fit Laocoon avec le fer de sa javeline?
_Validis ingentem viribus hastam contorsit._
«Les Allemands, dit Tacite, ajoutaient beaucoup de foi aux augures
tirés des chevaux.»
Et vous, n'en sauriez-vous tirer aucun présage, aucune idée, aucun
moyen?
Si vous l'avez laissé échapper, c'est une grande faute. Sans son
cheval noir, le général Boulanger, à pied, perd plus de la moitié de
son prestige.
Si vous le tenez, ne le lâchez pas, mais ne vous laissez pas aller à
une colère irréfléchie. Je vous rappellerai à ce sujet ce qui arriva
lors de la Restauration:
En 1815, on répandit le bruit que le roi Louis XVIII avait assassiné
les chevaux «café au lait» de l'empereur Napoléon. Ce n'était pas
vrai, mais tout le monde le crut, et cette légende ne contribua pas
peu à renverser la Restauration en 1830.
Philippe de Commines disait: «Entrevues et accointances de rois ne
valent rien pour les peuples.»
Sous le règne de Bismarck, en Allemagne, et de Crispi, en Italie, nous
venons d'assister à une conférence entre l'empereur Guillaume et le
roi Humbert, tous deux faisant les gestes et, derrière eux, tenant les
ficelles, les deux ministres avec des «pratiques» dans la bouche,
faisant le dialogue.
Il y a eu, certes, un côté comique à ces scènes menaçantes; les deux
souverains se déguisant: l'Italien en soldat prussien, le Prussien en
soldat italien, se privant de parler le français, qu'ils savent tous
deux, et se servant chacun de sa langue, dont l'autre ne comprend pas
un mot.
Je n'ai rien contre la langue allemande, ni contre la langue
italienne,--toutes deux ont produit des chefs-d'oeuvre
immortels;--mais il faut croire qu'il y a certaines raisons au moins
de clarté pour que, depuis si longtemps, on ait adopté la langue
française comme langue diplomatique et commune à tous pour les
conférences, traités, etc., entre les différents peuples de l'Europe.
Langue, du reste, qui entre dans l'éducation des diverses nations, et
est la seconde langue de tout le monde.
Déjà, après 1871, M. de Bismarck, ivre du succès, avait tenté de
substituer la langue allemande à la langue française dans les
relations politiques, et, dérogeant à l'usage, avait écrit en
allemand au gouvernement russe; mais l'empereur de Russie avait haussé
les épaules et avait ordonné de répondre en langue russe.
Pour cette fois, l'entrevue des deux monarques avait, pense-t-on
généralement, pour but une alliance offensive et défensive,--pour le
cas d'une guerre possible contre la France.
L'Allemagne, en s'emparant de deux provinces, s'est créée de graves
soucis et l'obligation, dans la prévision d'une revendication et d'une
revanche, de se maintenir sur un pied de guerre ruineux pour elle et
qui est loin de lui concilier la bienveillance des autres États de
l'Europe, forcés de s'imposer les mêmes charges. On a dit que le père
de l'empereur actuel songeait à se débarrasser de la garde onéreuse de
l'Alsace et de la Lorraine, et, en les rendant à la France, d'en faire
le gage d'une paix solide et durable pour les deux nations.
Quant à l'Italie, il est difficile de préciser les avantages qu'elle
peut trouver dans cette alliance, sinon d'en finir tout à fait et de
régler ses comptes avec la France, sa bienfaitrice, par l'ingratitude
déclarée et une sorte de faillite,--elle se croit alliée de la Prusse
et elle n'est qu'une vassale.
Jusqu'ici, sa rupture commerciale avec sa voisine a jeté une partie
des populations italiennes dans une triste misère.
En attendant, deux souverains, dînant et trinquant ensemble,
conviennent d'un signal auquel on se mettrait à casser des têtes, des
jambes et des bras à trois ou quatre peuples différents, en comptant
les leurs, à faire chez les autres et chez eux-mêmes, des veuves, des
orphelins, des mères sans enfants,--des terres en friche, des moissons
foulées aux pieds des chevaux, etc, etc.
Après quoi, les peuples imbéciles appellent _grands_ et _héros_ ceux
de leurs rois qui ont fait casser un peu plus de têtes, de bras et de
jambes, qui ont fait un peu plus de veuves et d'orphelins et de mères
sans enfants chez le peuple voisin--appelé l'ennemi sans qu'on sache
pourquoi,--que chez leur peuple lui-même, qui n'en a pas moins eu sa
bonne part.
