés et disciplinés pour l'attaque, pour les surprises, en y
ajoutant l'assassinat, le vol et l'incendie...
»Vous vous séparez, vous vous quittez, vous vous «engueulez», vous
vous menacez au moment de la curée.
»Puis, d'excès en excès, de sottises en sottises, d'abus en crimes,
vous avez inspiré à tous les honnêtes gens la terreur, le dégoût et
l'horreur de la République, dont vous vous dites les apôtres, et vous
l'avez tuée pour la troisième fois.
»Tas de coquins, tas d'imbéciles et de jobards.
»La liberté!
»Ah! mes gaillards, c'est un nom que vous avez sottement donné au
changement de despotisme.
»La liberté! c'est un vin trop pur et trop généreux pour vos pauvres
têtes:--vous naissez gais, à moitié ivres, il n'en faut pas beaucoup
pour vous achever.
»La liberté! c'est le pain des forts, des justes et des vertueux. A
bas les pattes!--à bas les gueules!
»La liberté,--la sainte liberté,--vous ne la connaissez seulement
pas;--vous ne vous croyez libres que quand vous êtes oppresseurs.
»Résignez-vous à m'obéir; n'essayez pas de résistance, vous savez bien
que vous n'êtes pas braves;--vous savez bien que vous avez laissé ou
plutôt fait tuer en les abandonnant le très petit nombre de
républicains et le nombre plus grand de dupes, derrière lesquels vous
vous abritiez...
»La France s'est dégoûtée de son bonheur,--la mode d'être heureux a
cessé à la suite d'une maladie.
»Cette maladie vient de trop parler et de trop écouter parler.
Pour sauver le pays d'une ruine complète,--il est nécessaire
d'appliquer une malédiction énergique, et, me conformant à l'exemple
d'un autre tyran, mon prédécesseur chez les Grecs: «Il condamne Sparte
à servir, Athènes à se taire.»
_Lacedæmon servire jubet, Athenas tacere._
»J'ordonne un silence complet pendant un an; pendant cette année,
chacun remettra dans son esprit un certain ordre logique qui consiste
à penser avant de parler,--ordre qui s'était misérablement
interverti:--le Français s'était accoutumé à lire, tous les matins,
dans les journaux, ses opinions et ses pensées toutes faites pour la
journée, comme son pain tout cuit;--son esprit, faute d'exercice, est
devenu paresseux, puis s'est ankilosé et atrophié...
»Au bout d'un an de ce règne du silence, nous verrons s'il convient de
le modifier ou de le prolonger.
»Tas de coquins d'un côté,--d'imbéciles et de jobards de l'autre.»
Ainsi, je prophétisais, il y a vingt ans;--mais alors--je n'osais
prédire ce qui allait arriver et le point où nous sommes aujourd'hui
que sous la forme d'un rêve.
Et voilà que nous y sommes.
Il vient de mourir à Versailles une femme pour laquelle je professais,
depuis un demi siècle, et je professe encore au delà de la tombe, une
profonde et respectueuse affection.
C'est la duchesse d'Elchingen.
Je me suis demandé pourquoi la perte des gens que j'aime me cause
aujourd'hui un chagrin plus calme, moins poignant qu'autrefois;
serait-ce que mes sensations sont devenues plus obtuses et que je suis
un peu mort moi-même?? Non,--c'est que, dans la première moitié de la
vie, alors qu'on peut espérer ou craindre encore de nombreux jours, la
mort des gens aimés vous inflige une longue séparation,--tandis qu'à
l'âge que j'ai aujourd'hui, on se sent plus près des morts que des
vivants; que, d'ailleurs, nous voyons la mort de près, la regardons
bien en face, voyons, comme des fantômes, se dissiper les mystérieuses
terreurs--et sommes convaincus qu'après tout ce n'est pas un grand
mal, ou plutôt que c'est une délivrance pour presque le plus grand
nombre.
C'est vers 1843 que j'ai connu la duchesse d'Elchingen; depuis un peu
plus de deux ans, je venais de découvrir Saint-Adresse après Étretat,
et mes bavardages, et aussi la réputation que m'avait fait Étretat de
me connaître en beaux paysages, commençaient à mettre Sainte-Adresse à
la mode.