Je ne connais pas le roi Humbert; je l'ai aperçu lorsqu'il était
enfant dans les rues de Nice, il y a longtemps, mais j'ai assez connu
son père, le brave, bon et intelligent Victor-Emmanuel, qui m'honora
de quelque amitié, et j'ai quelque lieu de douter qu'il eût accepté
le rôle qu'on fait jouer à son fils.
J'en ai pour garant la dernière conversation que j'ai eue avec lui, à
Rome, deux ans, je crois, avant sa mort.
Lorsqu'en 1852--je quittai la France, après avoir passé à peu près une
année à Nervi, auprès de Gênes, je vins planter ma tente à Nice, ville
alors italienne appartenant au Piémont.
Je dus, à propos des _Guêpes_, dont je voulais continuer la
publication, m'adresser à M. de Cavour, relativement à certaines
formalités imposées par la loi aux étrangers.--Il s'agissait de
prendre un Italien comme «gérant responsable».--J'écrivis au ministre
pour demander d'être dispensé de cette fiction et de rester, comme je
l'avais été toute ma vie,--seul et entièrement responsable de mes
écrits.
M. de Cavour me répondit:
«_Dura lex, sed lex._--Je comprends que cette loi vous choque, mais
c'est la loi,--il n'y a pas moyen d'éviter le gérant;--le Roi, qui
connaît vos _Guêpes_, m'ordonne de faire mettre son nom en tête de la
liste de vos abonnés, et, comme ministre constitutionnel, gérant
responsable moi-même, je vous prie d'inscrire mon nom au-dessous de
celui du roi.»
On me trouva donc un certain Bonnavera qui consentait, pour un prix
médiocre, à répondre de mes fautes, erreurs, sottises et crimes, et à
payer, en mon lieu et place, les diverses peines et les supplices que
je pourrais encourir.
Je me résignai--et, par une dernière protestation, je refusai de
connaître Bonnavera--et je ne l'ai jamais vu pendant plusieurs années
qu'il joua ce rôle, c'est-à-dire jusqu'à la cession de Nice à la
France.
Un peu plus tard, le roi Victor-Emmanuel vint deux fois à Nice:--la
première fois, je ne sais plus pourquoi; la seconde, pour rendre
visite à l'impératrice de Russie, qui y passait l'hiver.
Je demandai l'honneur de lui être présenté et j'eus le très grand
plaisir de le voir plusieurs fois.--Sa conversation gaie, familière,
sans apprêt, et, en même temps, sérieuse, nette et intelligente,
rapprochée de ce que j'apprenais à son sujet me frappèrent par une
ressemblance singulière avec notre Henri IV de France.
Je me rappelle un détail:--Un jour, son maître d'hôtel vint dans mon
jardin--je m'étais alors fait jardinier--demander je ne sais quel
légume ou quel assaisonnement peu ordinaire pour lesquels on dut avoir
recours à moi;--je le fis jaser.
--J'aime beaucoup mon maître, me dit-il, c'est le meilleur et le plus
juste des hommes; cependant j'ai amassé de quoi assurer le macaroni
pour mes vieux jours, et je ne tarderai pas à prendre ma
retraite--pour un homme de mon métier, et qui n'y est pas le premier
venu, il n'y a pas de plaisir à travailler pour Sa Majesté.
»Voici ce qui m'arrive à chaque instant: Je fais mon dîner, je suis
content de mon menu, j'espère des compliments,--je suis prêt à
l'heure.--Mais le roi est parti pour la chasse dans la montagne; il
rentre une heure, deux heures, trois heures plus tard.--Enfin, j'ai
fait de mon mieux, j'ai tenu le dîner chaud, et, lorsque je viens
annoncer que Sa Majesté est servie, il me répond: «J'ai dîné.»
»Et savez-vous où et comment il a dîné, et ce qu'il appelle avoir
dîné? Il est entré dans une cabane de berger, s'est fait donner une
miche de pain de maïs ou un morceau de polenta, un peu de fromage de
chèvre et un oignon cru, puis un ou deux verres de vin sauvage.
Des trois talents que la chanson attribue à Henry IV, je n'ai pas ouï
dire que Victor-Emmanuel se piquât du premier,--pas plus, du reste,
que Henry, qui se contentait si bien du «petit vin» d'Arbois, de son
compère Rosny;--les deux autres: «aimer, battre» sont tout à fait
constatés au compte de l'un et de l'autre, tous deux étaient braves,
intrépides et «verts galants».
Plus tard,--lors de la guerre contre l'Autriche,--à Solferino,
Victor-Emmanuel combattit de sa personne avec tant d'ardeur avec les
soldats français, que ceux-ci le proclamèrent «caporal des zouaves».
J'écrivis à M. de Cavour:
»Votre roi a la sagesse de vous écouter un peu à l'occasion.--Je
voudrais bien lui faire entendre ceci:
»Il est beau, il est juste--que les rois guerriers ou batailleurs, les
généraux et autres chefs d'armée--montrent quelquefois que, à
l'occasion, ils ne font pas meilleur marché de leur peau et de leur
vie que de la peau et de la vie de leurs soldats.--Mais ce ne peut
être qu'accidentellement; car un roi ou un général qui sabre ne vaut
qu'un homme, et il a dans son armée un assez grand nombre d'hommes qui
le valent par le courage, et valent mieux que lui pour la vigueur des
coups de sabre.
»Comme général, par sa science, son sang-froid, sa décision, son
génie,--il peut représenter et valoir plusieurs milliers d'hommes.»
»Il est très beau que votre roi ait été, par les troupes françaises,
proclamé _caporal des zouaves_, mais il n'a aucun intérêt à devenir
sergent.»
M. de Cavour me répondit:
«J'ai lu votre lettre au roi.» D'abord il a ri, puis il a dit: «Au
fond, il a raison.» Et il m'a ordonné de vous envoyer la croix des
Saints Maurice et Lazare.
Certes, je ne suis pas grand chasseur de croix.--J'ai passé douze à
quinze ans à Nice, où les souverains, rois, empereurs, etc., en
distribuent en partant--comme les bourgeois distribuent des cartes
P. P. C. pour prendre congé--et je n'en ai pas visé une seule.
Je passe un peu plus des trois quarts de ma vie--au jardin et à la
mer, en manches de chemise, ce qui me donnerait peu d'occasions de
m'en orner.
Mais ce présent de Victor-Emmanuel--me fit un vrai plaisir, comme tout
ce qui me serait venu de lui. D'autre part, le ruban de cette
décoration est vert, couleur qui s'associe si harmonieusement au ruban
rouge de la croix de France;--et je ne cache pas mon faible pour
l'harmonie des couleurs.
Je ne revis le roi Victor-Emmanuel que longtemps après.--La
France avait subi l'humiliation et les désastres de la guerre
d'Allemagne,--dus pour la première moitié à Napoléon III et à
Ollivier, et pour la seconde moitié à Gambetta, à Freycinet et à la
horde des avocats à la suite.
Je me trouvais à Rome, et, apprenant que le roi y était, je lui
écrivis, pour lui demander la permission de lui présenter mes
respects.--Je connaissais un peu, pour l'avoir vu à Nice, l'officier
qui m'apporta l'invitation de me présenter au Quirinal,--et il me dit:
--Avez-vous un habit?
Or il y a plus d'un demi-siècle que j'ai cherché et trouvé le costume
simple, commode, qui convient le mieux à mes habitudes d'exercices un
peu violents, à ma stature, à ma forme, peut-être à ma physionomie,
peut-être aussi au peu d'argent que je comptais et pouvais y
mettre.--Ce choix fait, je n'ai pas plus changé que l'oiseau ne change
son plumage, pas plus que le chien ou le cheval ne change sa
peau;--depuis cinquante ans, je me suis trouvé deux ou trois fois à la
mode, mais c'est la mode qui a changé.
Je ne me préoccupai donc pas de l'avertissement bienveillant que me
donnait l'officier et, le lendemain, en abordant le roi, je lui dis
qu'on m'avait presque détourné de le voir, parce que je n'avais pas
d'habit.
--Heureusement, me dit-il en riant, que nous nous connaissions depuis
longtemps et que vous n'avez pas tenu compte de ces sottises.--Si vous
restez quelque temps à Rome, si vous revenez me voir, et s'il fait
chaud comme aujourd'hui, venez en manches de chemise.--Qu'avez-vous
fait depuis que nous ne nous sommes vus?
--Mais, Sire, j'ai fait comme Votre Majesté, j'ai continué mon métier;
seulement vous avez eu plus d'avancement que moi: le caporal des
zouaves est devenu roi d'Italie.