Le colonel d'Elchingen avait amené toute sa famille à Saint-Adresse,
me l'avait recommandée et était retourné à son régiment; c'était une
charmante famille;--la duchesse avait été, était encore une des femmes
les plus belles, les plus aimées, les plus respectées de la cour des
Tuileries, fort attristée depuis la mort du duc d'Orléans.
D'un premier mariage avec le baron de Vatry, elle avait un fils,
Edgard de Vatry, alors âgé d'une douzaine d'années, et, du second
mariage, Michel, qui n'avait que huit ou neuf ans, et la toute petite
Hélène, filleule de la duchesse d'Orléans, qui en avait à peine quatre
ou cinq; puis Henry Souham, à peu près de l'âge de Michel;--à la mort
de Henry Souham, frère de madame d'Elchingen, capitaine des lanciers,
le duc et la duchesse avaient adopté son fils et l'élevaient avec
leurs enfants, d'une affection si égale, qu'à moins d'être initié, on
le croyait un de leurs enfants.
La duchesse avait encore auprès d'elle une nièce qu'elle maria plus
tard;--musicienne et pianiste habile, elle ajoutait un grand charme
aux soirées, avec des mélodies rapportées d'Afrique pour le régiment
de son oncle, qui faisait d'assez grands frais pour sa musique
militaire.
Le colonel d'Elchingen, second fils du maréchal Ney, était un des plus
beaux soldats que j'aie vus.--Reçu à l'École polytechnique en 1821,
mais n'ayant pas pu y entrer à cause de son nom, il avait été prendre
du service en Suède auprès de Bernadotte, où il était devenu capitaine
d'artillerie; mais, en 1830, il rentra en France et fut nommé
capitaine de cavalerie; il fit la campagne d'Anvers et les trois
campagnes d'Afrique comme aide de camp du prince royal. Aussitôt qu'il
avait quelques instants de liberté, il accourait à Sainte-Adresse et y
passait quelques jours.
Les enfants était lâchés comme des jeunes chevaux en liberté au bord
de la mer, et le professeur des garçons passait je crois plus de temps
à jouer avec eux qu'à leur donner des leçons.
J'aime--surtout aujourd'hui--à me rappeler certains détails et
certaines circonstances de ce temps-là, où toute cette belle famille
était heureuse et ignorante et imprévoyante de l'avenir.
Les pauvres n'avaient pas besoin de chercher madame d'Elchingen,
c'était elle qui les cherchait;--elle s'occupait aussi de mettre
ordre, par ses relations à Paris, à des injustices, à des
passe-droits;--elle savait consoler les affligés, soigner et
encourager les malades.
Si aujourd'hui, à Sainte-Adresse, où il n'y a plus que les enfants et
les petits-enfants de ceux qui y vivaient alors, vous parliez de
madame d'Elchingen, peut-être ne comprendrait-on pas tout de suite;
mais, si vous disiez: «Vous souvenez-vous de _la bonne duchesse_?
personne n'hésiterait.»
Elle était assez mal logée, et, comme elle revint plusieurs étés de
suite, il ne manquait pas de maisons plus «confortables» qu'on lui
offrait et qu'on l'engageait à prendre;--mais elle refusa toujours de
changer de résidence, en disant: «Je ne peux pas, ça ferait trop de
peine à ces pauvres gens qui me louent leur maison.»
Pour penser à quel point les enfants étaient heureux de
courir, de barboter,--je me rappelle qu'un jour madame Isidore
Geoffroy-Saint-Hilaire, qui était installée aux bains de Frascati au
Havre, vint avec ses enfants faire à Sainte-Adresse une visite à
madame d'Elchingen; elle s'excusa du costume «à peine présentable de
ses enfants».--«Attendez un instant, dit la duchesse, qu'on me cherche
toute la troupe.» Ils arrivèrent couverts de sable, trempés d'eau,
etc. On avait dû tirer Michel par les pieds pour le faire sortir d'un
souterrain qu'il était en train de creuser dans le sable et la
«tangue» de la mer, barbouillé de vase et des algues dans les
cheveux;--Hélène avait voulu suivre son frère et était déjà entrée au
commencement du souterrain, Edgard et Henry n'étaient pas en meilleur
état.
Quant aux enfants d'Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire,--dont l'un est
aujourd'hui avec grand succès, directeur du Jardin d'acclimatation à
Paris,--je me rappelle qu'allant un jour voir leur père au Muséum, je
trouvai dans une chambre les enfants jouant et se roulant avec de
jeunes lionceaux nés au Jardin des plantes.