--Ce n'est pas toutefois sans peine, reprit-il, sans soucis, sans
inquiétudes et sans travail;--il m'est arrivé plus d'une fois d'envier
le sort d'un vrai caporal des zouaves. Et encore, j'ai eu d'heureuses
chances; je n'étais pas aussi mal qu'on l'a cru avec le pape, qui
aurait pu, s'il l'avait voulu, me créer de grandes difficultés: par
exemple, s'il s'était avisé de fermer les églises, je ne sais comment
je me serais tiré d'affaire avec les femmes.
--Mais, lui dis-je, Votre Majesté passe pour avoir assez
d'intelligence et d'accointances dans ce parti.
--Vous parlez d'autrefois, répondit-il,--et, vous et moi, nous avons
quinze ans de plus qu'alors. Mais parlons un peu sérieusement--je ne
veux pas que vous croyiez--je ne veux pas que personne croie--que j'ai
été ingrat, et que j'ai volontairement abandonné la France dans son
malheur; c'est la faute de l'empereur Napoléon;--il avait été question
entre nous de l'éventualité, de la possibilité de cette guerre--et je
lui avais dit:
--«En tous cas, faites en sorte que je sois averti trois mois
d'avance; roi constitutionnel, je n'ai ni armée ni argent, il faut que
je m'en fasse donner par ma Chambre des députés.»
»Cela convenu, quel fut mon étonnement d'apprendre, par hasard, étant
à la chasse dans la montagne, que la guerre était déclarée et
commencée!
»Mais, ajouta-t-il, après un silence, la France a la vie dure, elle ne
tardera pas à se relever noblement.»
Quand je pris congé du roi, il m'accompagna jusque dans la salle
pleine d'officiers, qui précédait son cabinet, et, là, me tendant de
nouveau la main, d'une voix ferme et sonore, il me dit:
--«Français et Italiens, soyons toujours unis!»
Ces paroles prononcées--avec intention devant un grand nombre de
témoins, me frappèrent;--je les écrivis alors et les publiai;--et je
me les rappelle aujourd'hui en pensant que le fils du glorieux
fondateur du royaume d'Italie n'aurait certes pas l'approbation de son
père.
D'autre part,--je ne pense pas qu'un Français doive--et,
conséquemment, puisse porter une décoration italienne, et j'ai détaché
de la boutonnière de ma vareuse le ruban vert qui, depuis trente ans,
y tenait, le plus souvent il est vrai dans une armoire, compagnie au
ruban rouge de France.
Ah çà!--Français, mes frères, est ce que ce peuple auquel on a permis
si longtemps de se dire le peuple le plus spirituel de la terre,
serait devenu le plus crédule, le plus jobard et le plus gobe-mouches?
Est-ce que, sérieusement, on vous fait croire que vous êtes en
république?
La république!--mais laquelle? Ce n'est certes pas celle qui
s'intitule «une et indivisible;»--de la pourpre du manteau royal
déchiré en lambeaux, une douzaine et demie de petites républiques se
sont taillé des carmagnoles et sont plus divisées entre elles, plus
ennemies, plus acharnées les unes contre les autres, qu'elles ne l'ont
jamais été contre la royauté.--Nous avons la République, mère Gigogne
ayant enfanté une famille de petites républicailles.
Puis la République démocratique:--idem sociale;--idem
opportuniste;--idem radicale;--idem possibiliste;--idem
revisionniste;--idem intransigeante;--idem anarchiste;--idem
nihiliste, etc., etc., etc., etc.
Toutes d'accord en un seul point qui a été trahi et dénoncé par la
digne moitié d'un de nos maîtres du jour:
«A présent, c'est nous qu'est les princesses, c'est nous qu'est les
rois.»
Jamais vous n'avez été si loin de la République
qu'aujourd'hui.--Jamais vous n'en avez été si près que sous trois
rois;--Henri IV, Louis XVI et Louis-Philippe;--de ces trois rois, deux
ont été assassinés et le troisième chassé, après sept tentatives
d'assassinat.
Voyons celle des républiques qui est au pouvoir aujourd'hui, elle se
compose mi-parti de radicaux, mi-parti d'opportunistes, unis
provisoirement contre le boulangisme, sauf à se séparer et à se battre
plus tard.
Savez-vous combien il y a d'indigents dans la ville de Paris?
Il y a, à Paris,--selon les statistiques établies il y a quarante
ans,--un indigent légal, c'est-à-dire «assisté», sur douze habitants.
Et les statistiques ne tiennent pas compte de la misère honteuse,
dissimulée, qui lutte et attend la mort sans rien dire.
Cette misère a-t-elle diminué depuis l'établissement de la soi-disant
République?
Il serait facile de prouver le contraire:--les grèves interrompant le
travail, l'enchérissement des denrées,--des habitudes de luxe
relatif,--le «pain quotidien», se composent de beaucoup plus
d'éléments qu'autrefois, la multiplicité des cabarets, des brasseries,
des cafés, etc, une foule de besoins nouveaux et factices, etc.
Eh bien, dans cette ville qui renferme un indigent sur douze
habitants,--voici les festins que la République, que le conseil
municipal de Paris se donne avec six cents de ses partisans:
POTAGE
Crème d'écrevisses Saint-Germain
Rissoles Lucullus--Tartelettes Conti
Saumon sauce Indienne
Turbot sauce Normande
Quartier de Marcassin Moscovite
Poulardes Périgourdines
Homards Bordelaise
Chauds-froids de Becfigues
Granités fine Champagne
Spooms au Cliquot
Paons truffés--Rocher de foie gras
Salade Russe
Asperges sauce Mousseline
Glace Eiffel--Glace Centenaire
Gaufrettes
Gâteau Millefeuilles--Gâteau Napolitain
Dessert
VINS
Madère 1858 retour de l'Inde
Grand Montrachez 1877
Saint-Nicolas Bourgueil 1884
Smith Haut-Laffitte 1875--Chambertin 1877
Château-Yquem 1875
Veuve Cliquot--Georges Goulet 1884
Fine Champagne 1842
Café--Liqueurs
Le service fait par quatre-vingts maîtres d'hôtel--aidés du personnel
secondaire d'à peu près autant de personnes.
Chacun des six cents convives avait devant lui cinq verres de couleurs
différentes.
Des noces de Gamache.
Et, ce soir-là, combien de malheureux, combien de femmes, d'enfants se
sont couchés sans souper.
Voyons, le nouveau président de la République,--c'est, dit-on, un
honnête homme, mais on dit aussi qu'il n'est que cela;--il ne met pas,
comme son prédécesseur, dans sa poche, la grosse liste civile qui lui
est allouée,--il dépense l'argent qu'il reçoit,--il s'est fait faire
pour l'Exposition un très beau landau neuf, attelé de deux chevaux de
prix. Ah! le beau landau! ah! les beaux chevaux! Ça a dû coûter cher.
Les journaux publient les toilettes de madame la
présidente:--aujourd'hui, le rose tendre, le blanc, le bleu pâle,--un
tricolore discret,--une aigrette de diamants, et, un autre jour,--et,
d'autres jours encore, d'autres et de nouvelles parures.
C'est très bien;--mais n'était-on pas plus près de la République quand
Henri IV écrivait à Sully:
«Mon ami, j'irai ce soir dîner chez vous à l'Arsenal.--Tâchez d'avoir
du poisson,--nous boirons une ou deux bouteilles de votre petit vin
d'Arbois.»
Louis-Philippe se promenant dans les rues de Paris avec son chapeau
gris sur la tête--et son parapluie à la main,--n'avait-il pas l'air
plus républicain que M. Carnot dans son beau landau?
Jamais les journaux ne rendaient compte des toilettes de la reine
Amélie ni des parures de ses filles et de ses brus,--on ne les voyait
jamais dehors. Autour de la reine, elles travaillaient pour les
enfants pauvres,--elles se conformaient modestement à la célèbre
épitaphe d'une matrone romaine.
Elle vécut chaste, restant dans sa maison et filant de la laine.
_Gasta vixit, domun servivit, lanam fecit._
Quand la femme que j'ai citée disait: «C'est nous, aujourd'hui, qu'est
les principes!» ce n'est pas ces principes-là qu'elle voulait, qu'elle
espérait imiter.
Mais, si la République veut de la magnificence, elle doit regretter
Louis XIV, qui se montrait avec dix millions de pierreries sur son
habit.
La «maison militaire», que le roi Louis XVI avait supprimée par
économie, a été rétablie par M. Carnot et pour l'avocat Grévy.
Et M. Yves Guyot est reçu dans les villes au bruit du canon.
C'est nous qu'est les rois.