Un jour, la duchesse voit au bord de la mer une femme qui pleurait;
elle s'approche d'elle, et, d'une voix compatissante, lui dit:
--Qu'avez-vous, ma pauvre femme?
--Pourquoi m'appelez-vous pauvre femme? répondit l'affligée; qui vous
a dit que je suis pauvre;--je ne suis pas pauvre, je suis
propriétaire, et vous voyez ma maison d'ici.
--Excusez-moi, dit madame d'Elchingen; je vous voyais pleurer, j'ai
pensé que vous aviez du chagrin, et j'aurais voulu vous donner
quelques consolations, et peut-être vous aider en quelque chose.
--Oui, je pleure, c'est vrai, parce que mon fils, qui est au service,
devait avoir un congé pour venir me voir et qu'on lui a refusé.
--Ah! votre fils est soldat?
--Qui vous dit qu'il est soldat?--Mon fils n'est pas soldat,--il est
sergent.
--Pardonnez-moi, je n'ai pas voulu vous offenser, au contraire; c'est
un beau titre que celui de soldat;--mon mari est colonel, et, en
parlant de lui, je dis: «Il est soldat.»
Enfin, elle réussit à calmer cette revêche personne, écrivit à Paris,
obtint le congé désiré, et ensuite fit recommander le sergent à son
colonel.
Elle avait fait rapprocher un douanier de ses parents très vieux, qui
avaient besoin de lui;--un autre douanier qui avait quelque faveur ou
quelque justice à obtenir lui écrivit:
«Madame,
»On sait combien vous aimez les douaniers, c'est pourquoi je
m'adresse à vous, etc.»
Un matin, elle me fait appeler et me dit:
--Mon mari m'a dit: «Je ne veux pas que, vous et les enfants, vous
alliez sur la mer en mon absence.
»Cependant, si ces enfants, vous forçaient de manquer à l'ordre, en
voici un autre.--Mais celui-là,--il est de rigueur et inflexible.
»Si vous allez à la mer, n'y allez pas sans Karr. Eh bien, j'en suis à
ce second ordre; voulez-vous nous mener promener?
--Je ferai mieux, je mettrai ce soir mes _trois-mailles_ à la mer, et,
demain matin, nous irons les lever ensemble.
Le lendemain, en effet, tout le monde s'embarque; mais nous n'étions
pas encore à nos filets, tendus assez au large, que la pauvre duchesse
fut prise d'un tel mal de mer, qu'après une lutte héroïque, elle fut
forcée d'avouer ce qui se manifesta dans des conditions si affreuses
que je lui dis:
--Madame, je ne puis en ce moment vous rendre qu'un service, ne vous
faire qu'un plaisir, c'est de m'éloigner de vous et de disparaître.
Je criai à mon matelot:
--Toi, à terre, et bon train.
Et, piquant tout habillé une tête dans la mer, je m'en allai à la
nage sur un point différent de celui où elle allait aborder;--puis je
courus chez elle chercher sa femme de chambre, qui vint la recevoir et
la fit entrer dans ma cabane jusqu'à ce que le mal fût calmé.
--Je savais bien que je serais malade, dit madame d'Elchingen,
seulement je ne croyais pas l'être autant. Mais les enfants en avaient
tant d'envie!
--Voilà, disait, quelques jours après, mon matelot Buquet, voilà des
gens qu'il est agréable de mener promener; vous ne savez pas tout ce
qu'elle a donné à ma femme et à mes enfants!
Un jour qu'on avait envoyé des livres de contes aux quatre enfants,
Michel me dit:
--Vous devriez bien nous faire les fées de la mer.
J'avoue que je n'y pensai plus, et ce n'est que bien longtemps après
que Hetzel, l'éditeur de l'excellent _Magasin illustré_, me demandant
un conte, je me rappelai les «Fées de la mer».--Mais Michel était
alors général, et je n'osai pas le lui dédier.
Qu'est devenue cette famille, alors si heureuse?
La révolution de 1848, qui avait trouvé d'Elchingen colonel du 7e
régiment de dragons s'empressa de le mettre à l'écart;--puis en 1851,
le président le fit général de brigade, et il fut choisi pour
commander une brigade de grosse cavalerie, lors de la guerre d'Orient;
mais il mourut du choléra en arrivant à Gallipoli.