Qui pourrait dire en France qu'il est plus heureux depuis que nous
sommes censés en République,--excepté les quelques centaines de
naufrageurs qui ont partagé les épaves--et qui n'oseraient pas,
ceux-là, prétendre qu'ils ne sont pas heureux des désastres de la
patrie; car, sans la tempête qui a troublé et agité les profondeurs,
la vase et la fange n'auraient pu monter à la surface sous forme
d'écume.
UNE PROPHÉTIE
J'ai lu dernièrement, dans un journal,--je crois bien que c'est dans
la _Grande Revue--Paris et Saint-Pétersbourg_,--que quelques critiques
m'accusent de me répéter quelquefois,--et le journal me défendait très
gracieusement.
Si vous le permettez, nous allons un peu causer.--Je commencerai,
comme font les criminels pour se concilier l'indulgence du juge
d'instruction et du tribunal, comme on dit au Palais et dans les
journaux judiciaires:--«J'entrerai d'abord dans la voie des aveux;»
puis j'essayerai de plaider ma cause et d'obtenir au moins les
«circonstances atténuantes.»
Je me répète quelquefois, tantôt sans m'en apercevoir, tantôt avec
préméditation.--Voilà quant aux aveux.
J'ai eu pour ami un juge d'instruction. Un jour que j'avais voulu
assister à l'interrogatoire qu'il faisait subir à un accusé qui
s'embrouilla ou qu'il embrouilla assez vite, je lui fis cette
question: «Ne seriez-vous pas bien embarrassé si l'accusé ne vous
répondait absolument rien et, à vos questions plus ou moins
captieuses, gardait un silence obstiné?--Plus embarrassé, me dit-il,
que vous ne sauriez le supposer; mais cela n'est jamais arrivé ni à
moi ni à aucun de mes confrères; quelques accusés essayent de ne pas
parler, mais ça ne dure pas longtemps. Peut-être suis-je comme eux et
aurais-je mieux fait de laisser passer l'accusation sans rien dire;
parmi les lecteurs bienveillants, quelques-uns ne s'en seraient pas
aperçus ou y attacheraient peu d'importance; quant aux autres, tout ce
que je dirais ne convaincrait pas ceux qui ne veulent pas être
convaincus.--Mais, puisque j'ai commencé, continuons.
Je voudrais qu'on me montrât un homme, parleur ou écrivain, qui, ayant
raconté des histoires et des contes pendant plus de soixante ans,
oserait affirmer qu'il ne lui est jamais arrivé de raconter deux fois
le même conte ou la même histoire.
Je me rappelle en ce moment un journaliste qui eut, sous la
Restauration, une célébrité incontestée alors, bien vite oublié
depuis,--il s'appelait Châtelain.--Il disait un jour: «Voilà vingt ans
que je fais tous les matins, dans mon journal, le même article avec le
même succès.»
Ce n'est pas ma faute si des gens auxquels j'ai déclaré la guerre
n'ont pas plus varié, les uns leurs coquineries, les autres leur
bêtise.
Si un tire-laine, d'une main, me vole ma bourse, je crie au voleur! Si
de l'autre main, il me prend ma montre, que voulez-vous que je crie?--
Je crie encore au voleur! n'est-ce pas? et, excepté le voleur,
personne ne songera à m'en blâmer.
Si le feu est à la maison, on crie au feu! et on crie au feu jusqu'à
ce que les secours arrivent, sans se préoccuper de chercher des
synonymes et de varier ses cris.
Il me revient à la mémoire un exemple de «répétition» qui, d'après une
légende conservée à la Sorbonne, fit obtenir un prix de vers latins à
l'élève qui s'en avisa.
Le sujet proposé était la description d'un incendie, et dans cette
description il avait écrit ce vers:
_Undam, undam, undam, accurite cives!_
que j'ai traduit assez bien, mais pas tout à fait bien, par ce vers
français:
_De l'eau! de l'eau! de l'eau! citoyens, accourez!_
Je dis assez bien--parce que ce qui fut remarqué dans ce vers, c'était
l'harmonie imitative--qui était alors très à la mode.--Il semblait, en
lisant ce vers, entendre le son monotone et sinistre des cloches et du
tocsin.
Si ce son est reproduit par cette répétition:
_De l'eau! de l'eau! de l'eau!_
il l'est bien mieux encore par le latin si on pratique, en le lisant,
les élisions exigées pour la mesure du vers:
_Und! und! und!--accurite, cives_
autant que dans le vers célèbre:
_Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes?_
Une des plus vives et des plus complètes jouissances qui soient
permises à l'esprit humain--est d'abord de découvrir une vérité.